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    Vanier Jean

    Oeuvres

    Ai-je enfin compris Jean Vanier? Pas encore, pas tout à fait! Quelque chose en moi croit toujours qu'il embellit un peu ses amis, qu'au fond de lui-même il reste conscient de ce qui le place au-dessus d'eux, que la joie qu'il dit connaître auprès d'eux est un peu forcée, qu'elle est le fruit de sa vertu, plus que des qualités réelles de Raphaël et Philippe. S'il est vrai qu'il connaît une joie authentique auprès d'eux, une joie préférable à ses yeux à celle d'un amour, disons, plus normal, comment pourrais-je le supporter, comment aurais-je pu passer à côté d'un tel bonheur, alors que j'ai croisé toute ma vie des pauvres qui auraient pu m'y donner accès?

    Comprendre engage

    Voilà la subtile raison pour laquelle on admire les Jean Vanier avec précipitation : pour être dispensé de le comprendre. Comprendre engage, comprendre oblige. Je me suis souvenu alors de quelques expériences passées que les écrits de Jean Vanier m'ont aidé à mieux comprendre. Me sentant compris de lui, peut-être finirai-je par le comprendre un jour. Près du lit du premier être cher que j'ai vu mourir, dont j'ai suivi de près la longue et violente agonie, j'ai éprouvé une peur de la mort qui m'a fait honte. J'étais incapable de m'approcher à plus d'un mètre du lit, je me sentais comme un animal devant une clôture électrique. Où ai-je trouvé la force de sauter cette clôture? J'ai pu enfin poser ma main sur celle de l'être cher, déposer un baiser sur son front, lui accorder le dernier plaisir terrestre en humectant ses lèvres. Même si ces actes comportaient en eux-mêmes plus que leur récompense, une plus grande joie m'attendait encore: être témoin de cette gloire du corps émerveillé de ne plus souffrir, où se dévoile une aurore alors que l'on craignait de voir un crépuscule. Ces moments de joie suprême sont rares et éphémères, mais ils nous révèlent un savoir pouvant rester à jamais présent à notre esprit: la joie suprême est ailleurs, en un lieu qui est souvent aux antipodes de celui où nous cherchons spontanément le bonheur.

    Cette expérience m'a rapproché du coeur, de la vie et de la pensée de Jean Vanier. Une angoisse, a-t-il souvent répété, une angoisse liée à la peur de la mort, occupe en permanence le fond de notre être, nous interdisant les gestes et les regards qui nous transporteraient au pays de la tendresse et de la joie. Comment échapper par le haut à cette angoisse? On lui échappe souvent, mais par le bas, en s'identifiant aux images positives qu'on projette de soi, en se réfugiant dans le sentiment de sécurité que procure l'argent ou au contraire, en se complaisant dans la crainte imaginaire de manquer d'argent. Mais par le haut? Vers le haut il n'y a que l'amour, cet amour dont Jean Vanier a trouvé la source en Jésus, en ce Jésus qui lavait les pieds de ses disciples et qui guérissait les lépreux. Gandhi, Jean Vanier nous le rappelle, avait accédé à la même source par une autre voie.

    Un être cher à l'agonie, fût-il broyé par cette agonie, nous est moins étranger que bien des personnes vivant à la fois avec une déficience intellectuelle et un handicap physique. Il faut franchir une autre étape pour se rapprocher d'eux. À la phase la plus ingrate de l'autisme dont on la disait frappée, telle petite fille de notre voisinage, Sonia, n'était pas ce qu'on appelle une personne de bonne compagnie. Elle pouvait, par exemple, passer des heures à faire du bruit avec une clenche de porte en fer. Tout son corps, tout son être, ses yeux fuyants, son nez de Cyrano, sa voix incertaine, semblaient se ressentir de la fissure palatine qui avait marqué son entrée dans la vie. Ses colères pouvaient être violentes, mais le mot colère n'a-t-il pas la même étymologie que le mot coeur ? Les élans de son coeur étaient à la hauteur de ses colères. Ainsi de cette passion sans espoir et sans possessivité qu'elle fit pour un jeune ami de son âge. Elle a vécu de cet amour impossible pendant des années. Qui lui avait parlé de Dieu? Sa grand'mère italienne peut-être? Elle en parlait comme d'un ami. Elle avait, elle a toujours une très belle voix, une voix où l'âme épouse à ce point le corps qu'on ne peut l'entendre sans avoir le coeur brisé. Elle sait dessiner, elle a une maîtrise étonnante de la langue française. Hélas! Elle n'a jamais réussi à progresser vraiment en arithmétique. Un enfant qui sait compter, tout en étant dépourvu de tous les autres dons, paraît normal. Sonia paraissait et se sentait anormale. Ce qui ne l'empêchait pas de mûrir, mieux et plus vite que la plupart des jeunes de son âge. Elle devait avoir seize ou dix-sept ans, quand il fut question d'une chirurgie esthétique pour son nez. Ce nez, elle le connaissait mieux que quiconque, aucun de ses défauts ne lui échappait, mais c'était son nez et elle refusa l'opération pour cette raison, témoignant d'un sens aigu de son intégrité. Elle en devint plus belle et encore plus digne d’amour. Elle m’a permis de comprendre qu’on puisse aller vers de tels êtres. Elle m’a permis de mieux comprendre Jean Vanier.

    Mais il faut encore que je découvre l'importance de l'angoisse au coeur de sa vie et de sa pensée, que se dévoile à moi la chose la plus commune au fond du malheur, le silence dans l'isolement: «J'ai visité un jour, écrit Jean Vanier, un hôpital psychiatrique, véritable entrepôt de misère humaine. Des centaines d‘enfants très handicapés y étaient couchés, dans un silence de mort. Aucun d'entre eux ne pleurait. Quand un enfant comprend qu’on ne se préoccupe pas de lui, que personne ne répondra à ses cris, il cesse de pleurer. Pleurer demande trop d’énergie. On ne pleure que quand on a l’espoir d’être entendu. Ces enfants vivaient une forme de dépression.» 21

    J'ignorais qu'on ne pleure pas quand on a perdu l'espoir d'être entendu. Je n'avais pas le droit de prendre à mon compte de mot de Térence, qui résume l'humanisme dans le plus beau sens du terme: «Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger.» C'est à l'écoute de ce silence que nous invite Jean Vanier quand il nous prie d'accueillir notre humanité. Et si l'appartenance à un groupe d'amis, à une communauté, à une maison, à la vie, à l'humanité, à l'univers a tant d'importance à ses yeux c'est parce qu'elle est le remède au mal du silence dans l'isolement. Le premier signe d'appartenance, le plus vrai, le plus touchant, ce sont les pleurs qui l'accompagnent. L'âme devient de glace pour se protéger, pour se conserver. Elle fond peu à peu sous l'effet de l'appartenance.

    Les métaphores ne sont pas soumises au principe de non-contradiction. Une âme de glace peut aussi être une terre brûlée par le feu de l'angoisse. Et une terre brûlée peut aussi être un pressoir qui écrase les sentiments. Tel est le visage négatif de l'angoisse, le plus fréquent. La même angoisse peut aussi devenir la source de la création de l'amour. Elle est commune à tous les hommes, elle est le coeur de notre humanité. Nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, nous ne nous aimons pas vraiment tant que nous n'avons pas redécouvert en nous cette angoisse qui réduit les plus malheureux au silence.

    «Quand, écrit Jean Vanier, j'ai commencé à accueillir à L’Arche ces personnes revenues de familles disloquées, d'institutions, d’hôpitaux psychiatriques, j’ai pris conscience de l'intensité de la souffrance et du chaos intérieur qu’engendre un sentiment aigu d'isolement. Bien sûr, on peut étouffer ce sentiment en se jetant dans l'activité et en recherchant le succès, Étant jeune, c'est ce que j'ai fait. C’est ce que nous faisons tous. Nous possédons généralement l'énergie nécessaire pour réaliser des choses qui nous donnent un sentiment d’importance et l'impression de vivre. Mais, lorsqu'on n’y arrive plus, qu’on ne peut plus être actif ou créatif, on redevient conscient de cette souffrance intérieure.

    Cette souffrance est un élément fondamental de la nature humaine; nous pouvons chercher à l’oublier, à la cacher de mille manières, elle est toujours là. Cette angoisse est inhérente à l’être humain, car rien dans l'existence ne peut satisfaire complètement les besoins du coeur humain.»22

    Une angoisse partagée

    Quand on lit ces pages de Jean Vanier, c'est moins à Aristote ou à saint Thomas qu'on l'associe qu'à des penseurs proches de l'existentialisme, comme Soren Kierkegaard et de Miguel de Unamuno dont le chef d'oeuvre a pour titre: Le sentiment tragique de la vie. C'est chez Kierkegaard toutefois que le thème de l'angoisse est central. Notons seulement à ce propos une différence importante. Kierkegaard rattache l'angoisse au péché et à la culpabilité, tandis que pour Jean Vanier elle est seulement liée à la condition humaine. «Ange ou bête, l’homme ne pourrait éprouver l’angoisse, note Kierkegaard, mais étant une synthèse, il le peut, et plus profondément il l’éprouve, plus il a d’humaine grandeur, non pas au sens pourtant où les hommes en général l’entendent, comme une angoisse des choses extérieures, de ce qui est hors de nous, mais comme une angoisse produite par nous-mêmes.»23

    Dans d'autres textes, Kierkegaard rattache l'angoisse au péché au terme de subtiles analyses dont nous ne pouvons rendre compte ici. Jean Vanier se limite à mettre en relief les aspects négatifs et les aspects positifs de l'angoisse sans en rechercher les fondements, pour s'efforcer ensuite de minimiser l'importance du Dieu fort, du Dieu juge qui fut, pour bien d'autres, une source d'angoisse. « Jésus, écrit Jean Vanier, est venu transformer nos sociétés, fabriquées en forme de pyramide, avec en haut quelques riches et en bas beaucoup de pauvres, en un corps où chaque membre, faible ou fort trouve sa place.

    Cette vision de l’humanité est celle d’un Dieu de tendresse et d'amour, qui veut changer nos coeurs de pierre en coeurs de chair et nous libérer de nos comportements compulsifs. Hélas, à travers l’histoire, ce message si simple de Jésus a souvent été tronqué. Le Dieu humble et bon, qui appelle à l’amour, a été présenté comme un Dieu fort qui juge, punit et fait peur. L'humanité a besoin de retrouver ce Dieu humble, ce Dieu d’amour qui n'est que coeur; de retrouver son message de bonté, de tendresse, de non-violence et de pardon, qui révèle la beauté de notre univers, de la matière, de nos corps, de toute personne et de toute vie. » 24

    La route de Jean Vanier croise aussi celle de Kierkegaard sur les chemins de liberté. « Chemin vers la liberté » est le titre de l'une des conférences qu'il donna en 1998, dans le cadre des Massey Lectures de Radio Canada, lesquelles furent rassemblées ensuite dans un ouvrage intitulé Accueillir notre humanité. Jean Paul Sartre a intitulé l'un de ses romans Les chemins de la liberté. En reprenant à son compte ce titre qu'il n'ignorait sûrement pas, Jean Vanier a-t-il voulu indiquer qu'on pouvait renouer par-delà Sartre avec un existentialisme chrétien dont Kierkegaard était l'ancêtre?

    Hors de sa thèse de doctorat et du livre sur le bonheur qu'il en a tiré ensuite, Jean Vanier cite rarement des philosophes ; Martin Buber est l'un des rares qui ont cet honneur. Or, il se trouve qu'il existe une étroite parenté entre Buber et Kierkegaard. Lors d'un colloque consacré aux deux philosophes, l'un des conférenciers a résumé ainsi son propos: « Penseur de la relation, M. Buber, comme Kierkegaard, pense l'origine avant de penser l'être. Empêchant de penser un terme sans l'autre, la relation manifeste "l'impuissance d'être l'un sans l'autre". Avant même de savoir qu'on y est, on est "toujours déjà" dans la relation.»25

    Entre la liberté selon Kierkegaard et la liberté selon Vanier, la ressemblance est frappante. Pour l'un et pour l'autre, l'angoisse en est la condition et le but est atteint quand les finitudes ont été dépassées dans et par la foi. « L’angoisse, écrit Kierkegaard, est le possible de la liberté, seule cette angoisse-là forme par la foi l’homme absolument, en dévorant toutes les finitudes, en dénudant toutes leurs déceptions.»26 «Notre coeur humain en effet, écrit de son côté Jean Vanier, est inquiet, assoiffé de plénitude et d'infini. Il ne peut se satisfaire du limité, du fini. Depuis ses origines, l'humanité cherche à aller plus loin, plus haut, plus profond, à la découverte du sens caché de l'univers.»27 Dialogue avec l'univers, dialogue avec l'autre, dialogue avec soi-même, trois relations indissociables aux yeux de Jean Vanier. Sur ce point précis, la parenté de ce dernier avec Buber semble plus grande que sa parenté avec Kierkegaard. « Pour Buber, ''au commencement est la relation''. Il part du principe que l'être humain est par essence un homo dialogus, que la personne est incapable de se réaliser sans communier avec l'humanité, avec la création et avec le Créateur. L'être bubérien peut également se définir comme un homo religiosus, car l'amour de l'humanité conduit à l'amour de Dieu et réciproquement. La divine Présence participe à toute rencontre authentique entre les êtres humains et elle habite ceux qui instaurent un véritable dialogue: ''Le céleste et le terrestre sont liés l'un à l'autre. La parole de qui souhaite parler avec l'être humain sans parler avec Dieu ne s'accomplit pas; mais la parole de qui souhaite parler avec Dieu sans parler avec l'homme se perd.28 ''» Comprendre Buber c'est déjà comprendre Jean Vanier.

    L'appartenance

    Étant donné l'importance qu’il accorde à l'appartenance comme mode de relation avec l'univers et avec ses semblables, il importait que nous évoquions ses liens d'appartenance avec la communauté des penseurs. Le texte de Buber que nous venons de citer, texte que Jean Vanier aurait pu signer, est de la même inspiration que les plus belles pages de Jean Vanier sur l'appartenance. Rappelons-nous cet hôpital psychiatrique, évoqué précédemment, où les enfants s'enfermaient dans un silence de glace, faute d'espérer être entendus s'ils pleuraient ou criaient. Voici un lieu d'aliénation, un lieu où l'on devient étranger à soi-même à force d'être étranger aux autres.

    Le lieu d'appartenance est par opposition celui où les enfants malades peuvent crier et pleurer parce qu'ils y ont l'espoir d'être entendus. L'appartenance suppose une communauté, associée à un lieu, constituant une présence vivante plutôt qu'un simple cadre de vie. Il n'y a guère d'appartenance possible à des lieux et à des groupes avant tout fonctionnels. Une niche, un nid, un terrier, une prairie, lieux d'appartenance pour les animaux, ne se réduisent jamais à leur dimension fonctionnelle; il ont toujours le charme de la chose vivante, et unique parce qu'elle est vivante. Ce sont des signes de vie en même temps que des lieux de vie. Le sentier sinueux que tracent les bêtes dans une prairie en est l'image parfaite. Pour être « source de vie», comme le souhaite Jean Vanier, l'appartenance doit être un lien avec des réalités elles-mêmes vivantes. Un groupe perd une partie de sa vie, il se fige un peu quand il se referme sur lui-même. Il détourne ainsi l'appartenance de sa fin. « Quand la religion met l'appartenance au groupe, sa croissance et son succès au-dessus de l'amour et de l'ouverture aux personnes extérieures, elle risque d'empêcher l'ouverture des coeurset de ne plus être source de vie. »29

    Source de vie, l'appartenance est aussi condition de l'accomplissement de cette vie. « Pour croître vers la maturité humaine et grandir dans la liberté intérieure, [...] nous avons besoin d'appartenir à quelque chose de plus grand que nous-mêmes.  L'appartenance a une double fin: nous aider à composer avec notre sécurité et nousguider sur le chemin de la liberté intérieure.» Jean Vanier présente ici ces fins sous forme de question: « D’où vient notre besoin d’appartenance? Est-ce pour nous permettre de mieux vivre notre insécurité? Ou est-ce une étape importante, surtout au début de notre vie, pour devenir plus libres? Ce besoin d'appartenance est une réalité profondément humaine. L'être humain vient de la terre, la terre du corps d'une femme, il s'enracine dans une culture, une langue, une race. L'appartenance est comme la terre où chacun est nourri pour grandir et porter des fruits. Ainsi le groupe peut être cette terre, à partir de laquelle nous trouvons la confiance pour nous ouvrir à d'autres et, par là, découvrir notre humanité commune. » 30

    Jean Vanier nous donne ici deux raisons d'établir un lien entre sa pensée et celle de Simone Weil: la métaphore de l'enracinement – Simone Weil est l'auteur d'un livre intitulé l'Enracinement – et l'importance qu'elle attache aux metaxu, mot synonyme de pont, d'intermédiaire, pour désigner les réalités donnant prise au sentiment d'appartenance. «Ne priver aucun être humain de ses metaxu, c'est-à-dire de ces biens relatifs et mélangés (foyer, patrie, traditions, culture, etc.) qui réchauffent et nourrissent l'âme et sans lesquels, en dehors de la sainteté, une vie humaine n'est pas possible.»31

    L'appartenance chez Jean Vanier, et l'enracinement chez Simone Weil, ont pour fin d'aider les êtres humains à accéder à la plénitude de leur humanité, condition sine qua non du dépassement authentique de cette humanité vers la sagesse ou la sainteté. Notons au passage que, par le mot enracinement, on met l'accent sur le lien des plantes à  la terre, de l'animal avec un territoire, tandis que par le mot appartenance, on englobe tous les objets et toutes les formes d'appartenance. Compte tenu de tout ce que dit Jean Vanier sur l'importance de la sensibilité, du corps, dans la vie des personnes vivant avec une déficience intellectuelle, le mot enracinement convient peut-être encore mieux à ces dernières que le mot  appartenance. Jean Vanier a maintes fois été témoin des signes de cet enracinement, dont l'affleurement du coeur à travers la sensibilité. «Chaque fois que je visitais la communauté, (celle de Béthanie) j'étais touché par la beauté de Ghadir. Elle souffrait de paralysie cérébrale et ne pouvait pas parler, mais elle m'accueillait toujours avec le sourire aux lèvre et les yeux brillants. Son corps parlait avec un tel amour et une telle confiance.»32

    Rien de trouble ici. À ce degré d'incarnation, les risques de dérive psychologique sont pourtant très élevés. Comme le confirment tous les témoignages que j'ai entendus à son sujet, Jean Vanier a su éviter les écueils de la surenchère affective. A-t-il seulement eu à les éviter? Tout indique qu'avec Ghadir comme avec Raphaël et Philippe et tous ses autres amis de L’Arche, Jean Vanier a toujours été naturel et transparent. Naturel est aussi le mot qui convient le mieux pour désigner une qualité devenue rare au point de paraître incompatible avec la modernité. Je racontais un jour à des voisins que j'avais l'habitude de poser tendrement ma main sur le front d'un être cher dont les facultés étaient affaiblies. Vous pratiquez donc le toucher thérapeutique, m'ont répondu ces voisins. Nous avons en permanence, nous modernes, la tentation de substituer à nosréactions naturelles un acte artificiel, souvent professionnel, lié à un souci d'efficacité. Le roi Midas transformait en or tout ce qu'il touchait. Nous transformons en instrument tout ce que nous touchons. Les amis deviennent ainsi des contacts utiles pour la réussite en affaires, l'exercice physique devient un traitement médical, une maison devient un objet de spéculation. La nature au complet est ainsi désenchantée pour devenir une chose à transformer pour la satisfaction de nos désirs de puissance. Les philosophes appellent raison instrumentale cette intelligence dénaturée, détournée de sa fin, la contemplation –le respect de l'autre et du monde –, pour faire de l'autre et du monde de simples moyens au service de nos projets de domination. Le verbe instrumentaliser désigne l'acte par lequel nous nous transformons le rire – mais oui le rire lui-même – en un moyen thérapeutique.

    La raison instrumentale, présente en nous à la manière d'une seconde nature, est le pire obstacle à la communion et à l'appartenance. La tentation d'y recourir est particulièrement forte dans des milieux comme les communautés de L’Arche où la dimension professionnelle est importante. Il n'y a rien de plus faux que d'aimer un être vulnérable parce qu'on veut lui faire du bien. L'amour devient ainsi un acte mimétique qui donne lieu à cette réponse devenue un lieu commun tragiquement vrai: aimez-moi donc un peu pour moi-même. Jean Vanier, est-ce là un trait de ce qu'il appelle sa naïveté, semble avoir été épargné par ce mal originel de la modernité. On ne voit aucune trace d'instrumentalisation de l'autre et du monde ni dans ses écrits, ni dans les témoignages à son sujet.

    «Il faut que le coeur se brise ou se bronze» Cette pensée de Chamfort ne prend tout son sens que là où, comme c'est le cas chez Jean Vanier, le mot coeur n'est utilisé que pour désigner un lien affectif authentique et non pas joué, mimé, offert en spectacle, la mise en spectacle étant une autre forme d'instrumentalisation. Ceux qui ont consenti à ce que leur coeur se brise ainsi, authentiquement, qu'ils soient hindous, catholiques, musulmans, bouddhistes ou athées, comprendront Jean Vanier et l'œcuménisme de la compassion qu'il a légué à L’Arche.

    1 Spink, Kathryn, Jean Vanier et L’Arche, Bellarmin, Montréal 1993, p. 55.

    2 Ibid. p.19.

    3 Ibid. p.21.

    4 Ibid. p. ?

    5 Ibid. p.37.

    6 Ibid.p.38.

    7 Ibid.p 33

    8 Ibid. p34

    9 Spink, Kathryn. Jean Vanier et L’Arche, Bellarmin, Montréal 1993, p.41

    10 Nietzsche, Frédéric, Ainsi parlait Zarathoustra, Livre de poche, Paris 1963, p.4.

    11 Ibid. p.85

    12 Ibid. p.134.

    13 Jean Vanier sera plus critique sur ce point dans Le goût du bonheur, Presses de la Renaissance, 2000 p.193.

    14 Vanier, Jean. Le bonheur, principe et fin de la morale aristotélicienne, Desclée de Brouwers, Paris-Bruges, 1965,p419-420.

    15 Vanier Jean, Le goût du bonheur, Presses de la Renaissance, Paris, 2000, p.269

    16 Spink, Kathryn. Jean Vanier et L’Arche, Bellarmin, Montréal 1993, p.35

    17 Jean-Louis Munn fut responsable des communications à L'Arche Canada.

    18 Spink, Kathryn. Jean Vanier et L’Arche, Bellarmin, Montréal 1993, p.54

    19 Vanier, Jean, Accueillir notre humanité, Presses de la Renaissance, Paris 2007, p.160

    20 Vanier, Jean, Aimer jusqu'au bout, Novalis, Ottawa, 1996, p.90

    21 Vanier, Jean, Accueillir notre humanité, Presses de la Renaissance, Paris 2007, p.18.

    22 Ibid.p.15.

    23 Kierkegaard, Søren. « Le concept de l’angoisse », Miettes philosophies, Le concept de l’angoisse, Traité du désespoir,Paris : Éditions Gallimard, 1990, p.328.

    24 Vanier, Jean Accueillir notre humanité, Presses de la Renaissance, Paris 2007, p.196.

    25 La relation chez Sören Kierkegaard et Martin Buber » par Henri-Bernard Vergote, in Martin Buber,dialogue et voix prophétique, Éditions du Cerf, Paris 1980. Résumé de l'article.

    26 Kierkegaard, Søren. « Le concept de l’angoisse », Miettes philosophies, Le concept de l’angoisse, Traité du désespoir,Paris : Éditions Gallimard, 1990, p.329.

    27 Source à déterminer

    28 Kalman Yaron, « Martin Buber, 1878-1965 », Perspectives: revue trimestrielle d'éducation comparée (Paris,UNESCO: Bureau international d'éducation), vol. XXIII, n° 1-2, 1993, p. 135-147.

    29 Vanier, Jean, Accueillir notre humanité, Presses de la Renaissance, Paris 2007, p.97.

    30 Ibid. p.59.

    31 Weil, Simone, La pesanteur et la grâce, Paris, Plon, 1948, p.168.

    32 Vanier, Jean, Accueillir notre humanité, Presses de la Renaissance, Paris 2007, p.59.

     


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