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    Dossier: Terrorisme

    La loi du plus faible

    Jacques Dufresne
    Cet article écrit en 1985, à la suite d'un attentat contre un avion d'Air India, prend tout son sens après l'attentat contre le World Trade Center et du Pentagone aux États-Unis
    Un de mes amis, depuis longtemps préoccupé par la fragilité de nos systèmes technologiques complexes, a eu cette brillante définition du terrorisme: la loi du plus faible.

    La technique a enserré la planète dans un réseau complexe de fils, d'ondes, de corridors et de trajectoires, Selon McLuhan, l'éclosion de ce grand oeuf électronique devait faire apparaître le village global. Au rythme où vont les choses c'est plutôt une caverne globale qui naîtra de l'éclatement de la coquille.

    Certes le terrorisme a toujours été la loi du plus faible, mais cette définition prend une signification bien particulière dans le contexte actuel. Le plus faible désormais peut, depuis l'Inde, donner l'ordre qu'une bombe soit déposée dais un avion à Vancouver, pour exploser au-dessus de la Chine ou de l'Irlande, après un transit à Tokyo ou à Montréal. En d'autres termes, le réseau mis en place par les riches pour assurer la circulation de l'information, des biens et des personnes, peut être utilisé par n'importe quel ennemi, si faible soit-il, comme vecteur d'une arme offensive. C'est exactement comme si, au temps des Romains, une poignée de disciples de Zoroastre, vivant dans l'Iran actuel, avaient pu mettre à profit le réseau de communication de l'empire, pour semer la terreur simultanément en Afrique du Nord, à Rome et en Angleterre; ou comme si, au XVIIIIe siècle, les colons français du Canada avaient pu se venger de l'Angleterre en démontrant qu'ils pouvaient couler des navires de Sa Majesté sur toutes les mers du monde.

    La bombe elle-même est fournie par le riche qu'on attaque. La vente des armes, le commerce libre de la haute technologie, qui est dans l'intérêt de nos pays, mettent en effet des moyens d'action inespérés dans les mains des terroristes les plus démunis.

    La thèse écologiste exposée par Schumacher dans Small is Beautiful, se trouve par là singulièrement accréditée. Les petits réseaux organiques, décentralisés, conviviaux, soutenus par une technologie appropriée, sont beaucoup moins vulnérables que les grands réseaux, Si les 329 occupants du Boeing 747 d'Air India avaient été répartis entre 30 Challenger, ayant décollé de dix petits aéroports canadiens différents, la tâche des terroristes aurait été plus compliquée. C'est peut-être là, incidemment, le salut de Canadair. Ce n'est probablement pas uniquement pour des raisons d'horaires que les présidents des grandes compagnies voyagent de plus en plus dans des jets privés.

    Mais c'est au voyageur ordinaire qu'il faut d'abord songer et l'heure n'est pas encore venue où ce dernier pourra choisir entre un Challenger partant du futur aéroport de Drummondville et une grande casserole vulnérable partant de Mirabel. Il faut, en attendant, imaginer d'autres solutions.

    Un commentateur britannique disait récemment sur les ondes de Radio-Canada qu'on encourage les terroristes par la publicité dont on entoure leurs attentats. C'est précisément l'effet qu'ils recherchent. Non seulement nos pays leur fournissent-ils la technologie pour fabriquer les bombes et les vecteurs pour les transporter, mais encore ils se chargent de la diffusion de la bonne nouvelle. Les terroristes obtiennent ainsi, en prime, une conférence de presse planétaire, dont l'équivalent civilisé, à supposer qu'il soit possible, coûterait des dizaines sinon des centaines de millions de dollars.

    Faudrait-il donc considérer les détournements d'avions, les prises d'otages et les attentats à la bombe comme des événements militaires qu'il faudrait tenir secrets? C'est toute la liberté de l'information, base de nos démocraties, qui serait ainsi menacée. Cette solution présente les mêmes inconvénients que celle qui consiste à accroître le contrôle des passagers et des bagages.

    Les détournements et les prises d'otages semblent très peu fréquents en URSS. On peut penser qu'il aurait pu y en avoir, mais que, sachant d'avance qu'aucune publicité ne leur serait faite, les terroristes ennemis de l'URSS ont préféré frapper ailleurs ou utiliser d'autres armes.

    Les deux choses qui font notre force, nos libertés démocratiques et nos technologies, uniformes et centralisées, font donc aussi notre faiblesse. Et nous avons le choix entre des solutions qui vont réduire nos libertés et donc modifier l'ordre démocratique et d'autres, comme la décentralisation et la diversification des techniques qui, si elles étaient bien appliquées, auraient au contraire pour effet d'accroître les libertés.

    Au niveau des agences de presse la décentralisation et la diversification pourraient aussi avoir un effet préventif. Le principal grief des pays du tiers monde à l'endroit des pays capitalistes c'est le contrôle que ces derniers exercent sur l'information via quelques grandes agences de presse. À tort ou à raison, plusieurs d'entre eux s'estiment réduits à utiliser ces agences par les moyens détournés que l'on sait. Choisiraient-ils ces moyens s'ils avaient le sentiment de pouvoir se faire entendre de nous par des voies plus normales?

    Il reste à savoir si l'érosion du pouvoir des grandes agences n'affaiblirait pas démesurément l'Occident par rapport à l'Union soviétique qui, elle, n'est sûrement pas prête à faire les mêmes concessions.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jacques Dufresne
    Extrait
    Certes le terrorisme a toujours été la loi du plus faible, mais cette définition prend une signification bien particulière dans le contexte actuel. Le plus faible désormais peut, depuis l'Inde, donner l'ordre qu'une bombe soit déposée dais un avion à Vancouver, pour exploser au-dessus de la Chine ou de l'Irlande, après un transit à Tokyo ou à Montréal. [...]Les deux choses qui font notre force, nos libertés démocratiques et nos technologies, uniformes et centralisées, font donc aussi notre faiblesse.
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