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    Dossier: Violence

    Cette peur qui rend violent

    Claude Libersan
    Avez-vous remarqué que lorsqu’il est question de violence, nous parlons beaucoup de la violence des autres mais très peu des violences que nous commettons nous-mêmes? Ainsi, par exemple, la rédactrice en chef d’une très populaire publication québécoise condamnait récemment la violence des hommes et fustigeait les femmes désireuses de comprendre les « hommes violents » et de leur tendre la main. Elle les appelait toutes à la tolérance zéro, les incitait à ressortir leur pancartes et à diffuser des campagnes choc  pour criminaliser « les violents » et répéter aux « hommes violents » que la société au grand complet est dressée contre eux. En somme, elle lançait un vibrant appel à la violence collective pour contrer la violence individuelle, en passant d’ailleurs sous silence la violence qui tue l’esprit sans blesser le corps, que les femmes pratiquent abondamment sans jamais se faire accoler l’étiquette « femme violente ». En fait, en lançant cet appel, elle donnait libre cours à ses propres pulsions violentes et se rangeait corps et âme du côté des « violents » de ce monde.

    Certes, il serait insensé de tolérer des actes qui menacent l’intégrité physique et psychique , et même la vie , de tout membre de notre société, femme, homme ou enfant. Mais ne pas tolérer, est-ce que cela implique nécessairement qu’on imite ceux que l’on condamne et qu’on s’affiche soi-même aussi violent qu’eux (sinon plus) sous prétexte qu’on a de «bonnes raisons » de le faire? User de la violence pour contrer la violence, c’est engendrer un cercle vicieux qui ne peut mener qu’à une escalade interminable de violence. Il me semble qu’essayer de comprendre les fondements de la violence et tenter d’agir là où elle prend racine serait une attitude plus juste et plus susceptible de mener à une diminution sensible des manifestations de violence dans notre entourage et dans le monde.

    Dans notre société, il est devenu monnaie courante que des êtres humains , des hommes pour la plupart , soient considérés comme des criminels violents, du simple fait d’avoir été dénoncés par un conjoint, un voisin, la direction d'une école ou par la DPJ comme ayant commis un acte violent envers une autre personne, souvent un proche ou un membre de leur propre famille. On dit « un homme violent » comme on dit « un criminel » , souvent sans faire la distinction , et un tel stigmate peut complètement anéantir la vie sociale d'un être humain et le condamner à une vie en marge de la société. Trop souvent nous considérons la violence comme une réalité indéfinissable, insaisissable, voire mystérieuse, dont nous ne pouvons que constater les résultats destructeurs sans pouvoir en expliquer les véritables mécanismes. Les pires barrières à franchir à cet égard sont celles des préjugés généralement entretenus à propos de la violence et de ceux qui la commettent. Ces préjugés placent presque toujours la peur du côté des victimes et de ceux qui s'en voient imposer le spectacle. Le fait de voir la peur dans la psyché des auteurs d'actes violents pourrait nous forcer à traverser l'écran éblouissant et agrandissant des préjugés qui en font des monstres et à regarder ceux que nous appelons « les violents » sous un éclairage qui les humanise et leur redonne leurs vraies dimensions. Cela nous procurerait aussi l'avantage d'acquérir une emprise théorique et pratique sur un grand éventail de manifestations de violence, faute de pouvoir en comprendre toutes les formes et déterminer leurs sources. Il serait sans doute bénéfique pour toute personne qui se trouve victime ou témoin de violence de garder à l'esprit la phrase suivante: « Une personne « violente» est une personne qui a peur ». 
    J’ai rencontré un certain nombre d’hommes qui avaient été déclarés «violents» et j’ai constaté, primo que la plupart étaient fondamentalement des gens doux et affables et je n’aurais jamais pu soupçonner en les regardant agir qu’ils étaient ainsi « classés »; secundo, tous étaient en proie à de vives angoisses engendrées par des peurs qui les assaillaient constamment. Les récits des événements qui leur avaient valu d’être ainsi stigmatisés m’ont amené à poser la question: «Et si c'était précisément la peur qui les avait poussés à agir?». De cette question est né le désir d’approfondir le phénomène de la violence et de l’observer sous l’angle de la peur. Cette entreprise m’a confronté d’emblée à une autre question : peut-on vraiment être foncièrement violent? Peut-il en effet y avoir véritablement des humains violents ou n'avons-nous pas plutôt affaire à des êtres qui agissent avec violence à des moments pénibles de leur vie? Il ne faut pas oublier que la grande majorité des actes violents ne sont pas commis p

    ar des criminels mais par des gens « ordinaires » qui se trouvent en situation d'exaspération quelconque résultant d'une peur fondamentale qui les fait percevoir l’Autre comme une menace à leur intégrité physique ou psychique. C'est le cas notamment de la violence conjugale ainsi que des conflits interpersonnels au travail, au jeu, à l'école, dans le sport amateur et même dans la rue, entre autres violences quotidiennes.
    Nul n’est à l’abri de commettre un acte violent lorsque des circonstances de la vie engendreront de vives émotions qui commanderont impérativement une réaction énergique. Voilà que surgit un trait fondamental de tout acte violent : il doit être mû par l’émotion. Les expériences du neurologue et neuropsychologue Antonio Damasio et de ses collègues nous prouvent en effet que sans le concours de l'émotion, la possibilité de mettre en action une pulsion, une résolution, une intention d'agir se trouve considérablement réduite, voire supprimée. Sans émotion donc, aucune violence ne serait possible même si à travers une délibération rationnelle une personne privée de ses émotions venait à fomenter un acte violent. On observe d’ailleurs ce phénomène chez des gens qui ont subi des lésions au système limbique, désormais considéré comme le « cerveau de l’émotion ».

    Il ne fait aucun doute qu'en certaines circonstances l'émotion fait entrave au bon jugement, voire au raisonnement humain proprement dit. Nous ne manquons pas d’exemples qui le confirment et c'est sans doute ce qui a donné naissance à plusieurs exhortations auxquelles notre éducation occidentale nous a habitués, en l'occurrence: « Garde la tête froide »; « Ne te laisse pas mener par tes émotions »; « Ne laisse pas tes passions influencer ton jugement » et autres sages conseils dictés par une volonté manifeste de parer à tout écart de comportement par rapport à la norme, quelle qu'elle soit. Pourtant, nous posons régulièrement des actes spontanés qui échappent totalement à la vigilance de notre délibération, tout simplement parce que l’impulsion émotive de réagir à des événements qui nous atteignent est tellement rapide et impérative que l’action se produit avant que le raisonnement ne soit appelé à intervenir. Ce qui explique qu’on regrette un geste sitôt qu’on l’a posé: la délibération entre en jeu immédiate
    ment après l’acte et l’on porte illico un jugement contre soi, ou l'on procède à l’exécution d’une auto-punition quelconque … quand ce n’est pas l’autre ou la société qui nous punit.
    Cette constatation met en relief l'absolue nécessité de nos mécanismes naturels et culturels de délibération rationnelle pour faire contrepoids aux forces émotionnelles qui appellent à la violence. Nous ne pouvons que nous émerveiller de les avoir à notre disposition dès notre enfance (mais pas à la naissance) et de pouvoir en améliorer l'efficacité tout au long de notre vie. Il en résulte cependant une impression généralisée que l'émotion n'est en réalité rien d’autre qu'une faculté mentale surnuméraire, une espèce d'accompagnement «naturel» mais plutôt dérangeant à notre pensée rationnelle. Damasio et ses collègues nous prouvent le contraire: sans l’émotion et le senti (physique et psychique) aucune véritable pensée rationnelle n’est possible, non plus qu’aucune action délibérée.
    Nous devrions donc nous montrer très prudents dans les jugements que nous portons sur des gens qui posent des gestes violents. Plutôt que de fonder ce jugement exclusivement sur une évaluation soi-disant objective des actes, ne serait-il pas plus juste et convenable de poser sincèrement la question: « Quelle émotion a primé (puisque la rationalité a failli à inhiber le geste) et pourquoi a-t-elle primé? » La loi française, par exemple, admet la notion de crime passionnel, qui est essentiellement un crime commis sous l’emprise de l’émotion et la plupart du temps regretté sitôt commis. Encore faut-il qu’on fasse la preuve de l’émotion vécue, mais lorsque les tribunaux français s’en voient convaincus ils se montrent indulgents, même en cas de meurtre.

    L’émotion se situant à la source de toute action et la violence ne pouvant exister sans elle, il convient alors de se demander quelles émotions président à l’émergence de l’action violente. À la tête de celles-ci, on trouve évidemment le moteur par excellence de la violence, la colère ainsi que toutes les émotions qui y aboutissent. Mais la colère n’est pas une émotion qui naît d’elle-même, spontanément; elle doit être provoquée, induite dans la psyché humaine par des événements et surtout par d’autres émotions qui la rendent nécessaire afin de provoquer une action énergique susceptible de corriger ce qui est perçu par le sujet comme une rupture d’homéostasie psychique et physique. En fait, pour que soit commandée , consciemment ou inconsciemment , une action violente, il doit y avoir perception d’un danger quelconque qui menace la poursuite de la trajectoire vitale d’un sujet. Et derrière cette perception de danger, se profile la plupart du temps l’émotion de la peur. D’où cette phrase clé, en corollaire à l
    a première : « Lorsqu’il y a violence, cherchez la peur chez qui l’a commise »
    Celle-ci pourrait servir à calmer les ardeurs de ceux qui s'indignent , souvent à juste titre , des torts causés aux victimes et se montrent plutôt prompts à exiger réparation par le biais du châtiment, ce qui est plus contestable. Ne serait-il pas en effet plus approprié d'amener une personne dite « violente » à comprendre comment elle en est arrivée à percevoir la situation comme un danger vital et lui enseigner à interpréter et à moduler autrement ses perceptions à l'avenir? Serait alors totalement satisfaite, sans que « les violents » en subissent des dommages moraux et physiques, l'exigence fondamentale de la société qu'ils cessent de constituer un danger pour les autres; noble motif qui exige trop souvent qu'ils soient pour cela mis à l'écart (en prison, ou bannis de la société) et marqués d'un stigmate qui leur rend la réintégration sociale presque impossible.
    Nous avons une propension bien ancrée à juger, condamner et punir. Mais comprendre, faire preuve de mansuétude, aider l'Autre à voir clair dans ses motivations, savons-nous vraiment faire cela? La plupart de nos lois justifient l'usage par les autorités de la violence pour contrer la violence, en faisant valoir la nécessité de protéger l'ensemble des citoyens. Mais soyons francs, cette propension à recourir à la violence ne correspond-elle pas plutôt à un désir collectif de vengeance, à un élan de violence déguisé en bienveillance et voué à l'épanchement de nos propres trop-pleins d'émotions? Chaque individu qui se dit d'accord pour qu'un autre soit châtié, le châtie lui-même en son for intérieur. Qui peut vraiment se justifier de lui lancer la première pierre ... ou celle qui achève de le tuer?


    Passage de Cette peur qui rend violent, Éd. Liber, Montréal 2003.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Claude Libersan
    Conseiller en éthique, auteur, conférencier, animateur d¹ateliers philosophiques On peut le joindre par courriel, à l'adresse: clibersan@videotron.ca Claude Libersan est arrivé à la philosophie après avoir fait de longs détours via la pédagogie, les communications, la psychologie, les philosophies dites ésotériques, une longue démarche spirituelle et de nombreuses expériences humaines du type "qui forment le caractère". Il anime des ateliers de discussion philosophique et des cafés philosophiques dans la région de Montréal.
    Extrait
    La loi française, par exemple, admet la notion de crime passionnel, qui est essentiellement un crime commis sous l’emprise de l’émotion et la plupart du temps regretté sitôt commis. Encore faut-il qu’on fasse la preuve de l’émotion vécue, mais lorsque les tribunaux français s’en voient convaincus ils se montrent indulgents, même en cas de meurtre.
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    Gary Caldwell
    Femme, homme, révolution sexuelle, scolarisation, médias, embourgeoisement

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