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Travail

Le travail non-scolaire pendant les études

Jacques Dufresne
Tout les efforts faits pour améliorer le système d'éducation et toutes les réformes qqui pourraient en résulter risquent fort d'apparaître vains, de laisser un souvenir amer, si l'ensemble de la société québécoise ne prend pas au préalable l'engagement de régler, dès le secondaire, un problème qui rendrait inopérantes les meilleures écoles du monde: l'entrée massive des étudiants sur le marché du travail.
L'école aspirine

Voici une illustration de ce problème. La scène se passe dans une polyvalente typique du Québec. En entrant à l'école un adolescent de seize ans, livide et conscient de ses droits, se précipite au bureau de l'infirmière où, prétextant un mal de tête insupportable, exige son aspirine quotidienne; mais l'infirmière ce jour-là n'a été ni dupe ni complaisante. Elle s'est comportée à la fois comme une mère et comme une citoyenne responsable. Au terme d'un interrogatoire habilement mené, l'adolescent lâchera le morceau: "J'ai closé hier soir." (Closer, de l'anglais to close, fermer) Il faut comprendre que l'adolescent a fait la veille, ou plutôt le matin, la fermeture du restaurant dans lequel il travaille. Il est rentré à la maison vers deux heures du matin et il a d'abord regardé les émissions de télévision que ses parents avaient enregistrées pour lui. Il est allé au lit à 4 heures. Tout ce surmenage pour se procurer, entre autres choses, un équipement de ski de 700$.

Ce n'est pas là une conduite exceptionnelle: 56 p. cent des étudiants âgés de 15 à 19 ans ont un travail à temps partiel qui les occupe en moyenne 15 heures par semaine. Vingt p. cent d'entre eux travaillent 20 heures et plus.(1) L'étude que je cite ici nous apprend en outre "que le travail n'est pas le fait d'un milieu socio-économique particulier même s'il se retrouve avec un peu plus d'intensité chez les étudiants et étudiantes issus de la classe moyenne". Comme on pouvait s'y attendre, "quand le programme comporte plus d'heures de cours et quand le travail scolaire demandé est étroitement planifié et périodiquement évalué, il y a moins d'étudiants au travail et ceux qui y sont y consacrent moins de temps". On apprend enfin que le travail pendant l'année scolaire réduit de 7,5 p. cent par semaine le travail investi dans les études et que la moyenne scolaire tend à diminuer lorsque l'étudiant-travailleur consacre plus de 10 heures par semaine à son emploi. Cette tendance, nous apprend aussi l'étude, serait


beaucoup plus marquée si les exigences scolaires étaient plus élevées et l'évaluation plus rigoureuse.

Et en plus de compromettre leur avenir physique et intellectuel, ces étudiants-travailleurs-consommateurs privent d'un emploi un jeune voisin qui a quitté l'école. Il y a quelque temps je participais à un débat sur l'emploi, organisé par la Caisse populaire d'Iberville. J'ai d'abord entendu les doléances des éducateurs sur le temps que les étudiants du cégep et les élèves du secondaire consacrent chaque semaine à l'emploi. Immédiatement après, un travailleur social a présenté de tristes statistiques sur le chômage des jeunes. Un calcul rapide m'a permis de constater que pour régler le problème du chômage des jeunes, il suffirait de faire en sorte que leurs camarades qui ont la chance d'être aux études étudient à plein temps.

En Belgique, il existe une loi qui limite à deux heures par jour le temps que les jeunes sont autorisés à consacrer au travail non-scolaire. Les employeurs qui contreviennent à cette loi sont punis sévèrement. Et si une telle loi n'existe pas en France, en Allemagne ou au Japon, c'est parce qu'elle n'est pas nécessaire dans ces pays.

Les patrons doivent donner l'exemple

Faudra-t-il que le Québec imite la Belgique? On entend déjà les représentants du patronat s'indigner à l'idée qu'une nouvelle loi vienne aggraver les tracasseries administratives que leur imposent déjà les nombreuses bureaucraties gouvernementales. Faut-il donc laisser pourrir la situation? On serait au moins en droit de s'attendre à ce que les chefs d'entreprise fassent preuve de cohérence et donnent aux jeunes des exemples de sens des responsabilités.

Il ne se passe pas une semaine sans qu'un porte-parole des patrons nous rappelle que la relance de l'économie sur une base solide repose d'abord sur une formation de qualité. Qu'attendent ces patrons soucieux d'éducation, pour ajouter à leur code d'éthique un article précisant qu'ils s'engagent à limiter le temps de travail des étudiants de moins de dix-huit ans à dix heures par semaine? Ils pourraient utiliser leurs associations comme moyen d'auto-régulation. Dans ces conditions -et dans ces conditions seulement- il serait possible d'éviter le recours à une loi.

Non seulement nous avons du rattrapage à faire dans ce domaine par rapport à l'Europe et au Japon, mais encore nous devrons nous ajuster aux nouvelles normes de nos concurrents les plus immédiats: les Américains. Chez nos voisins du Sud en effet, l'année scolaire au niveau correspondant à celui de nos cégeps s'étendra bientôt sur 190 jours. Au Québec, elle oscille entre 150 et 160 jours, lesquels, en raison de l'absurde système des sessions, sont amputés de l'équivalent d'au moins 20 jours.

Le plus inquiétant dans tout cela, c'est qu'on en soit réduit à utiliser de pareils arguments, centrés sur l'économie, pour défendre l'une des plus belles conquêtes de la civilisation: le loisir des jeunes. Libérer les jeunes du travail servile pour leur permettre de s'adonner à l'étude et autres activités gratuites, c'est l'un des buts auxquels on a reconnu le progrès social au cours des siècles.

Retour à la barbarie

À peine ce but a-t-il été atteint en Occident, vers le milieu du présent siècle, qu'on a inventé des moyens artificiels destinés à inciter les jeunes à se replonger d'eux-mêmes dans l'enfer dont leurs parents venaient de les tirer. Après la guerre de 39-45 en effet, les enfants, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, ont eu de l'argent à dépenser. Ils sont immédiatement devenus une cible pour les spécialistes du marketing; une cible particulièrement vulnérable. De nouvelles industries, comme celle de la musique pop, ont même été créées à leur intention. Au même moment, ils atteignaient leur maturité sexuelle de plus en plus tôt, ce qui ne pouvait qu'accentuer chez eux le désir de se comporter comme des adultes.

L'argent qui, au début, venait surtout des parents, s'est bientôt avéré insuffisant. Le travail rémunéré devenait donc nécessaire. À ce moment précis, la conjoncture économique et démographique a été telle que de nombreux jeunes ont eu facilement accès à des emplois à temps partiel.

Il faut lutter avec énergie contre cette tendance, par amour des jeunes tout simplement, pour les protéger contre la tentation de l'esclavage volontaire. Quel autre nom donner à une conduite comme celle que j'ai évoquée au début de cet article? Cette conduite me rappelle la terrifiante observation d'Auguste Comte: "L'esclavage avilit l'homme au point de s'en faire aimer."

(1) L'enseignement supérieur, avis à la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Science et à la ministre de l'Éducation.

Conseil supérieur de l'éducation du Québec

En Belgique, il existe une loi qui limite à deux heures par jour le temps que les jeunes sont autorisés à consacrer au travail non-scolaire. Les employeurs qui contreviennent à cette loi sont punis sévèrement.






Retour à l'éducation

Deux mots encore sur l'éducation et les cégeps. D'abord pour corriger une erreur. Dans mon article du 7 novembre portant sur le travail des étudiants, j'ai donné à entendre que la France n'avait pas, comme la Belgique, de loi interdisant ou limitant le travail des jeunes étudiants. Erreur, heureuse erreur! Un lecteur, monsieur Robert Ascah, conseiller en développement organisationnel à la CECM, m'écrit ce qui suit: "Le code du travail français permet d'engager des jeunes de moins de 16 ans uniquement pendant les vacances scolaires. C'est pourquoi en France vous ne verrez pas de jeunes camelots distribuer les journaux." Un téléphone au consulat de Suisse m'a appris que dans ce pays, il est interdit d'engager des jeunes de moins de 15 ans révolus. Voilà pour le Québec trois beaux exemples de pays francophones.

Le courrier de ce matin m'apporte aussi un document sur la philosophie au collégial préparé par les facultés de philosophie de Laval, de l'UQUAM, de l'U. de M. et de l'UQTR. J'y trouve ce passage réjouissant: "Il faudrait que cet enseignement soit éventuellement sanctionné par la mise en vigueur de normes nationales, ce qui pourrait exiger, par exemple, de recourir à un examen standard auquel seraient soumis tous les élèves du collégial."

Le document des professeurs de français langue seconde m'apprend par contre une bien triste nouvelle: dans les cégeps anglophones, la fréquentation de ces cours a diminué de plus de 10 p. cent en moyenne entre 1986 et 1991, de 36 p. cent à Lennoxville, de 20 p. cent à Dawson et à Vanier. En 1990, 16,6 p. cent des étudiants ont suivi des cours de français langue seconde et en 1991 14,5 p. cent. La situation n'est guère plus satisfaisante du côté de l'anglais langue seconde.

Et ne conviendrait-il pas qu'en plus de l'anglais ou du français, au moins un collégien sur trois apprenne l'espagnol et un sur cinq l'une des trois langues suivantes: l'allemand, le japonais, le chinois? Seuls francophones en Amérique, nous sommes en effet dans une situation analogue à celle des Hollandais, le grand petit peuple polyglotte d'Europe. Une forte proportion des habitants de ce pays parlent correctement trois langues: le néerlandais, l'anglais et l'allemand ou le français. La mondialisation de l'économie, le marché commun avec le Mexique et bientôt avec divers pays d'Amérique du Sud fait du virage vers l'espagnol une nécessité pour les Latins que nous sommes. (NDLR: Lire à ce propos l'article de François Pisani, en page B4.)
Date de création:1999-05-04 | Date de modification:2006-11-02
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