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    Dossier: Toulouse

    Toulouse en 1838

    Stendhal
    Toulouse, 28 mars 1838 (1)

    Arrivé à midi à l’hôtel Casset. Colonnes, moulures en briques de la façade. Ville pavée en petits cailloux gris noir de la forme d’un rognon à la brochette; marche insupportable comme à Lyon.

    Toulouse est presque aussi laide que Bourges, seulement les maisons ont trois ou quatre étages; mais je crois qu’on n’en trouve pas trois de suite dont la façade forme une ligne droite.

    Mais Toulouse a un charmant musée et surtout un cloître gothique où l’on a rassemblé les marbres romains ou chrétiens. Il me rappelle ce charmant musée des Petits Augustins, si monarchique, si religieux, que l’imbécillité aveugle de certaines gens se hâta de détruire en 1815.

    Grossièreté et saleté incroyables de la classe peuple de Toulouse, à laquelle seule j’ai eu affaire depuis cinq heures que j’y suis. Quelle différence avec l’hôtel de M. Baron à Bordeaux, auquel on ne peut reprocher que de sentir le graillon!

    Néanmoins je suis charmé d’avoir fait une pointe d’Agen à Toulouse. Treize heures de temps et la vue de Moissac à cinq heures du matin qui m’a fait un vif plaisir. Je me serais cru dans ma chère Lombardie. Beauté du ciel, douceur de l’air et surtout maisons bâties en briques avec des corniches élégantes. Une ou deux même ont leur saillie convenable à la corniche qui, d’après la mode actuelle, est toujours surélevée à Paris. Jadis elle avait souvent une saillie considérable. À Moissac de beaux arbres à belles membrures élégantes achèvent de former la beauté de la rue vraiment remarquable. Et ils étaient beaux, n’ayant pas une feuille.

    Mme de N. m’avait parlé du charmant portrait de Descartes qui est au Musée de Toulouse; j’en ai été extrêmement satisfait. C’est bien là le jeune philosophe, nullement niais et crédule, encore moins hypocrite pour avoir de l’avancement (ou pour entrer à l’Académie) qui doute et que son doute plein d’anxiété rend maigre et songeur. Mme de N. avait toute raison.

    Beau et curieux portrait de Henry de Montmorency décapité à Toulouse, et de Cinq-Mars, qui a un malheureux air fat et les cheveux si irréprochablement bouclés du portrait du Palais-Royal.

    Le Cinq-Mars de Toulouse a un front vraiment français. Nez fort grand.

    Le plaisir de voir ce musée, après un mois sevré du plaisir de voir des tableaux, fait que je ne vais pas me coucher, après deux nuits passées sans me déshabiller.

    Après le musée, j’erre dans les rues à pavés pointus. Je ne vois rien que de laid et que de grossier. Si je rentre chez moi, je m’endors. J’entre dans une belle boutique de coiffeur dans la belle rue Saint-Rome, je crois, au nord-ouest du Capitole.

    Grossièreté étonnante et curiosité des deux petits barbiers.

    En sortant de leur maison, je vais prendre du café à l’un des trente cafés qui bordent la place du Capitole : c’est le meilleur, le café Lissençon. Un peu ranimé, malgré le pavé pointu, je vais à Saint-Sernin.

    Magnifique église à arcades rondes; cinq nefs étroites; les piliers carrés de la grande nef ont une colonne engagée vers cette nef et elles montent jusqu’à la naissance de la voûte. Ces colonnes ont un chapiteau imité du corinthien et un piédestal tout-à-fait grec. Magnifique église romane; partout des arcs en plein cintre. Façade aussi simple et aussi plate que possible; deux portes à arcs ronds; au-dessus, cinq petites arcades en plein cintre; plus haut, une grande rose; nulle apparence à l’extérieur; c’est le contraire d’une église gothique, la cathédrale d’Amiens, par exemple; ici, murs blancs avec, au milieu, des fenêtres en plein cintre, tout-à-fait sous le toit.

    Mais en entrant dans Saint-Sernin aspect magnifique. Je ne trouve que deux arceaux gothiques à deux fenêtres bouchées, dans la partie supérieure du vestibule.

    Ce vestibule ne répond qu’à la nef du milieu, fort étroite et à laquelle on descend par neuf marches. Les piliers, de forme éminemment carrée, qui présentent de partout des angles droits, au nombre de douze ou seize ont, du côté de la grande nef, des colonnes engagées évidemment copiées de la colonne corinthienne.

    Belles et nobles galeries au-dessus des deux nefs de côté. La retombée du milieu des arcs, plein cintre toujours (tout est en plein cintre et en angles droits) des fenêtres qui, de ces galeries, ouvrent sur la nef du milieu, est soutenue par de jolies colonnes imitées du corinthien et placées dans un plan parallèle à la façade.

    Le clocher très haut, de Saint-Sernin s’élève du centre de l’église sur les quatre énormes piliers octogones de la croisée; absolument comme Saint-Pierre de Rome, excepté que tout est plus étroit. Le chœur qui commence à ces piliers octogones, orné de peintures à fresques médiocres, mais qui n’ont rien de la laideur gauloise. Je ne les ai guère regardées, mais cela est probablement de l’école de Florence, au XVIe siècle.

    Ces peintures sont touchantes. Le Père éternel, à la voûte du chœur, fort long vu de près, mais que sa position sous une voûte ramène à de bonnes proportions, vu de la nef, n’est point une figure idéale. C’est le portrait d’un homme de cinquante ans fâché.

    Cette église est mal tenue; elle a de l’odeur. Des ouvriers nettoient les chapelles ornées de colonnes corinthiennes régulières, élevées de nos jours. Cela ne choque point; elles sont d’accord avec les colonnes de l’édifice primitif imitées du corinthien. L’autel fort compliqué a un bas-relief doré. Un taureau au galop (le mouvement est bon) entraîne saint Sernin qui n’a pas voulu l’offrir en sacrifice aux dieux dont la décadence commence (2).

    Le vestibule est terminé par une voûte gothique à nervures. Saint-Sernin fut fini sous le règne du gothique. Le premier pilier de l’église vers l’atrio a deux colonnes engagées.

    Sur la place, à droite de la façade, bâtiment sombre de la Renaissance en briques non recouvertes qui donne de la physionomie à cette place solitaire; de l’autre côté, murs de jardin.

    Il n’y avait personne dans cette magnifique église. J’y passe deux heures, recevant des sensations par tous les pores; cela me console de deux nuits passées sans me déshabiller. Nulle terreur, car il n’y a pas d’arcs pointus; seulement tristesse à cause de l’extrême manque de largeur de la nef du milieu.

    Je sors pour voir le clocher; il est composé de cinq étages d’arcades en briques surmontées d’une pyramide à côtés en briques, les trois arcades inférieures plein cintre, les deux supérieures à pointes mais cette pointe est un angle droit.

    Cette église, commencée en ***, fut terminée en ***.

    Les nefs contre les fenêtres (4e et 5e), plus basses que les nefs 2e et 3e. Les nefs 4e e 5e ont des fenêtres réunies par le haut donnant sur les nefs 2 et 3.

    Saint-Sernin, comme je l’ai dit, plus que simple à l’entrée, a deux portes au midi. Celle qui est plus voisine du clocher offre à l’extérieur deux petits lions assez mauvais en bas-relief et deux colonnes à chapiteaux historiés imitant le corinthien.

    Dix piliers portent des arcs en demi-cercle; ils sont terminés par plusieurs angles droits séparant Saint-Sernin en cinq nefs. Je ne compte pas les deux colonnes engagées de l’entrée.

    La rue où l’on trouve les marchands, rue Saint-Rome, je crois, conduit à une place triangulaire, Sainte-Trinité, au milieu de laquelle est une jolie fontaine : une coquille de marbre blanc soutenue par trois sirènes. Abondance d’une belle eau. Une autre place (d’Orléans) a un jardin passable. Eau excellente à Toulouse; c’est la seule supériorité que cette laide cité a sur Bordeaux dont l’eau est affreuse. Ce qu’il y a de plaisant, c’est que l’eau admirable de Toulouse est tirée de la Garonne par une machine à vapeur dont un ruisseau, tiré de la Garonne, fait mouvoir les roues. Rien de plus simple et Bordeaux ne suit pas cet exemple. L’eau de Toulouse, non seulement a la bonté suprême de l’eau que l’on boit à Rome, elle en a aussi la légère et agréable odeur.

    Rien de plus laid que le port sur la Garonne si ce n’est la porte qui le termine et la statue en bas-relief de Louis XIII, je crois, qu’un bataillon de la garde nationale y a rétablie. C’est autour de ce port sur la rive gauche de la Garonne que s’élève la machine à eau qui forme une tour d’élévation médiocre. Les ormes du cours voisin sont horribles; ils ont l’air d’avoir huit ou dix ans; il n’y a quelques beaux arbres qu’à la jonction du canal du midi avec la Garonne. Pour que les deux mers fussent vraiment réunies, il faudrait que la Garonne fût navigable de Toulouse à Langon, il faudrait un canal latéral. En allant au port j’ai remarqué une fort belle église de briques avec une foule de contreforts étroits. Elle appartient au régiment d’artillerie de Toulouse qui y place ses chevaux. Je suis entré dans l’église de la Daurade ainsi nommée, dit-on, parce qu’autrefois ses pilastres étaient dorés. Ils sont recouverts aujourd’hui d’immenses morceaux de papier noir marbré de blanc. Rien de plus laid, mais cette laideur est peut-être causée par le saint temps de carême où nous sommes.

    Toulouse a un autre privilège : le café y est chaud, chose inconnue à Bordeaux, mais le provincial, pour se mettre à la mode, le sert dans des bols polygonaux sans anse qu’il est impossible d’aborder. Comme je demandais une tasse de café au lait, le garçon m’a servi une demi-tasse. J’ai expliqué ce que je voulais, « Alors, Monsieur, m’a-t-il dit, il faut dire un bol ».

    Le dîner à table d’hôte est abondant, mais il n’y a personne pour servir et cela devient un pillage grossier et dégoûtant; chacun tire à soi un plat, se sert de ce qu’il veut et remet le plat inutile au milieu de la table. Grossièreté et appétit de mes voisins. Je ne vois avec plaisir qu’une jeune Espagnole sans physionomie, avec de très beaux yeux (comme Pepita, sœur de Gina Pietragrua). Elle parle uniquement à son mari ou amant.

    Le commencement de la rue qui va de la place de la Trinité au port, a de jolis édifices à corniches et à colonnes, le tout en briques, comme tous les murs de Toulouse. Il y a même une maison qui a des cariatides point mal. Cette rue est la seule qui ait un trottoir, garni, il est vrai, de petits pavés pointus de la forme d’une amande; mais d’ici à dix ou vingt ans, les échevins de Toulouse apprendront l’existence des trottoirs de bitume qui semblent faits et mis au monde pour les pays d’infâmes petits pavés pointus. Les trottoirs du pont sont ainsi. Le contre-chemin de la place du Capitole consacré à la promenade à pied est en pavés pointus.

    Pour moi, toute la journée, je n’ai pensé, ni regardé en marchant. C’était beaucoup que de ne pas tomber, et, malgré mes soins, je me faisais un mal horrible.

    La rue où se trouve l’hôtel Casset, va de la place du Capitole à la place Lafayette, ellipse fort régulière d’où partent plusieurs rues. Toutes les maisons ont deux étages et une architecture semblable. Cette place n’est pas mal : les maisons sont encore couleur de briques; on va les mettre en café au lait clair comme le Capitole.

    Le Capitole, façade bâtie en ***, est tout ce qu’il y a de plus laid, mais le reste de la ville est si mesquin que la vue de ce gros bâtiment donnant sur une place à peu près carrée, fait plaisir. Ce palais a un rez-de-chaussée et deux étages.

    Il y a deux avant-corps aux ailes, et un au milieu; tout cela a des angles timidement arrondis par la main des grâces au siècle de Louis XV. L’avant-corps du milieu porte huit colonnes de marbre rougeâtre qui se détachent lourdement sur l’édifice peint à l’huile en totalité d’une magnifique couleur café au lait clair.

    Ces provinciaux sont étonnants : ils auraient cru se déshonorer en donnant à ce palais qui vit couper le cou au duc de Montmorency en 1632, la couleur que tous les édifices prennent après deux siècles, la couleur de la Tour Saint-Jacques-de-la-Boucherie à Paris.

    Ce qu’il y a peut-être de plus laid dans cette façade, c’est la courbe de la couverture des fenêtres. Un demi-cercle eût été si noble! mais le demi-cercle semblait trop sérieux en 1761. La bonne compagnie était folle du style de l’abbé Delille. Il y a donc 21 fenêtres. La balustrade qui termine le bâtiment dans le ciel est d’une laideur aussi cherchée. Entre les montants de cette balustrade, on aperçoit le ciel par une suite d’ouvertures qui ont la forme d’une ellipse.

    Les avant-corps sont terminés dans le ciel par des groupes guerriers peints en blanc, tandis que le bâtiment a été mis en café au lait. Le groupe à ma droite est terminé par une contrebasse couchée. Je ne vois qu’une chose passable dans tout ce gros édifice : c’est le buste de Napoléon en demi-bosse qu’ils ont eu le courage de rétablir au centre du triangle du centre, porté par les huit colonnes de marbre rougeâtre. Il est vrai qu’on lui a donné trop de saillie et la physionomie d’un garçon épicier. Mais enfin un tel buste est surprenant dans la ville qui soutint le bien jugé de Calas.

    Ce palais a une girouette fort utile, indiquant d’où vient le vent.

    Je vais me permettre une supposition absurde : je suppose que MM. les échevins de Toulouse qui, d’abord, sont des modèles de toutes les vertus sociales, arrivassent par l’effet d’un miracle à sentir la laideur absolue et sans remède de la façade de leur Capitole, je dis qu’avec peu de dépenses, ils pourraient en faire un des plus beaux édifices de France.

    Il faudrait, sans démolir la façade actuelle, élever à dix-huit pieds en avant un mur en briques présentant la copie exacte des Procuratie vecchie de Venise, à la droite du spectateur qui regarde Saint-Marc. On ferait les colonnes et moulures en briques, comme cela se voit dans les rues du port. On pourrait mettre en saillie de six pieds le tiers de la façade placée au centre. Le portique à couvert aurait en ce lieu vingt pieds de largeur au lieu de quatorze. On pourrait choisir un autre des beaux palais de Venise, mais je préférerais à tout les Procuratie vecchie.

    Le nord et le midi de la place du Capitole sont formés par des bâtiments fort plats mais réguliers. Les maisons horribles qui font face au Capitole, font ventre sur la place. Je pardonne parfaitement leur existence à la ville de Toulouse; elle n’est pas assez riche pour les acheter. Si jamais on peut les acheter, il faudrait agrandir la place au couchant de tout l’espace qu’elles couvrent.

    Cette place est couverte toute la journée d’une foule de petites boutiques. J’y achète trois réfutations protestantes du mandement de Monseigneur l’archevêque pour le Carême.


    Toulouse, 28 mars

    Je trouve en sortant une paysanne qui porte sur la tête un paon dans une corbeille; sa magnifique queue dépasse la corbeille de trois pieds. Son cou magnifique et chatoyant se balance avec grâce; l’aigrette de sa tête est admirable. Ce paon est environné de jeunes paons éclos depuis peu; on va les vendre. Je reste ébahi; cela est admirable de couleurs.

    Cent pas plus loin je trouve un petit prêtre de dix ans en petit collet, chapeau tricorne et costume complet; sa mère le mène par la main.

    Cette nuit j’ai entendu sonner les quarts et demies des heures par de belles cloches, bene intuonate à l’italienne, ce matin, j’ai été réveillé dans le ciel par toutes les cloches de la ville sonnant l’Angelus par des successions de belles notes placées à beaux intervalles, comme en Italie. C’est le plaisir qui m’a réveillé, car le bruit était bien petit.

    J’entre au café et je bois un verre d’eau comparable à celle de Rome et le café est chaud. Conversation pleine de sens et de piquant des officiers d’artillerie, mes voisins à la table de droite. Niaiserie pitoyable des bourgeois à la table de gauche. Ils finissent par jouer aux dominos, dès le matin.

    Les rues sont sans doute fort laides et fort étroites, mais aujourd’hui 28 mars, je cherche l’ombre et j’évite le soleil. Que serait-ce en juillet?

    Je vais voir les Pyrénées du port de la Garonne.

    Je cherche la cathédrale Saint-Étienne; avant d’y arriver à droite, d’un côté cette inscription : rue Fermat (grand géomètre, qui honore Toulouse); de l’autre côté cette ancienne inscription : rue des Nobles. Voilà qui peint à merveille l’état de la civilisation à Toulouse. Quand j’y passais en 1828, la bonne compagnie soutenait que le Parlement toulousain avait eu raison de condamner Calas. C’est ce qui fait qu’à ce voyage-ci, je ne veux parler à personne de bonne compagnie.

    On a oublié de bâtir la nef de Saint-Étienne de façon que cette église a cette forme unique :

    La façade n’est qu’un tiers de façade. La grande salle carrée dans laquelle on débouche contre la nef gauche est la moitié de la grande nef d’une magnifique église à voûtes et nervures gothiques.

    La grand nef, soutenue par de gros piliers ronds, sans tailloirs. On voit naître du pilier les divers membres de la voûte gothique. Mais quelques frêles colonnettes adossées aux gros piliers, ont de petits chapiteaux, gros comme le poing au point de la naissance des parties de voûtes qui leur correspondent. Ainsi plusieurs poignées d’asperges de la voûte sortent des gros piliers ronds sans qu’aucun tailloir marque le passage.

    La grande salle carrée débouche à demi contre une sorte de jubé de la Renaissance.

    Je croirais Saint-Étienne du style flamboyant.

    En furetant dans cette église, je parviens à un joli petit jardin (à droite de la nef de droite) où l’on vient de planter des arbres. Là j’étais seul; je m’arrête à entendre avec volupté le joli chant des cloches. Fraîcheur délicieuse; j’y serais resté si je n’avais eu peur d’être pris pour un voleur, et, si un prêtre insolent m’avait grondé (comme jadis à Saint-André d’A. avec M. D. de H.*), je me serais mis en colère.

    L’admiration et l’extrême attention m’avaient tué. Je rentre chez moi. Vent du Nord et, toutefois, je prends le frais avec délices à une fenêtre en plein nord (no 43, hôtel Casset; prendre toujours cette chambre au quatrième. Ces gens si bruyants, prononçant toutes les finales et quelque peu grossiers, n’ont pas la patience de monter au quatrième).

    Je comprends parfaitement le Toulousain qui ressemble infiniment plus à l’Italien qu’au Français; il me semble entendre un dialecte d’Italie. Une femme vient de dire à côté de moi : passegiar pour promener; la phrase m’indique que pla veut dire beaucoup; il y a quelques mots français.

    Dès que j’ai repris courage, je retourne à Saint-Sernin qui m’a profondément intéressé. C’est le premier édifice roman qui m’ait donné une profonde sensation de beauté.

    Le chœur proprement dit est entouré de piliers rapprochés; de là, arcs allongés par les côtés pour atteindre le niveau général des arcs de l’église.

    Sur les gros piliers octogonaux soutenant le clocher, le premier saint, à droite, s. Edwardus rex Anglie, à gauche, s. Georgius. Comme à l’ordinaire je ne cherche dans la Gallia christiana ou ailleurs, l’histoire d’une église, et je ne lis les descriptions dans les Annuaires qu’après l’avoir vue, le tout pour n’être point envasé par la sottise provinciale ou pédantesque. Saint-Sernin aurait-il été peint sous le règne des Anglais, comme les églises de Bordeaux ont été bâties?

    Le … (3) de l’autel fort léger est soutenu par six jolies petites colonnes corinthiennes qui ne choquent point ici.

    Rien de triste dans cette charmante église (par là si peu digne de l’enfer) que le peu de largeur de la nef principale. Toujours mauvaise odeur.

    En revenant de Saint-Sernin, bien fatigué par l’extrême attention donnée à tout dans une ville que je juge en deux fois vingt-quatre heures, je remarque deux statues de saints, le col tendu, contre un façade singulière. Ces saints me rappellent le mot italien colle torto, qui veut dire hypocrite.

    J’entre : salle carré long, avec petit élargissement grossier pour accompagner l’élévation de deux marches qui se trouvent devant l’autel. Cette église est fort ornée à l’aide d’une foule de tableaux bien moins exécrables que ceux du Nord de la France. Ces tableaux offrent une sorte d’imitation lointaine du Guerchin, mais à mille lieues, et, probablement, je n’en accepterais aucun à titre de don. Ces tableaux sont séparés par des pilastres corinthiens dorés. Un vieillard entrant dans l’église m’apprend que c’est Notre-Dame-du-Taur (4).

    Les nervures gothiques de la voûte à la magnificence des cadres font que Notre-Dame-du-Taur, quoique fort jolie, ne manque pas d’onction.

    Ce qui augmente cette onction c’est ce petit élargissement du fond, et l’autel élevé de deux marches. Chaque tableau a une inscription peinte en belles lettres d’or. Cela a la physionomie d’une église de couvent de religieuses à Rome.


    Toulouse, 29 mars 1838

    Je pars à neuf heures; je fais attendre la chaise de poste pour donner un dernier coup d’œil à Saint-Sernin.

    Je ne daigne pas monter dans la salle des Illustres au Capitole; j’ai assez souvent levé les épaules dans cette ville, que je compare à Bourges. Toutefois, conversation fort remarquable entendue chez le sellier par lequel je fais examiner la jolie calèche que M. L. a laissée pour moi à Toulouse et qui va me conduire à Perpignan et à Port-Vendres. J’ai regretté de n’avoir pas été présenté aux trois jeunes gens élégants qui venaient parler au sellier de leurs voitures. Beaucoup d’esprit surtout chez celui qui a des cheveux blonds; rare bon sens; charmante vivacité (5).

    Notes
    (1) Toulouse, 27, 28 mars 1838, plus une matinée jusqu’à neuf heures. – Bon hôtel Casset; bon café Lissençon. Voir Saint-Sernin, le Musée, Saint-Étienne, le pont sur la Garonne et les Pyrénées.
    (2) Ici histoire de saint Sernin [Millin].
    (3) Mot illisible
    (4) Histoire dans Millin.
    (5) Je demande pardon au lecteur, homme de fortune sans doute, des détails suivants qui seront précieux en 1880 si toutefois cette baliverne existe encore en 1880 : Bateau à vapeur de Bordeaux à Agen……. 10 fr.
    Dîner sur le bateau……….3,50 fr.
    Diligence d’Agen à Toulouse en 12 heures……. 11 fr.
    Chambre excellente à l’hôtel Casset…… 1 fr.
    Dîner à table d’hôte abondant, mais grossier vin rouge…. 2,50 fr.
    ½ tasse de café……… 0,30 fr.
    Livret du musée, 40 pages….. 1 fr.
    Étrenne du gardien…. 1,50 fr.
    Description de Toulouse….. 1,60 fr.
    Réfutation protestante du mandement de l’archevêque…. 1,50.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Stendhal
    Écrivain français.
    Mots-clés
    journal de voyage, Garonne, patrimoine religieux, Saint Sernin

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