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    Les vaches folles et la folie des hommes

    Alain Chanlat
    Le mouvement de panique et d'hystérie collective qui a déferlé sur l'Europe, à la suite de l'annonce, le 20 mars 96 par les autorités britanniques, que les êtres humains pourraient développer la maladie de Creutzfeldt-Jacob (affection qui se traduit par une dégénérescence du cerveau et dont l'issue est mortelle) après avoir mangé de la viande de boeuf provenant d'animaux atteints de l'encéphalite spongiforme bovine (esb), nous offre une occasion exceptionnelle d'observer les contradictions dans lesquelles notre société se trouve plongée à chaque fois qu'elle oublie de prendre en compte certaines dimensions fondamentales de notre humanité. Au moment où j'écris ces lignes, il est clair que la restauration de la confiance de la population dans la viande de boeuf du Royaume-Uni et la réparation des dommages causés entraîneront des coûts astronomiques. Depuis plusieurs semaines, la consommation de boeuf dans ce pays s'est effondrée et a enregistré des chutes spectaculaires sur le continent, causant des pertes considérables à tous ceux qui interviennent dans cette filière, depuis les éleveurs jusqu'aux bouchers en passant par les restaurateurs et tous les intermédiaires, sans oublier les entreprises d'aliment de bétail qui ont joué un rôle déplorable dans la gestation de cette crise. Pour tenter d'enrayer définitivement les craintes et obtenir à brève échéance la levée de l'embargo, le gouvernement britannique a pris la décision de faire abattre les quatre millions de têtes de bétail de plus de trente mois. Programmée à un rythme de 15,000 à 20,000 bêtes par semaine, cette extermination prendra plusieurs années. À la fin de ce cauchemar, la note du dédommagement des éleveurs et du défraiement des coûts d'incinération représentera une perte sèche de plusieurs milliards de dollars, pour la collectivité britannique et pour la communauté européenne qui a accepté de financer une grande partie des dépenses. On pourrait penser que la prise de décisions aussi brutales et draconiennes s'appuie sur des raisons incontestables, comme celles qui entouraient les désastres de Bhopal, de l'Exxon Valdez ou de Tchernobyl. Dans le cas particulier des vaches folles, et c'est là où le bât blesse, il ne semble y avoir aucune commune mesure entre l'ampleur et la sévérité des moyens mis en oeuvre et les risques encourus, même s'il est prouvé aujourd'hui que la maladie des vaches folles, apparue en Grande-Bretagne en 1986, est une affection extrêmement grave qui met en danger les troupeaux et qu'il faut à tout prix l'éliminer. L'esb a comme caractéristiques d'avoir été provoquée par l'ingestion de farines faites à partir de carcasses animales, qui favorisent la prolifération du prion, un micro-organisme d'une nouvelle génération qui fait exploser les cellules nerveuses, et d'avoir une période d'incubation assez longue (4-5 ans). Le nombre de nouveaux cas a atteint un maximum en décembre 1992 et n'a cessé depuis de décliner de façon importante à des taux annuels de 30%. Cette réduction est attribuée à l'élimination, depuis 1986, de près de 160,000 têtes de bétail nourries de farines animales et à l'interdiction, depuis juillet 1988, de nourrir les bovins avec de la moulée contenant des protéines animales. À la suite de ces mesures, plusieurs experts entrevoyaient même la disparition prochaine de la maladie. Il faut savoir que si l'agent de l'esb a été retrouvé dans les abats, la viande elle-même ne semble pas, jusqu'ici, avoir été contaminée. Alors, pourquoi cette vague soudaine de frayeur, qui ressemble à un véritable raz-de-marée, a-t-elle déferlé sur la population britannique et européenne? L'élément déclencheur a résidé dans la reconnaissance officielle, de la part des plus hautes autorités britanniques, de l'existence de dix malades qui, depuis 1994, avaient développé des signes atypiques de la maladie de Creutzfeldt-Jacob et qui étaient beaucoup plus jeunes que les personnes atteintes jusque-là. Mais, à moins de pouvoir établir un lien entre l'apparition de la maladie chez ces personnes et la consommation de viande contaminée, ces dix cas nouvellement déclarés n'auraient pas d'incidence sur l'augmentation du taux de la maladie, qui reste stabilisée à un cas sur un million d'habitants par an dans le monde entier. Dans ces conditions, il n'était pas question d'épidémie et il n'y avait donc aucune raison de céder à la panique. Le contraire s'est produit. Cela mérite que l'on essaie de comprendre pourquoi. Les pouvoirs politiques ont immédiatement accusé les mass media d'avoir, dans leur recherche d'informations spectaculaires, amplifié les craintes. Cela n'est pas faux. Par des nouvelles alarmistes, les médias peuvent provoquer des mouvements de panique incontrôlés, similaires à ceux décrits au XIXe siècle par Gustave Le Bon dans Psychologie des foules. Toutefois, au fur et à mesure que l'enquête pour découvrir la vérité avançait, on se rendait compte que le gouvernement britannique et les groupes de pression de l'agro-alimentaire portaient une grande part de responsabilité dans la genèse de la crise. En effet, dans le climat d'ultralibéralisme qui caractérise l'Angleterre depuis "l'ère Thatcher", les pouvoirs publics ont abandonné certaines de leurs prérogatives ou ont cédé aux interventions des "barons de la viande". Ainsi, il est établi de façon irréfutable que les milieux de la viande ont obtenu un assouplissement de la réglementation, un relâchement des contrôles de l'élevage et de l'abattage. Par exemple, certains centres d'abattage se contentaient d'une déclaration sur l'honneur de la part des éleveurs pour garantir la bonne santé des bêtes; dans plusieurs endroits, les instruments servant à prélever les abats sur les animaux contaminés n'étaient pas passés à l'autoclave comme l'exigeaient les normes du ministère de la Santé et l'on soupçonne de nombreux éleveurs d'avoir continué à écouler leur stock de moulées animales longtemps après la date d'interdiction. On apprend aussi que des chercheurs comme le Dr Narang, dont les travaux pouvaient remettre en cause la thèse officielle de la non-transmissibilité à l'Homme de l'esb, et des vétérinaires qui mettaient en doute la bonne foi des éleveurs et qui dénonçaient les pratiques dangereuses des fabricants, ont été l'objet de harcèlement et d'ostracisme allant jusqu'à leur faire perdre leur emploi. Cette histoire malheureuse, qui a pour conséquences immédiates de transformer un secteur prospère en une industrie sinistrée et d'appauvrir l'ensemble de la collectivité qui va devoir payer la facture, est, par contre, riche d'enseignements. Une fois de plus, on peut constater les dangers pour la société de laisser triompher "l'économisme à outrance". On devrait apprendre également à respecter davantage les dimensions essentielles de la vie en général et de la vie humaine en particulier. Je m'explique: Pour servir la recherche effrénée de rentabilité et de productivité, les grands fabricants d'aliments pour bétail, qui se font une concurrence acharnée, n'ont pas hésité à remplacer le fourrage par des moulées à base de farine animale pour forcer la suralimentation et, en transformant des bêtes herbivores en animaux carnivores, voire en cannibales, à jouer les apprentis sorciers! Transgresser les lois de la nature et ne pas tenir compte des caractéristiques de l'espèce sont des comportements à hauts risques, qui ne sauraient être justifiés par des raisons économiques. De plus, il est dangereux d'oublier que l'Homme "se nourrit" également de symboles auxquels il reste profondément attaché et qu'il n'accepte pas facilement de les voir profaner, même au nom de l'efficacité. D'un côté, le désir d'immortalité qui imprègne l'inconscient de l'Homme occidental l'a amené à placer la préoccupation pour la santé publique très haut dans la hiérarchie des valeurs et à sacraliser chaque vie humaine. De l'autre, la viande de boeuf, malgré les campagnes menées par les végétariens, symbolise encore pour beaucoup de gens la réussite et l'ascension sociale. Il n'y a pas si longtemps, manger du boeuf était réservé aux classes urbaines riches et associé à une habitude alimentaire de luxe. Chez les Canadiens, le boeuf de l'Ouest est investi de qualités mythiques; à Montréal, chez Schwartz's, la population, toutes générations et ethnies confondues, oublie ses différences pour "communier" dans le fameux smoked meat; pour les Français, le bifteck-pommes frites est devenu, avec le temps, un symbole national, comme pour les Argentins qui ont fait du boeuf l'expression de leur identité (ils en mangent 65 kg par personne, par an). Le steak de soja n'a pas encore conquis ses lettres de noblesse dans l'imaginaire de l'Homme occidental contemporain. Quand on menace des choses qui le touchent de près, l'être humain, si "développé" soit-il, peut se laisser envahir par des peurs irrationnelles très semblables à celles de son homologue du Moyen Âge. Quand l'incertitude persiste et que la médecine, l'un des bastions ultimes et les plus sacrés dans l'imaginaire de l'Homme de la défense des valeurs humaines fondamentales, est soupçonnée d'avoir renoncé à défendre ses finalités, d'avoir cédé à des préoccupations par trop mercantiles et d'avoir refusé de jouer le rôle de chien de garde qui lui revient pour contrôler les excès de la logique économique, alors aucun argument médical, aussi "scientifique" qu'il soit, n'aura plus la capacité de rassurer. Pour toutes ces raisons, le rétablissement de la confiance ne peut passer - tous les bons anthropologues le savent bien - que par des activités sacrificielles. Quatre millions de têtes de bétail vont être abattues dans un immense potlatch qui dépasse les rêves les plus insensés qu'auraient pu faire les Indiens de la côte Ouest. Ce sacrifice médiatisé, qui serait sacrilège en Inde, aura pour rôle de conjurer le sort, de sauver les Hommes de leur folie et de rétablir les vieux équilibres. Et, comme toujours, les véritables responsables de ce désastre écologique et humain échapperont à toute sanction. Cette saga devrait rappeler aux autorités politiques ainsi qu'à tous les groupes de pression que, dans les régimes démocratiques, il est impossible de maintenir longtemps la désinformation et que la vérité finit toujours par triompher. Ils font un mauvais calcul, ceux qui pensent réaliser des économies sur le plan matériel en mettant en péril des dimensions essentielles qui relèvent de la vie sociale et de l'univers symbolique. Jamais les coûts faramineux de cette opération ne pourront être compensés par les petits gains de productivité qui ont été réalisés en méprisant la nécessaire conformité de l'alimentation à la nature de l'espèce. Toutes les sagesses du monde sont là pour rappeler que la science a des limites et que, dans le doute, il vaut mieux se conduire avec prudence que d'avoir à réparer des pots cassés. Les Britanniques, qui ont toujours montré beaucoup de tiédeur à l'égard de l'Europe, peuvent découvrir à cette occasion combien la notion de "communauté européenne", qui oblige à davantage de solidarité que celle de "marché commun", va leur venir en aide dans cet épisode malheureux.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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