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    Dossier: Venise

    La mort de Venise

    Maurice Barrès
    «Barrès a été prédisposé par son maître Taine à goûter Venise. Il a, la première fois qu’il va à Venise, vingt-quatre ans à peine. Venise devint pour lui une ville d’élection. Il y vit au printemps, en été, en automne surtout.

    Cette ville m’a toujours donné la fièvre, assure-t-il. Elle l’ensorcèle véritablement. Il goûte une mélancolie déchirante à contempler les peintures de Tiepolo, qui dessine de l’insaisissable, déclare Barrès: la tristesse physiologique et l’épuisement de Venise. L’air fiévreux des lagunes se mêle à mes jugements. Et puis, dans cette ville, flotte un romantisme créé par nos pères, qui se précipite sur un visiteur prédisposé.

    Maurice Barrès aime cette décomposition de la ville des doges. Il avoue: Je plains Venise au point où les siècles l’abandonnèrent, mais je ne voudrais point que ma plainte la relevât. C’est ce qui nous a valu les pages admirables sur La Mort de Venise qui forment la principale partie de son livre Amori et dolori sacrum

    source: «Maurice Barrès et Venise», Chronique des lettres françaises, 5e année, no 25, janvier-février 1927, p. 71.
    Le secret des puissances qu'a Venise sur les rêveurs, on le saisit mal tant que l'on étudie une à une ses perfections. Pour nous faire une philosophie des choses, il faut que notre barque s'éloigne du rivage et que nous embrassions l'ensemble. Sur la lagune on peut connaître les états extrêmes où parviendra la ville des doges si nulle intervention grossière ne contredit sa destinée, si les bandelettes des embaumeurs ne viennent pas entraver ses successives délivrances, ses mouvements vers le néant.

    À quelques heures de gondole, visitons la brèche où le silence et le vent de la mort, déjà installés, prophétisent comment finira la civilisation vénitienne. Dans Saint-Michel, Murano, Mazzorbo, Burano, Torcello et Saint-François-du-Désert, îlots épars sur cet horizon désolé, les hommes de jadis essayèrent plusieurs Venises avant de réussir celle que nous aimons, et le chef d'oeuvre se défera comme aujourd'hui les maquettes où ils le cherchèrent.

    La première étape de ce pèlerinage, c'est, après vingt minutes, Saint-Michel, l'île de la Mort...

    Franchissons ce digne seuil de notre voyage, cherchons plus avant des images plus funèbres et plus rares.

    Notre gondole oblique de San Michele vers sa voisine, Murano. Tous les étrangers y visitent les verreries, et les poètes commémorent les délices de ses jardins, fameux dans toute l'Europe avant que la République eût fait la conquête de Padoue et que les grands seigneurs peuplassent la Brenta. C'est ici qu'au milieu des fleurs de l'Orient, que la nuit faisait plus odorantes, et tandis que la vague balançait les gondoles à la rive, les voluptueux, les amants discrets et les politiques venaient s'attarder sous le masque. Mais à travers ces ruelles et ces sombres canaux, cinq siècles d'art sont trop contrariés dans leur décomposition pour que les amants eux-mêmes du romanesque, du douloureux et de l'extrême automne, y puissent séjourner. C'est bien que les puissants et délicats palais sarrasins, lombards, gothiques, reçoivent sur leurs marches déjointes l'eau que chasse en glissant notre barque; c'est bien qu'aux deux rives leurs façades perpétuent la galerie du rez-de-chaussée, la loge du premier étage, les gracieuses fenêtres en guipure de pierre et les marbres de couleur; mais pourquoi des planches, des briques, pourquoi de grossiers matériaux apportés par la misère sordide étançonnent-ils des oeuvres de luxe qui se refusaient à persévérer dans la vie? Ces logis, abandonnés par l'intelligente aristocratie de marchands qui les édifia, n'épuiseront pas noblement leur destin. Dégradés par une appropriation industrielle, ils deviennent d'ignobles masures, quand ils pouvaient être un pathétique mémorial. La mort qui les couvre de ses sanies ne leur apporte ni le repos ni l'anonymat. Notre guide nous désigne des cloaques: «Ici furent les chambres consacrées à la musique, à la poésie, à l'amour, par de jeunes patriciennes et par des artistes.» Une telle exploitation de l'agonie passe en déplaisir le cimetière de San Michele. Puisse-t-il mentir, ce miroir présenté à Venise! Allons chercher, toujours plus loin, des précédents qui promettent à la beauté qu'elle mourra intacte. Sur l'extrême lagune, des îlots flottent, dit-on, où les plus précieux objets s'abîment sans mélange aux liquéfactions de la mort...

    Quand notre gondole, après avoir navigué un quart d'heure un quart d'heure dans cet éternel silence, toucha la boue du rivage, nous suivîmes un sentier, le long du canal de desséchement, entre deux haies de raisins, de grenades et de figues mêlés, pour atteindre l'unique place de Torcello, où l'on trouve la cathédrale de Santa Maria, l'église de Santa Fosca et le Baptistère.

    La cathédrale est de cette sorte d'églises qui se rattachent aux basiliques romaines. Le Baptistère octogonal et le petit temple de Santa Fosca appartiennent au noble système byzantin, qui ne donne pas de perspective longitudinale, mais a pour élément essentiel la coupole centrale. Quand cette petite place ne nous présenterait pas des beautés suivant notre goût, ces styles vénérables nous inviteraient du moins à rêver sur l'histoire. Les joyaux de Torcello ne cèdent à rien de Venise et sont figés dans une mort aussi forte que Ravenne.

    Un vent tragique soufflait sur ces trois sépulcres, qu'une femme aux longs voiles vint rapidement nous ouvrir. Il semblait qu'elle fût pressée de retourner chez elle veiller un cadavre. Quand nous pénétrâmes à Santa Maria, une moisissure d'eau et de siècles arrêta notre respiration: le bruit de la lourde porte qui retombait en s'opposant à l'air et au soleil nous parut le glissement d'une dalle sur un in-pace. Que ne puis-je lire les mosaïques qui tapissent la cathédrale! J'y trouverais tout un système dogmatique et poétique; j'entendrais la voix mystérieuse de l'an mil, car, autant qu'il décore, cet art explique: il est une écriture figurative. Je ne sais pas déchiffrer ces magnifiques rébus, et quand je comprendrais leurs lettres, leur esprit me deviendrait-il intelligible? Pourtant j'appréciai dix-sept têtes de morts enfilées par les yeux, auxquelles faisaient pendant dix-sept têtes vivantes avec des boucles d'oreilles. Élégante variation sur nos frivolités! Cette double brochette nous convainc mieux que les danses qui bouffonnent aux murs du cimetière de Bâle...

    Je fus averti qu'un tel jour approchait de son terme par les torrents de sang qui se mêlèrent à la lagune. Le soleil, en la quittant, ne voulait-il laisser derrière lui qu'une belle assassinée? De monstrueuses araignées travaillaient à relier de leurs fils les chétifs arbustes de la rive. Les crabes se hissaient hors de l'eau. C'était l'heure de la plus active fermentation, et pour gagner Venise j'avais encore un long temps de gondole.

    L'eau qui entoure San Francisco est plus morte que sur aucun point de cette terre esclave. Nous serpentions dans un chenal étroit, à travers des terres demi-noyées et faites d'herbes pourries, d'où se levaient de grands oiseaux. Tout auprès de nous, les perches dressées pour avertir les bateliers semblaient des tracés posés sur un tableau sublime pour guider d'inhabiles copistes. Là-bas, sur notre droite, Venise, au ras de la mer, s'étendait et devait faire une barre plus importante à mesure que le soleil s'anéantissait. Des colorations fantastiques se succédèrent qui eussent forcé à s'émouvoir l'âme la plus indigeste. C'étaient tantôt des gammes sombres et ces verts profonds qui sont propres aux ruelles mystérieuses de Venise; tantôt ces jaunes, ces orangés, ces bleus avec lesquels jouent les décorateurs japonais. Tandis qu'à l'occident le ciel se liquéfiait ans une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon que nous glissions sur les cieux. Ils nous couvraient, ils nous portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, et, si je puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur l'eau, puis nous prirent dans leur ombre. C'étaient les monuments des doges.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Maurice Barrès
    Écrivain français
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