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Il existe mille excellentes raisons de s’intéresser à l’histoire des techniques et plus précisément à celle des techniques de communication. On peut y voir une condition de la compréhension de l’histoire générale; le plus souvent on souhaitera trouver, à travers des exemples d’utilisation des techniques anciennes, des idées permettant de faire un usage efficace et approprié des techniques actuelles.
Un expert en santé publique ne peut rester indifférent devant la manière dont Florence Nightingale a utilisé le télégraphe pendant la guerre de Crimée pour faire triompher ses idées sur la réforme des hôpitaux. La façon dont l’Ayatollah Khomeini a eu recours aux cassettes pour diffuser ses idées dans la population iranienne, présente sans doute le plus grand intérêt pour des apprentis révolutionnaires.
Nous n’hésiterons pas à souligner l’intérêt que présente tel exemple du passé eu égard aux diverses fins que l’on peut poursuivre aujourd’hui. La raison principale de notre incursion dans l’histoire est toutefois d’un autre ordre. Elle nous est dictée par notre conception de l’homme et de son accomplissement et d’autre part, - mais en continuité avec notre conception de l’homme - par la nécessité d’un retour au réel dont l’urgence s’accentue au fur et à mesure que s’aggravent les problèmes mondiaux, au premier rang desquels se trouve la disproportion entre la richesse de certaines nations et la pauvreté de certaines autres.
Le poème suprême de l’humanité est sans doute le Livre des Morts des égyptiens tel que pouvaient le lire, et le vivre, ceux dont l’intelligence et la sensibilité étaient au diapason des hiéroglyphes, mot qui signifie littéralement écriture sacrée. Chaque signe graphique était une oeuvre d’art, contenant l’essence de ce que nous appelons poésie: la puissance d’évoquer la présence du réel. Le corps des mots était intimement associé à leur âme. C’est par une procession de poèmes visuels que le poème intérieur, le sens, se présentait au lecteur. "Ces signes, écrit Georges Jean, gravés dans la pierre, ou dessinés et peints, ont une beauté plus qu’humaine et constituent, en dehors même de ce qu’ils signifient, des espèces de poèmes visuels qui, pour les anciens égyptiens, ne pouvaient être que d’inspiration divine" (Georges Jean, L’écriture, mémoire des hommes, Paris, Découvertes Gallimard, 1987, p. 29).
S’il est un aspect du passé qui est destiné à ne jamais revenir, si beau soit-il, c’est bien celui-là. Ce qui subsiste de l’esprit des hiéroglyphes - mais pour combien de temps encore? - c’est la calligraphie sous sa forme aristocratique, qui l’apparente à un art, de même que sous sa forme populaire: l’écriture manuscrite de chacun.
Pour Ludwig Klages, celui qui a donné ses lettres de noblesse à la graphologie contemporaine, la graphie, cette danse de la main, est une manifestation directe de l’âme, de cette âme qui étant le sens du corps qui en est le signe, a son siège à la périphérie de ce dernier plutôt qu’en son centre. L’écriture, comme le geste, - et l’écriture est un geste - est à la périphérie du corps. Comme elle a l’avantage de se conserver, elle constitue un miroir de l’âme particulièrement fidèle présentant le plus grand intérêt pour quiconque veut pénétrer l’âme d’un autre à travers son caractère, un caractère qui se manifeste dans le caractère écrit. On ne s’en étonnera pas, c’est le mot caractérologie et non le mot psychologie qui, dans la philosophie de Klages, désigne la science de l’âme.
On est heureux de retrouver de telles idées sous la plume d’un des auteurs français qui aura le plus contribué à promouvoir l’usage de l’ordinateur: Bruno Lussato. "Une lettre calligraphiée honore le récepteur. Elle transmet un style, un goût, une intention, un état affecfif. Un manuscrit est en soi un outil de culture" (Bruno Lussato, Bruno France-Lalonde, La vidéomatique, Les éditions d’organisation, Paris 1990, p. 57).
Bruno Lussato a lui-même fait l’expérience de calligraphier des haïkaï japonais à l’intention d’amis et de personnes influentes en guise de voeux de fin d’année. Les hommes politiques les plus occupés et les financiers les plus sollicités répondirent aussitôt à ces cartes manuscrites. "L’expérience, conclut-il, montre que ceux qui s’essaient à la calligraphie éprouvent une joie profonde à tracer de belles lettres". Une joie qui aide à comprendre cette pensée d’étiemble sur l’écriture : "Sans elle en effet, nulle civilisation intellectuelle ne se conçoit. L’écriture dépasse donc de beaucoup l’imprimerie en importance, et le moment humain qui la vit naître est donc un moment plus grand et plus beau" (ibid., p. 58).
Ainsi, le sens de l’humain soutenu par un snobisme intelligent pourrait réhabiliter l’une des seules oeuvres artistiques qui soit à la portée de tous. L’empowerment, l’accès à la puissance et à la conscience de sa puissance est pour la plupart des enthousiastes des NTIC ce qui, par excellence, justifie qu’on mette tout en oeuvre pour que ces techniques envahissent les écoles et les maisons le plus rapidement possible. Il est difficile d’imaginer comment cet empowerment pourra se concrétiser si le recours généralisé à l’ordinateur a pour premier effet d’éloigner les gens de l’une des seules pro-ductions (poiesis) - au sens que Heidegger donne à ce mot - dont ils soient capables. On les incitera à croire qu’ils peuvent agir sur le sens de l’histoire en envoyant un courrier électronique digitalisé au chef de leur état, alors même qu’on les privera d’une occasion d’instituer leur propre histoire en disant leur âme par leur écriture.
Vers une définition élargie des médias
Dans une étude prospective intitulée: On the Eve of the Millenium, parue en 1994 (House of Anansi Press, Canada), l’essayiste d’origine irlandaise Conor Cruise O’Brien commente une prédiction qu’il avait formulée en 1970. De plus en plus, écrivait-il, le monde occidental ressemblera à un palais bien gardé - isolé au milieu d’une ville atteinte de la peste. En d’autres circonstances, rappelle l’auteur, on eu recours à la métaphore du radeau déjà surchargé, du point de vue de ceux qui y ont déjà trouvé place. La population mondiale était de 4 milliards en 1970. Elle atteignait 6 milliards en 1994.
Dans ses analyses des événements récents, Conor Cruise O’Brien s’efforce de démasquer l’hypocrisie avec laquelle les dirigeants des pays occidentaux sont réduits à traiter cette tragique question. Dans tous ces pays, la décision cruciale a déjà été prise: le palais sera bien gardé. On ne prendra pas le risque de faire couler le radeau en acceptant trop de passagers. On sortira plutôt les haches pour couper les mains de ceux qui s’y agrippent. Une telle politique étant incompatible avec les idéaux admissibles et même avec la simple décence, il fallait donc la camoufler par des opérations comme l’opération Restore Democracy in Haïti. Le seul souci du président Clinton et des chefs démocrates qui ont lancé cette opération était électoral. Leur seul but était de s’assurer que les autorités haïtiennes freineraient l’exode vers les états-Unis. La restauration de la démocratie dans un pays où elle n’avait jamais été vraiment instaurée était à mille lieues de leurs intérêts et de leurs préoccupations.
Un élément de l’analyse de Conor Cruise O’Brien doit retenir notre attention: la façon dont les médias déforment la réalité au point de rendre superflu le camouflage volontaire des contradictions inavouables. Les communicateurs, dit-il, souffrent d’une véritable dégénérescence cognitive: ils mélangent les faits bruts sous forme d’images et de commentaires ressortissant de plus en plus à la fiction en raison de leur brièveté et de leur manque de fondement. Le fait: un radeau débordant d’Haïtiens s’enfonce dans la mer. Le commentaire: le président Clinton lance l’opération Restore Democracy in Haïti.
De telles distorsions du réel, de telles illusions ne sont pas entièrement produites par ce qu’on pourrait appeler le syndrome du palais gardé. Elles sont favorisées par l’état et les tendances du processus de communication de cette fin de siècle, caractérisés par des communications ultra rapides, des séquences expéditives d’images sensationnelles et variées, et des temps d’attention très courts. George Santayana semble avoir eu une intuition de la dégénérescence mentale en train de se produire lorsqu’il nous a mis en garde contre "l’irruption d’un esprit sans envergure et sans réflexion".
C’est cette tendance à fuir la réalité qui sera au coeur de nos préoccupations. Outre les raisons pratiques qui viennent d’être évoquées, nous avons des raisons théoriques fondamentales de concentrer notre attention sur la tendance à fuir la réalité.
Aspects philosophiques des inforoutes
La technique n'est pas neutre
Il ne faut pas dissocier une technique particulière de l'ensemble du phénomène technique. À ce sujet, voir Ellul et Heidegger. Spontanément, nous assimilons la technique à la machine. Erreur! Il existe des techniques de la taille du silex, du tir à l’arc qui n’ont rien à voir avec ce que nous appelons machine. Une technique est essentiellement une méthode. Et c’est précisément de son caractère abstrait, formel que la technique tire sa puissance. Voir page suivante.
Recommandations
Éloge de la tradition orale et de la calligraphie
La vie seule est créatrice d’ordre. Le par coeur bien compris, comme l’authentique tradition orale, appartiennent à la sphère de la vie. Nous nous trouvons dans une situation paradoxale qui fait apparaître la reviviscence des plus anciennes formes de mémoire comme l’une des conditions d’un usage positif de la mémoire la plus nouvelle.
Dans ce contexte, nous sommes amenés à recommander le retour au par coeur et à la tradition orale et comme moyen pour faire équilibre aux nouvelles technologies. La préservation de l’écriture manuscrite dans l’ensemble des écoles, et pas seulement parmi les calligraphes professionnels, serait également, sans l’ombre d’un doute, un moyen de transformer en un instrument nous rapprochant de la vie cette écriture qui devient de plus en plus abstraite, formelle et uniforme, et qui, en tant que telle, tend à nous éloigner du réel.
L’apprentissage de tout média, du concept au multimédias ou au virtuel, devrait s’accompagner de précautions pédagogiques portant sur les façons d’éviter de rester fixé à ce média plutôt que de le dépasser vers la fin qui est toujours le réel.
Lignes directrices
Le réel
Il nous faut préciser ici ce que nous entendons par réel. Dans le sens que lui donne Conor Cruise O’Brien, le réel c’est le fait, par opposition à l’interprétation à la fois caricaturale et mensongère qu’en donnent les médias. Mais nous ne pouvons pas nous limiter à ce sens. Le fait, dans la perspective scientifique et technique, n’est bien souvent que le réel réduit à sa dimension quantitative. Cette réduction, comme Heidegger l’a montré et comme Victor Hugo avant lui l’avait pressenti, conduit à la confusion de l’exact et du vrai. Pour Novalis, quand la réalité se réduit au fait, elle est un contresens.
"Quand les nombres et les figures
ne seront plus la clef de toute créature;
Quand, par les chansons et les baisers,
nous en saurons plus long que les savants;
Quand l’ombre et la lumière
se marieront à nouveau dans la pure clarté;
Quand à travers les légendes et les poèmes
nous connaîtrons la vraie histoire du monde;
Alors s’évanouira devant l’unique mot secret
ce contresens que nous appelons réalité".
Pour retrouver le réel dans son intégrité, il faut compléter l’idée de fait par celle de présence. Le bon sens peut ici encore nous guider. La personne que je serre dans mes bras ou dont je partage la souffrance par des paroles et des regards, m’est plus présente - elle est plus réelle- que l’image d’elle que je vois sur un écran. Le paysage dont je me suis imprégné par tous mes sens à l’occasion d’une longue promenade m’est plus présent, il est plus réel que la représentation que j’en ai sur une carte géographique en préparant mon excursion.
Une réflexion sur la présence, sur la présence d’un être cher en particulier, nous aide à comprendre que l’invisible peut être réel, plus réel même que le visible: "L’essentiel est invisible pour les yeux", disait le Renard au petit Prince.
Même des objets en apparence parfaitement insignifiants, les dernières choses au monde que l’on croirait habitées par l’invisible, par l’âme, ne se présentent à nous dans la plénitude de leur réalité que lorsque nous apercevons en eux l’invisible.
Aristote est le philosophe réaliste. Il n’y a rien d’étonnant à ce que Gilbert Romeyer-Dherbey (Les choses mêmes, La pensée du réel chez Aristote, Lausanne, L’âge d’homme, 1983.) commence son grand ouvrage sur le réel chez Aristote par le célèbre extrait de la Lettre à Lord Chandos de Hugo von Hofmannsthal (La lettre à Lord Chandlos, NRF, Paris, p. 81).
Voici cet extrait. D’une part, il évoque une forme de connaissance aussi proche que possible de la parfaite connaissance immédiate, qui est la parfaite fusion avec le réel, et d’autre part, il rappelle à celui qui est capable d’en sentir la vérité, à quel point on mutile le réel quand on le réduit au fait. Ce passage semble aussi destiné à illustrer ce vers de Hölderlin si cher à Heidegger: "L’homme habite en poète sur cette terre."
"Le réel, disait Alain, c’est ce qui me résiste". Autant que l’action, la poésie, dont on peut dire qu’elle est l’action suprême; poein (qui veut dire produire en grec) nous aide à entrer en rapport avec le réel à cause du respect de la nécessité qui en est la condition. Voir la suite.
Le concept
Le concept suit l’homme. Il demeure l’élément central des médias actuels. Le clinquant qui l’entoure alors nous le fait oublier. Le danger de ce clinquant tient peut-être avant tout au fait qu’il se substitue à nos yeux à la poésie, qui seule peut donner des ailes au concept. Quand nous réfléchissons sur le multimédias comme tel, nous devons tenir compte du fait que le concept et le mot en demeurent le centre.
L'écriture
En ce qui concerne l’écriture, les diverses étapes de son évolution, nous ne retiendrons que quelques éléments ayant un rapport direct avec notre propos, avant de nous arrêter à la grande mutation qu’opère l’écriture dans le rapport de l’homme avec le réel: le transfert vers la matière inanimée d’une fonction, le souvenir, qui jusqu’alors avait été assumée exclusivement par la vie et les vivants.
À l’origine, la chose est connue de tous, les signes graphiques qu’on appelait pictogrammes étaient plus près de la chose et de sa présence qu’ils ne le sont aujourd’hui, l’alphabet phonétique ayant été une étape déterminante dans cette montée - ou ce glissement - vers le formel et l’abstrait.
Le huitième jour, l’écriture fut! Et en même temps, l’histoire... et la philosophie. Et c’est justement à un penseur dont le nom est à jamais associé à l’origine de la philosophie, Platon, que nous devons la première mise en garde contre les NTIC (nouvelles techniques d’information et de communication).
Comment? Vous rangez l’écriture parmi les nouvelles techniques de communication et par là vous assimilez Platon à Michael Heim? Qu’est-ce que 2,500 ans dans l’histoire de l’humanité? L’écriture a été inventée hier. Et la manière de raisonner qu’elle a induite dans les esprits contenait déjà la logique de Leibniz, de Boole et de tous les programmeurs d’aujourd’hui. à ce sujet, voir notre histoire de l'internet.
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