L'Encyclopédie de L'AGORA

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Débat sur la république, la constitution et le Québec

Initié par Marc Chevrier

La définition

Dans l'histoire, la notion de peuple dans les républiques a varié. Plusieurs d'entre elles, comme la république de Venise ou la république romaine en ses débuts, réservaient le pouvoir aux pères des grandes familles patriciennes ou aristocratiques. Les États-Unis se sont affirmés comme la première république moderne, consacrant tout à la fois la souveraineté du peuple, le suffrage universel (réservé au début il est vrai aux mâles blancs) et la primauté des libertés dans un grand État fédéral. Aujourd'hui, beaucoup d'États sont des républiques, comme la France, l'Allemagne, la Suisse, le Mexique, l'Italie et l'Irlande. Par contre, le Canada, la Grande-Bretagne et l'Australie sont des monarchies constitutionnelles, c'est-à-dire des monarchies qui ont progressivement adopté des procédures démocratiques pour désigner plusieurs gouvernants.

La république est-elle synonyme de souveraineté, au sens où nous l'entendons au Québec? Pas nécessairement. Quand nous parlons de la souveraineté du Québec, il s'agit de la souveraineté de l'État québécois qui, affranchi du lien fédéral, posséderait tous les pouvoirs reconnus à un État souverain. La république, elle, envisage la souveraineté du peuple. Si un jour le Québec devenait souverain, on peut supposer qu'il adopterait un régime républicain. Par ailleurs, il est aussi concevable en théorie que le Québec devienne une république au sein d'une fédération canadienne renouvelée (comme l'avait demandé le gouvernement Johnson en 1968). Plusieurs États fédérés, comme des länder allemands et des cantons suisses, sont des républiques. La constitution américaine garantit aux États un régime républicain de gouvernement.

Extraits du "Petit glossaire républicain"
L'Agora, vol 5, no 1, nov.-déc. 1997

La possibilité

On a souvent dit et pensé au Canada anglais que le Canada français est inapte à la démocratie. En 1958, dans un éditorial célèbre, André Laurendeau s'étonne du silence de la presse canadienne anglaise sur les entorses que le gouvernement Duplessis inflige au parlementarisme. Il avança la fameuse thèse du roi nègre: le Canada anglais se comporte à l'égard du Québec de la même manière que les Britanniques traitent leurs colonies d'Afrique. Il ne viendrait pas à l'esprit de ces derniers de réclamer d'un roi nègre qu'il se conforme aux hauts standards politiques des Britanniques. La thèse de Laurendeau fit fortune. Des intellectuels comme Pierre-Elliott Trudeau la reprirent et attribuèrent l'apparente immaturité démocratique du Canada français entre autres à l'emprise de l'Église catholique sur la société québécoise.

Extrait de "La république, perdue et retrouvée.
Enquête sur la mystérieuse disparition d'une noble idée"
L'Agora, vol 5, no 1, nov.-déc. 1997

Depuis le rapatriement de la constitution de 1981, le Québec se cherche une voie; il ne sait encore comment concrétiser sa liberté politique; il voudrait être un pays, mais veut la sécurité d'une province. L'ombre d'un référendum plane; l'opinion se divise, ou erre sans projet. Avant de changer de régime, le Québec a peut-être besoin de souffler et de découvrir sa liberté collective par de nouvelles voies. L'adoption d'une constitution du peuple québécois est l'une d'elles. C'est certes un projet moins ambitieux que la souveraineté du Québec ou la réforme du Canada, mais il n'empêche ni l'un, ni l'autre; au contraire; au contraire, il y conduit.

Extrait de "Une constitution pour le peuple québécois ", L'Agora, vol 2, no 10, été 1995

L'obstacle de la monarchie

Les Canadiens et les Canadiennes - ce qui inclut les Québécois et les Québécoises - mésestiment l'importance et la richesse de la monarchie au Canada, pourtant la clé de voûte de leur grand Dominion canadien.

La marche républicaine des Amériques arrêtée au 45e parallèle de l'Amérique du Nord, dont les britanniques colonies se fédérèrent en 1867 pour établir une monarchie constitutionnelle à l'épreuve du temps. Serait-ce que le cheval de la République, bondissant d'une Amérique à l'autre, ait trébuché aux abords du Saint-Laurent le Tranquille? Née de l'union forcée d'une petite nation française échangée en 1763 par Louis XV contre les îles sucrières des Caraïbes et d'une nation conquérante de Loyalistes qui avaient refusé l'aventure républicaine américaine, cette monarchie créée à l'image de celle de l'Angleterre victorienne défiait pourtant la logique sociale de ce continent. Dans la jeune république américaine comme dans le Bas-Canada, observés tous deux par Alexis de Tocqueville lors de son périple américain de 1831, régnait une égalité des conditions, dans les moeurs, le goût et la politique, qui répugnait à la création d'une aristocratie héréditaire.

L'existence de cette monarchie en Amérique surprend d'autant plus que ni l'empire britannique, ni le Commonwealth, auxquels ce Dominion a appartenu, ne réussirent à conserver l'allégeance de colonies au Souverain britannique. Il suffit de voir comment la république a ébranlé les dominions de l'empire.

L'une des causes du succès de cette monarchie en Amérique est qu'on la recherche là où elle n'existe guère et qu'on néglige d'examiner les signes qui la manifestent. La monarchie constitutionnelle canadienne a ceci de particulier de laisser le trône à un souverain étranger, au contraire des monarchies européennes qui reposent sur une famille dynastique nationale. On cherchera en vain au Canada un diadème, des palais et des châteaux, des sceptres et des carrosses, des princesses adultères et des princes bâtards.

C'est plus dans la manière dont la monarchie constitutionnelle structure l'État canadien, organise et distribue les pouvoirs, définit les rapports entre gouvernants et gouvernés qu'il faut la rechercher. David. E. Smith, probablement l'un des seuls politologues au Canada (le Québec inclus) à avoir pris au sérieux la monarchie constitutionnelle, prétend qu'elle demeure encore aujourd'hui le premier principe de l'État canadiens. Qu'on considère les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, le gouvernement fédéral ou les provinces, le Canada anglais ou le Québec, la Couronne étend son empire partout. Mais c'est une Couronne invisible: c'est par les concepts que les élites politiques ont hérité et intériorisé d'elle qu'elle nous tient dans ses filets.

Extraits de L'Action nationale, vol LXXXVIII, no 5, mai 1998
La démocratie féodale canadienne : le serment d'allégeance à la Couronne au Canada

En cette fin de siècle avide d'images, les vieux symboles ne comptent plus. Cela se voit en politique. Les hommes politiques gouvernent à l'aide d'images. Ils traquent les moindres soubresauts de l'opinion publique, dont les sondages sont censés leur fournir le reflet. Eux-mêmes conçoivent leur personne comme un produit qui doit séduire l'électeur. Dans les cabinets politiques, des experts en communication publique s'affairent à travailler l'image de leur client, qui tient lieu de pensée d'État. Mais il reste de vieux symboles, qui ont survécu au raz-de-marée de la modernité. Au Canada, monarchie constitutionnelle érigée en Dominion depuis 1867, tous les parlementaires, y inclus ceux du Québec, doivent prêter un serment de vraie allégeance au Souverain du Royaume-Uni avant d'entrer dans leur fonction. C'est là une obligation que leur fait la constitution canadienne. Quelle est la signification de ce rite de passage, qui évoque Richard Coeur de Lion et Jean sans Terre? Le serment d'allégeance, il est vrai, ne suscite guère de polémique dans la plus monarchiste des démocraties d'Amérique. Au Québec, les parlementaires prêtent serment à la Couronne britannique, celle-là même qui succéda au roi de France dans la possession de la terre de nos aïeux, comme si de rien n'était, comme si une fois fraîchement élus, ils recevaient leur baptême électoral du monarque anglais.

Or, du point de vue symbolique, le serment d'allégeance est riche de sens. Dans les âges féodaux, les liens de loyauté entre le roi et ses vassaux se nouent par le serment d'allégeance, qui engage l'honneur et la vie. Ainsi, en prêtant vraie allégeance au monarque anglais, les parlementaires canadiens et québécois perpétuent, d'élections en élections, d'époque en époque, l'ancienne majesté de la féodalité. Par cette cérémonie, digne de l'adoubement chevaleresque, ils délaissent le capital de confiance confié par l'électorat pour se constituer en vassaux d'une Couronne étrangère et glorieuse. Ils peuvent bien être élus démocratiquement, il n'en demeure pas moins que ces élus, au lieu de s'abaisser à la représentation du peuple, se destinent à devenir les magistrats de la Couronne. Recevoir la confiance du peuple ne suffit pas pour légiférer et gouverner avec autorité, encore faut-il recevoir l'onction monarchique, qui fait descendre sur les élus les gloires de la vieille légitimité. La souveraineté ne vient pas du peuple, elle tombe du monarque, c'est ce que Sires John A. MacDonald et Georges-Étienne Cartier, nos illustres seigneurs et gardiens de l'autorité royale dans la fidèle Province du Canada, ont compris en 1867. Les philosophes peuvent aller se rhabiller avec leurs idées abstraites de contrat social et de citoyenneté, si étrangères au génie national canadien. Qu'ils aillent donc prêcher la modernité dans les républiques des États-Unis, de France et d'Irlande, où les élus prêtent serment au peuple et s'engagent à respecter et à défendre la constitution du pays.

Au Québec, le serment d'allégeance entretient une remarquable fidélité à notre passé monarchique. Les hommes politique de la belle province auront beau rêver de lui gagner le statut de société distincte enchâssé dans la constitution, ou d'État souverain, ils renoncent, par le seul fait du serment auquel ils se prêtent avec bonne grâce, toute aspiration à représenter le peuple québécois et à gouverner en son nom sur la base de principes modernes et républicains. Depuis les premiers jours de la fondation de la Nouvelle-France jusqu'à aujourd'hui, les anciens Canadiens, puis les Québécois, ont toujours été les sujets d'une Couronne. Alors que tout le Nouveau Monde, de Terre de feu jusqu'au Mississippi, était gagné à la République, cette fidèle province prospérait dans le giron de la monarchie. Cette fidélité est peut-être le fait le plus constant de leur histoire nationale, qui traverse les siècles, tel un sceptre inaltérable et qui, à l'aube du troisième millénaire, ne semble pas près de changer. Alors qu'il était ambassadeur de sa Majesté Louis XVIII à Londres et que les Couronnes tombaient l'une après l'autre en Amérique, Chateaubriand écrivit en 1822 : Si le Nouveau-Monde tout entier est jamais républicain, les monarchies de l'ancien monde périront. (Mémoires d'outre-tombe, Livre XXVII, chapitre 5) Heureusement pour la suite de l'histoire, la monarchie avait en Amérique une forteresse inexpugnable, les belles provinces anglaises de l'Amérique du Nord, fortifiées par la devise Dieu et mon droit.

Le Canada, premier État post-moderne? Si peu, si peu, et sa constitution dit tout le contraire. Non, c'est le dernier État féodal d'Amérique. (Synphorien-Auguste Gugy)

article 128, Loi constitutionnelle de 1867, proclamée en 1867 par Sa Majesté la Reine Victoria

Les membres du Sénat ou de la Chambre des Communes du Canada devront, avant d'entrer dans l'exercice de leurs fonctions, prêter et souscrire, devant le gouverneur-général ou quelque personne à ce par lui autorisée, - et pareillement, les membres du conseil législatif ou de l'assemblée législative d'une province devront, avant d'entrer dans l'exercice ce leurs fonctions, prêter et souscrire, devant le lieutenant gouverneur de la province ou quelque personne à ce par lui autorisée, - le serment d'allégeance énoncé dans la cinquième annexe de la présente loi; et les membres du Sénat du Canada et du conseil législatif de Québec devront aussi, avant d'entrer dans l'exercice de leurs fonctions, prêter et souscrire, devant le gouverneur-général ou quelque personne à ce par lui autorisée, la déclaration des qualifications énoncée dans la même annexe.

Cinquième annexe

Serment d'allégeance
Je, A.B., jure que je serai fidèle et porterai vraie allégeance à Sa Majesté la Reine Victoria.
N.B - Le nom du Roi ou de la Reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, alors régnant, devra être inséré, au besoin, en terme appropriés.

Voici un exemple de serment républicain, que le génie constitutionnel canadien se garde bien d'introduire dans le Dominion. Il s'agit du serment que doit prononcer le président de la République d'Allemagne, tiré de l'article 56 de la Loi fondamentale.

Article 56 [Serment d'entrée en fonction]
Lors de son entrée en fonction, le président de la République fédérale prête le serment suivant devant les membres du Bundestag et du Bundesrat réunis:

"Je jure de consacrer mes forces au bien du peuple allemand, d'augmenter son bien-être, de le préserver des dommages, de respecter et de défendre la Loi fondamentale et les lois fédérales, de remplir consciencieusement mes devoirs et d'être juste envers tous. Que Dieu me vienne en aide!" (Le serment)

Le deuil du Canada

Le Canada a fait le deuil d'au moins trois républiques. La première fut celle des Patriotes de 1838; la deuxième, la république métisse rêvée par Louis Riel. La troisième est par contre si peu connue, qu'elle mérite une étude attentive. C'est la république fédérée du Québec, voulue par Daniel Johnson en 1968. À l'époque, l'idée républicaine flottait déjà vaguement dans l'air. Devant le comité parlementaire sur la constitution créé par Lesage en 1964, on avait évoqué la possibilité que le Québec adoptât un régime présidentiel, inspiré de la quasi-république irlandaise de 1937. La convocation des États généraux du Canada français en 1967 avait mobilisé une formidable énergie constituante, qui travaillait à repenser les institutions du Québec. Or, depuis février 1968, tous les gouvernements du pays en étaient à préparer une conférence constitutionnelle, En juillet 1968, le Québec déposa au secrétariat de la conférence un document étonnant, préparé par des hauts fonctionnaires avec la bénédiction de Johnson.

On y proposait que le Canada délaisse la monarchie constitutionnelle au profit du régime républicain et que le Québec puisse sans délai devenir une république au sein d'une "Union canadienne". C'était là un des éléments d'un ensemble de propositions remarquables par leur cohérence. La presse en eut vent. Interrogé là-dessus lors d'une conférence de presse qu'il donna un jour avant sa mort, Daniel Johnson, loin d'en désavouer la teneur, endossa le projet. Or, la mort précipitée du premier ministre emporta avec lui la clé inspiratrice de ce projet, que ni Jean-Jacques Bertrand, ni aucun autre premier ministre québécois, ne reprendrait.

D'après ce projet, deux raisons justifiaient que le Canada et le Québec optent pour la république. La forme républicaine de gouvernement, parce qu'elle est plus facilement identifiable à la souveraineté du peuple, correspondrait mieux à la nature véritable des institutions politiques du pays. L'adoption de la forme républicaine serait ensuite l'occasion toute trouvée d'engager la réforme de plusieurs institutions. Si le Canada voulait conserver la monarchie constitutionnelle pour lui-même, il devait au moins laisser au Québec la liberté de se constituer en république. Le document de 1968 attachait une grande importance à la clarification des principes et des règles fondamentaux du pays. Ainsi, la forme républicaine devait aller de pair avec la reconnaissance du peuple canadien comme autorité constituante, peuple formé de deux nations ou communautés linguistiques, exprimant chacune une culture nationale. Le Canada républicain de Johnson devait être à la fois un "Canada à deux" et un "Canada à dix". Le nom officiel du Canada devait donc lui-même être changé. Tous les pays ont des noms officiels. "Dominion du Canada" est chargé d'une connotation coloniale. L'appellation "Union canadienne" exprimerait mieux la nature fédérale et binationale du pays. Au terme de "province", autre reliquat d'un passé impérial, on devait préférer celui d'"État", l'Union canadienne devant être composée de dix États et de deux territoires.

Extraits de L'Action nationale, vol LXXXVIII, no 5, mai 1998

La citoyenneté

Quand on regarde la Rome antique, on songe à un amas de ruines et à un droit défunt. Cette civilisation révolue nous a légué une idée qui nous est chère: la citoyenneté. L'idée moderne de citoyenneté, telle que les républiques française et américaine ont contribué à la définir, se distingue certes du droit de cité romain, issu d'une société foncièrement inégalitaire.

Dans la république moderne, la citoyenneté définit les conditions d'appartenance à la nation. Elle est une dignité et une capacité conférée à chaque personne, en tant qu'être humain doué de raison, de participer à l'élaboration de la loi, soit directement, soit par l'élection de représentants. Cette participation comporte des garanties: liberté d'opinion, d'expression et d'association. L'octroi du statut de citoyen vise l'universel; il est indépendant de son appartenance à des collectivités particulières, sexes, tribus, corporations, régions, classes ou religions. En retour, le citoyen se soumet à une loi commune et se reconnaît des devoirs envers la communauté. Avec le temps, la citoyenneté moderne comporterait trois éléments. Un élément civil; en tant que personne autonome, le citoyen jouit de l'égalité devant la loi, des libertés de parole, de croyance et d'opinion, des droits de propriété et de passer contrat. Un élément politique, le citoyen pouvant aspirer à gouverner comme à choisir ses gouvernants et travailler à l'extension des droits démocratiques. Enfin, un élément social, car l'exercice des libertés politiques serait une vaine ambition si le citoyen n'avait un travail, une éducation et des soins de santé qui le mettent en état de les exercer.

La citoyenneté ne se réduit pas à la possession de droits; c'est aussi un état d'esprit, l'adhésion à une culture publique, qui transmet au citoyen le sens d'un passé commun et un patrimoine culturel qui réconcilie la nation avec l'universel. Au cours de la IIIe république française se précisa l'idée que la citoyenneté s'acquiert par la culture. L'école républicaine sera le lieu de transmission de cette culture qui, impartie à tous les pupilles de la nation sans distinction de classe, de langue ou d'ethnie, les fonde dans l'espérance de servir la république, suivant les talents de chacun. Moins enclins à ce que l'État gouverne l'école, les Américains reconnaîtront plutôt dans la société elle-même, où s'entrechoquent les ambitions et les espérances de citoyens jaloux de leurs libertés, le creuset de la citoyenneté, ce fameux melting-pot où se mêlent des individus de toutes origines pour former un peuple nouveau.

Extraits de "L'Action nationale, vol LXXXVIII, no 5, mai 1998"

André Laurendeau et la république : un idéal concret

En octobre 1948, plusieurs intellectuels québécois, dont André Laurendeau, Gérard Filion et François-Albert Angers, publiaient dans L'Action nationale une série de textes sur l'idée de la République du Canada. Peu de textes ont été écrits au cours de ce siècle sur la question républicaine, au Québec comme dans le reste du Canada, et le texte de Laurendeau compte sûrement parmi les plus vrais et les plus beaux. Ce texte, dont de larges extraits sont reproduits ci-bas, a conservé jusqu'à aujourd'hui une étonnante actualité. Bien sûr, la république à laquelle songeait Laurendeau était celle du Canada, l'accession à la république étant pour lui la conséquence logique et naturelle de l'indépendance du Canada vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Toutefois, beaucoup des observations faites par Laurendeau valent aussi pour la création d'une République du Québec. À lire Laurendeau, on voit bien que la réforme constitutionnelle de Trudeau a procuré au Canada une indépendance tronquée. Cette réforme de 1982 a en effet négligé l'essentiel: remplacer la monarchie patentée en 1867 par un régime républicain, conforme aux principes de légitimité des temps modernes.

"Britain steels the show"

Cette question est d'ordre sentimental. Le lien de la couronne fait partie de ces "ties which, though light in air, are as strong as links of iron", dont parlait jadis Edmund Burke. [...] Il s'agit d'un lien, léger en apparence, mais fort comme l'acier.

Jamais le Canada ne saurait connaître l'indépendance "absolue", aussi longtemps que son roi, dont le nom est chaque jour rappelé par des lois, des serments, des anniversaires et des images, sera le même homme que le roi de Grande-Bretagne. Une chaîne affective, dont nous avons pu mesurer la puissance en 1914 et surtout en 1939 (cette fois le roi venait de nous rendre visite précisément pour réchauffer notre zèle loyaliste et impérial), une chaîne affective subsistera tant que nous vivrons à l'ombre de la monarchie britannique. La politique anglaise, socialiste ou conservatrice, la finance et les intérêts anglais utiliseront toujours à leurs fins le symbole vivant de l'unité britannique. Et les autres puissances nous regarderont toujours comme partie du «Commonwealth» aussi longtemps que nous partagerons avec les Anglais, les Écossais et les Irlandais de l'Ulster, la même allégeance au même monarque.

Quel que soit son respect pour les personnes de la famille royale, un Canadien qui désire l'indépendance réelle de son pays regardera la couronne comme un obstacle à la souveraineté canadienne. Un prince anglais, pas plus qu'un prince français ou allemand, ne saurait être la clé de voûte d'un Canada indépendant. Aspirer à l'indépendance, dans la situation concrète où nous nous trouvons, c'est aspirer à la République.

Un droit moral

En avons-nous le droit moral? Peut-on, dans une monarchie constitutionnelle, travailler légitimement à l'établissement d'une République? Tout dépend des moyens qu'on emploiera. Ici comme ailleurs, la violence est interdite (sauf en des circonstances particulières). Si les moyens sont légitimes, le changement de régime s'effectuera normalement. [...]

Nous venons de voir, par ailleurs, qu'accéder à la République c'est, pour le Canada, la seule manière d'accéder à l'indépendance complète. Or, "lorsqu'un peuple est devenu capable de se gouverner lui-même, il aspire tout naturellement à s'affranchir de la sujétion où il est tenu et à conquérir sa totale indépendance". [...]

Bref, ce droit à l'indépendance existe en fonction du droit naturel; on ne saurait le brider pour la simple raison qu'il n'est pas conforme au droit positif de telle nation. Quant au droit naturel et droit positif sont en conflit, celui-ci doit céder le pas, et le droit naturel l'emporte. Aucune considération strictement morale ne saurait nous empêcher d'entreprendre la lutte de la république canadienne.

Un idéal réalisable

Est-ce à dire que la République sera pour demain? Il serait puéril de l'espérer. On le montrera au cours des pages qui suivent: cet idéal n'a rien d'utopique. Mais nous mettrons nécessairement du temps à le réaliser. Trop d'intérêts, trop de préjugés et de sentiments s'interposent pour que, à moins d'un événement imprévu, il puisse se produire à brève échéance.

Le principal adversaire de la république canadienne, c'est encore la majorité des Canadiens, la mollesse de leurs réflexes, leur manque de sens national. On dirait que pour plusieurs compatriotes, le Canada ne saurait avoir d'existence autonome: ils conçoivent notre pays comme lié nécessairement à un étroit système impérial. Leur pensée oscille entre deux colonialismes, et ils se cherchent toujours un oreiller, États-Unis ou Angleterre. Dégagés de l'un, ils retombent tout de suite sur l'autre; fatigués de l'impérialisme britannique, ils se donnent incontinent à l'impérialisme américain. Ils habitent le Canada, mais ils ne sont pas canadiens.

Ce phénomène découle de l'histoire et de la géographie. Il n'est pas nouveau. Toutes nos conquêtes politiques furent le résultat de luttes vives et prolongées. N'ayant jamais vécu qu'à l'ombre d'une métropole, politique et économique, beaucoup de Canadiens ont épousé le système colonial et s'en dégagent difficilement. La montée est d'autant plus laborieuse que les obstacles réels sont nombreux.

La nouveauté, c'est plutôt que le tiers de nos concitoyens aspirent à l'indépendance absolue, c'est que les vrais Canadiens sont désormais aussi nombreux. Notre première tâche consistera à les familiariser avec l'idéal de la république - qui d'abord les étonnera, et peut-être en scandalisera quelques-uns. L'indépendance reste une idée abstraite et assez floue; elle permet aux embusqués de se cacher derrière, aux opportunistes de s'en couvrir à demi. La république fait image; c'est un idéal concret. On la veut ou on ne la veut pas; parce qu'elle présuppose une rupture, elle force les gens à une option totale. On peut être à moitié pour l'indépendance: il faut adhérer à la république ou la refuser. La lutte prend ainsi plus de relief et de dynamisme. Chacun connaît ses amis et démasque ses adversaires.

Puis il nous faudra la propager hors des cercles traditionnels du nationalisme. La république est une idée positive. Elle peut réunir les Canadiens de toute origine ; c'est dans ce sens une force unifiante. Elle se dresse comme un idéal saisissable, au bout de l'évolution politique canadienne. Elle peut apparaître comme la fin des petites querelles stérilisantes. Elle est centrée exclusivement sur nous.

Non seulement elle ne ferme pas la porte aux collaborations internationales éventuelles: elle en est même la condition sine qua non. On ne peut collaborer que dans la mesure où l'on est libre. La république, c'est la liberté politique du Canada. Bien plus qu'un drapeau ou qu'un hymne, elle proclame notre maturité, la fin d'une longue adolescence.

Conclusion

Bref, nombreux sont les Canadiens qui aspirent à la rupture du lien britannique. Parmi ceux-ci, la majorité veulent l'indépendance absolue de leur pays. Mais cette indépendance "absolue" ne saurait s'exprimer, dans les circonstances concrètes où nous sommes, autrement que par la république. Moralement, cet objectif est légitime.

Nous mettrons du temps à le saisir: la république apparaît comme un idéal à la fois accessible et lointain. Mais il ne se produira pas de soi, il sera le fruit d'un effort conscient et volontaire; il suppose en particulier que des Canadiens d'origine britannique se joignent au mouvement, puisque c'est chez eux surtout que survit le lien sentimental, l'obstacle psychologique à l'indépendance canadienne.

Proclamer la république ne signifie pas proclamer l'isolement, bien au contraire: la collaboration internationale présuppose la liberté. On ne saurait avoir une politique extérieure que dans la mesure où l'on est libre de ses choix, La république, c'est le moyen préalable.

À une vieille pensée politique, l'empire, "nous devons opposer une pensée politique plus jeune, plus dynamique et mieux adaptée aux exigences essentielles de notre vie", écrivait ici même, il y a deux ans, l'historien Guy Frégault. Et puisque Vive l'indépendance! doit se traduire par Vive la République!, nous n'hésiterons plus à crier : VIVE LA RÉPUBLIQUE!

Extraits de l'article «Indépendance et république»
L'Action nationale, vol. XXXII, no. 2, octobre 1948, pp. 86-96.

Le témoignage de De Gaulle :
"Il y aura une République française du Canada"

par Alain Peyrefitte, de l'Académie française

Comme de toute question à laquelle il portait de l'intérêt, de Gaulle s'est enquis de façon suivie de la situation du Canada. Après son voyage un peu décevant au Québec en 1960, l'information qu'il recevait sur "la Belle Province" l'avait convaincu qu'elle "s'éveillait". C'était l'époque où le livre de Marcel Chaput, Pourquoi je suis indépendantiste, connaissait un fulgurant succès. Or, l'auteur y développait la thèse selon laquelle, loin d'être organiquement lié au Canada, le Québec était un territoire conquis ayant tous les attributs d'une nation. Il est la deuxième nation de langue française du monde. Il ne le doit pas à la colonisation, mais à la filiation. Il est la seconde nation française de l'histoire. Cette identité historique risque l'étouffement dans l'univers anglo-saxon où baignent les Canadiens français. Or, pour les Québécois attachés à leur appartenance nationale, le Québec a l'étoffe d'une nation souveraine; il en a la cohésion culturelle, économique; il l'a affirmée dans quatre siècles de lutte contre la nature, contre les Indiens, contre les Anglais. Il aspire à entrer de plain-pied dans le concert des nations - seul moyen pour un peuple d'exister.

Extrait du dossier : De Gaulle et le Québec
Les Cahiers d'histoire du Québec au XXe siècle / Centre de recherche
Lionel-Groulx, no 7, printemps 1997

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