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    Dossier: Suicide

    L'art d'être sourd

    Jean-Pierre Bouchard
    Des êtres renoncent parfois à occuper ce temps et cet espace qui s’appelle la vie. En désertant la vie, ils emportent avec eux un secret que nous aurions pu connaître si nous avions pris le temps de les écouter.
    Des êtres renoncent parfois à occuper ce temps et cet espace qui s’appelle la vie. En désertant la vie, ils emportent avec eux un secret que nous aurions pu connaître si nous avions pris le temps de les écouter.
    Le suicide d’André (Dédé) Fortin, le chanteur-compositeur du groupe les COLOCS, a fait un drôle de bruit dans la presse parlée et écrite québécoise. Au dehors et en dedans, pour quelques jours, le mois de mai prenait la grisaille des derniers jours d’un novembre triste et froid. Tous ou presque, jeunes et moins jeunes, ses amis, son gérant et d’autres encore qui ne le connaissaient que peu ou pas, ont voulu lui témoigner leur estime, leur amour et rendre hommage à son talent.

    Beaucoup de mots. Trop de mots. Et surtout, trop de mots trop tard.

    Présente à la messe des funérailles de ce jeune compositeur québécois, (il avait 38 ans), le ministre de la Culture et des Communications Agnès Maltais a affirmé être venue tant au nom du gouvernement du Québec qu'en son nom personnel. «Je l'aimais personnellement comme artiste. Je l'adore. Ça me ressemble: de la musique contemporaine, qui parle de solidarité, de partage. C'est la jeunesse, la parole nouvelle, le Québec nouveau, le Québec multiculturel. Il était attachant pour tout le monde», a-t-elle confié, après la cérémonie.

    Le ministre du culte du même âge que le chanteur des Colocs, y est allé de son message personnel. «Le décès d'André, c'est quelque chose qui nous a tous pris par surprise. C'est comme un grand coup de couteau dans nos cœurs, à chacun de nous. Quand quelqu'un meurt, ça vient nous remuer dans les tripes. Pourquoi t'as fait ça?», en rappelant que: «La vie est faite pour durer toujours et c'est le cas pour Dédé Fortin, parti pour le paradis, "pour le party éternel"».

    «Le prêtre Réal Decelles a même tracé un parallèle entre Dédé Fortin et Jésus, en citant le passage de la Bible où Pierre, Jean et Marie-Madeleine pleurent la mort de leur ami. Eux aussi sont des gens qui avaient vécu toutes sortes de trips avec lui. Et voilà que leur chum meurt de façon violente, crucifié. Ça fait mal, surtout quand c'est un gars dans la trentaine. Surtout quand cette personne-là nous mettait de l'espérance dans le cœur.» (La Presse/Infinit.com, mardi 16 mai 2000)

    Le chanteur Michel Rivard s'est adressé à Dédé Fortin «mon p'tit frère», n'hésitant pas à aborder de front son suicide. «T'as réussi à faire un trou dans notre cœur, un vide immense. Maudit que le temps nous a manqué. Ta voix me touche jusqu'à l'enfance. Tes mots résonnent de vérité.» Faisant référence à ses talents de poète et de chanteur engagé socialement, l’auteur de Maudit bonheur a ajouté: «Je souhaite que s'il existe, le Bon Dieu, qu'il ait une job pour toi: observateur d'humanité, rassembleur de solitudes. Désespéré.»


    ***

    Des mots de ministres et d’ambassadeurs qui osent se donner en spectacle, échos fidèles «d’une société qui oblige chaque humain à jouer la comédie de la souffrance ou à faire taire ce qui se meurt en lui.» Pour rassurer ceux qui restent en leur donnant raison de ne pas comprendre.

    «Des mots, encore des mots pour couvrir la saleté de la souffrance, pour ne plus penser la souffrance.»

    Dans son essai En finir avec soi, les voix du suicide (VLB Éditeur, 1997), Marc Chabot nous invite à réfléchir sur les questions que pose le suicide. Dans les lignes qui suivent, nous glanerons gauchement quelques-unes des pensées qu’il nous offre : un modeste bouquet posé sur les trous de nos mémoires trop portées à estomper la souffrance des autres autant que les nôtres, et évoquer celles qu’a pu vivre Dédé Fortin avant de nous quitter.

    «Ce n’est pas d’un public qu’a besoin l’homme qui souffre, c’est d’une oreille arrachée au temps présent, d’une présence.»

    Fortin ne vivait pas la tête dans les nuages. Le trou laissé par sa mort est celui qu’il a dû faire pour sortir du silence et respirer une lumière qu’il ne trouvait plus dans le regard de ceux qui dansaient sur sa musique sans en écouter les mots.

    Beaucoup de mots. Trop de mots. Et surtout, trop de mots trop tard pour Dédé qui n’était plus là pour entendre ce qui n’aurait pu soulager une seule seconde le poids du silence qu’il portait en chantant: «Dehors novembre». Car le suicide de Fortin n’aurait dû surprendre personne, et moins encore ceux qui l’aimaient, s’ils avaient pris le temps de l’écouter. Mais le désespoir des uns, fut-il celui d’un «coloc», a si mauvaise presse, qu’on a tôt fait de l’enterrer dans tant de bruit qu’on en vient à oublier que toute mort n’est ni toujours inexplicable, ni toujours gratuite. Fortin, devenu «le mystérieux» depuis sa mort, ne faisait pourtant pas de mystère de son mal de vivre.

    «Chaque souffrance est impossible à évaluer. Ce qui chez un être semble une banalité peut être une atrocité pour un autre. Le plus difficile pour nous tous, c'est donc d'entendre la souffrance, d'entendre le mal de l'autre. Mais le pire, c'est d'oser vouloir gérer la souffrance des autres, comme si chaque vie n'était qu'une entreprise mal administrée, mal dirigée.»


    ***

    «Un ami demanda à Socrate:
    - Que te sert-il d’apprendre à jouer de la lyre, puisque tu vas mourir?
    - À jouer de la lyre avant de mourir, répondit Socrate.»

    La mort nous apprend toujours quelque chose. Celle de Fortin dont les circonstances nous rappellent celle de la chanteuse Pauline Julien et celle de l’animateur Gaétan Girouard, Québécois connus et reconnus, et eux aussi morts de silence, auront servi à quelque chose si elles nous permettent de sortir de ce mutisme mortel auquel nous condamne la langue de bois qui habite de plus en plus le discours, intime ou officiel.

    «Ce n’est pas du suicide qu’il faudrait avoir peur. C’est du silence. Ce n’est pas le suicide qu’il faut craindre et cacher à tous, c’est le manque d’amour, la peur de l’autre, le terrible amour de soi.»

    Comprendrons-nous un jour que de réussir dans la vie n’est pas réussir sa vie et que «la meilleure façon de tuer un homme» n’est pas «de le payer à ne rien faire» mais de l’applaudir sans l’écouter.

    Comprendrons-nous un jour que nos silences tuent parfois aussi, en chacun de nous, quelques désirs de vivre, faisant de nous tous des mal entendus malheureux et désespérés.

    Nous ne le dirons jamais ni ne l’avouerons. «D’une certaine manière, nous sommes tous des suicidés. Nous passons une bonne partie de notre vie à tuer ce que nous sommes et ce que nous voulions être.»

    Si jamais l’art d’être sourd doit quand même s’imposer à nous comme seul mode de survie, apprenons des morts et de leur silence. Apprenons la langue des signes qui ne mentent pas. La vie retrouvera un sens. Nous aussi, peut-être.

    Lectures suggérées

    CHABOT, Marc. En finir avec soi - les voix du suicide. VLB Éditeur, 1997.
    JASMIN, Robert. Le temps d’Alexandre. Les Éditions du Papyrus, Montréal, 1989.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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