L'Encyclopédie de L'AGORA
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Qu'est-ce qu'une lettre?

Sylvie Chaput et Marc Chabot

Marc Chabot et Sylvie Chaput ont composé, à partir de cette conférence, un essai intitulé Manuscrits pour une seule personne
(Québec, Éditions de L'instant même, 2002, 147 pages).

1

Qu'est-ce qu'une lettre? Un morceau de notre vie pour une autre personne. Une pensée pour l'autre. Un autre visage de ce que nous sommes. Et cet autre visage tente de s'approcher de l'autre. Je me suis toujours demandé ce que pourrait écrire un animal. Une lettre est le résultat de plusieurs siècles de travail sur le langage. Et ce langage, il nous permet de briser la distance entre les êtres. Bien plus qu'un appel téléphonique. Ce n'est pas la même voix, ce n'est pas tout à fait une voix. C'est d'abord un geste. Celui d'une plume qui griffonne sur un bout de papier.

Je n'entends pas la voix de l'autre lorsqu'on m'écrit. J'imagine d'abord sa concentration, son geste, sa main qui glisse sur du papier. Je n'entends pas la voix de l'autre lorsqu'on m'écrit, je pense à un lieu. J'imagine un lieu que bien souvent je ne connais pas. De ce lieu viennent des mots pour moi. Elle est à la table de cuisine. Elle est couchée dans son lit. Il est à son bureau, dans un train, dehors en plein soleil, dans un café avec dans les oreilles une musique et le bruit du monde. J'imagine quelque chose de poétique. J'imagine la fumée bleue d'une cigarette. J'imagine une tête penchée et une lumière douce. J'imagine le silence et la nuit qui vient.

Une lettre c'est un geste, un décor, et, si c'est une voix, elle est celle qu'on n'entend pas, celle des grandes occasions.

2

Certains épistoliers passent du coq-à-l'âne et font allusion à des événements ou à des conversations dont nous ne savons rien, ce qui rend leur correspondance difficile à suivre. René Descartes et la princesse Élisabeth de Bohême, qui se sont écrits durant plus de huit ans, ne sont pas du tout ainsi. Leurs lettres sont, au contraire, très ordonnées.

En 1643, lorsque la princesse Élisabeth écrit pour la première fois à Descartes, elle cherche des éclaircissements sur sa philosophie. Exilée de Bohême avec sa famille, elle a 25 ans et ne trouve personne dans son entourage avec qui avoir des entretiens sérieux. Une sorte de rapport maître-élève s'établit entre elle et Descartes, qui est âgé de 47 ans et a déjà publié le Discours de la méthode et les Méditations.

Les questions d'Élisabeth sont toujours précises, les réponses de Descartes toujours systématiques. Ils discutent ensemble de la façon dont l'âme est unie au corps, d'un problème de géométrie ou d'un livre de Sénèque. Leurs échanges se situent à un haut niveau de spécialisation et sont souvent arides.

Élisabeth est une élève brillante et subtile. Mine de rien, elle amène Descartes à préciser sa pensée. Un an après le début de leur correspondance, il lui dédie ses Principes de philosophie. Plus tard, en réponse à ses interrogations, il entreprend un traité qui deviendra les Passions de l'âme.

Élisabeth et Descartes rivalisent de modestie. Lorsque la princesse comprend mal une explication du philosophe, elle a tendance à attribuer cela à la faiblesse de son esprit. Pour elle, il n'est pas question de dire que l'explication est confuse. Modeste, Descartes l'est aussi, par exemple quand il dit:

[...] je ne laisse pas toutefois de continuer [de vous écrire], sur la créance que j'ai que mes lettres ne vous seront pas plus importunes que les livres qui sont en votre bibliothèque; [...] et je tiendrai le temps que je mets à les écrire très bien employé, si vous leur donnez seulement celui que vous aurez envie de perdre. (note 1)

De par leur position sociale, la princesse et le philosophe sont tenus à beaucoup de réserve. Leurs lettres sont d'une grande politesse. Elles contiennent peu de nouvelles personnelles, et les confidences s'y font à demi-mot. Pour Élisabeth, correspondre avec Descartes est un moyen d'échapper à ses soucis. Peut-être est-ce pour cette raison qu'elle n'en parle pas trop. Cependant, lorsqu'il lui arrive de faire allusion à ses ennuis de santé, Descartes manifeste de l'inquiétude et s'empresse de lui exposer comment détourner son esprit des problèmes qui favorisent les maladies. On perçoit, sous ses dehors austères, une véritable affection. Élisabeth lui répondra:

J'ai toujours été en une condition, qui rendait ma vie très inutile aux personnes que j'aime; mais je cherche sa conservation avec beaucoup plus de soin, depuis que j'ai le bonheur de vous connaître, parce que vous m'avez montré les moyens de vivre plus heureusement que je ne faisais. (note 2)

La fidélité avec laquelle ils correspondent témoigne aussi de l'affection qui unit ces deux exilés: Descartes cessera d'écrire à Élisabeth seulement quelques mois avant de mourir.

3

Dans le désert philosophique de notre époque, c'est une belle chose de vivre la possibilité d'avoir confiance. Et ni l'un ni l'autre ne savons nous-mêmes ce que nous voulons; c'est-à-dire, nous sommes l'un et l'autre portés par un savoir qui n'existe pas encore explicitement. (note 3)

24 novembre 1922, Karl Jaspers écrit une lettre à Martin Heidegger. Les philosophes sont toujours dans le désert. Parfois ils tombent dedans, parfois ils le fabriquent. Il s'agit de l'une des premières lettres entre deux philosophes qui n'arriveront pas au bout du désert. Pour Jaspers, le désert s'agrandira de plus en plus. Il devra quitter l'Allemagne. Pour Heidegger, il y aura, dans ce même désert, le mirage du nazisme, et disparaîtra "la possibilité d'avoir confiance" entre les deux hommes. Cette correspondance qu'on vient tout juste de publier est le récit d'une perte de confiance. L'espoir perdu.

Lentement mais sûrement se précisent l'abandon, la tristesse, la peur, le silence, l'horreur, le retour au calme. Et finalement la certitude que le calme ne reviendra jamais. Et probablement que les deux philosophes savaient qu'il fallait au moins faire état de cette impossible rencontre.

L'amitié est exigeante. L'amitié ne peut pas être ce que ces lettres racontent.

Ce qui manque, ce ne sont pas des lettres. Nous les avons presque toutes, même celles qui n'ont pas été envoyées. Ce qui manque, c'est un mot, une phrase, une explication. L'abcès ne sera jamais crevé. Cette correspondance fait état de ce qui n'est pas, de ce qui ne pourra pas être.

Une correspondance peut être un échec. Les mots ne parvenant pas à s'approcher de ce qu'on voulait savoir.

Le 22 septembre 1954, Jaspers écrit:

Depuis 1933, un désert s'est étendu entre nous, qui semble ne devenir que toujours plus impraticable avec ce qui est arrivé et a été dit plus tard. [...] La philosophie elle-même devrait parler. Nous devenons vieux et je ne suis pas de peu plus vieux que vous. Ce qui nous appartient reste peut-être non-dit. (note 4)

Alors nous, lectrices et lecteurs, nous restons là avec des lettres entre les mains. Nous, lectrices et lecteurs d'un autre désert. Nous qui souhaitions cette confiance et cette amitié qui ne viennent pas. Les correspondances publiées sont toujours des lettres qui ne sont pas pour nous. Elles sont peut-être "impraticables" ces lettres, ou alors nous les trafiquons en en faisant une histoire, en tentant de les installer dans une histoire. Celle de la philosophie ou celle de l'Allemagne, celle d'une amitié intellectuelle ou celle de notre siècle. Et voilà que l'on se surprend à être voyeur. Voilà qu'on fait notre "écoute électronique", voilà qu'on interprète des documents, voilà qu'on tente de faire voir le non-dit d'une lettre!

Entre les deux lettres, trente-deux années. La première exprimait un espoir, la seconde raconte ce qui n'a pas eu lieu et ce qui ne pourra plus avoir lieu.

Y a-t-il quelque part en ce monde, en 1997, deux autres philosophes qui tentent de sortir du désert? Probablement et, pour le moment, nous ne savons rien de cette difficile traversée du désert.

4

Vincent Van Gogh et son frère Théodore commencent leur carrière chez le même marchand de tableaux, puis leurs chemins se séparent. Théo restera dans le commerce de l'art. Vincent sera tour à tour instituteur et prédicateur, puis, en assistant, comme il dit,

...au cours gratuit de la grande université de la misère. (note 5)

Il découvrira que sa vocation est la peinture.

De Londres, Paris ou La Haye, du Borinage et d'autres endroits de la Belgique, du Midi de la France et d'Auvers-sur-Oise (où il se donnera la mort et où Théo sera inhumé à ses côtés), Vincent écrit à son frère. Environ six cents lettres, dont un grand nombre en français et dont à peu près aucune, semble-t-il, n'a été perdue.

Tantôt, il se justifie: malgré ce que peut penser sa famille, il n'est pas un fainéant, il observe et travaille. Tantôt, il conseille:

trouve beau tout ce que tu peux, la plupart ne trouvent pas suffisamment beau. (note 6)

Il explique ce que dessiner veut dire pour lui:

C'est l'action de se frayer un passage à travers un mur de fer invisible, qui semble se trouver entre ce que l'on sent, et ce que l'on peut. Comment doit-on traverser ce mur, car il ne sert de rien d'y frapper fort, on doit miner ce mur et le traverser à la lime, lentement et avec patience à mon sens. (note 7)

En retour de l'argent et du matériel que Théo lui fait parvenir, Vincent lui envoie des croquis et des toiles. C'est là une entente qui repose sur la fraternité et sur la foi. En peinture, Vincent est presque un autodidacte. Autant il est modeste (je t'envoie quelques dessins, dit-il, mais les prochains seront meilleurs), autant il a confiance en sa démarche et en son style.

Si plus tard, écrit-il, je fais quelque chose de plus beau, je ne travaillerai en tout cas pas autrement que maintenant, je veux dire que ce sera la même pomme, mais qu'elle sera plus mûre [...]. (note 8)

Quelques années plus tard, à propos de ceux qui jugeraient que ses toiles sont bâclées, il note:

Et voilà lorsqu'on dira que cela est trop vite fait, tu pourras y répondre qu'eux ils ont trop vite vu. (note 9)

Le rêve qui l'habite au début des années 1880 ne changera peut-être plus:

Somme toute, je veux arriver au point qu'on dise de mon oeuvre: cet homme sent profondément et cet homme sent délicatement. Malgré ma soi-disant grossièreté, comprends-tu, ou précisément à cause d'elle. (note 10)

Théo est un homme d'affaires; il se trouve dans le camp de l'ordre et de la stabilité. Par moments, il le regrette; lui aussi aimerait être peintre. Vincent l'encourage à essayer. En outre, il lui fait valoir à plusieurs reprises que, par son soutien financier, il participe pour moitié à une œuvre commune. Un jour, il lui écrit:

Tu es bon pour les peintres et sache-le bien que plus j'y réfléchis, plus je sens qu'il n'y a rien de plus réellement artistique que d'aimer les gens. (note 11)

Même s'il est porté par la réalisation de son oeuvre, Vincent Van Gogh partage avec son frère le lourd sentiment d'être un cheval de fiacre, de travailler dur en vue de quelque chose dont d'autres, seulement, profiteront. En parlant de l'art et des artistes de l'avenir, il écrit:

Nous sentons que la chose est plus grande que nous, et de plus longue durée que notre vie. (note 12)

Au fil des conseils, des justifications, des encouragements, des descriptions de paysages et de gens, de rêves et de projets, Vincent dit à Théo comment il le voit et nous donne une représentation de lui-même. Cette image, composée de fragments, s'ajoute à ses très nombreux autoportraits, où des historiens d'art ont vu, peut-être un peu vite, une quête effrénée de l'identité.

En effet, deux ans avant sa mort, Van Gogh note:

Si on peignait lisse comme Bouguereau, les gens n'auraient pas honte de se laisser peindre, mais je crois que cela m'a fait perdre des modèles, on trouvait que c'était "mal fait", ce n'était que des tableaux pleins de peinture que je faisais.

Un peu plus tard, il ajoute:

J'ai acheté exprès un miroir assez bon pour pouvoir travailler d'après moi-même à défaut de modèle, car si j'arrive à pouvoir peindre la coloration de ma propre tête, ce qui n'est pas sans présenter quelque difficulté, je pourrai aussi peindre les têtes des autres bonshommes et bonnes femmes. (note 13)

Mais il n'en a pas eu le temps...

5

Dieu, l'univers ou quel que soit le nom qu'on veuille donner aux grands systèmes d'équilibre et d'ordre, ne reconnaît pas le temps humain. Pour l'univers quatre jours n'ont pas moins de valeur que quatre milliards d'années-lumière. J'essaie de garder cela présent à l'esprit. / Mais je ne suis, après tout, qu'un homme. Et toutes les rationalisations philosophiques que je peux invoquer ne m'empêchent pas de te désirer chaque jour, à chaque instant. Au fond de moi, la plainte impitoyable du temps, un temps que je ne peux passer avec toi. / Je t'aime profondément et complètement. Et je t'aimerai toujours./
Le dernier cow-boy, Robert (note 14)

Une lettre dans un roman. La dernière lettre qu'écrit Robert à Francesca dans Sur la route de Madison. Le temps sépare les êtres. Chaque lettre écrite est du temps que l'on essaie désespérément de sauver. Chaque lettre écrite est une victoire contre le temps. Cette heure qu'il a fallu pour écrire, cette heure passée à lire et relire. Ce rituel de l'écriture et de la lecture est une victoire sur le temps. Tout est prétexte à être autre chose. Or, une lettre vient chambarder l'ordre du monde et des choses.

"J'essaie de garder cela présent à l'esprit", écrit Robert. Photographe qui vit quatre jours d'amour et se bat contre quatre milliards d'années-lumière.

Clint Eastwood en a fait un film, de ce roman. On peut y voir Francesca (Meryl Streep) lisant cette dernière lettre écrite par Robert avant de mourir. Non, le temps n'efface pas tout entre les êtres. Une lettre peut en être le signe, puisque chaque lettre écrite est une mémoire, le récit d'une histoire, une trace d'encre sur le papier, une tache d'encre dans le firmament. Le ciel bleu, le ciel gris finira bien par l'effacer. Les hommes aussi lorsqu'ils s'amusent à bombarder la bibliothèque de Sarajevo. Mais le désir d'exister demeure. Toute lettre est la preuve de notre acharnement. Tant pis si c'est raté, tant pis si c'est oublié. Quelque part, quelqu'un cherche à comprendre.

6

À défaut de correspondant réel, certains journaux intimes s'adressent à un être imaginaire. "Cher ami" rêvé, cher ami pas encore trouvé, cher amant dont on ne sait s'il existera un jour. On écrit seul, pas vraiment à soi-même, pour tromper l'attente. Des cahiers où, sans que cela se voie, des pages blanches, où pourraient se poser une autre main, une autre plume, alternent avec les pages que l'on noircit.

Parfois, si on a de la chance, cet ami, cet amant survient, écrit, répond. Les phrases coulent hors des cahiers et rencontrent d'autres phrases, les unes et les autres se rencontrent, s'entrechoquent aussi, les mois s'ajoutent aux mois, les années aux années peut-être. Puis, le silence.

Alors les mots restent en suspens, on se demande en vue de quoi, dans l'espoir de quoi on recommencerait à s'écrire à soi-même, et on n'a plus que des cahiers aux pages toutes blanches.

7

Quelque part, quelqu'un cherche à comprendre. Il y a des écritures privées qui deviennent des écritures publiques. Une lettre est un mode de communication avant d'être un genre littéraire. Ce qui n'était pas en soi une œuvre devient parfois littérature.

Une lettre est d'abord ce qui appartient à deux personnes, ce qui fait que deux personnes s'accordent du temps même lorsqu'elles sont absentes.

Et si une oeuvre littéraire est parfois mystérieuse, si nous mettons des siècles à la comprendre, à nous en approcher, que devrait-on dire des lettres qui ne nous étaient pas destinées?

Une lettre tient à l'effet qu'on en attend: c'est un effet passager, que rien ne trahit plus tard; on ne lit pas sans contresens. (note 15)

Il faut tenir compte de ce fait capital à propos des correspondances: nous avons sous les yeux quelque chose qui ne nous était pas destiné. Un roman est écrit pour un lecteur, une lectrice. Un roman est écrit pour le monde, même lorsqu'il est dédié à une personne particulière. Une lettre s'adresse à une personne particulière, même lorsqu'elle se retrouve des années plus tard entre nos mains. "On ne lit pas sans contresens", affirme Paulhan. Mais il y a un risque multiplié de contresens lorsqu'il s'agit d'une lettre.

Mai 1929. Paul éluard écrit à Gala:

Le cinéma obscène, quelle splendeur! C'est exaltant. Une découverte. La vie incroyable des sexes immenses et magnifiques sur l'écran, le sperme qui jaillit. Et la vie de la chair amoureuse, toutes les contorsions. C'est admirable. Et très bien fait, d'un érotisme fou. Comme je voudrais que tu les voies. [...] / Le cinéma m'a fait bander d'une façon exaspérée pendant une heure. Tout juste si je n'ai pas joui rien qu'à ce spectacle. Si tu avais été là, je n'aurais pu me retenir. [...] / On devrait passer cela dans toutes les salles de spectacle et dans les écoles. ça finirait par des mariages possibles, les premiers, par des unions sacrées, multiformes. La poésie n'est pas née, hélas! (note 16)

Tout est là.

Premièrement, "l'effet qu'on en attend". Ici, le désir, le plaisir, le manque, l'attente de Gala, le corps, l'oeil, le jouir, l'absence, l'utopie, la poésie, l'érotisme, l'espoir, la solitude, l'éducation, l'art.

Tout est là.

Deuxièmement, "un effet passager que rien ne trahit plus tard". Je n'ai pas vu. Je sais seulement qu'éluard aimait Gala, il le dit partout dans ces lettres. Qu'est-ce donc que ce cinéma obscène? Tout de même, je sais que l'on peut écrire une lettre pour rapprocher des corps avec des mots.

Tout est là.

Troisièmement, "on ne lit pas sans contresens". Comment, dans cette citation d'une lettre de Paul éluard écrite en 1929, ne pas constater qu'il me manque énormément d'informations pour en saisir toute la portée?

Ma petite fille chérie, après cela et avec du somnifère j'ai bien dormi, de 11h à 8h. Je ne suis pas fatigué. Il fait chaud, mais orageux. [...] Je crois que tu ne doutes pas de mon amour pour toi. Il n'y a pas à en douter. Sois-en bien sûre. ET POUR TOI SEULEMENT. / Je te baise partout, Paul. (note 16)

Contresens partout. Mais, pour un amoureux des correspondances, cela compte peu le contresens. Lisez ce passage à qui aime les lettres. Lisez ce passage à un amoureux, il ne vous dira qu'une chose: j'aimerais bien recevoir une telle preuve d'amour. Et même si une lettre n'est parfois la preuve de rien du tout.

Quant à moi, une chose à ajouter: "l'effet qu'on attend" se prolonge, "l'effet qu'on attend" a son importance, mais il faut considérer "l'effet qu'on n'attend pas". Cette lettre est désormais du domaine public. Depuis 1984, elle appartient à l'humanité tout entière.

8

Le théologien protestant Dietrich Bonhoeffer, qui participe au mouvement de résistance contre le régime nazi, est arrêté en avril 1943 et incarcéré dans une prison berlinoise. Il ignore de quoi on l'accuse et s'attend à être relâché bientôt.

Dès le début, il s'impose une discipline sévère. Plusieurs heures par jour, il arpente sa cellule, pour garder la forme. Il lit la Bible et des livres envoyés par ses parents ou des amis. Il travaille à un essai sur la notion du temps, à un traité d'éthique. Il écrit des lettres, dont un certain nombre nous sont parvenues. Des lettres à ses parents, pour les rassurer et leur donner des nouvelles. Et surtout, des lettres à un ami qui est au front, Eberhard Bethge.

Bonhoeffer espère être libéré pour Pâques, pour la Pentecôte, pour Noël. Dans ce monde où rien ne tient plus, son calendrier demeure celui des fêtes religieuses. Mais le temps passe. De plus en plus souvent, la sirène qui annonce les raids aériens l'oblige à interrompre la rédaction d'une lettre qu'il reprendra plus tard. Une nuit, le souffle des bombes fait voler en éclats toutes les fenêtres. La prison est glacée. Privé de musique, il en vient, au fil des mois, à entendre distinctement, dans sa tête, les airs qu'il aime, et comprend Beethoven devenu sourd.

L'été arrive. Dans sa cellule, au dernier étage, il suffoque, mais s'il demandait à changer, un autre détenu souffrirait de la chaleur à sa place. Depuis qu'il est emprisonné, il rêve beaucoup dans son sommeil, et la plupart de ses rêves se passent dans la nature. Le baptême de son filleul approche; comme il ne pourra pas y assister, il envoie un sermon composé pour la circonstance.

Correspondre avec Eberhard Bethge est une façon de lui raconter tout cela, d'être présent quand même. C'est une occasion de dire: aujourd'hui, notre amitié a dix ans. Une façon de se rapprocher d'une réponse à cette question qui le taraude, "Qui suis-je?", un homme triste, inquiet, parfois abattu, ou un homme qui sait réconforter ses compagnons de détention?

Correspondre est une manière de continuer à penser, de poursuivre la discussion, de préciser ses positions théologiques. Une façon de réfléchir à haute voix, d'éclaircir ses idées, de tout partager avec cet ami, même une pensée qui se cherche, même un espoir défaillant.

Dans une certaine mesure, ses lettres remplacent les conversations, ou un autre livre qu'il pourrait écrire. Pourtant, nul ne peut prendre la place de cet ami, ni des autres êtres qui lui sont chers. En décembre 1943, il écrit:

Il n'y a rien de pire, en pareils moments, que de tenter de trouver un substitut à l'irremplaçable.

Il est insensé de dire que Dieu comble le vide: il ne le comble pas, il en préserve la vacuité afin que notre communion avec autrui persiste, même au prix de la douleur. (note 18)

Après dix-huit mois d'emprisonnement à Berlin, Dietrich Bonhoeffer sera transféré à Buchenwald, puis au camp de Flossenburg, où il sera pendu en avril 1945, au lendemain d'un procès sommaire.

9

Elle écrit:

Je rêve de retourner en Pologne, où je suis allée il y a deux ans. Cracovie m'avait émue, le camp de concentration d'Auschwitz m'avait profondément bouleversée. J'en ai eu les larmes aux yeux pendant des jours. J'étais partie seule, à l'aventure, dans les pays de l'est. Je voulais aller à Auschwitz, je savais que je ne resterais pas insensible à toute cette horreur qui est encore palpable, mais jamais je n'aurais pensé avoir le cœur chamboulé à ce point-là. Je sais que j'y retournerai un jour.

Une lettre écrite le 29 avril 1997. Récit de voyage au cœur du village où l'humanité et une bonne partie de nos rêves ont commencé à se défaire. Comment le dire lorsqu'on est né après cette guerre? Comment le dire quand pour nous il ne s'agit même pas d'avoir une mémoire mais d'imaginer ce qui s'est produit?

Et j'établis un lien avec cette lettre de Nietzsche écrite le 8 décembre 1888 dans laquelle il déclare:

Car je suis assez fort pour briser en deux l'histoire de l'humanité. (note 19)

La première lettre citée est écrite par une ancienne des mes étudiantes. Elle est maintenant dans la trentaine. Elle voyage beaucoup et, lorsqu'elle voyage, elle m'écrit.

Le temps sépare tout. Toute écriture n'est qu'une difficile entreprise qui consiste à tenter de recoudre le monde, plus simplement encore, de trouver les mots pour s'y retrouver dans cette humanité brisée en deux.

On dit trop facilement: les correspondances font partie de la petite histoire. Celle des individus et des intimités qui ne valent rien aux yeux des intérêts supérieurs et de la grande histoire. C'est vraiment trop facile.

Elle écrit encore:

J'avais profité de ce voyage pour me rendre au village même d'Auschwitz, à 4-5 kilomètres du camp de concentration. Un petit bled où aucun touriste ne va, où la vie semble s'écouler tout doucement, sans soubresaut. J'avais envie de parler à ces gens, d'écrire un reportage sur ces gens qui vivent dans un village dont le nom à lui seul évoque les pires horreurs humaines. Mais je n'ai pas pu. Impossible de trouver qui que ce soit qui parle autre chose que le polonais.

Toute petite histoire qui se promène dans la grande histoire. Une femme qui visite l'humanité brisée en deux. Une femme qui écrit tout simplement ce qu'il serait impossible de savoir s'il n'y avait pas les lettres.

10

Il y a quelques années, un animateur de la télévision française a demandé à ses auditeurs de lui faire parvenir la plus belle lettre d'amour qu'ils avaient écrite ou reçue. Les réponses ont été nombreuses. L'animateur a fait un choix et publié un recueil. Tout comme l'immense majorité des lettres qui se sont écrites et s'écrivent encore dans le monde, ces lettres-là proviennent d'individus dont l'activité principale n'est pas reliée à l'écriture, ni à une autre forme d'expression créatrice. En les lisant, on voit que, même dans une catégorie bien définie comme la lettre d'amour, la correspondance peut avoir de multiples fonctions.

La plus évidente consiste à vaincre la distance. La phrase suivante, écrite par une femme à son fiancé parti pour la guerre, me paraît exprimer cette volonté d'une manière particulièrement belle:

Je t'aime comme je t'aurais aimé demain. (note 20)

On écrit aussi pour s'offrir ou pour inviter. Une femme dit à un homme:

aime-moi, pire que moi, mange-moi le premier! (note 21)

Un ex-auxiliaire d'un bureau de poste adresse une lettre à une demoiselle qu'il a entrevue plusieurs fois aux guichets ou à vélo, coiffée d'un turban bleu clair. Il ne connaît pas son nom et lui demande un rendez-vous, en s'excusant de sa hardiesse. Tel autre correspondant, sans doute mortifié d'être trop bavard, écrit à la femme qu'il aime:

Tu vas m'écrire, me parler, je ne t'interromprai pas, même pour te dire, comme il m'en prend l'envie à chacune de tes phrases, que tu as raison, ou que c'est logique, ou que c'est intelligent. (note 22)

Ou encore, on peut s'offrir avec des mots qui, malgré leur drôlerie involontaire, expriment sans retenue une grande passion pour le geste et pour l'écrit:

Tu m'as donné une nuit d'amour merveilleuse au point de ne plus pouvoir me lever ce matin, si ce n'est à cause de tes deux lettres (je voulais voir le facteur). (note 23)

On écrit également en espérant que la lettre deviendra une sorte de fétiche:

Ne le dis à personne que tu es la plus aimée... [...] C'est ton secret. Garde-moi sans me dépenser en paroles... Puis-je te peupler de folies?/ étends-toi près des vagues [...] Cache ma lettre dans ton sac pour en retirer des petites bouffées de confiance. (note 24)

À l'inverse, on peut réclamer la venue d'un message qui prouverait que l'autre songe à nous:

Je voudrais tant que tu m'aies écrit aussi, que tu aies concrétisé ta pensée de moi, une seconde dans cette journée. (note 25)

On écrit aussi pour dire que l'on n'a pas oublié. Comme cet homme qui adresse les mots suivants à celle qui est sa femme depuis un demi-siècle:

J'aime tout ce qui subsiste en toi, malgré le temps passé, et particulièrement cette allure vive qui me frappa la première fois que je te vis, un jour de juin où tu portais une robe couleur de cerise mûre. [...] Comme je dois être un vieil homme pour avoir tant de souvenirs! Quand je ne serai plus, maman aimée, mets ton chantilly noir. (note 26)

La lettre est aussi un lieu où l'on dépose des aveux et des secrets longtemps retenus. Au chevet de sa femme morte, un homme écrit:

Je te regarde, allongée, non loin de moi, immobile, les traits reposés, l'air serein [...]. Et je peux enfin te livrer le message d'amour qui m'a toujours habité [...]. j'attendrai le moment de te remettre en main propre cette présente lettre que j'ai enfin réussi à écrire. (note 27)

Il arrive au contraire que la correspondance permette à deux personnes d'échanger des mensonges et des inventions. Dans certains cas, c'est pour une bonne cause. Par crainte de mourir avant le retour de son fils, qui est prisonnier de guerre et qu'elle n'a pas revu depuis cinq ans, une femme lui laisse cette lettre:

Tu avais beau "crâner", m'écrire: Je résiste. Je te sentais souffrir, moi, je te savais triste. [...] Pourtant, tu n'avais pas besoin de mentir, va. Pour t'aider, je faisais celle qui ne sait pas, j'inventais à mon tour une existence douce, des jours coulés heureux, sans ennui ni secousse. J'inventais, comme toi, des sourires, des mots, tandis que ma douleur éclatait en sanglots. (note 28)

Comment conclure, sinon par un aperçu des formules par lesquelles les auteurs de ce recueil, tous des inconnus, commencent ou finissent leurs lettres? Ma toi, Oh! mon bel ange, Petit prof, Mon amour d'or "le plus précieux", J'embrasse ta bouche, Cécilia, ma petite fleur des îles, Ma crotte chérie, Mon grand prince aux yeux d'amande, Ma douce mielleuse, ma souris en chaleur, Reçois mille baisers de l'imagination, Courbette repliée et chapeau à la main, je te fais ma révérence sur la pointe des pieds...

11

Gaston Miron écrit à Claude Haeffely le 26 novembre 1956:

J'essaie bien d'affronter le plus de largeur possible du réel. Oui, je continuerai le plus possible, jusqu'à la corde usée de ma voix, de lutter pour une culture qui nous rend libre. Chaque jour je côtoie les abîmes que sont l'ignorance et l'exploitation. L'homme est-il capable encore de sauver l'homme? Quelle est sa défense et quel est son recours, et aussi, quel est son archétype? Où est son appel? Il nous faut continuer à vivre, et la seule voie m'apparaît dans un dépassement. Mots, mots, mots. (tirons le rideau). (note 29)

Prendre le temps d'écrire une lettre, à un homme, à une femme, à un enfant, à l'univers entier. Une lettre, c'est le langage qui se met en action, c'est la fin du silence. C'est la victoire du langage dans le silence d'une chambre d'hôtel, au cœur d'une nuit en solitude, dans la certitude de la souffrance commune des êtres.

L'écriture ne peut à elle seule sauver l'homme, pas plus que la philosophie, les mathématiques ou Internet. C'est tout de même un outil privilégié, un lieu de partage. Cette lettre de Miron écrite à une seule personne devient par sa publication une lettre écrite à tous et pour tous. Claude Haeffely devient tous les hommes. Ou alors, nous devenons Claude Haeffely. Mais tout cela n'a finalement qu'une importance relative. Il serait inexact d'imaginer que cette lettre, en étant publiée, change de destinataire. Lorsque j'écris à une personne, j'écris à une parcelle de l'humanité, je m'engage devant elle, je peux lui dire "je t'aime", mais je m'adresse en même temps à son humanité. Elle est une personne, elle est aussi ce que pourrait être notre humanité lorsqu'on admet la fragilité de notre situation existentielle.

L'intimité et la solidarité se rejoignent. Tout épistolier le sait plus ou moins clairement, il le sait encore davantage lorsqu'il est un écrivain. Il y a des lettres d'écrivain qui sont clairement des lettres écrites à l'humanité, même lorsqu'elles s'adressent à une personne. Le destinataire est un prétexte. Il y a des lettres d'écrivain qui sont des chapitres en préparation pour un livre à venir.

"Tirons le rideau", dit Miron. Bien sûr. Mais c'est souvent pour préparer la prochaine levée. Voilà donc l'épistolier au travail.

Toutes les lettres que l'on écrit ne sont finalement que des romans, des essais, des poèmes qu'on n'oserait pas publier. Des manuscrits pour une seule personne. Des chapitres d'un livre éclaté et lu par des lecteurs et des lectrices qui ne connaîtront probablement pas le début et la fin de cette histoire.

12

Pour un simple lecteur qui n'est pas le destinataire, quoi de plus frustrant que des phrases comme celles-ci:

Il y a des choses qu'on ne peut confier à une feuille de papier. J'ai écrit tout ce qui pouvait être écrit. Le reste devra être dit viva voce. (note 30)

Nous voilà réduits à imaginer ce qui s'est passé dans les marges.

Pourtant, il y a des correspondances qui n'existent même pas, des lettres dont les traces ne subsistent pas ailleurs que dans l'esprit des gens qui ne les ont pas composées. Par négligence, par manque de temps, par crainte de ne pas savoir bien s'exprimer, ils n'ont pas écrit. Ou bien parce que la chose n'aurait pas été convenable, parce qu'elle aurait pu devenir dangereuse pour soi-même, pour l'autre, pour d'autres encore.

Engager une correspondance est un acte solennel qui entrouvre une porte sur l'intimité, qui indique une disposition à se livrer, un désir de voir l'autre se dévoiler à son tour. C'est un geste aux conséquences parfois imprévisibles. à tort ou à raison, il y a des plaisirs que certains se refusent, des souffrances que certains prennent garde de ne pas provoquer. Parce qu'il y a cette question: jusqu'où pourrai-je aller, jusqu'où pourrons-nous aller, jusqu'où cela nous mènera-t-il?

13

Il y a un rituel du courrier, de la poste. Un rituel que le fax n'utilise que trop peu. Une lettre peut être une oeuvre d'art. On joue avec les formes. On reconnaît une écriture, on fabrique une enveloppe, on choisit son papier, sa plume, la couleur de l'encre. On joue avec la matière. On écrit dans l'intention d'offrir à l'autre un moment de jouissance.

14

En 1987, les éditions de l'Hexagone publiaient les Lettres à Lucienne d'Alain Grandbois. On ignore qui est cette femme. On sait seulement qu'elle a fait paraître un recueil de poèmes en 1972, sous le pseudonyme de Marie Normand, et qu'elle était connue dans le milieu journalistique et littéraire de Montréal.

La première lettre à Lucienne date de septembre 1932, la dernière d'octobre 1933. Au cours de cette année, les deux amants ont passé quelques semaines ensemble, le plus souvent à Port-Cros, en France, et ont connu quatre longues séparations. à l'automne 1933, Lucienne est de retour à Montréal, où elle voit Grandbois avant qu'il parte pour l'Orient. Elle croit qu'il lui donnera signe de vie, que leur histoire n'est pas terminée. Or, il ne lui rendra visite que onze ans plus tard, à l'improviste, sans lui donner la moindre explication sur son long silence, et elle ne le reverra plus ensuite.

Il n'est pas rare que les lettres d'un personnage célèbre soient publiées sans les réponses de son ou de sa destinataire, célèbre ou non. Ainsi, on peut facilement trouver les lettres de Vincent Van Gogh à Théo, mais non celles de Théo à Vincent. Les lettres de Simone de Beauvoir à Nelson Algren ont paru tout récemment, mais ses lettres à lui ne sont pas encore disponibles. Cependant, le cas d'Alain Grandbois et de Lucienne est particulier. Ses lettres à elle n'ont pas été retrouvées, mais elle a préparé elle-même l'édition de ses lettres à lui.

Un demi-siècle après avoir reçu ces lettres, donc, Lucienne les publie. Elle hésitait à le faire: "à vrai dire, précise-t-elle, je ne cherche pas à tirer gloire d'avoir été aimée d'Alain" (note 31). Mais, depuis qu'une critique en avait deviné l'existence, le milieu littéraire réclamait leur publication.

Pour rendre plus aisée la lecture de cette correspondance "à une voix", dit Lucienne, j'ai ajouté de nombreuses notes explicatives. Le lecteur pourra de cette façon mieux saisir le caractère des deux personnages et mieux suivre l'histoire mouvementée de leurs rapports. (note 32)

Bon nombre de ces notes contiennent des précisions sur le contexte, sur les personnes ou les sujets auxquels Grandbois fait allusion. Mais il y a aussi, en abondance, des notes d'un autre genre. Grandbois, dit Lucienne, était un homme délicat et attentionné, mais l'éloignement le rendait jaloux et cynique. Lorsque cela se manifeste dans les lettres, Lucienne nie le bien-fondé des soupçons de Grandbois, proteste de l'intensité de son amour, précise que les ragots de leur entourage ont pu créer des malentendus.

Il s'agit bien d'un appareil critique, et cet appareil me semble révéler toute l'ambivalence de la position de Lucienne. Les lettres de Grandbois lui sont adressées, mais elles appartiennent aussi à la littérature. Elle consent à les offrir, mais elle tient à y laisser sa marque, à manifester sa présence, à donner sa version des faits. Elle conserve l'anonymat, et pourtant elle tient à nous dire qu'elle a inspiré le poète. En ne révélant, de son identité, que le pseudonyme sous lequel elle a publié un recueil inspiré par cette même histoire d'amour, elle nous empêche de la voir autrement que liée à Alain Grandbois, elle nous interdit de savoir ce qu'elle a été par ailleurs. En préparant l'édition des lettres, elle nous donne un document d'une grande valeur, mais elle défend son rôle de Muse et guide notre lecture. On devine son désarroi. On sent qu'il lui est peut-être aussi difficile de quitter ces lettres que ce l'a été de renoncer à cet amour.

Après leur première séparation, Grandbois écrit:

Lis lentement. Comme je t'écris. Avec, entre chaque syllabe, des repos misérables. Le désespoir ne coule pas à pic, surnage. Des minutes. Laisse-moi ces minutes. Ne souris pas. Pleure si tu peux. (note 33)

La lecture lente fait ressortir les mots qui sont non pas celui de l'amant soupçonneux, mais du poète:

Je ne te dirai pas que je souffre, parce que ce n'est pas vrai. Il me manque quelque chose comme un peu d'air, quelque chose comme un peu de pain, quelque chose comme un peu de sang. (note 34)

Quarante ans après l'avoir revu pour la dernière fois, et dix ans après sa mort, Lucienne se replonge dans ces lettres. A-t-elle jamais cessé de les relire? à nouveau, elle est entraînée dans un tourbillon. Elle veut à la fois s'y laisser emporter une dernière fois et rendre compte de ce qu'ils ont été, elle et cet homme qui lui a écrit un jour:

Nous sommes des êtres de tempête. Tous les deux. Là était le danger, le poison. Les mêmes rafales nous collent l'un à l'autre, nous broient et nous mélangent. Les accalmies nous éloignent étrangement. (note 35)

15

On me dit: "Tu as reçu un fax." Et je soupire. Voilà encore une réunion qui s'annonce, voilà du travail, une réclame. Comme je n'ai pas de fax à la maison, je ne reçois des fax que de mon institution. Il arrive directement d'une machine. Il est là. écriture gisant à la vue de tous dans un local où tout le monde passe.

Qu'est-ce qu'une lettre? Un morceau de notre vie pour une autre personne. Une pensée pour l'autre. Un autre visage de ce que nous sommes. Et cet autre visage tente de s'approcher de l'autre. Je me suis toujours demandé ce que pourrait écrire un animal. Une lettre est le résultat de plusieurs siècles de travail sur le langage. Et ce langage, il nous permet de briser la distance entre les êtres. Bien plus qu'un appel téléphonique. Ce n'est pas la même voix, ce n'est pas tout à fait une voix. C'est d'abord un geste. Celui d'une plume qui griffonne sur un bout de papier.

Je n'entends pas la voix de l'autre lorsqu'on m'écrit. J'imagine d'abord sa concentration, son geste, sa main qui glisse sur du papier. Je n'entends pas la voix de l'autre lorsqu'on m'écrit, je pense à un lieu. J'imagine un lieu que bien souvent je ne connais pas. De ce lieu viennent des mots pour moi. Elle est à la table de cuisine. Elle est couchée dans son lit. Il est à son bureau, dans un train, dehors en plein soleil, dans un café avec dans les oreilles une musique et le bruit du monde. J'imagine quelque chose de poétique. J'imagine la fumée bleue d'une cigarette. J'imagine une tête penchée et une lumière douce. J'imagine le silence et la nuit qui vient.

Une lettre c'est un geste, un décor, et, si c'est une voix, elle est celle qu'on n'entend pas, celle des grandes occasions.

16

Imaginons deux amies. Elles ont treize ans, peut-être quatorze. L'une d'elles a un correspondant. Elle est entrée en communication avec lui par l'entremise du journal Tintin, je crois. Mais elle constate qu'elle n'aime pas tellement écrire, et puis, ce garçon est trop sérieux à son goût. Alors, tous les trois conviennent que l'autre jeune fille prendra la relève.

L'échange de lettres commence. La fille et le garçon parlent de leurs études, de leur famille, de leurs lectures, de leur entourage, de leurs vacances. Peu à peu, ils glissent vers la confidence, racontent leurs émois d'adolescents, expriment leur idéal, comme les gens de leur âge disent à cette époque ("idéal": emploie-t-on encore ce mot?). Entre eux, un lien précieux se noue. En fait de garçons, elle ne connaît pour ainsi dire que ses frères — c'est avant le temps des écoles mixtes — et ses frères n'ont pas d'amis "intéressants". Pour cette fille un peu sauvage, ce garçon-là est juste à la bonne distance. Il habite loin, à une heure de voiture. Il est proche puisqu'il est attentif.

Plusieurs mois passent, un an peut-être. Le garçon trouve que, une heure de route, ce n'est plus si loin. Il annonce sa visite, avec un ami. Où pourraient-ils se rencontrer? Rendez-vous est pris pour un dimanche après-midi dans un restaurant du centre-ville.

Ils se voient. Ils se parlent. Et s'écrivent ensuite, chacun, une seule lettre.

Je crois qu'ils se sont trouvés moins beaux que leurs mots le laissaient entendre. Entre eux, il n'y a pas eu de rupture. Plutôt un effilochement, un recul définitif devant l'épreuve du réel. Au fond, leurs lettres étaient une œuvre d'imagination.

Ils ne se sont pas revus. Elle ignore où il est, ce qu'il est devenu. Et ne tient pas du tout à le savoir. Mais les lettres qu'elle a reçues de lui il y a trente ans ont survécu aux ménages qu'elle a faits dans sa vie, dans ses relations intimes, dans ses histoires secrètes. Elles dorment toujours au fond d'une boîte. Du moins, je le pense.

17

Il n'y a pas de lettres insignifiantes. Il n'y a que des lettres, même publiées, qui ne s'adressent pas à nous, qui ne nous concernent pas et dont nous ne sommes pas en mesure d'évaluer l'importance.

Voilà des semaines que je ressemble à cet homme face à un fossé et qui, l'ayant jugé large de prime abord, n'ose plus sauter pour autant: car c'est vraiment presque un abîme de temps que je dois franchir par cette lettre, et si, sur l'autre bord, vous ne me tendez pas un peu la main, cela finira mal. (note 36)

Chaque lettre écrite est un signe. Elle s'adresse à un être particulier. Elle est le signe d'une peur, d'une souffrance, du bonheur de vivre. Inscription de la vie qui passe. Inscription d'un état d'âme. Les lettres parlent souvent de la minute précise où elles s'écrivent.

Il est presque toujours trop tard pour nous lorsque la lettre est lue, même lorsque j'en suis le destinataire. Mais tout de même, elle peut produire son petit effet.

Une lettre s'écrit pour dire l'instant. Une sorte de poésie instantanée. Une lettre s'écrit comme une histoire du temps qui était là.

Gilles Vigneault, dans le film Une enfance à Natashquan, dit:

Une lettre c'est quelque chose dans lequel on a mis du temps. On a mis le temps dans le papier. Puis, après, le papier transporte le temps. C'est le temps retrouvé.

J'ai toujours lu les lettres qu'on publie en livres. Parce que j'ai l'impression d'y retrouver la vie comme elle se passe dans le cœur des humains. Petite histoire peut-être. Tout de même signe de nos existences, tentative pour combattre l'éphémère.

18

Hier, je me sentais presque libre: et voici qu'un bout de papier me ramène en arrière et refait de moi un enfant. [...] Et voilà, voilà ce que vous avez fait en deux jours de silence, deux jours de faim, deux jours où le temps, froid comme l'acier, m'a plongé dans mon désespoir habituel, avec, à la fin, vos pattes de mouche, ce murmure de poésie, de tendresse [...]. (note 37)

La puissance des petites choses, voilà ce qu'expriment ces quelques mots adressés en 1913 par l'écrivain George Bernard Shaw à la comédienne Stella Campbell. Un bout de papier, des pattes de mouche, un murmure suffisent à changer une humeur, un état d'âme, parfois une vie.

On attend le facteur. Il arrive avec des publicités, des comptes, des revues, des circulaires en tous genres. Il apporte aussi une enveloppe sur laquelle on reconnaît une écriture. On met de côté tout le reste pour ouvrir cette enveloppe. Ou bien on la garde pour la fin.

À la source même de notre émotion, il y a ce fait tout simple: chaque épistolier a son style, sa manière, sa touche. Couleur et la texture des feuilles, calligraphie, disposition des paragraphes, tout cela l'identifie, avant le texte lui-même. Van Gogh écrit un jour à son frère Théo:

[...] je suis à tel point barbouillé de couleur qu'il y a de la couleur sur cette lettre. (note 38)

Lorsque George Bernard Shaw a la migraine, il écrit sur du papier gris. Alain Grandbois, qui déteste les stylos, écrit à la mine, en laissant des marges de bonnes dimensions, comme dans les manuscrits anciens.

Jusque dans ses moindres détails, une lettre est le reflet d'une personnalité, un objet signé, un objet qui porte une griffe.

19

Claude Debussy en voyage à Vienne fait parvenir cinq cartes à sa fille:

1ère carte: "Les mémoires d'outre-Croche. Une fois, il y avait un papa qui vivait en exil..."

2e carte: "... et regrettait tous les jours sa petite Chouchou."

3e carte: "Les habitants de la ville le regardaient passer et murmuraient: "Pourquoi ce monsieur a-t-il l'air si triste, dans notre ville si belle et si gaie?""

4e carte: "Alors le papa de Chouchou entra dans une boutique tenue par un vieux monsieur, très laid, et sa fille plus laide encore; il retira poliment son chapeau, demanda avec des gestes de sourd-muet les plus belles "post-cards" pour écrire à sa petite fille chérie. Le vieux monsieur très laid en fut tout ému; quant à sa fille, elle en mourut à l'instant même."

5e carte: "Le même papa rentra en son hôtel, écrivit une histoire qui ferait sangloter les poissons rouges, et mit toute sa tendresse dans la signature ci-dessous, qui est son plus beau titre de gloire.
LepapadeChouchou " (note 39)

Une lettre peut être ludique. Une lettre s'écrit pour dire à l'autre qu'il est en nous malgré la distance et le temps. Permanence de la présence, ennui. L'autre n'est pas là. Bien égoïstement je pourrais me contenter de penser à cet autre. J'en fais plus. Je lui écris pour que cette absence ne soit plus une absence. Je lui écris pour lui dire tout ce que le monde n'est pas, n'est plus sans lui.

Et LepapadeChouchou écrit aussi à sa femme:

Il y ici des violettes que tu aimerais. Mais tu n'es pas là. Pourquoi y a-t-il des violettes? (note 40)

La théorie importe peu, à moins d'exercer le métier d'écrivain public. La théorie importe peu pour dire l'absence de l'autre, la solitude, le froid, la chaleur, le bonheur, le rire et le manque à être.

Une lettre nie le temps.
Une lettre efface le temps.
Une lettre retrouve le temps.
Une lettre fabrique du temps pour l'autre.
Une lettre dit l'absence.
Une lettre continue de faire exister.
Une lettre est mémoire.
Une lettre est présence.
Une lettre est le présent.
Une lettre tend la main.
Une lettre se déchire.
Une lettre trouble l'être.
Une lettre traverse l'océan.
Une lettre voyage.
Une lettre fait voyager.

Que l'on soit musicien, philosophe, ouvrier, poète, charpentier, programmeur, régisseur, une lettre nous ramène à notre statut premier d'être humain qui tente de vivre avec d'autres êtres humains.

20

Dans le film consacré à Michael Collins, on voit cet indépendantiste irlandais et son ami Harry Boland se réfugier chez une femme nommée Kate Kiernan après avoir attaqué un poste de police. Ils tombent tous les deux amoureux d'elle. Pendant longtemps, elle ne saura pas lequel elle aime le plus, tant elle ne les imagine pas l'un sans l'autre.

Un jour, Kate dit à Michael: "Après que vous soyez venus chez moi, Harry m'a écrit. Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit?"

Réponse de Michael: "Harry est le genre d'homme qui écrit."

Nouvelle question de Kate: "Et vous, Mick, quel genre d'homme êtes-vous?"

Fin du dialogue. à la suite de quoi on peut poser une autre question: que veut dire être le genre de personne qui écrit?

Terminons par une anecdote qui, selon moi, contient une autre question implicite.

Marc et moi avons un ami belge, sans doute le meilleur épistolier que nous connaissons en chair et en os. Lors de sa dernière visite, il a passé pas mal de temps devant l'un de nos deux ordinateurs (des Classic II de Macintosh qui ne sont branchés sur aucun réseau, c'est vous dire que nous sommes restés à l'âge de pierre), il a passé pas mal de temps, dis-je, à écrire des lettres à des amis de Belgique. Cependant, il les a tellement retravaillées et il était si peu satisfait du résultat qu'il ne les a pas envoyées et a repris l'avion avec sa disquette. Cela fait plus de deux ans, et nous n'avons reçu qu'un petit mot de lui...


Notes

(1) René Descartes, Correspondance avec Élisabeth et autres lettres, Paris, Garnier-Flammarion, 1989, p. 116.

(2) Ibid., p. 149.

(3) Martin Heidegger, Correspondance avec Karl Jaspers, Paris, Gallimard, 1997, p. 30.

(4) Ibid., p. 197.

(5) Vincent Van Gogh, Lettres de Vincent Van Gogh à son frère Théo, Paris, Grasset, 1972, p. 39.

(6) Ibid., p. 18.

(7) Ibid., p. 78.

(8) Ibid., p. 108.

(9) Ibid., p. 191.

(10) Ibid., p. 65.

(11) Ibid., p. 218.

(12) Ibid., p. 174.

(13) Ibid., p. 207 et 217.

(14) Robert James Waller, Sur la route de Madison, Paris, Albin Michel/Pocket, 1995, p. 156-157.

(15) Jean Paulhan, Choix de lettres III, Paris, Gallimard, 1997, p. 17.

(16) Paul éluard, Lettres à Gala, Paris, Gallimard, 1984, p. 67.

(17) Ibid., p. 68.

(18) Dietrich Bonhoeffer, Letters and Papers from Prison, Londres, Fontana Books, 1968, p. 56 et 61.

(19) Friedrich Nietzsche, Dernières lettres, Paris, Rivages, 1992, p. 108.

(20) Delassus, Jean-François, Les plus belles lettres d'amour, présentées et réunies par ..., Paris, J.-C. Lattès, 1983, p. 23.

(21) Ibid., p. 72.

(22) Ibid., p. 92.

(23) Ibid., p. 57.

(24) Ibid., p. 40.

(25) Ibid., p. 53.

(26) Ibid., p. 163.

(27) Ibid., p. 144 et 146.

(28) Ibid., p. 124.

(29) Gaston Miron, à bout portant, Montréal, Léméac, 1989, p. 55.

(30) George Bernard Shaw et Mrs. Patrick Campbell, Correspondance, Paris, Calmann-Lévy, 1961, p. 95.

(31) Alain Grandbois, Lettres à Lucienne, Montréal, L'Hexagone, 1987, p. 8.

(32) Ibid., p. 9.

(33) Ibid., p. 28.

(34) Ibid., p. 76-77.

(35) Ibid., p. 134.

(36) Lettre du 11 mai 1911, Rainer Maria Rilke, Correspondance avec une dame, Helene von Nostitz, Paris, Aubier Montaigne, 1979, p. 27.

(37) Shaw, op. cit., p. 88-89.

(38) Van Gogh, op. cit., p. 18.


Bibliographie

Bonhoeffer, Dietrich, Letters and Papers from Prison, édition établie et préfacée par Eberhard Bethge, Londres, Collins/Fontana Books, 1968 (S.C.M. Press, 1953), trad. de l'allemand, 192 pages.
(Selon le Robert des noms propres, les lettres de prison de D. Bonhoeffer seraient rassemblées en français sous le titre Résistance et soumission (1951). Ce livre, réédité chez Labor et Fides en 1971 [445 pages], est disponible.)

Debussy, Claude, Lettres de Claude Debussy à sa femme Emma, présentées par Pasteur Vallery-Radot, Paris, Flammarion, 1957, 145 pages.

Delassus, Jean-François, Les plus belles lettres d'amour, présentées et réunies par..., Paris, J.-C. Lattès, 1983, 163 pages.

Descartes, René, Correspondance avec Élisabeth et autres lettres, introduction, bibliographie et chronologie de Jean-Marie Beyssade et Michelle Beyssade, Paris, Garnier Flammarion, 1989, 314 pages. (La correspondance entre Descartes et Élisabeth de Bohème occupe les pages 63 à 237.)

éluard, Paul, Lettres à Gala, 1924-1948, édition établie et annotée par Pierre Dreyfus, préface de Jean-Claude Carrière, Paris, Gallimard, 1984, 518 pages.

Grandbois, Alain, Lettres à Lucienne et deux poèmes inédits avec avant-propos, introduction et notes de Lucienne, Montréal, l'Hexagone, 1987, 203 pages.

Heidegger, Martin, Correspondance avec Karl Jaspers, texte établi par Walter Biemel et Hans Saner, traduction de Claude-Nicolas Grimbert, suivi de Correspondance avec Elisabeth Blochmann, traduction de Pascal David, Paris, Gallimard, 1997, 478 pages.

Jordan, Neil, Michael Collins, film historique, avec Liam Neeson, Aidan Quinn et Julia Roberts, 1996, disponible en vidéocassette.

Lévy, Pierre et Alain Finkielkraut, "L'impasse ou l'échappée?" (dialogue), Les cahiers de médiologie 2, numéro intitulé "Qu'est-ce qu'une route?", 1996, p. 201-213.

Melançon, Benoît, Sevigne@Internet, Remarques sur le courrier électronique et la lettre, Montréal, Fides, Les grandes conférences, 1996, 57 pages.

Miron, Gaston, à bout portant, Correspondance avec Claude Haeffely (1954-1965), Montréal, Leméac, 1989, 174 pages.

Moreau, Michel, Une enfance à Natashquan, film avec Gilles Vigneault, Les Productions de l'Amérique française.

Nietzsche, Friedrich, Dernières lettres, préface de Jean-Michel Rey, traduction de Catherine Perret, Paris, Rivages poche, 1992, 159 pages.

Paulhan, Jean, Choix de lettres III, (1946-1968), Paris, Gallimard, 1997, 391 pages.

Rilke, Rainer Maria, Correspondance avec une dame, Helene von Nostitz, 1910-1925, éditée par Oswalt von Nostitz, traduction de Pierre Villain, Paris, Aubier Montaigne, 1979, 173 pages.

Shaw, George Bernard et Mrs. Patrick Campbell, Correspondance, traduction de Jean Bloch-Michel, préface de Jean Cocteau, Paris, Calmann-Lévy, 1961, 315 pages.

Van Gogh, Vincent, Lettres de Vincent Van Gogh à son frère Théo, comprenant un choix de lettres françaises originales et de lettres traduites du hollandais par Charles Philippart et précédées d'une notice biographique par Charles Terrasse, Paris, Bernard Grasset éditeur, 1972, 303 pages. (L'intégrale des lettres de Vincent Van Gogh à son frère Théo est disponible chez Gallimard dans la collection L'imaginaire, 567 pages.)

Waller, Robert James, Sur la route de Madison, traduction d'Anne Michel, Paris, Albin.


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