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    La procréation médicale assistée ou la médecine sans limites

    Définition

    La PMA ou la médecine sans limites

    Par Jacques Dufresne

     Ovules importés des États-Unis par catalogue, mère porteuse sollicitée en l’absence de tout encadrement légal, l’un des co-pères annonçant sur Facebook qu'il sera bientôt père de deux filles : l’affaire Joël Legendre, vedette de la télévision, oblige enfin les Québécois à tenir un vrai débat sur la procréation médicale assistée. Nous invitons tous nos amis de l’étranger à y participer, surtout s’ils n’appartiennent pas au monde des médias

     La paternité instantanée

     Car au Québec toutes les décisions récentes les plus importantes semblent avoir été prises au terme de colloques singuliers entre médecins1 et vedettes.  Le projet de loi 26 sur les activités cliniques et de recherche sur la procréation assistée a été déposé le 22 avril 2009 et sanctionné huit semaines  plus tard, le 19 juin 2009, au terme d’un lobbying mené avec tambour  et trompette par  la productrice Julie Snyder, auprès du ministre de la santé d'alors, le docteur Yves Bolduc.

     Le programme de PMA s’adresse aux couples infertiles et aux femmes y compris aux femmes célibataires et aux lesbiennes. On a beau présumer qu'il a été conçu avec les meilleures intentions du monde, même s’il s’agissait d’une conception médicalement assistée, on n’arrive pas à croire que ses concepteurs aient pu être naïfs au point de ne pas se rendre à l’évidence qu'il entraînerait de multiples abus sur les plans éthique et légal et des dépassements de coûts inacceptables. La porte était grande ouverte à Joël Legendre; il n’aurait qu’à prononcer les mots magiques : c’est mon choix, c’est mon droit. Et si une femme vivant seule peut avoir accès au programme, n’est-ce pas faire de la discrimination contre les hommes, que de refuser le même service à un homme seul? Depuis le début, il y a trente ans, les promoteurs et experts de la PMA appliquent la stratégie du fait accompli avec le même succès. Leurs faits précèdent toujours les balises des éthiciens et renforcent, dans l’esprit médusé du citoyen ordinaire l’idée qu’il s’agit là d’un autre progrès devant lequel il faut s’incliner inconditionnellement.

     On n’aura même pas consacré le temps d’une grossesse à la réflexion sur une loi dont l’un des effets prévisibles serait de changer les règles de la filiation dans un pays. Occasion de préciser que le culte du choix s’accompagne du culte de la vitesse : moins une décision est éclairée, fondée sur la connaissance, plus on se précipite vers son exécution. Plus le désir d’un enfant est capricieux, plus il en exige la satisfaction immédiate. C’est quand on n’est pas sûr qu'une chose mérite un lendemain qu'on se refuse obstinément à la reporter au lendemain.

     Sur ce point, Joël Legendre n’a fait que suivre l’exemple du législateur, comme l’a rappelé Nathalie Petrowski dans son article du 30 avril dans La Presse : «Trop long, (l’adoption)  s’est contenté d’expliquer Joël Legendre, sans que personne ne remette en cause son impatience.» Le 27 avril dernier, il était l’invité principal à l’émission d’affaires publiques la plus populaire au Québec : Tout le monde en parle. Il avait lui-même fait la publicité de son témoignage, en révélant quelques jours plus tôt la bonne nouvelle de sa co-paternité. Les critiques éclairées dont son comportement a été l’objet  dans les journaux auront eu pour principal effet d’inciter les gens à le regarder et à l’entendre à la télévision. Commentaire d’une amie : «voilà comment on passe des cliniques de fertilité à celles de la stérilisation de la pensée.» Co-paternité ? Disons plutôt co-brouillage de la paternité car les deux pères présumés s’entendent pour dire qu'on ne sait pas et qu'on ne saura pas qui est le père.

     Monsieur Legendre vous méritez le premier prix de mise en scène de l’éthique. À noter que ce sont d’autres vedettes qui furent les premières à prendre position par écrit dans le débat : Nathalie Petrowski, dans La Presse, Denise Bombardier et Lise Ravary dans le Journal de Montréal. Cela, certes, n’ajoute ni n’enlève rien à leurs commentaires, mais confirme le caractère médico-médiatique de l’ensemble de l’opération. Quel aura été le poids dans tout cela du remarquable article de la sociologue Céline Lafontaine paru dans Le Devoir du 25 avril? Le 30 avril, après l’émission donc, Nathalie Petrowski  portera le bon diagnostic : «Qu'avons-nous appris d'autre? Qu'une nouvelle marque de bébés vient d'apparaître: les bébés Tout le monde en parle, des bébés dont les origines sont avant tout médiatiques.»

     Du froid sur le feu des désirs

     Pourtant si un débat doit se tenir loin de la place publique et de ses bruits, c’est bien celui-là, où les sentiments et les principes sont à ce point mêlés les uns aux autres qu'un climat favorable à leur décantation est absolument nécessaire.

     C’est à cette décantation que je veux m’employer en jetant le froid de la cohérence sur le feu des désirs, en distinguant des niveaux de pensée dans le magma sentimentalo-juridico-éthique. Au fond de la question, se trouve la liberté telle qu'elle est généralement perçue et vécue dans le monde en ce moment, et au Québec en particulier, une liberté identifiée au choix. L’ordre classique a été inversé. On invitait jadis les gens à s’orienter vers ce que leur intelligence leur présentait comme étant le Bien, désormais le Bien c’est ce qu'ils choisissent. C’est parce qu'il craignait les conséquences de ce renversement que Descartes a présenté la liberté d’indifférence, celle qui se réduit et se résigne au choix, comme le plus bas degré de la liberté; le plus haut degré, qu'il appelait liberté de perfection, était fondé sur la connaissance : je suis au sommet de ma liberté quand un principe, tu ne tueras point, par exemple, emporte mon assentiment. Père du corps machine, Descartes ne devrait-il pas inspirer le plus grand respect aux spécialistes de la PMA?

     Faire du choix un absolu, comme l’esprit de consommation invite à le faire, c’est saper l’éthique à la base. L’ivresse du choix fait perdre le sens des limites et brise les derniers liens avec la nature. La nature c’est ce qu'on ne choisit pas : je n’ai pas choisi d’être privé de l’aptitude à la musique, mais j’aurais pu choisir de casser les oreilles de mes contemporains en m’imposant de devenir musicien à force de volonté et de conditionnements.

     C’est mon choix!

     Aussi longtemps que cette liberté capricieuse du consommateur sera celle à laquelle les gens s’identifieront, les comportements les plus aberrants trouveront des défenseurs qui les justifieront en prononçant la parole magique, celle qui transforme la boue en or : C’est mon choix! Tel couple distingué se rend en Inde pour y faire fabriquer un bébé, au prix de la mutilation et de la marchandisation des mères porteuses. C’est son choix!

     Recette parfaite pour glisser irrémédiablement vers le Meilleur des mondes et ses Narcisse unidimensionnels… et vers le post  humanisme .

     Marchandisation rime avec mondialisation et elles sont liées logiquement entre elles et avec le libre marché. Si une chose est interdite dans un pays,  la marchandisation du corps des femmes par exemple, on trouvera toujours un endroit où elle est autorisée. Le mal n’existe plus ici, dès qu'il est permis ailleurs.  Vue sous cet angle, la mondialisation est un processus incitant les humains à descendre de plus en plus vite l’escalier vers le bas. Pendant qu'en Inde, on inflige six césariennes  de suite aux mères porteuses, en Chine, les Super Boys du BGI cherchent fébrilement la recette qui leur permettra de fabriquer de hauts quotients intellectuels en série. En matière d’eugénisme, ils n’ont pas été marqués par ce qu'ils appellent les tabous des Occidentaux et ils sont fiers de le proclamer.

     Recul de la nature devant le choix

     Loin de la freiner, les droits de l’homme, dans la mesure, très forte hélas! où ils sont perçus et vécus comme des droits subjectifs, renforcent cette tendance. Ils sont en effet les sous-produits de la liberté réduite au choix. De quoi prive la discrimination? De choix! Si l’interdiction de la discrimination s’impose quand le choix dont je suis privé est celui de l’accès à l’éducation, elle est néfaste si je m’appuie sur elle pour exiger que l’État me paie des études en musique alors que je n’ai pas d’oreille. Mais hélas! il est de plus en plus difficile de faire admettre la légitimité d’une discrimination fondée sur la nature, pour la bonne raison que la nature recule devant le choix au fur et à mesure qu'il gagne du terrain Il n’est pas exclu qu' avant même que le vide juridique entourant les mères porteuses ne soit comblé, on ait trouvé une solution technique au problème : l’utérus artificiel. À ce moment, le refus d’offrir un utérus artificiel à un couple homosexuel sera perçu comme une discrimination!

     «Le choix, notion de bas niveau», disait Simone Weil et également: «L’enfer, c’est de se croire au paradis par erreur. » C’est à ce paradis que nous conduit le culte du choix.

     Il faut s’élever au-dessus de cette liberté capricieuse du consommateur, vers la liberté responsable du citoyen et de l’habitant de la terre. Vu sous cet angle, le débat qui s’amorce est prometteur. La pauvreté de l’État a l’avantage de nous faire redécouvrir la nécessité sinon la beauté de la notion de limite et de l’exercice du jugement. Céline Lafontaine a eu le courage de soulever la question de la limite : « Au nom de quoi peut-on justifier la production programmée d’orphelins? […] Le fantasme génétique derrière le recours à une mère porteuse est plus qu'inquiétant. L’industrie de la fécondation in vitro aura donc réussi à ouvrir toutes grandes les portes du Corps-Marché en faisant de la chair humaine une matière première au service du désir des plus riches de notre société. Nous ne sommes pas très loin du post humain puisque ni l’infertilité, ni l’homosexualité ne sont des maladies.» (Le Devoir, 25 avril) La question soulevée ici a une portée universelle. Un paysage n’est pas non plus une marchandise. Si on pousse le culte du choix jusqu’à traiter le corps des femmes comme une marchandise, tout deviendra marchandise.

     Denise Bombardier ose opposer la nature aux droits de l’homme. «Le droit à avoir un enfant, revendiqué dans ce cas de figure, n’est pas un droit. L’enfant possède des droits dont le premier est de ne pas être un objet de consommation ni le fruit d’un fantasme narcissique de gens qui n’acceptent pas les limites physiques de la nature.»

     Orphelins de qui ?

     

    Si la nouvelle loi a été improvisée en quelques semaines, à qui la faute? Où était l’urgence, qui était l’urgence?  Les cas où, pour éviter la discrimination, on autorise des interventions sans être assuré de la qualité des soins dont l’enfant sera l’objet, sont trop nombreux. Dans ce milieu biologisant, le mot enfant est tabou, on s’intéresse d’abord aux embryons et aux fœtus, sans toutefois pousser l’intérêt jusqu’au respect qu'ils méritent. Nous sommes in vitro, dans des laboratoires où l’embryon n’est qu'un objet comme les autres. C’est leur choix!

     On a créé ce programme pour des couples infertiles à qui il serait impossible d’assumer seuls le coût des interventions. Il faut respecter cette décision même si elle fait de l’infertilité une maladie et du simple désir d’enfant une obligation. Nous nous arrêterons ici à l’un des nombreux redressements qui s’imposent. Dans les cas de fécondation in vitro, le donneur de sperme peut être anonyme ou identifiable. Notre loi, preuve, s’il en fallait une autre, qu'elle a été bâclée, ne prévoit de gratuité que dans le cas des donneurs anonymes. La séparation aux conséquences abyssales du biologique et de l’affectif, se trouve ainsi renforcée... Privilégier l’anonymat du père, c’est prendre position en faveur de la thèse selon laquelle il faut laisser l’enfant dans l’ignorance de ses origines. C’est le contraire qu’il aurait fallu faire.

     Remonter comme nous l’avons fait au culte du choix, à la marchandisation  à la mondialisation et à la précipitation permet d’éviter le piège le plus dangereux dans un tel débat : faire peser tout le blâme sur un seul groupe, en l’occurrence les homosexuels désireux de devenir parents. Bien avant que les homosexuels ne s’affirment comme ils le font maintenant, il était devenu clair que pour les mêmes raisons profonde, auxquelles il faut ajouter le narcissisme, les couples père-enfant et mère-entant allait progressivement se substituer au couple homme-femme. Il était clair aussi que cette première rupture avec ce qu'on considérait comme naturel, allait entraîner bien d’autres dénaturations et qu'il serait de plus en plus difficile de recourir au concept de nature pour justifier des limites.

     Un sans gêne fier de ses gènes

     

    Voici ce qu'un certain Francis a écrit en réponse à Denise Bombardier dans son blogue du Journal de Montréal : « En tant qu’homosexuels, nous nous battons pour essayer de faire reconnaître que nous ne sommes pas des êtres contre-nature. C’est en fait la nature, de quelque façon que ce soit, qui nous a faits comme ça. Pourtant, lorsque nous décidons de faire la chose la plus naturelle qui soit, c’est-à-dire transmettre nos gènes, nous devrions combattre cette envie naturelle et accepter la fatalité que notre lignée devra mourir avec nous. Ce n’est pas une chose si facile à faire madame Bombardier, et je pense sincèrement qu’il faut-être une personne 100% infertile ou un homosexuel pour le comprendre, ce que vous n’êtes pas.»

     Voilà un garçon qui connaît mieux la biologie et donc la nature que la majorité des gens. À cette nuance près qu'il s’agit d’une autre nature. Les gens pensent comme Aristote : ils ont observé qu'il faut un homme et une femme pour qu'il y ait copulation et ils en tirent les conséquences que l’on connaît. Francis pense comme l’auteur de Selfish Gene, Richard Dawkins, en oubliant toutefois que dans la perspective de Dawkins, les individus comme lui ne sont que des passeurs dont se servent les gènes(tout en les servant) dans leur poussée anonyme et sans finalité. Thèse discutable, il va sans dire. Quoiqu’il en soit, Francis devrait savoir que la nécessité de la reproduction concerne l’espèce et non un individu ou une lignée. C’est par là qu'il prête flanc, comme Joël Legendre à une accusation de narcissisme et d’égoïsme.

     C’est par là aussi qu'il pousse le culte du choix un peu plus loin que la majorité. C’est aux transhumanistes qu'il s’apparent  le plus :  porté consciemment ou non par l’idéal d’une perfection qui n’appartient qu'aux machines, il mise sur les avancées les plus discutables de la techno-science pour surmonter les imperfections de sa nature. «Comme la grande majorité de mes amis gays, je veux avoir des enfants plus tard. Lorsque moi et mon conjoint seront prêts. J’irai même plus loin. J’espère fortement que les avancées de la science nous permettront à mon futur conjoint et à moi d’avoir un enfant biologique ensemble, avec nos gènes à lui et moi.»

     Conséquentialisme

     On appelle conséquentialisme l’école de pensée selon laquelle ce sont d’abord les conséquences d’un acte qui en font la valeur. Comme cette école s’est formée dans le sillage des morales utilitaristes, elle ne jouit pas d’un grand crédit. Si un acte est bon dans la mesure où il sert mes intérêts personnels, vive la mafia!  Le conséquentialisme pourrait toutefois être interprété de façon plus élevée et plus responsable, comme dans le cas du principe de précaution. Le culte du choix a l’effet paradoxal de rendre l’avenir prévisible. Quand j’ai écrit en 1985 mon essai intitulé La reproduction humaine industrialisée, j’ai pris position contre la fécondation in vitro, non parce que je la trouvais pire en elle-même que d’autres atteintes à la nature, mais parce que j'y voyais la première étape d’un processus conduisant inéluctablement aux mères porteuses, au rejet des embryons indésirables et  à d’autres formes de pratiques eugénistes.

     On me dira qu'on peut faire un bon ou un mauvais usage de la technique. Faux! C’est l’inverse qui est vrai : c’est la technique qui, dans son développement autonome, nous impose des règles d’éthique, et crée des contre-valeurs comme la séparation de l’affectif et du biologique. C’est ainsi que les valeurs superficielles qui servent de prétexte à notre culte du choix détruisent les valeurs profondes donnant un sens à la vie. Relire Jacques Ellul. «Lorsque la technique entre dans tous les domaines et dans l'homme lui-même qui devient un objet, la technique cesse d'être elle-même l'objet pour l'homme , elle n'est plus posée en face de l'homme, mais s'intègre en lui et progressivement l'absorbe.» 2

     La pensée complexe en éthique

     Je me confinais à la pensée linéaire quand je voyais se former la chaîne des innovations qui iraient de la fécondation in vitro au diagnostic préimplantatoire. Je pense aujourd’hui qu'il faut faire accéder l’éthique à la pensée complexe.

     Dressons un tableau du type de facteurs en cause dans la PMA : biologiques, sociaux, affectifs, économiques, éthiques, techniques, politiques. Identifions ensuite certains de ces facteurs : la nature, la famille, la paternité, la maternité, l'embryon, l'enfant, l'argent, l'habitat, l'école, l'église, l'hôpital, etc. Rendons-nous ensuite à l’évidence que chacun de ces facteurs a des liens avec tous les autres et forment ainsi un système complexe. S’il est vrai que «nul ne peut affirmer que le parfum de l’aubépine est inutile aux constellations» (Hugo), il est encore plus vrai que le transfert de la reproduction humaine  de la chambre à coucher au laboratoire n’est pas étranger à bien d’autres transformations, dont celle de la Terre en un laboratoire où l’on poursuit, sur les gaz à effets de serre, des expériences dont on a perdu le contrôle.

     Changer le programme plutôt que la société

     Vaut-il la peine de conserver le programme? Dans son éditorial du 25 avril au journal Le Devoir, Antoine Robitaille répondait à cette question en invoquant les priorités à établir dans le secteur de la santé : «Ce programme qui coûte aujourd’hui 70 millions semble représenter un luxe.» Plus on réfléchit aux autres aspects de la question, plus on acquiert la conviction que le premier brouillon publié sous le nom de loi n’est même pas digne d’être corrigée. Il vaudrait mieux recommencer l’exercice à zéro et suivre les recommandations de Jacques Testart sur le rôle des citoyens plutôt que de donner tous les pouvoirs à des experts. Afin que la réflexion du législateur soit correctement éclairée, il faudrait... disposer d'un observatoire indépendant pour rendre publique la réalité des pratiques, au-delà des professions de foi et des discours lénifiants, une tâche où l'AMP (assistance médicale à la procréation) se montre plutôt défaillante  ».... Testart préconise un protocole inspiré des conférences de citoyens utilisées depuis plus de vingt ans par le Parlement danois et largement reprises dans le monde entier. Les conférences de citoyens rassemblent, pour une durée limitée, une quinzaine de personnes tirées au sort. Ces citoyens disposent d'informations complètes et contradictoires sur le sujet controversé, et du temps nécessaire pour les analyser et les discuter. À la fin, le groupe doit émettre des propositions d'intérêt général. … ''Placés dans ces conditions, les citoyens manifestent une sorte d'a priori de prudence. Tout se passe comme s'ils parvenaient à agencer le choix de certaines paroles d'experts, celles qui ont suscité le plus leur attention, à un mixte de valeurs et d'expériences socialement partagées'' Seule façon, conclut Testart, de rendre aux citoyens leur rôle essentiel de participation à la démocratie : «Entre l'expertise et la décision politique, il faut introduire le chaînon manquant qui est le citoyen.»3 .

     

    Notes

    1.La loi semble avoir été dictée par le plus corporatiste des médecins. Art 4 : «Seul un médecin membre du Collège des médecins du Québec peut,

    comme personne physique, exploiter un centre de procréation assistée. Lorsque l’exploitant du centre est une personne morale ou une société, plus de 50 % des droits de vote rattachés aux actions ou aux parts de cette personne morale  ou de cette société doivent être détenus :

    1° soit par des médecins membres de cet ordre professionnel, etc. »
    S’il n’y avait pas d’argent en cause et de nombreuses décisions laissées à l’arbitraire des médecins, on pourrait croire que le législateur n’a eu qu'un souci : protéger la santé des femmes. Ce n’est pas le cas. Il y a beaucoup d’argent en cause et un flou donnant lieu à des décisions discutables. Voici ce qu’écrivait Philippe Mercure dans La Presse du 22 juillet 2011.« Des bénéfices en hausse de 200%. Des marges de profit qui frôlent les 70%. Des actionnaires qui se votent un nouveau dividende pendant que l'action double en Bourse en quelques mois. Groupe Opmedic, une entreprise privée qui offre des traitements de fertilité, fait des affaires d'or depuis que Québec les paie aux couples et femmes infertiles de la province.»

     Raison de plus pour limiter le pouvoir des médecins par celui de leurs collègues en sciences humaines et de placer l’ensemble de ces experts sous l’autorité morale d’un observatoire composé de citoyens ordinaires.

    2- Cité par Jacques Testart dans Faire des enfants demain, Révolutions dans la procréation, Seuil, mars 2014, p. 162.

     3-Jacques Testard, op.cit. p.177-178.

    Date de création : 2014-05-02 | Date de modification : 2014-05-03
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