• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'homme, la nature, la techique

        Réflexions inspirées de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, avec la collaboration de l'Association Aquitaine B.Charbonneau J.Ellul, sous la présidence de Sébastien Mor...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

  • La lettre
    • Édition


    La lettre de L'Agora
    Abonnez-vous gratuitement au bulletin électronique. de L'Agora.
    Si l’Encyclopédie de l’Agora demeure progressiste, c’est dans un nouveau sens du mot progrès, fondé sur la science réparatrice et sur le principe de précaution.
    Média social:
    Facebook:


    Flux RSS:

    Impression du texte

    Dossier: Terrorisme

    Terrorisme et philosophie morale

    Monique Canto-Sperber et al.
    Extrait de «Répliques», émission animée par Alain Finkielkraut (France Culture) et diffusée le 15 septembre 2001. Le théme était «La part de la morale». Invités: Monique Canto Sperber et Paul Ricoeur. Il s'agit d'une transcription verbatim, à quelques légères retouches près.

    Alain Finkielkraut: Évidemment on ne peut pas faire aujourd’hui comme si de rien n’était. Un événement a eu lieu qui nous a tous bouleversés, nous sommes affectés par cette actualité. Nous ne savons pas très bien quoi penser, mais tout de même je crois qu’une réflexion sur la part de la morale ou sur la philosophie morale ne peut pas faire l’économie d’un tel événement. Il s’agit des attentats terroristes qui viennent d’avoir lieu à Washington et à New York. Et je suis d’autant plus tenté d’en parler et de vous demander le sens de votre réaction, que se révèle là un défi à la pensée morale. Quelques jours avant cet attentat, une enquête était publiée dans Le Monde sur les kamikazes palestiniens «terroristes par désespoir». Deux sociologues sont venus cautionner cette idée du terrorisme par désespoir. L’un qui disait, ce n’est pas un acte de dépassement brut, mais un acte de dépassement du désespoir par le martyre. La quotidienneté de l’humiliation devient insupportable, la solution «martyriste» apparaît comme la voie royale pour s’assumer. Et un autre disait: c’est l’acte d’un homme qui se trouve dans l’impossibilité d’arriver à quoi que ce soit par les moyens traditionnels. C’est intéressant parce que c’est un rapport très répandu à la violence aujourd’hui. Il me semble que la morale commune, dans une de ses parties, si vous voulez, est dominée par ce que je pourrais appeler un rousseauisme sociologique, ou une sociologie rousseauiste. Il y a beaucoup de sociologues, par delà les sociologues professionnels, nous vivons dans une société de sociologues. Et donc quand il y a de la violence, on n’impute pas la violence à ceux qui la commettent, on l’impute au système dans lequel ils sont pris, parce qu’on pense que le mal, comme le disait Rousseau, vient de l’oppression. Nul mal humain ne vient de l’homme, il vient d’une société artificielle, qu’il faut pouvoir changer. Donc le mal est commis, en quelque sorte, par les cibles, le mal initial est commis par les cibles de ceux qui expriment ainsi leur haine ou leur malaise. Et quand on ajoute à cette dimension de violence celle du martyre, alors le martyre apparaît comme une caution, un homme qui sacrifie sa vie doit être forcément désespéré, d’où la difficulté où nous sommes de condamner cette violence, et là je me dis, s’il n’y a pas possibilité d’imputer les actes les plus terribles à ceux qui les commettent, alors la philosophie morale est paralysée. Peut-être que cette terreur qui s’est répandue aux Etats-Unis nous oblige à sortir du confort de ce rousseauisme sociologique. Voilà l’impression que j’ai et voilà la raison pour laquelle il me semblait important d’en discuter aujourd’hui avec vous.

    Monique Canto Sperber: Je vous remercie d’aborder ce sujet. La terreur que vous ressentez, nous la ressentons tous. Je pense en particulier au sentiment d’incompréhension, d’effroi, qu’ont du ressentir les personnes qui se sont trouvées prises au piège dans les tours du World Trade Center. Ce que peuvent faire les philosophes une fois passé ce moment de silence qui est une forme de respect dû à tous ceux qui ont souffert et qui vont souffrir affreusement de ce qui s’est passé, ce n’est évidemment pas de définir des stratégies de riposte ou de proférer des accusations, mais c’est d’essayer de comprendre ce qui s’est passé, et surtout d’essayer de procéder à un travail de qualification des actes, de description des actes. C’est une dimension de la réflexion morale sur laquelle j’insiste dans mon livre. Avant de dire c’est bien ou c’est mal, de distribuer des brevets de rectitude ou de déviance, il faut d’abord comprendre de quoi il s’agit. Et d’une certaine façon, quand on a compris, eh bien!, les jugements de valeurs à l’emporte-pièce n’ont plus lieu d’être. La philosophie comme exercice de lucidité, comme exercice de qualification des actes, nous aide à comprendre de quoi il s’agit. De quoi il s’agit ici? Il s’agit de tuer de manière proprement aveugle, imprécise, dans aucun système d’autodéfense, des personnes qui n’ont absolument rien à voir, dont on ignore qui elles sont d’ailleurs. Il me semble qu’il y a une logique, qui est la logique très simple du terrorisme, tel qu’il a été pratiqué en de nombreuses circonstances – par le FLN en Algérie, par les Palestiniens aujourd’hui, et sans doute par de nombreux autres pays. Le terrorisme, en quoi cela consiste? Cela consiste à frapper aveuglément avec l’idée que, d’une certaine façon, il y a derrière cela une cause tellement juste que l’acte perdra sa qualification de meurtre. Or je voudrais absolument insister sur cela : quelle que soient les raisons que l’on a de comprendre le désespoir qu’il y a de la part des groupes ou des personnes qui ont recours à ce genre de procédé, l’acte commis reste le même, reste qualifié de la même façon : c’est un meurtre, et un meurtre injustifié. Alors, je voudrais quand même souligner deux choses à propos de cela. Ces meurtres terroristes frappent le plus souvent, ou frappent indifféremment la population dite des victimes ou la population dite des oppresseurs. Ce qui est particulièrement frappant lorsqu’on considère les attentats terroristes du FLN en Algérie. La bataille d’Alger a fait environ 7000 morts, 6000 étaient des victimes musulmanes. On tue son propre peuple et, d’une certaine façon, ça n’a aucune importance. Pourquoi? Eh bien parce qu’il y a derrière une espèce de cause, une cause qui a valeur absolue. On sort si vous voulez de la logique classique des révolutionnaires professionnels illustrée extraordinairement si je puis dire par Trotski dans ce texte qui s’appelle « Leur morale et la nôtre », à savoir que la fin justifie les moyens. On peut prendre des otages, des socialistes révolutionnaires, les liquider, ça n’a pas d’importance, la fin justifie les moyens. Là on sort de cette logique déjà épouvantable de «la fin justifie les moyens», parce que la fin prend une sorte de valeur absolue de l’oppression généralisée du monde. Et, d’une certaine façon, à partir de ce moment-là, on ne peut plus rien qualifier qui serve à la compréhension. La philosophie morale, comme exercice de lucidité, doit absolument vous donner les moyens de sortir de cet engrenage intellectuel, de cette terrible tentation qui se présente comme philosophique, sociologique, en tout cas théorique, de dissoudre les responsabilités, de dissoudre les qualifications de cette façon. Je voudrais aussi ajouter quelque chose qui me frappe énormément dans cette pratique du terrorisme kamikaze, qui a commencé au moment de la Seconde Guerre mondiale et qui s’est ensuite reproduite dans toute l’histoire du terrorisme, c’est la chose suivante: il me semble que l’essentiel de la rationalité politique, en tout cas depuis Hobbes, est fondé sur le présupposé que les hommes s’unissent et créent des conventions et des organisations politiques pour préserver leur vie. C’est la peur, la peur terrifiante du risque de mourir violemment du fait d’autrui qui, d’une certaine façon, est le ciment des communautés politiques. Nous voyons arriver ici un type de comportement qui en quelque sorte défie toutes les lois de la stratégie, des compromis, des négociations, des cessions de puissance dans l’espoir d’obtenir un plus grand bien qui est celui de la sécurité et de la paix, puisque nous avons affaire à des gens ou à des groupes qui sont formés en quelque sorte pour se tuer en tuant, et en tuant, encore un fois, des personnes qui sont parfois de leur côté. Ça n’a plus d’importance, on sort de toute rationalité politique. Le plus terrible, c’est qu’une diabolique rationalité instrumentale se trouve mise au service de ce qui est fondamentalement l’irrationalité. On n’a plus ici affaire à des opprimés qui tuent des oppresseurs, ce n’est même plus cela, et déjà cela ce n’est en aucune façon justifié, on a affaire à une sorte de fanatisme, d’irrationalité qui se sert de toutes les ressources technologiques de notre monde pour frapper.

    (…Ce qui est) fondamental pour nous philosophe, c’est de résister à certaines tentations intellectuelles qui considéreraient, qui amèneraient à considérer plutôt que celui qui se tue ne peut se tuer que pour une cause intrinsèquement bonne, et face à cette tentation intellectuelle, il faut absolument maintenir l’exigence de la question qui pour le coup est une vraie question de philosophie morale: au nom de quoi? Quelle est la valeur de cet idéal, quelle est la légimité de cet idéal, à quel examen critique peut-il être soumis? Ce qui est encore une fois frappant dans ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est que l’on ne sait même plus quelle est la cause. Au fond, quelle est la cause à tout cela? Ce n’est pas simplement d’amener ou d’aider les Palestiniens à avoir un État, en supposant que les origines de cet attentat se situent dans cette région du monde. C’est surtout, en quelque sorte, de montrer à quel point les Etats-Unis sont vulnérables, et qu’une puissance forte peut les attaquer. Donc on a affaire à quelque chose qui, en quelque sorte, perd les limites de la cause, et il faut absolument résister à cette tentation intellectuelle de considérer que la mort absolutise la cause. C’est une tentation et il faut y résister.

    Paul Ricoeur: L’autre côté de la question, c’est qu’il ne faudra pas non plus enterrer le problème des causes. Bonne cause, cause moyenne, mauvais cause, mais des causes. Je voudrais résister à l’argument dans lequel on risque d’être pris. Si vous reprenez le dossier de causes en suspend dans le monde, vous êtes un partisan du terrorisme. Il ne faut pas se laisser terroriser par cet argument-là non plus. Il y a des dossiers à faire avancer, et c’est parce aussi qu’ils n’ont pas avancé que nous nous sommes trouvés dans cette situation-là. Alors je crois qu’il faudra résister à la double intimidation. D’une part, de tous les contestataires qui disent : moi, je n’ai pas de limites du côté de la violence. Et d’autre part, ceux qui disent : puisque ces causes ont été servies par des violents, ces causes sont mauvaises. Il ne faudrait pas qu’on remonte, en quelque sorte, du mauvais moyen à la mauvaise cause. Je dis cela parce que ma grande crainte, finalement, à long terme, peut-être à court terme même, c’est que tout le monde occidental se perçoive lui-même comme assiégé par les pauvres, tandis que la tentation des pauvres, c’est de dire, nous n’avons plus de ressources que la violence. Donc il faut pouvoir dissocier la cause des pauvres de la cause de la violence. Et donc on a une responsabilité sur le plan des grands dossiers internationaux.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Loading

    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.