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    Impression du texte

    Dossier: Mozart Wolfgang Amadeus

    L'amour absolu de la beauté accomplie et heureuse

    Hippolyte Taine
    (...) Il n'y a rien de vrai que la forme et le rêve qu'elle suggère; c'est avec la musique, non avec le raisonnement, qu'il faut la commenter.) à minuit, en rentrant, auprès d'un feu gai, dans une
    chambre chaude, quand tous les domestiques se sont retirés, quand le silence se fait, quand on ne distingue plus dans le lointain que le roulement indistinct d'une voiture attardée, comme on est bien dans un fauteuil ! Le théâtre et toute représentation sont choses grossières; même toutes les choses réelles sont grossières. Il n'y a de parfaitement beau et de parfaitement doux que les demi-songes. On s'oublie, on regarde machinalement les aiguilles lentes de la pendule; on laisse venir, s'arranger, s'en aller les images intérieures. Des fragments de mélodie s'élèvent; on les comprend si bien ! On se trouve si vite face à face avec l'âme charmante et passionnée du maître ! On est si heureux d'être délivré des acteurs, de la rampe, de la friperie théâtrale, de tous les voiles qui se mettaient entre notre sentiment et son sentiment ! Ce n'est pas Verdi qui chante au dedans de moi à pareille heure, ni Rossini, ni aucun italien, c'est Mozart. Je suis venu écouter dix fois Cosi fan tutte, l'année dernière, et c'est sur ces airs-là que je pense au frais et gracieux visage que j'ai regardé ce soir.

    Je revois la scène et la tiède contrée lumineuse. La terrasse s'élève au bord de la mer, parmi les buissons de cactus, avec un berceau enguirlandé de roses, au bord duquel un figuier pose ses lourdes feuilles dentelées. La félicité, la tendresse, l'amour comblé, abandonné, tranquille, sont là dans leur patrie. L'air est si doux qu'il suffit de le respirer pour être content. La campagne lointaine est si veloutée que les yeux ne sont jamais las de la contempler. La large mer s'étend en face, rayonnante et paisible, et sa couleur lustrée a la délicatesse d'une pervenche épanouie. Une montagne rayée tourne sa croupe bleuie et dorée au bord du ciel; la lumière habite dans ses creux; elle y dort emprisonnée par l'air et la distance, elle lui fait comme un vêtement, et, plus loin encore, les dernières chaînes enveloppées d' un violet pâle nagent et vont s'effaçant dans l'immuable azur. Les plus riches ornements d'une fleur de serre, les veines nacrées d'un orchis, le velours tendre qui borde les ailes d'un papillon ne sont pas plus suaves et à la fois plus splendides. On pense involontairement aux plus beaux objets du luxe et de la nature, aux jupes de soie ruisselantes de lumière, aux broderies qui rayent une moire, à la chair rosée, vivante, qui palpite sous un voile. Est-ce qu'on peut songer ici à autre chose qu'à être heureux et amoureux ?
    Mozart n'a pas songé à autre chose. La pièce n'a pas le sens commun, et c'est tant mieux. Est-ce qu'un rêve doit être vraisemblable ? Est-ce que la vraie fantaisie, le sentiment pur et complet ne peut pas planer au-dessus des lois de la vie ? Est-ce que dans la contrée idéale, comme la forêt d'as you like it, les amants ne sont pas affranchis des nécessités qui nous contraignent et des chaînes sous lesquelles nous rampons ? Ceux-ci se déguisent en turcs pour éprouver leurs maîtresses, ils feignent de s'empoisonner, la suivante se fait tour à tour médecin, notaire; et leurs maîtresses croient tout cela. Moi aussi, je veux croire ces folies, un instant, si peu d'instants qu'il vous plaira; et c'est justement pour cela que mon émotion est charmante. Je ferai comme le musicien, j'oublierai l'intrigue; la pièce est satirique et bouffonne; je veux avec lui la voir sentimentale et tendre; sur le théâtre, il y a deux coquettes italiennes qui rient et mentent; mais, dans la musique, personne ne ment et personne ne rit; on sourit tout au plus; même les larmes sont voisines du sourire. Quand Mozart est gai, il ne cesse jamais d'être noble; ce n'est pas un bon vivant, un simple épicurien brillant, comme Rossini; il ne se moque point de ses sentiments; il ne se contente point de l'allégresse vulgaire; il y a une finesse suprême dans
    sa gaîté; s'il y arrive, c'est par intervalles, parce que son âme est flexible, et que, dans un grand artiste comme dans un instrument complet, aucune corde ne manque. Mais son fonds est l'amour absolu de la beauté accomplie et heureuse; il ne se divertira pas avec sa maîtresse, il l'adorera, il demeurera longuement le regard attaché sur ses yeux, comme sur ceux d'une créature divine; il sentira devant elle son coeur se fondre, et le sourire qui viendra entr'ouvrir ses lèvres sera un soupir de bonheur.

    Bien mieux, il a mis la bonté dans l'amour. Il ne songe point, comme Rossini, à prendre du plaisir; il n'est pas transporté, comme Beethoven, par un sentiment sublime, par le violent contraste du ciel subitement ouvert au milieu d'un désespoir continu. Il songe à rendre heureuse la personne qu'il aime. Quel air divin que la cavatine du second acte ! Comme il est suavement mélancolique et tendre ! Comme l'accompagnement, si fondu, si doux, s'enroule autour de la mélodie ! Et comme, un instant auparavant, les accents tristes des adieux s'enflaient et s'abaissaient en modulations affectueuses et caressantes ! Mozart est bon autant qu'il est noble, et il me semble que, si j'étais femme, je ne pourrais m' empêcher de l'aimer.

    Les flûtes et les voix s'accordent parmi les fins traits des violons qui, capricieusement, y entrelacent leurs broderies. La voluptueuse harmonie arrive comme un nuage de parfums, qu'une brise lente vient de recueillir en passant sur un jardin en fleurs. De fraîches joues, des yeux riants apparaissent par éclairs, et le corsage bleu, la taille penchée, l'épaule ronde et blanche, se détachent distinctement sur le bord de la terrasse. Au delà, le grand ciel ouvert, la mer azurée, luisent toujours, avec la sérénité de leur joie et de leur jeunesse immortelles.

    Une, deux, trois heures du matin. Mon feu s'est éteint, j'ai pris froid et j'aurai demain la grippe. Mais j'ai tiré de ma jeune fille tout ce qu'elle valait.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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