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    Dossier: Van Gogh Vincent

    Lettres à Émile Bernard

    Vincent Van Gogh
    Préface d'Émile Bernard

    Cet artiste étrange s'est tué à Auvers-sur-Oise, le 29 juillet 1890. Il avait pour frère Théodore van Gogh, expert à la maison Boussod et Valadon; boulevard Montmartre. On verra, par ce frère, la part qu'eut Vincent sur l'opinion publique, en introduisant l'impressionnisme dans la boutique d'une maison, des plus connues et des plus influentes. Mais ce que je veux dire, avant tout, c'est que ces deux frères ne faisaient pour ainsi dire qu'une idée, que l'un s'alimentait et vivait de la vie et de la pensée de l'autre, et que quand ce dernier, le peintre, mourut, l'autre le suivit dans la tombe seulement de quelques mois, sous l'effet d'un chagrin rare et édifiant.

    II


    Pour comprendre van Gogh, et la voie en laquelle beaucoup d'artistes, non compris encore, marchent, il faut se pénétrer de ces choses:

    1. Qu'il n'est pas nécessaire d'apprendre les beaux-arts dans une école;

    2. que le Beau n'est pas l'imitation d'un type préétabli, mais l'émanation de tout le sublime contenu dans chaque vérité nouvelle entrevue par un tempérament.

    Van Gogh n'imita ni les Grecs, ni les:Romains; il savait les aimer — ces perfections calmes, en dit-il —mais il jugea inutile de plier son tempérament à des formes de Beauté qui n'émanaient pas de son sein et qui ont cessé d'être belles le jour où elles n'ont, plus été que singeries; car le caractère essentiel du Beau, c'est la sincérité pénétrante qu'il revêt, c'est la profonde vérité nouvelle qu"il contient. Cette question soulevée, trop souvent, a été la cause de bien des erreurs et des plus graves discussions. Eugène Delacroix disait (Agendas): «Y a t-il une manière spéciale, une recette quelconque pour atteindre ce que l'on appelle le Beau idéal? Le sentiment du Beau est-il cette impression produite en nous par un tableau de Velasquez, une estampe de Rembrandt; une scène de Shakespeare?....Ou bien le Beau nous est-il révélé par la vue des nez droits, des draperies correctes de Girodets, Gérard et autres élèves de David? Le Silène est beau, le Faune est beau. La tête de Socrate dans l'antique est pleine de caractère avec un nez épaté, un bouche lippue et de petits yeux...» Et le maître conclut: «Là où un peintre cherchera une expression, un style de convention, il sera tendu il perdra son cachet; là où il s'abandonnera franchement à son originalité; qu'il s'appelle Raphaël, Michel-Ange, Rubens ou Rembrandt, il sera toujours sûr de sa grandeur et de sa puissance.»

    Vincent a pensé la même chose, comme tout vrai artiste le pense d'instinct; d'ailleurs, il n'y a de Beau absolu que là où la forme cesse d'exister, et ce Beau étant incompatible avec la plastique des beaux-arts il est oiseux d'en discuter. L'art étant la vision du sublime, que lui demanderons nous, sinon l'accomplissement de cette mission! Là où le sublime n'est pas l'art cesse. Or, Vincent a vu le sublime. Établissons ce que c'est que le sublime en art.

    Dans la vie réelle, c'est la mère qui meurt pour sauver son enfant, c'est l'amour rongeant d'Eugénie Grandet, c'est l'amitié des Pons et des Smucke, c'est la passion de Balthazar Claes pour l'absolu; en un mot, c'est l'héroïsme de la vie. En art, c'est tout cela et c'est plus que cela encore. Le sublime en art commence au-delà de l'objet réel, dans la révélation que nous fait cet objet; ainsi, la représentation picturale des scènes plus haut citées ne saurait matériellement parlant, donner, dans son objectivité, la moindre idée de ce qu'est le sublime dont nous parlons. Prenons un temple égyptien, une cathédrale gothique: là tout est sublime, nous ne le discutons pas, nous le sentons; là tout nous entraîne, tout nous prend, tout se fait piédestal pour nous hisser au-dessus du monde des ennuis, des soucis, des affaires, des affections tyranniques et étroites; un souffle immense nous envahit, ces colonnes ont la majesté des grandes forets disparues, mais que le Rêve nous a montrées; ces ogives, ces voûtes énormes, ces cryptes profondes ont la grâce des branches en avril et le mystère des grottes de la mer. La nature dans son essence est ici, et ce n'est pas la matière, c'est son sublime, c'est son divin et son énorme, c'est Dieu, c'est la toute puissance et ses vérités gigantesques. Voilà le sublime en art: montrer une des vérités cachées dans le mystère, le colossal ou la grâce; le sublime, c'est allier le son, la couleur, le parfum pour former cet unisson: l'harmonie; c'est le don d'analogie, d'affinité, de pénétration; c'est, en un mot, le don de vision.

    Vincent van Gogh eut ce don.

    Je ne parlerai pas des toiles qui pourraient le certifier de suite; puisque nous en sommes à la publication de ses lettres, c'est d'elles que je veux parler, exclusivement. Considérez simplement dans son ensemble le paquet que nous publions aujourd'hui, et voyez quelle préoccupation de tout. Autant de théologie que de sociabilité. Autant de critique que de peinture. Enfin comparez ces lettres les unes aux autres, et voyez comme elles forment bien les analogues anneaux d'une même chaîne et cette harmonie qui naît de l'analogie. Les plus grands génies y sont sans cesse cités. Noms de dieux, de saints, d'apôtres, de savants, de peintres, Jésus, Rembrandt, Giotto, Delacroix, etc... Chacun de ces noms évoque un monde d'idées qui se répondent, se complètent, et, formant unisson, vous conduisent vers le sublime. — C'est le fait même de ce culte pour les génies qui prouve que van Gogh avait cette vision suprême dont nous parlons.

    Sans la vision; du sublime, disais-je, il n'y a pas d'artiste — et cela est évident: car si l'art ne contient aucune de ces grandes qualités qui font l'homme digne de Dieu, s'il n'est qu'un langage trivial et plat, d'où- vient que ce que l'intelligence humaine a de plus noble est venu sans cesse lui demander appui pour démontrer clairement, à l'enfantin cerveau des peuples; les vérités que les plus solides raisons ne pouvaient lui imprimer, ni faire comprendre? Ah! c'est que l'art fait sentir et sentir c'est plus que comprendre, peut-être!

    En effet, faire comprendre c'est établir par une suite logique de raisonnements qu'un fait est devenu possible, s'est passé; et cela, en disant comment et pourquoi il s'est ainsi passé; mais dans la grande question de la divinité, par exemple, il est aussi impossible de prouver. Dieu que de le nier. Voilà où l'art fait partie du domaine sublime, car lui seul peut faire sentir ce Dieu, que nulle parole ni raison ne peuvent faire comprendre. Pour éprouver l'effet de ceci, regardez les œuvres des primitifs. Nul mieux qu'eux n'a exprimé ce qu'est le Dieu qu'ils aimaient, et nulle démonstration ne le prouvera plus que les élans d'amour d'Augustin, que les transports de sainte Catherine de Gênes, et de sainte Thérèse écrivant sa vie dans des prières. Enfin remontez encore plus loin, regardez les images des dieux grecs, les stèles égyptiennes, les idoles des sauvages; ne passez-vous pas par ces sensations successives: sympathie, frayeur, horreur, admiration, déterminant les sentiments: crainte, amour, attachement? L'art a donc exprimé la divinité, et, lui seul ayant, pu le faire, il est devenu le langage divin, ce qui explique le peu de valeur de ses autres tentatives. L'art n'est donc, pas la représentation de ce qui est, mais de l'éternelle vérité cachée sous la forme changeante des objets et des êtres, des mondes et des dieux.
    III

    Voici maintenant les notes que je reçois de M. Bonger, un très sincère admirateur et un ancien ami de Vincent, qui fut peut-être un des premiers à deviner, au milieu de la méconnaissance générale, le génie du peintre.

    «Vincent van Gogh est né le 30 mars 1853, à Groot-Zundert. (Hollande); — il est mort à Auvers-sur-Oise le 29 juillet 1890. Elevé à la campagne, aimant les plantes, les bêtes; profondément religieux d'une foi simple, voyant Dieu partout. Commence 1a vie pratique chez Goupil, à La Haye, après dans la même maison à Londres, et en 1872 à Paris. Quitte au bout d'une année, ne pouvant se faire aux exigences du commerce, se révolté contre tout. Retour en Hollande pour très peu de temps. S'en va à Londres où il gagne sa vie comme maître d'école — temps très difficile. Les questions théologiques le préoccupent. Souffle de la discorde née des préceptes de l'Evangile et du Christianisme tel qu'il est pratiqué généralement. Se résout à faire des Etudes théologiques et à se faire pasteur à sa Manière. Se sent apôtre. En 1877, est à Amsterdam où il suit les cours de théologie, ne les achève pas. S'en va dans le Borinage (Belgique) prêcher chez les mineurs.»

    Quoique ayant toujours dessiné et modelé, ce n'est qu'après, 1882 qu'il commence à s'occuper exclusivement de peinture, et va à l'atelier, à La Haye, jusqu'en 1884. Fait un court séjour à Dreuthe (nord de la Hollande), puis à Nunen, où habitent ses parents; enfin travaille à Anvers, et vient à Paris au commencement de 1886.

    C'est en 1887 que je l'ai connu dans la petite chapelle ardente qu'est la boutique du papa Tanguy, 9,rue Clauzel. J'ai dit ailleurs (hommes, d'aujourd'hui) l'étonnante surprise que fut ce front étrange et la visite qu'il me fit faire à son atelier, rue Lepic. C'étaient, au troisième, dans un appartement dominant Paris et habité aussi par Théodore, une collection de tableaux assez bons de l'École romantique, puis beaucoup de crépons japonais, des dessins chinois, des gravures d'après Millet. Il y avait un gros meuble hollandais dont les tiroirs étaient pleins de boules de laines enchevêtrées, mariées, unies dans les accords les plus inattendus; puis il y avait aussi dans ce gros meuble des dessins, des peintures, des croquis, de Vincent cette fois. Des vues de Hollande surtout me frappèrent: cela était: net, précis, nerveux et plein de style, et ces étonnants visages de travailleurs aux nez énormes, aux bouches lippues, aux airs niais et féroces, dont les «Mangeurs de pommes de terre», une effroyable toile, furent le dénouement.

    Vincent lisait beaucoup; Huysmans et Zola, parmi les contemporains, l'avaient fortement impressionné. Dans l'un, une mâle force l'attirait, et dans l'autre, une causticité aigre, un coup de fouet bien cinglé sur des types vrais, car toujours il eut le faux en horreur.

    Chose étrange, les œuvres plus spiritualistes le requéraient peu, et des jeunes poètes, de Baudelaire même, il ne disait rien ou n'avait qu'un sourire J'ai plus tard compris cela quand il m'écrivit qu'il n'y avait d'art que dans ce qui est sain. Je n'ai jamais cru, comme lui, que Baudelaire fût malsain.

    Les contradictions les plus bizarres se rencontraient souvent dans cet esprit travaillé et chercheur; il aimait les peintures de Ziem; par exemple: cette Venise à la crème et au bleu de blanchisseuse, qui se prélasse depuis quelque vingt ans à là façade des pâtissiers de la rue Laffitte, avait des charmes pour lui; il prétendait que c'était là de la couleur de coloriste; plus tard il en revint, c'est ainsi que je le trouvai un jour en grande conversation avec Ziem lui-même, devant une maison dont les balcons étaient soutenus par des crocodiles…

    Très homme du monde,le peintre célèbre parlait de Delacroix, il racontait un toast porté, par les partisans du grand Romantique, en plein, dîner officiel. Cela fera un peu comprendre, comme je le compris moi-même, pourquoi Vincent aimait Ziem: — il avait connu Eugène Delacroix... et lutté pour lui.

    C'était le plus noble caractère d'homme qu'on puisse rencontrer, franc, ouvert, vif au possible, avec une certaine pointe de malice drôle; excellent ami, inexorable juge, dépourvu de tout égoïsme et de toute ambition, comme le prouvent ses lettres si simples, où il est aussi bien lui-même que dans ses innombrables toiles.

    Nous avons donc perdu le plus solide des amis en même temps que le plus artiste d'entre nous quand, par un beau soleil de juillet, il alla derrière le château d'Auvers se déshabiller de la vie. Quelque déchirante que soit cette vérité, il faut bien la dire, et la lettre où il est question de la vie plate et de la vie ronde ne sera pas sans éclairer un peu sur ce qui a pu décider Vincent à en venir là. N'a-t-il pas eu la curiosité d'autre chose?...


    IV

    Il faut finir cette notice trop courte, et trop longue pourtant. Je crois avoir tout dit pour ce qui est du peintre Les lettres écrites au frère Théo prouveront l'influence qu'il eut sur le mouvement impressionniste 1 (en tant qu'organisateur du succès), définitivement vainqueur des hostilités. Que fallait-il d'ailleurs pour vaincre? Une maison en renom, et c'est ce que van Gogh le peintre a su conquérir: il paya ainsi sa dette aux seuls vrais artistes qu'il eût rencontrés en ce siècle et qui lui aient définitivement ouvert le chemin ou il marcha si remarquablement.

    Votre modestie n'est pas grande, me dira-t-on, d'avoir publié les éloges que Vincent vous fit de vos essais. Je réponds à cela: je n'ai rien de plus cher et je suis heureux qu'on puisse m'en blâmer.
    Pont-Aven, 1893

    Suite > Les lettres (en préparation)



    Note
    1. Quand je parle d'impressionnistes, je veux dire: Renoir, Cézanne, Degas, Monet, Sisley. Je ne parle, pas des imitateurs de ces derniers, déjà trop connus vu leur médiocrité auprès des cinq maîtres qui les précèdent, et dont la Renaissance artistique est incontestable et grandiose en ce qu'elle nous à donné après un long stage d'imitations plus ou moins avortées, la joie de voir un art neuf sortir de cinq tempéraments et exprimant la beauté de certains aspects de la vie et de la nature.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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