• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'homme, la nature, la techique

        Réflexions inspirées de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, avec la collaboration de l'Association Aquitaine B.Charbonneau J.Ellul, sous la présidence de Sébastien Mor...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

  • La lettre
    • Édition


    La lettre de L'Agora
    Abonnez-vous gratuitement au bulletin électronique. de L'Agora.
    Si l’Encyclopédie de l’Agora demeure progressiste, c’est dans un nouveau sens du mot progrès, fondé sur la science réparatrice et sur le principe de précaution.
    Média social:
    Facebook:


    Flux RSS:

    Dossier: Térence

    Réflexions sur Térence

    Denis Diderot

    Texte apparaissant en tête du fragment de Diderot:

    Ce qui va suivre complète ce que nous avons dit en tête de l’Éloge de Richardson :

    « Diderot est un critique supérieur, bien qu’il manque souvent d’une exacte justesse. Mais il sent ce qu’il juge; il analyse avec éloquence. Son imagination se colore de celle d’autrui; il prend le langage et l’accent des choses qu’il veut louer. Vous le croyez emphatique et déclamatoire, c’est qu’il dissertait sur Sénèque. Mais lisez quelques pages qu’il a écrites sur Térence : on n’est pas plus simple, plus élégant, plus net; on n’a pas plus de goût. Térence l’a frappé; il en conserve l’image, comme un œil irritable, qui s’est fixé sur une vive et distincte couleur, en garde l’empreinte et la porte quelque temps avec soi.

    Diderot, dans ses causeries de salon, avait un jour parlé de Térence comme il parlait de tout, avec feu, avec ravissement. Puis il s’était enthousiasmé pour autre chose. M. Suard, homme d’esprit et qui faisait un journal, aurait bien voulu saisir au passage la première partie de l’entretien; il pria Diderot de la mettre par écrit. Diderot promis pour le lendemain, et les mois s’écoulèrent sans qu’il remplît cet engagement sans cesse rappelé. Enfin, un jour, de grand matin, arrive chez M. Diderot le domestique de M. Suard, qui vient chercher l’article attendu, dit-il, pour finir le journal sous presse. Diderot, pour la vingtième fois, renvoyait au lendemain. Mais le messager déclare qu’il a ordre de rester et qu’il ne peut revenir sans copie, sous peine d’être chassé par son maître. Diderot, pressé, s’illumine de Térence; et en quelques heures il le réfléchit dans le délicieux fragment : « Térence était esclave… »

    Villemain, Tableau de la littérature du XVIIIe siècle.

    Réflexions sur Térence - 1762

    Térence était esclave du sénateur Terentius Lucanus. Térence esclave! un des plus beaux génies de Rome! l’ami de Laelius et de Scipion! cet auteur qui a écrit sa langue avec tant d’élégance, de délicatesse et de pureté, qu’il n’a peut-être pas eu son égal ni chez les anciens, ni parmi les modernes! Oui, Térence était esclave; et si le contraste de sa condition et de ses talents nous étonne, c’est que le mot esclave ne se présente à notre esprit qu’avec des idées abjectes; c’est que nous ne nous rappelons pas que le poète comique Caecilius fut esclave; que Phèdre le fabuliste fut esclave; que le stoïcien Épictète fut esclave; c’est que nous ignorons ce que c’était quelquefois qu’un esclave chez les Grecs et chez les Romains. Tout brave citoyen qui était pris les armes à la main, combattant pour sa patrie, tombait dans l’esclavage, était conduit à Rome la tête rase, les mains liées, et exposé à l’encan sur une place publique, avec un écriteau sur la poitrine qui indiquait son savoir-faire. Dans une de ces ventes barbares, le crieur, ne voyant point d’écriteau à un esclave qui lui restait, lui dit : Et toi, que sais-tu? L’esclave lui répondit : Commander aux hommes. Le crieur se mit à crier : Qui veut un maître? Et il crie peut-être encore.

    Ce qui précède suffit pour expliquer comment il se faisait qu’un Épictète, ou tel autre personnage de la même trempe, se rencontrât parmi la foule des captifs; et qu’on entendît autour du temple de Janus ou de la statue de Marsias : Messieurs, celui-ci est un philosophe. Qui veut un philosophe? À deux talents le philosophe. Une fois, deux fois. Adjugé. Un philosophe trouvait sous Séjan moins d’adjudicataires qu’un cuisinier : on ne s’en souciait pas. Dans un temps où le peuple était opprimé et corrompu, où les hommes étaient sans honneur et les femmes sans honnêteté; où le ministre de Jupiter était ambitieux et celui de Thémis vénal, où l’homme d’étude était vain, jaloux, flatteur, ignorant et dissipé; un censeur philosophe n’était pas un personnage qu’on pût priser et chercher.

    Une autre sorte d’esclaves, c’étaient ceux qui naissaient dans la maison d’un homme puissant, de pères et de mères esclaves. Si parmi ces derniers il y en avait qui montrassent dans leur jeunesse d’heureuses dispositions, on les cultivait; on leur donnait les maîtres les plus habiles; on consacrait un temps et ds sommes considérables à leur instruction; on en faisait des musiciens, des poëtes, des médecins, des littérateurs, des philosophes; et il y aurait peu de jugement à confondre ces esclaves avec ceux qu’on appelait cursores, emissarii, lecticarii, peniculi, vestipici, unctores, ostiarii, etc., la valetaille d’une grande maison, qu’à comparer nos insipides courtisanes avec ces créatures charmantes qui enchaînèrent Périclès, et qui arrachèrent Démosthène de son cabinet; à qui Épicure ne ferma point la porte de son école; qui amusèrent Ovide, inspirèrent Horace, désolèrent Tibulle et le ruinèrent. Celles-ci réunissaient aux rares avantages de la figure et aux grâces de l’esprit les talents de la poésie, de la danse et de la musique, tous les charmes enfin qui peuvent attacher un homme de goût aux genoux d’une jolie femme. Qu’est-ce qu’il y a de commun entre Finette et Thaïs, Marton et Phryné, si l’on en excepte l’art de dépouiller leurs adorateurs, art encore mieux entendu d’une courtisane d’Athènes que des nôtres?

    Ces esclaves, instruits dans les sciences et les lettres, faisaient la gloire et les délices de leurs maîtres. Le don d’un pareil esclave était un beau présent; et sa perte causait de vifs regrets. Mécène crut faire un grand sacrifice à Virgile en lui cédant un de ses esclaves. Dans une lettre, où Cicéron annonce à un de ses amis la mort de son père, ses larmes coulent aussi sur la perte d’un esclave, le compagnon de ses études et de ses travaux. Il faut cependant avouer que la morgue de la naissance patricienne et du rang sénatorial laissait toujours un grand intervalle entre le maître et son esclave. Je n’en veux pour exemple que ce qui arriva à Térence, lorsqu’il alla présenter son Andrienne à l’édile Acilius. Le poëte modeste arrive, mesquinement vêtu, son rouleau sous le bras. On l’annonce à l’inspecteur des théâtres; celui-ci était à table. On introduit le poëte; on lui donne un petit tabouret. Le voilà assis au pied du lit de l’édile. On lui fait signe de lire; il lit. Mais à peine Acilius a-t-il entendu quelques vers, qu’il dit à Térence : Prenez place ici, dînons, et nous verrons le reste après. Si l’inspecteur des théâtres était un impertinent, comme cela peut arriver, c’était du moins un homme de goût, ce qui est plus rare.

    Toutes les comédies de Térence furent applaudies. L’Hécyre seule, composée dans un genre particulier, eut moins de succès que les autres; le poëte en avait banni le personnage plaisant. En se proposant d’introduire le goût d’une comédie tout à fait grave et sérieuse, il ne comprit pas que cette composition dramatique ne souffre pas une scène faible, et que la force de l’action et du dialogue doit remplacer partout la gaieté des personnages subalternes : et c’est ce que l’on n’a pas mieux compris de nos jours lorsqu’on a prononcé que ce genre était facile.

    La fable des comédies de Térence est grecque, et le lieu de la scène toujours à Scyros, à Andros, ou dans Athènes. Nous ne savons point ce qu’il devait à Ménandre : mais si nous imaginons qu’il dût à Laelius et à Scipion quelque chose de plus que ces conseils qu’un auteur peut recevoir d’un homme du monde sur un tour de phrase inélégant, une expression peu noble, un vers peu nombreux, une scène trop longue, c’est l’effet de cette pauvreté et jalouse qui cherche à se dérober à elle-même sa petitesse et son indigence, en distribuant à plusieurs la richesse d’un seul. L’idée d’une multitude d’hommes de notre petite stature nous importune moins que l’idée d’un colosse.

    J’aimerais mieux regarder Laelius, tout grand personnage qu’on le dit, comme un fat qui enviait à Térence une partie de son mérite, que de le croire auteur d’une scène de l’Andrienne, ou de l’Eunuque. Qu’un soir, la femme de Laelius, lassée d’attendre son mari, et curieuse de savoir ce qui le retenait dans sa bibliothèque, se soit levée sur la pointe du pied, et l’ait surpris écrivant une scène de comédie que pour s’excuser d’un travail prolongé si avant dans la nuit, Laelius ait dit à sa femme qu’il ne s’était jamais senti tant de verve; et que les vers qu’il venait de faire étaient les plus beaux qu’il eût faits de sa vie, n’en déplaise à Montaigne, c’est un conte ridicule dont quelques exemples récents pourraient nous désabuser, sans la pente naturelle qui nous porte à croire tout ce qui tend à rabattre du mérite d’un homme, en le partageant.

    L’auteur des Essais a beau dire que « si la perfection du bien parler pouvoit apporter quelque gloire sortable à un grand personnage, certainement Scipion et Laelius n’eussent pas résigné l’honneur de leurs comédies, et toutes les mignardises et delices du langage latin, à un serf africain » (1), je lui répondrai sur son ton, que le talent de s’immortaliser par les lettres n’est pas une qualité mésavenante à quelque rang que ce soit; que la guirlande d’Apollon s’entrelace sans honte sur le même front avec celle de Mars; qu’il est beau de savoir amuser et instruire pendant la paix ceux dont on a vaincu l’ennemi, et fait le salut pendant la guerre; que je rabattrais un peu de la vénération que je porte à ces premiers hommes de la république, si je leur supposais une stupide indifférence pour la gloire littéraire; qu’ils n’ont point eu cette indifférence; et que, si je me trompe, on me ferait déplaisir de me déloger de mon erreur.

    La statue de Térence ou de Virgile se soutient très-bien entre celles de César et de Scipion; et peut-être que le premier de ceux-ci ne se prisait pas moins de ses Commentaires que de ses victoires. Il partage l’honneur de ses victoires avec la multitude de ses lieutenants et de ses soldats; et ses Commentaires sont tout à lui. S’il n’est point d’homme de lettres qui ne fût très-vain d’avoir gagné une bataille; y a-t-il un bon général d’armée qui ne fût aussi vain d’avoir écrit un beau poëme? L’histoire nous offre un grand nombre de généraux et de conquérants; et l’on a bientôt fait le compte du petit nombre d’hommes de génie capables de chanter leurs hauts faits. Il est glorieux de s’exposer pour la patrie; mais il est glorieux aussi, et il est plus rare, de savoir célébrer dignement ceux qui sont morts pour elle.

    Laissons donc à Térence tout l’honneur de ses comédies, et à ses illustres amis tout celui de leurs actions héroïques. Quel est l’homme de lettres qui n’ait pas lu plus d’une fois son Térence, et qui ne le sache presque par cœur? Qui est-ce qui n’a pas été frappé de la vérité de ses caractères et de l’élégance de sa diction? En quelque lieu du monde qu’on porte ses ouvrages, s’il y a des enfants libertins et des pères courroucés, les enfants reconnaîtront dans le poëte leurs sottises, et les pères leurs réprimandes. Dans la comparaison que les Anciens ont faite du caractère et du mérite de leurs poëtes comiques, Térence est le premier pour les mœurs. In esthesin Terentius… Et hos (mores) nulli alii servare convenit melius quam Terentio… Horace couvrant, avec sa finesse ordinaire, la satire d’un jeune débauché par l’éloge de notre poëte, s’écrie : Numquid Pomponius istis
    Audiret leviora, pater si viveret? (2)
    Horat. Sermon. Lib. I, sat. IV, vers. 52, 53. Ressuscitez le père de Pomponius; qu’il soit témoin des dissipations de son fils, et bientôt vous entendrez Chrémès parler par sa bouche. La mesure est si bien gardée qu’il n’y aura pas un mot de plus ou de moins : et croit-on qu’il n’y ait pas autant de génie à se modeler si rigoureusement sur la nature, qu’à en disposer d’une manière plus frappante peut-être, mais certainement moins vraie?

    Térence a peu de verve, d’accord. Il met rarement ses personnages dans ces situations bizarres et violentes qui vont chercher le ridicule dans les replis les plus secrets du cœur, et qui le font sortir sans que l’homme s’en aperçoive : j’en conviens. Comme c’est le visage réel de l’homme et jamais la charge de ce visage qu’il montre, il ne fait point éclater le rire. On n’entendra point un de ses pères s’écrier d’un ton plaisamment douloureux : Que diable allait-il faire dans cette galère? (3) Il n’en introduira point un autre dans la chambre de son fils harassé de fatigue, endormi et ronflant sur un grabat : il n’interrompra point la plainte de ce père par le discours de l’enfant qui, les yeux toujours fermés et les mains placées comme s’il tenait les rênes de deux coursiers, les excite du fouet et de la voix, et rêve qu’il les conduit encore (4). C’est la verve propre à Molière et à Aristophane qui leur inspire ces situations. Térence n’est pas possédé de ce démon-là. Il porte dans son sein une muse plus tranquille et plus douce. C’est sans doute un don plus précieux que celui qui lui manque; c’est le vrai caractère que nature a gravé sur le front de ceux qu’elle a signés poëtes, sculpteurs, peintres et musiciens. Mais ce caractère est de tous les temps, de tous les pays, de tous les âges et de tous les états. Un Cannibale amoureux qui s’adresse à la couleuvre et qui lui dit : « Couleuvre, arrête-toi, couleuvre! afin que ma sœur tire sur le patron de ton corps et de ta peau la façon et l’ouvrage d’un riche cordon que je puisse donner à ma mie; ainsi soient, en tout temps, ta forme et ta beauté préférées à tous les autres serpents »; ce Cannibale a de la verve, il a même du goût; car la verve se laisse rarement maîtriser par le goût, mais ne l’exclut pas. La verve a une marche qui lui est propre : elle dédaigne les sentiers connus. Le goût timide et circonspect tourne sans cesse les yeux autour de lui : il ne hasarde rien; il veut plaire à tous; il est le fruit des siècles et des travaux successifs des hommes. On pourrait dire du goût ce que Cicéron disait de l’action héroïque d’un vieux Romain : Laus est temporum, non hominis (5). Mais rien n’est plus rare qu’un homme doué d’un tact si exquis, d’une imagination si réglée, d’une organisation si sensible et si délicate, d’un jugement si fin et si juste, appréciateur si sévère des caractères, des pensées et des expressions : qu’il ait reçu la leçon du goût et des siècles dans toute sa pureté, et qu’il ne s’en écarte jamais : tel me semble Térence. Je le compare à quelques-unes de ces précieuses statues qui nous restent des Grecs, une Vénus de Médicis, un Antinoüs. Elles ont peu de passions, peu de caractère, presque point de mouvement; mais on y remarque tant de pureté, tant d’élégance et de vérité, qu’on n’est jamais las de les considérer. Ce sont des beautés si déliées, si cachées, si secrètes, qu’on ne les saisit toutes qu’avec le temps; c’est moins la chose que l’impression et le sentiment, qu’on en remporte; il faut y revenir, et l’on y revient sans cesse. L’œuvre de la verve au contraire se connaît tout entier, tout d’un coup, ou point du tout. Heureux le mortel qui sait réunir dans ses productions ces deux grandes qualités, la verve et le goût! Où est-il? Qu’il vienne déposer son ouvrage au pied du Gladiateur et du Laocoon, Artis imitatoriae opera stupenda!

    Jeunes poëtes, feuilletez alternativement Molière et Térence. Apprenez de l’un à dessiner, et de l’autre à peindre. Gardez-vous surtout de mêler les masques hideux d’un bal avec les physionomies vraies de la société. Rien ne blesse autant un amateur des convenances et de la vérité, que ces personnages outrés, faux et burlesques; ces originaux sans modèles et sans copies, amenés on ne sait comment parmi des personnages simples, naturels et vrais. Quand on les rencontre sur le théâtre des honnêtes gens, on croit être transporté par force sur les tréteaux du faubourg Saint-Laurent. Surtout, si vous avez des amants à peindre, descendez en vous-même, ou lisez L’Esclave africain. Écoutez Phédria dans L’Eunuque, et vous serez à jamais dégoûtés de toutes ces galanteries misérables et froides qui défigurent la plupart de nos pièces… « Elle est donc bien belle!… - Ah! si elle est belle! Quand on l’a vue, on ne saurait plus regarder les autres… Elle m’a chassé; elle me rappelle; retournerai-je… Non, vînt-elle m’en supplier à genoux. » (6) C’est ainsi que sent et parle un amant. On dit que Térence avait composé cent trente comédies que nous avons perdues; c’est un fait qui ne peut être cru que par celui qui n’en a pas lu un seule de celles qui nous restent.

    C’est une tâche bien hardie que la traduction de Térence : tout ce que la langue latine a de délicatesse est dans ce poëte. C’est Cicéron, c’est Quintilien, qui le disent. Dans les jugements divers qu’on entend porter tous les jours, rien de si commun que la distinction du style et des choses. Cette distinction est trop généralement acceptée, pour n’être pas juste. Je conviens qu’où il n’y a point de chose, il ne peut y avoir de style; mais je ne conçois pas comment on peut ôter au style sans ôter à la chose. Si un pédant s’empare d’un raisonnement de Cicéron ou de Démosthène, et qu’il le réduise en un syllogisme qui ait sa majeure, sa mineure et sa conclusion, sera-t-il en droit de prétendre qu’il n’a fait que supprimer des mots, sans avoir altéré le fond? L’homme de goût lui répondra : Eh! qu’est devenue cette harmonie qui me séduisait? Où sont ces figures hardies, par lesquelles l’orateur s’adressait à moi, m’interpellait, me pressait, me mettait à la gêne? Comment se sont évanouies ces images qui m’assaillaient en foule, et qui me troublaient? Et ces expressions, tantôt délicates, tantôt énergiques, qui réveillaient dans mon esprit je ne sais combien d’idées accessoires, qui me montraient des spectres de toutes couleurs, qui tenaient mon âme agitée d’une suite presque ininterrompue de sensation diverses, et qui formaient cet impétueux ouragan qui la soulevait à son gré; je ne les retrouve plus. Je ne suis plus en suspens; je ne souffre plus; je ne tremble plus; je n’espère plus; je ne m’indigne plus; je ne frémis plus; je ne suis plus troublé, attendri, touché; je ne pleure plus, et vous prétendez toutefois que c’est la chose même que vous m’avez montrée! Non, ce ne l’est pas; les traits épars d’une belle femme ne font pas une belle femme; c’est l’ensemble de ces traits qui la constitue, et leur désunion la détruit; il en est de même du style. C’est qu’à parler rigoureusement, quand le style est bon, il n’y a point de mot oisif; et qu’un mot qui n’est pas oisif représente une chose, et une chose si essentielle, qu’en substituant à un mot son synonyme le plus voisin, ou même au synonyme le mot propre, on fera quelquefois entendre le contraire de ce que l’orateur ou le poëte s’est proposé.

    Le poëte a voulu me faire entendre que plusieurs événements se sont succédé en un clin d’œil. Rompez le rhythme et l’harmonie de ses vers; changez les expressions; et mon esprit changera la mesure du temps; et la durée s’allongera pour moi avec votre récit. Virgile a dit : Hic gelidi fontes : hic mollia prata, Lycori;
    Hic nemus : hic ipso tecum consumerer aevo.
    Virgil., Bucol. Eglog. X, vers. 42 et 43. Traduisez avec l’abbé Desfontaines : Que ces clairs ruisseaux, que ces prairies et ces bois forment un lieu charmant! Ah, Lycoris! c’est ici que je voudrais couler avec toi le reste de mes jours! et vantez-vous d’avoir tué un poëte.

    Il n’y a donc qu’un moyen de rendre fidèlement un auteur, d’une langue étrangère dans la nôtre: c’est d’avoir l’âme pénétrée des impressions qu’on en a reçues, et de n’être satisfait de sa traduction que quand elle réveillera les mêmes impressions dans l’âme du lecteur. Alors l’effet de l’original et celui de la copie sont les mêmes; mais cela se peut-il toujours? Ce qui paraît sûr, c’est qu’on est sans goût, sans aucune sorte de sensibilité, et même sans une véritable justesse d’esprit, si l’on pense sérieusement que tout ce qu’il n’est pas possible de rendre d’un idiome dans un autre ne vaut pas la peine d’être rendu. S’il y a des hommes qui comptent pour rien ce charme de l’harmonie qui tient à une succession de sons graves ou aigus, forts ou faibles, lents ou rapides, succession qu’il n’est pas toujours possible de remplacer; s’il y en a qui comptent pour rien ces images qui dépendent si souvent d’une expression, d’un onomatopée qui n’a pas son équivalent dans leur langue; s’ils méprisent ce choix de mots énergiques dont l’âme reçoit autant de secousses qu’il plaît au poëte ou à l’orateur de lui en donner; c’est que la nature leur a donné des sens obtus, une imagination sèche ou une âme de glace. Pour nous, nous continuerons de penser que les morceaux d’Homère, de Virgile, d’Horace, de Térence, de Cicéron, de Démosthène, de Racine, de La Fontaine, de Voltaire, qu’il serait peut-être impossible de faire passr de leur langue dans une autre, n’en sont pas les moins précieux, et loin de nous laisser dégoûter, par une opinion barbare, de l’étude des langues tant anciennes que modernes, nous les regarderons comme des sources de sensations délicieuses que notre paresse et notre ignorance nous fermeraient à jamais.

    M. Colman (7), le meilleur auteur comique que l’Angleterre ait aujourd’hui, a donné, il y a quelques années, une très-bonne traduction de Térence. En traduisant un poëte plein de correction, de finesse et d’élégance, il a bien senti le modèle et la leçon dont ses compatriotes avaient besoin. Les comiques anglais ont plus de verve que de goût; et c’est en formant le goût du public qu’on réforme celui des auteurs. Vanbrugh, Wicherley, Congrève et quelques autres ont peint avec vigueur les vices et les ridicules : ce n’est ni l’invention, ni la chaleur, ni la gaieté, ni la force, qui manquent à leur pinceau; mais cette unité dans le dessin; cette précision dans le trait, cette vérité dans la couleur, qui distinguent le portrait d’avec la caricature. Il leur manque surtout l’art d’apercevoir et de saisir, dans le développement des caractères et des passions, ces mouvements de l’âme naïfs, simples et pourtant singuliers, qui plaisent et étonnent toujours, et qui rendent l’intuition tout à la fois vraie et piquante; c’est cet art qui met Térence, et Molière surtout, au-dessus de tous les comiques anciens et modernes.


    Notes
    (1) Montaigne, Essais, liv. Ier, chap. XXXIX, Considérations sur Cicero (Br.)
    (2) Diderot a écrit revivisceret.
    (3) Molière, dans Les Fourberies de Scapin, acte II, scène XI (Br.)
    (4) Comme dans Les Guêpes d’Aristophane, imitées par Racine dans Les Plaideurs (Br.)
    (5) Chénier a imité ce passage quand il a dit, en parlant de saint Louis : « Ses défauts sont du temps, ses vertus sont de lui. » (Br.)
    (6) Exclusit : revocat. Redeam? Non, si me obsecret. Eunuchus, act. I, scena I, v. 4 – (Br.)
    (7) Cet auteur, né en 1733, est mort à Paddington, dans une maison d’aliénés, le 14 août 1794 (Br.).
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Loading
    Informations
    L'auteur

    Denis Diderot
    Écrivain et philosophe français du XVIIIe siècle.
    Mots-clés
    Térence, comédie, littérature latine, traduction, goût, verve, humanités

    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.