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| Sommaire | Présentation du vol 4, no 2, 1997 | ||
Paix sur L'Agora 4 Présentation Jacques Dufresne 5 Les entrelacs de l'amour Jacques Dufresne 6 Jane Eyre ou la nudité de l'âme Hélène Laberge 8 Lady Chatterley ou l'amour menacé Hélène Laberge 10 Les racines de l'amour Jacques Dufresne 12 Penser, Aimer, Mourir Jean-Luc Gouin 16 L'amour ou le retour à l'unité Jean Proulx 17 L'amour, l'Occident et le Québec contemporain Louis-Philippe Messier 18 Amour et Mnémosyne Wilfrid Noël-Raby 19 Dualité Wendell Berry 20 L'amour d'une mère Hélène Laberge 21 Chers parents Hélène Laberge 22 Amitié intemporelle Émile Robichaud 24 Le coeur de l'Univers Serge Bouchard 25 Charité, amour: par delà les ambiguïtés Benoît Lemaire 27 L'amour de Dieu Jean-Paul Desbiens 28 La guerre des Je Alain Chanlat 29 Poèmes 31 La libéralité des Anciens et la pingrerie des Modernes Marc Chevrier 32 Et si la Révolution Tranquille n'avait pas eu lieu ... Gilles Paquet 35 Musardises 37 |
par Jacques Dufresne Un numéro sur l'amour? La fièvre de la mode aurait-elle gagné L'Agora? Le thème de l'amour semble en effet susciter un intérêt particulier en ce moment. Le magazine Courrier international publiait récemment un cahier spécial sur la façon dont on vit et pense l'amour dans divers pays du monde. Le dernier numéro du magazine américain Utne Reader et, au Québec, le magazine Guide Ressources et la Revue Notre-Dame, sont consacrés à ce sujet.Mais à la vérité, ce qui devrait nous étonner, ce n'est pas que le thème de l'amour remonte de temps à autre à la surface de nos préoccupations, c'est qu'il n'en soit pas constamment le centre. Quel est donc le sens de l'effort civilisateur qui aura coûté tant de peine à tant d'êtres depuis si longtemps? Si l'amour n'est pas le point de convergence de tous ces efforts, quel est donc ce point? Parmi les amis de L'Agora que nous avons consultés sur le projet d'un numéro, certains ont vu un lien entre notre choix et des choses qu'ils observent fréquemment depuis quelque temps. L'un d'entre eux avait noté que dans les wagons du métro de Montréal, les rares couples qui s'affichent comme tels sont presque toujours des immigrants. Un autre nous a raconté l'anecdote suivante: une femme de carrière occupant un poste très important n'a pas pu s'empêcher, au cours d'une réunion d'affaires qu'elle présidait, de prendre ses interlocuteurs à témoin de la peine d'amour qu'elle vivait à ce moment. Malaise autour d'elle: quelle inconvenance! N'était-ce pas pourtant, ce chagrin, l'irruption inattendue, mais souhaitée, du sens même du travail, au coeur de ses rites les plus froids? Cette femme ne disait-elle pas à tous ses collègues: n'oublions pas que si nous nous donnons tout ce mal, c'est pour mieux vivre les quelques heures que nous pouvons encore consacrer à l'amour chaque semaine. Connaissez-vous le rap sous sa forme la plus violente? Un de nos amis en a fait la découverte dans l'horreur. Une de ses nièces, âgée de 13 ans, était à côté de lui dans sa voiture. La musique que diffusait son baladeur semblait la troubler. Ce qui incita l'oncle à lui proposer de mettre sa cassette dans le lecteur de la voiture. Non! non! dit-elle, tu n'aimeras pas. C'est une cassette que m'a prêtée mon frère aîné. Elle finit toutefois par céder. Les mots, amplifiés par la musique de cette cassette, présentaient la femme comme un objet méprisable, tout juste digne d'être violé, sauvagement, pire encore métalliquement. Faut-il s'étonner qu'un jeune écrivain de la même génération présente, comme une forme normale et même douce d'amour, des scènes ayant toutes les caractéristiques d'un viol? Homme seul, femme seule. Séparations, divorces. Notre but, en préparant ce numéro, n'est pas d'accabler nos lecteurs de statistiques qui leur sont assenées constamment. L'heure est venue de comprendre ce qu'on sait trop bien compter. Dans cette solitude, dans ces ruptures, faut-il voir le refroidissement d'une humanité qui, faute d'enracinement dans des réalités supérieures, suivrait la pente de l'univers matériel? Faut-il voir plutôt une métamorphose annonçant des amours plus riches? C'est le quotidien qui tue l'amour. Comment interpréter ce message si souvent formulé? Dans les collèges du Québec, parmi les premiers de classe, 75% sont des filles. Les garçons ont plutôt tendance à quitter l'école ou à se suicider! Quel est donc le rapport entre homme et femme dans le nouvel ordre social et dans le nouvel ordre amoureux? De toute évidence, il y a du côté des garçons de graves et fréquents problèmes d'identité sexuelle. Une lectrice de Québec, mère de trois filles, nous a raconté comment elle a dû leur apprendre à associer le sentiment amoureux à l'activité sexuelle. À l'école, sous prétexte de la faire paraître saine et normale, on avait réduit les gestes de l'amour à une simple opération hygiénique analogue à une douche, froide le plus souvent. Faites l'amour (peu importe avec qui), quand vous serez prête!" Telle était la sagesse amoureuse prêchée à l'école. La mère s'interroge toujours: "Quand donc une femme est-elle prête? Que veut dire cette expression?" Cette remarque d'un autre lecteur ne l'aura sûrement pas rassurée: "dans un monde où l'économie est de plus en plus dissociée du sentiment de solidarité, n'est-il pas normal que la sexualité soit dissociée du sentiment amoureux?" Les forces qui nous éloignent de nos semblables sont aussi celles qui nous éloignent de l'idée que l'amour doit être au centre de nos préoccupations. C'est par un même acte que nous préparons à penser l'amour et à le vivre. Le monde est dur. Dur hors de nous, dur en nous aussi. Une mutation dans l'un de nos gènes peut marquer notre destin d'une manière aussi tragique qu'un grave accident de voiture. Chaque jour dans les pays les plus évolués, des êtres humains meurent seuls: leurs voisins sont indifférents à leur sort. Et pourtant, nous ne perdons pas foi dans l'avenir. Jour après jour, nous nous levons courageusement dans le but d'apporter notre modeste contribution à l' uvre commune de l'humanité. Quelle est cette oeuvre sinon la création et le maintien d'un climat tel que deux êtres humains s'y sentent invités à créer une petite oasis de chaleur et de sens au coeur du grand univers froid? Tel aussi que les oasis s'associent entre eux pour former une cité ou une communauté, c'est-à-dire un regroupement accompli sous le signe de cette amitié générale que l'on appelle solidarité. Tout dans l'univers, et l'univers lui-même, tend vers le froid uniforme, et un désordre qui n'est rien d'autre que la rupture des liens des éléments constituant le grand ensemble et les sous-ensembles. Dans ce monde qui se défait, les êtres vivants sont des points d'ordre qui contredisent la loi générale. En eux l'énergie, qui se dégrade tout autour, se concentre pour former tantôt une plante qui grimpe, tantôt un animal qui vole, tantôt un animal qui pense... qui aime, qui aime ô merveille! au-delà de ce que l'espèce exige de lui pour assurer sa propre reproduction. Déjà, l'amour étroitement associé à la reproduction est une très belle chose; l'amour gratuit qui souvent le prolonge ou le transfigure, qui parfois le remplace, est un nouveau point d'ordre supérieur à l'intérieur du monde vivant: quand deux êtres humains se regardent l'un l'autre avec tendresse, la vie s'accomplit, atteint le terme de son évolution. Ces deux êtres, qui par leurs regards réciproques dessinent le contour de l'oasis qu'ils vont créer, sont des mortels qui se savent mortels et qui, sans toujours oser ou pouvoir se le dire l'un à l'autre explicitement, espèrent, en s'unissant, créer une forme de vie supérieure: l'amour, où ils se sentiront plus près de l'immortalité que dans leurs existences séparées. N'est-ce pas là une raison suffisante pour faire de l'amour le centre de nos préoccupations? |
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