Sans cohérence, point de convictions, sans convictions, point d'esprit critique devant l'oppression et point d'engagement durable pour lutter contre elle. Le devoir de cohérence... et de jugement est d'autant plus impérieux que le savoir est plus éclaté.
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Philosophie

Définition

Existe-t-il une meilleure définition de la philosophie que ce poème de Heine, Questions, qui nous en fait vivre l'expérience tout en nous aidant à la comprendre. On y trouve le doute socratique, les grandes questions de Kant et cet univers qui était musique, chanson pour les anciens, et qui devint silence pour les modernes.

Près de la mer, la mer nocturne et déserte,
Un jeune homme est debout,
Le coeur plein de chagrin, l'esprit plein de doute;
Sombre et triste, il interroge les flots:

«Oh! expliquez-moi l'énigme de la vie,
L'antique et douloureuse énigme,
Sur laquelle tant d'hommes se sont penchés:
Savants à calottes hiéroglyphiques,
Magiciens en turban et barrettes noires,
Têtes coiffées de perruques et mille autres
Pauvres fronts humains baignés de sueur.
Dites-moi, la vie humaine a-t-elle un sens?
D'où vient l'homme? Où va-t-il?
Qui habite là-haut dans les étoiles d'or?»

Les flots murmurent leur éternelle chanson,
Le vent souffle, et les nuages s'enfuient,
Les étoiles scintillent, indifférentes et froides,
Et un fou attend une réponse 1

L'attente active, celle qui consiste à soumettre à la critique les réponses imparfaites, Socrate l'appelait philosophie, mot qui signifie amour (jilein ) de la sagesse (sojia).

Cet amour s’accomplit à deux conditions : la rigueur dans la pensée et le souci de la purification dans la vie personnelle. Nous regardons d’abord le monde à travers une vitre sale, sale de nos préjugés, de nos illusions, de nos mensonges, de nos passions. «Nous voyons alors ce que nous pensons au lieu de penser ce que nous voyons.» (Bergson) À force d’attention, de rigueur, nous pouvons laver un peu la vitre, mais ce nettoyage se limite à la face intérieure; la face extérieure ne peut être nettoyée que par les douloureux détachements auxquels les grandes expériences de notre vie nous invitent. «Pauvres fronts humains baignés de sueur.»

Dans les sciences, c’est l’expérience, planifiée, qui constitue la vérification, laquelle, littéralement, fait la vérité. En philosophie, il n’y pas de vérification possible, la vérité n’est pas faite, «le fou attend (wartet) une réponse» il ne la fait pas, elle se révèle à lui progressivement, à la suite d’expériences subies, imposées de l’extérieur, qui ont un effet purificateur, à la condition qu'on les accepte comme si on les avait voulues. C’est la preuve par le feu. Purification vient du mot grec pur, qui signifie feu. On peut tenter d'aller plus vite que la vie, en s'imposant des épreuves par ascèse, mais le moi est si présent dans de telles épreuves que l'effet purificateur est moindre dans ce cas que dans celui où les épreuves sont subies et acceptées.

On ne peut pas posséder la sagesse. On ne peut que s’en rapprocher, comme on se rapproche d’un être aimé. Le mot même de philosophie enferme l’idée que l’amour est la forme ultime de la connaissance. Aimer ce que tu ne saurais comprendre, mais dont tu as compris la nécessité!

1. Traduction: Albert Spaeth, Agrégé d'Université, Collection bilingue des classiques étrangers, Éditions Montaigne, 13 quai de Conti, Paris 1947.

Enjeux

Comment se maintenir sur la corde raide hors de laquelle la philosophie n'est plus qu'une caricature d'elle-même?

Lorsqu'elle se limite à la rigueur intellectuelle, comme c'est le cas dans diverses écoles philosophiques, tel le positivisme logique contemporain, la philosophie devient pur formalisme. Elle ne contient plus que des raisonnements impeccables, mais dénués de tout intérêt pour la personne qui philosophe pour son salut. Par contre, lorsque l'on n'attache d'importance qu'à la purification personnelle, fondée sur l'expérience subjective de la souffrance et du malheur, il y a risque de dérive vers des croyances aliénantes comme celles que l'on retrouve dans de nombreuses sectes religieuses.

Documentation

Brun, Jean. L'Europe philosophe: 25 siècles de pensée occidentale. Paris, Stock, 1988. Réédition en 1991.

Chestov, Léon. Athènes et Jérusalem. Un essai de philosophie religieuse. Traduit du russe par Boris de Schloezer. Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1938. Réédité chez Flammarion en 1967, puis chez Aubier en 1992. L'édition de 1992 est précédée de L'obstination de Chestov par Yves Bonnefoy.

Deleuze, Gilles et Félix Guattari. Qu’est-ce que la philosophie? Paris, Éd. de Minuit, 1991.

Gusdorf, Georges. Mythe et métaphysique. Introduction à la philosophie. Paris, Flammarion, 1953.

Heidegger, Martin. Qu'est-ce que la philosophie? (Was ist das, die Philosophie?). Traduit de l'allemand par K. Axelos et J. Beaufret. Paris, Gallimard, 1957.

Jaspers, Karl. Introduction à la philosophie. Traduit par Jeanne Hersch. Paris, Plon, 1950.

Jaspers, Karl. Les grands philosophes (Die Grossen Philosophen). Traduit de l'allemand sous la direction de Jeanne Hersch. Paris, Plon, 1963.

Nietzsche, Friedrich. La Naissance de la Philosophie à l'époque de la Tragédie grecque. Traduit par Geneviève Bianquis. Paris, NRF/Gallimard, 1938.

Ortega y Gasset, José. Qu'est-ce que la philosophie? Leçons de métaphysique (Que es filosofia?). Traduit de l'espagnol par Yves Lorvellec et Christian Pierre. Paris, Klincksieck, 1988. Tome I des Oeuvres complètes de José Ortega y Gasset.


Textes en ligne

Revue Combats

Lettre ouverte à Jack Lang à propos de la philosophie en terminale.
Lecture critique de Présentations de la philosophie, de Compte-Sponville
Modernité des Grecs.

L'importance de la pensée grecque et les raisons de l'enseigner dans le programme collégial de philosophie [Conférence prononcée par Georges Leroux, au Comité des enseignants de philosophie le 26 avril 1996, à Québec.]

Jean Grondin, L'avenir de la philosophie est-il grec?, in C. Collobert, L'Avenir de la philosophie est-il grec?, Montréal/Paris, Bellarmin, collection «Noesis», 2001.

Jean Grondin, Les débuts de la philosophie allemande au Canada français: Contexte et raisons, in R. Klibansky et J. Boulab-Ayoub (dir.), La pensée philosophique d’expression française au Canada. Le rayonnement du Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 1998, p. 207-229.

Louis Levasseur, La dérive instrumentale de la formation générale dans les collèges du Québec.

Le grec dans le lexique philosophique
Date de création:2003-09-22 | Date de modification:2011-01-02
Informations
Lnguistique
Allemand
Philosophie
Anglais
Philosophy
Espagnol
Filosofia
Données d'édition
Date de création:
2003-09-22
Dernière modification:
2011-01-02
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