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    Dossier: Suicide

    La sollicitude pour la vie

    Jacques Dufresne
    Texte de la conférence de Jacques Dufresne à l'ouverture du colloque du Centre de prévention du suicide de Québec, tenu le 8 février 2004 à l'Université Laval. «Je me représente la vitalité d’une collectivité sous la forme d’une courbe en cloche. Qu’une personne se suicide, une seule, et toute la courbe s’affaisse d’un degré à mes yeux ! Les taux de suicide n’évoquent pas pour moi des individus qui meurent un à un, mais l’ensemble d’une société qui meurt peu à peu. »
    Je vous parlerai de la sollicitude pour la vie, pour cette vie que je sens un peu plus menacée en moi et hors de moi chaque fois qu'on porte à mon attention les dernières statistiques sur le taux de suicide, au Québec en particulier. Je me représente la vitalité d'une collectivité sous la forme d'une courbe en cloche. Qu'une personne se suicide, une seule, et toute la courbe s'affaisse d'un degré à mes yeux ! Les taux de suicide n'évoquent pas pour moi des individus qui meurent un à un, mais l'ensemble d'une société qui meurt peu à peu. Et comme la vitalité en moi correspond à celle de ma société, je meurs un peu, je perds une partie de ma joie et de ma volonté de vivre, chaque fois que l'un des miens se suicide. Aussi bien, mon but en m'adressant à vous n'est-il pas de proposer des remèdes spécifiques contre le suicide, remèdes que je ne connais pas et auxquels je ne crois guère, mais de réfléchir avec vous sur les moyens d'enrichir le capital de vie de notre collectivité.

    «Soin plein de souci», dit le Littré à propos de la sollicitude. «Soins attentifs et affectueux, constants, prodigués envers une personne... une collectivité... ou un objet», ajoute le Trésor de la langue française. Dans une note au sujet des soins au malade, Valéry nous donne à penser que la sollicitude est la politesse élevée jusqu'à la poésie. «Une précision confiante. Une sorte d'élégance dans les actes, une présence et une légèreté, une prévision et une sorte de perception très éveillée qui observe les moindres signes. C'est une sorte d'œuvre, de poème (et qui n'a jamais été écrit), que la sollicitude intelligente compose.»1

    C'est un tel poème que le philosophe allemand Ludwig Klages avait à l'esprit quand il a forgé l'expression Fursorge für das Leben, que l'on peut traduire par «sollicitude pour la vie.»

    La sollicitude pour la vie s'oppose dans mon esprit à l'obsession de la santé, Dans le premier cas, l'objet de notre attachement, c'est la vie elle-même, autour de nous d'abord, dans notre communauté, dans nos paysages et en nous ensuite. Il s'agit d'un sentiment altruiste, généreux: «Car c'est le secret de l'âme de ne s'enrichir qu'en donnant. Ce n'est pas l'amour qu'un homme reçoit, mais l'amour qui s'allume en lui au contact de l'amour reçu, qui nourrit son âme.»2

    L'obsession de la santé est au contraire un phénomène narcissiste. Tout commence par nous, tout revient à nous. Si dans cette perspective, il est question de la variété biologique, ce ne sera pas pour souligner un malheur frappant l'ensemble de la biosphère, ce sera pour souligner le fait qu'en disparaissant certaines espèces emportent avec elles dans l'oubli le secret d'un remède contre le cancer. Je suis le centre du monde, ma santé est sans prix. Il va de soi que l'on doive faire converger vers moi toutes les ressources de la planète, si cela peut prolonger de quelques mois, non pas même ma vie, mais ma simple durée.

    Cette substitution de la santé personnelle à la vie universelle comme premier objet de notre souci a pour conséquence la médicalisation de nos vies, et non seulement la médicalisation, mais la réduction de notre autonomie au profit des experts qui nous prennent en charge, la colonisation de notre sphère de compétence proprement humaine par les vendeurs de services humanitaires.

    Nous n'avons pas besoin du secours des experts pour exercer notre sollicitude pour la vie. Il nous suffit d'être nous-mêmes vivants et de posséder quelques connaissances, jadis transmises par la tradition.

    C'est pourquoi j'ai été si heureux de noter, en lisant votre programme, que selon vous il n'est pas nécessaire d'être un expert pour aider un autre être à persévérer dans la vie, que la compétence proprement humaine suffit à la tâche. J'appelle compétence proprement humaine, celle qui naît avec notre conscience et meurt avec elle, un peu après même, car les personnes les plus lourdement handicapées sur le plan intellectuel peuvent aussi aider les autres à vivre.

    La poésie fait partie de cette compétence humaine. Dans l'optique de la sollicitude pour la vie elle est le moyen d'action suprême. Le mot poésie vient effet du verbe poiein, qui veut dire faire. Le poète fait des symboles. «Symbolon, autre mot grec qui désigne un morceau de terre cuite qui était partagé en deux et dont chaque morceau était conservé par deux familles vivant dans des lieux séparés: quand un membre d'une famille devait être reçu chez l'autre, il lui était possible d'exhiber le morceau manquant du symbolon et de le recoller à l'autre, en montrant par là qu'il s'agissait bien d'un membre de la famille alliée. On héritait du symbolonque l'on se transmettait à travers les générations.» (Jean Lassègue, Qu'est-ce qu'un symbole?)
    Dans son sens courant aujourd'hui le symbole est la partie d'un tout dont l'autre partie est la transcendance invisible. Le soleil, source de la vie et de la lumière visible, a pour autre moitié le soleil invisible, source de la lumière invisible et de l'énergie surnaturelle. Et lorsque les deux morceaux se rencontrent dans une conscience, c'est l'extase.

    Lisons plutôt un poème rempli de symboles qui nous sont spécialement destinés :

    Il n'aurait fallu
    Qu'un moment de plus
    Pour que la mort vienne
    Mais une main nue
    Alors est venue
    Qui a pris la mienne
    (...)
    Qui donc a rendu
    Leurs couleurs perdues
    Aux jours aux semaines
    Sa réalité
    À l'immense été
    Des choses humaines
    (…)
    Un tendre jardin
    Dans l'herbe où soudain
    La verveine pousse
    Et mon coeur défunt
    Renaît au parfum
    Qui fait l'ombre douce.

    Ce poème de Louis Aragon enferme l'essentiel de ce que j'ai à vous dire. Notons d'abord que le moment de plus est une allusion à une tentative de suicide survenue à Venise au terme de la folle passion d'Aragon pour l'Américaine Nancy Cunard. La main qui est venue, une main nue, était celle d'Elsa Triolet, la femme qui lui inspirera quelques-uns de ses plus beaux poèmes. Mais laissons Aragon à sa vie privée : c'est la dimension universelle du poème qui nous intéresse.

    Les trois strophes retenues seront notre fil conducteur : la première évoque le moment critique de la rupture du lien vital et du retour à la vie, la seconde évoque la transformation du rapport du poète avec le temps, la troisième évoque la transformation de son rapport avec l'espace. Le temps, les saisons retrouvent leurs couleurs, l'espace son parfum. L'amour dont on renaît est celui prend la forme d'une sollicitude pour la vie de l'autre s'incarnant jusque dans les moindres replis du temps et de l'espace. Puisque la vie naît et renaît sans cesse de la vie, il faut que la vie soit présente à tous les moments et dans tous les lieux de notre existence.

    Nous retrouverons ce fil conducteur après avoir situé le rapport contemporain avec la vie dans l'histoire des faits et des idées

    Quand nous abordons le thème de la vie sans préjugés, nous ne pouvons manquer de faire cette constatation troublante: il n'y a rien de commun entre la vie que nous connaissons et celle que nous aimons. Les traités de biologie nous présentent des machines complexes dont le secret est dans les gènes. Les êtres vivants auxquels nous sommes attachés, hommes, animaux ou même plantes, sont des présences dont seul le mot âme évoque adéquatement le mystère.

    Nous sommes vitalistes et finalistes dans nos rapports quotidiens avec les êtres vivants. Nous croyons qu'ils ont un principe vital appelé âme et que cette âme poursuit des fins qui lui sont propres. Aussitôt que nous nous éloignons de cette expérience subjective de la vie, pour l'étudier objectivement, nous adoptons le point de vue mécaniste et réducteur: la vie se démonte comme une machine et son mouvement s'explique par une énergie semblable à celle qui fait tourner les moteurs à explosion.

    Un ensemble de rouages réunis par le hasard au cours de l'évolution. Telle est la vie que nous connaissons. Bien entendu, nous donnons ici un sens restrictif au verbe connaître. En toute rigueur, il faudrait dire: telle est la vie sur laquelle nous possédons un savoir objectif et analytique.

    Certes, nous connaissons aussi la vie que nous aimons, mais rares sont ceux qui, de nos jours, estiment que ce savoir, appelé tantôt subjectif, tantôt intuitif ou contemplatif, peut enfermer autant sinon plus de vérité que le savoir objectif. Voici des vers de Victor Hugo, qui illustrent merveilleusement ce savoir subjectif sur la vie. Dans le poème Booz endormi, dont nous donnons ici un extrait, Hugo raconte la façon dont, parvenu à un âge très avancé, Booz a connu la femme qui allait enfin lui donner un fils. Ce vieillard, un personnage biblique, est un ancêtre du roi David et donc du Christ, ce qui confère une solennité particulière à la scène. [...]
    Booz ne savait point qu'une femme était là,
    Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle.
    Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle;
    Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.
    [...]
    La respiration de Booz qui dormait,
    Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.
    On était dans le mois où la nature est douce,
    Les collines ayant des lys sur leur sommet.
    Ruth songeait et Booz dormait; l'herbe était noire;
    Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement;
    Une immense bonté tombait du firmament;
    C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.[...]
    Se pourrait-il que cette vie ne soit qu'une illusion enchanteresse? Il faudrait être aveugle ou insensible pour ne pas y voir d'abord une qualité tout aussi réelle que la quantité et les mécanismes qui se prêtent si bien à l'analyse.

    Tout nous invite à croire qu'il n'y a pas deux vies, l'une qu'on peut connaître et l'autre qu'on peut rêver, mais deux regards différents sur une même vie, comme il y a deux regards sur l'arc-en-ciel. Il est possible de s'émerveiller devant un arc-en-ciel même quand on sait qu'il résulte, selon des lois connues, de la rencontre de gouttelettes d'eau et des rayons du soleil. Le mécanisme qu'on a démonté, quoique impressionnant en lui-même, n'est que le squelette d'une qualité à laquelle on peut participer par le sentiment de beauté.

    En dépit de la nette prédominance actuelle du regard analytique, nombreux sont ceux, même parmi les savants de laboratoire, qui parviennent encore à maintenir un juste équilibre entre les deux; mais si l'on considère les choses sous l'angle historique, c'est l'image d'un constant déséquilibre qui s'impose.

    Ce triomphe du regard analytique, non seulement dans la culture théorique, mais dans la vie quotidienne, sous la forme par exemple d'un espace fonctionnel et d'un temps taylorisé, a provoqué cette minéralisation de l'environnement que plusieurs auteurs ont appelé le désenchantement du monde. Vous aurez remarqué que c'est un réenchantement du monde qu'évoque le poème d'Aragon.

    Ce désenchantement est au centre ce que l'on pourrait appeler le programme de la modernité. Les plantes et les animaux eux-mêmes perdirent leur âme dans l'opération, l'homme conserva la sienne, mais séparée d'un corps, lui-même considéré comme une machine.

    Tel était l'esprit de ces Lumières contre lesquelles les romantiques allaient réagir, en Allemagne d'abord, où parut en 1774 un livre d'un genre tout à fait nouveau, qui allait provoquer une vague de suicides sans exemple à ma connaissance dans l'histoire littéraire : Les souffrances du jeune Werther, d'un certain Johann Wolfgang Goethe.

    Toute une génération d'Européens se reconnut dans ce livre. «Toute l'époque écrit Marcel Brion, l'un des biographes de Goethe, n'aurait pas été aussi profondément remuée si elle ne s'était pas reconnue dans ce héros, depuis le cordonnier qui tenait le livre dans la main le jour où il se jeta par la fenêtre, jusqu'à la jeune suédoise qui l'avait dans la poche de sa robe mouillée, quand elle se noya dans l'Ilm, à portée de regard des fenêtres de Goethe. »3

    Le suicide de Werther déclencha dans toute l'Europe un débat passionné, les uns y voyant une faute morale gravissime, les autres un choix libre illustrant l'accès à une individualité. De la même manière, on peut imaginer les mobiles les plus divers derrière les suicides que l'exemple de Werther provoqua. Au moment où il a écrit Werther, Goethe vivait jusqu'à l'ivresse son retour à la nature et il me paraît évident que l'amour de son héros pour Lotte Buff s'inscrivait dans le même mouvement. Si bien qu'il est permis de penser que l'échec de cet amour et le suicide de Werther, c'est l'échec d'un rapport avec la vie à jamais compromis par la maîtrise de l'homme sur la nature.

    Il en résultera en Allemagne, dans les sciences comme dans les arts en particulier, un effort cohérent et soutenu pour opposer une vision vitaliste du monde à la vision mécaniste qui s'était déjà imposée dans le reste de l'Europe. Ce mouvement conserva son élan jusqu'en 1850 environ et il fut à l'origine, en peinture avec Caspar David Friedrich, en philosophie, en médecine et même en physique, d'œuvres de premier ordre dont nous pourrions nous inspirer pour mieux comprendre les causes profondes de notre faible attachement à la vie et découvrir quelques remèdes à ce mal. Je pense en particulier au grand ouvrage de Carl Gustave Carus intitulé Psyché.

    À l'instar des anciens germains comme des anciens grecs, ces romantiques allemands étaient persuadés que le monde a une âme en étroite affinité avec celle de l'homme et des plantes. Voici, à propos de l'âme des plantes une histoire instructive. Tous ceux qui ont étudié la psychologie expérimentale, ne fût-ce qu'au collège, et vous êtes nombreux dans cette salle, savent que Gustav Theodor Fechner est considéré comme le fondateur de la psychologie expérimentale. On lui doit la loi sur la perception qui porte son nom. Rien n'illustre mieux le déchirement de cette époque, déchirement dont portons la trace en nous, que la carrière de Fechner. Quelques années avant de commencer à prendre la mesure précise des seuils de perception, Fechner avait écrit un ouvrage sur l'âme des plantes dans la plus pure tradition romantique.

    Un peu plus tôt au cours de sa vie, suite à plusieurs années de surmenage, il avait sombré dans une étrange dépression accompagnée d'une maladie des yeux qui l'obligea à vivre dans l'obscurité pendant toute la durée de sa cure, c'est-à-dire trois ans. Quand il ouvrit les yeux pour la première fois, à la lumière du jour, il fut ébloui jusqu'à l'extase par les fleurs et il conserva à jamais la conviction qu'elles avaient une âme.

    «Je me souviens très bien encore de l'impression que j'éprouvai quand pour la première fois, après plusieurs années d'une maladie des yeux et de réclusion dans une chambre obscure, je pénétrai, sans bandeau sur les yeux dans le jardin en fleur. Il me sembla que mon regard m'emportait au-dessus de la condition humaine, que chaque fleur m'éblouissait de sa propre lumière, comme si elle versait dans la lumière extérieure je ne sais quel rayon de sa lumière intérieure. Le jardin entier me parut lui-même transfiguré, comme si ce n'était pas moi, mais la nature qui ressuscitait. Et je pensais que c'était bien le moment de rendre à mes yeux toute leur fraîcheur pour permettre à une nature vieillie de retrouver sa jeunesse. On ne saurait croire à quel point la nature se fait neuve et vivante pour aller à la rencontre de celui qui vient vers elle avec un regard neuf.

    L'image du jardin m'accompagna dans la chambre obscure, mais dans la faible lumière, elle n'en était que plus claire et plus belle et j'ai cru voir tout à coup une lumière intérieure à la source de la clarté extérieure des fleurs et la genèse spirituelle de couleurs qui se limitaient à transparaître à l'extérieur. Je ne doutais pas alors que je voyais briller l'âme des fleurs et je pensais, dans l'émerveillement et l'extase : voilà à quoi ressemble le jardin au-delà du mur de ce monde et toute la terre et tout le corps de la terre n'est que la clôture autour de ce jardin pour ceux qui sont encore à l'extérieur.»

    Et Fechner de poursuivre en s'adressant à son lecteur : «Imagine que tu as passé une nuit de six mois au pôle Nord et que pendant tout ce temps tu as oublié à quoi ressemble un arbre et une fleur, que tu n'as vu que de la neige et des champs de glace et que tout à coup tu es transporté dans un jardin en fleur éclairé par une lumière douce et que tu te trouves d'abord comme moi devant une rangée de Dahlias géants, ne serais-tu pas émerveillé de les voir ainsi briller et ne pressentirais-tu pas derrière ce joyau, cet éclat, cette joie quelque chose de plus que du vulgaire liber et de l'eau?»4

    Je note trois choses à propos de cette histoire: elle constitue une allégorie de la connaissance aussi belle que le mythe de la caverne de Platon. Elle nous rappelle que la pleine participation à la vie suppose un période de nuit obscure, une ascèse qui secoue les habitudes qui nous rendent aveugles et sourds. Elle nous invite enfin à cultiver ce regard subjectif sur la vie qui a été si négligé depuis plus d'un siècle. Ce qui nous ramène à notre fil conducteur initial. Vous avez tendu la main à Louis Aragon, il a renoué son pacte avec la vie, du moins pour un temps. Que faites-vous ensuite pour lui et pour prévenir dans l'ensemble de la société les tentatives qui sont trop souvent des réussites ? Vous ne répondrez pas vraiment à ma question si vous me dites que vous confierez votre poète à un expert en prévention du suicide aux frais de l'État. Cette professionnalisation de la chaleur humaine fait partie à mes yeux du problème, non de la solution, même si je comprends qu'il s'agit là d'un moindre mal nécessaire compte tenu de l'état de plusieurs de nos familles et de nos communautés.

    Il suffit parfois de serrer une personne contre son cœur et de lui dire qu'on l'aime, pour qu'elle se sente enracinée à jamais dans la vie. Je viens de lire cette belle histoire dans une biographie de Maurice Zundel. Une jeune orientale de 13 ans vient vers lui et lui parle très froidement de sa décision de mourir. (…) «Elle ne refuse pas la vie : simplement, elle ne sait pas s'en servir et personne dans sa famille ni dans son entourage ne lui a expliqué comment faire. Alors, autant rendre à Dieu cette existence et qu'il la donne à quelqu'un d'autre. Où est le péché dans ce sacrifice? Sans ouvrir les yeux [il l'a écoutée en silence] Zundel se lève et la prend dans ses bras. (…) Le désir de possession, surtout affective, est inexistant chez lui… Il a mis sa tête contre ma tête et j'ai senti qu'il pleurait. J'ai senti ses larmes sur mon visage, il m'a serrée, il m'a bercée et il m'a dit : "Mais, moi, ma petite fille, je vous aime!" J'ai pleuré pendant trois jours. […] Après cela je n'ai plus jamais connu d'obstacles. J'étais guérie comme s'il avait mis une flamme. Il m'a enfantée : j'étais renée.»

    Nous savons tous qu'il vaut mieux nous abstenir d'un tel acte si nous sentons qu'il ne sera pas parfaitement authentique. Le plus souvent, il faut aider patiemment la personne fragile à opérer la greffe de tout son être sur un milieu de vie. Cette greffe est analogue à celle du foie. Elle est accomplie seulement lorsqu'une multitude de radicelles ont trouvé un sol nourricier.

    Dans la voie tracée par le poème d'Aragon, c'est le temps qu'il faut d'abord soumettre aux exigences de la vie. Qui donc a rendu leurs couleurs perdues, aux jours aux semaines? Il faut d'abord rendre le jour au jour et la nuit à la nuit en réintroduisant le rythme de la nature dans sa vie quotidienne. Les personnes dépressives et séduites par la mort ont souvent une existence dérythmée : mangeant n'importe quoi, n'importe quand, et dormant au moment le moins propice. La Genèse commence ainsi : «Il y eut un soir et il y eut un matin.» Qu'il y ait d'abord un soir et un matin dans leur vie. L'importance de ce rythme proposé par la nature a été confirmée par la chronobiologie, qui a démontré notamment que c'est l'hiver et non l'été que nous devrions prendre nos vacances, mais sur ce point les leçons de l'histoire sont plus importantes que celles de la science. Ce que nous apprend l'histoire c'est que les hommes ont généralement éprouvé le besoin de sacraliser par une liturgie les rythmes qu'ils introduisaient dans le temps : carême, ramadan, pâques, dimanche. En assurant chaque année le retour du même rite, en orientant le regard non plus vers l'avant, vers la fuite du temps, mais vers le haut, la liturgie soumet le temps à l'éternité, tout en assurant des moments de repos et de contemplation dont l'âme a besoin aussi bien, sinon plus que le corps.

    Nous avons fait le pari de reconstituer par des choix individuels l'équivalent des rythmes que les liturgies imposent à toute une collectivité. C'était une illusion. Jamais les Québécois ne se sont tant plaints de manquer de temps que depuis qu'ils le gèrent en toute liberté. Occasion d'indiquer que dans bien des domaines, le choix, parce que nous en faisons un mauvais usage, est contraire aux lois et aux exigences de la vie. Le choix est mortel.

    De toute évidence, l'ascèse traditionnelle imposée par la liturgie ne convenait pas aux Québécois d'aujourd'hui. Elle avait ses racines dans un lointain passé où l'immersion dans la vie était acquise. Nous sommes aujourd'hui menacés de désincarnation. Il nous faut une ascèse qui nous aide à nous réincarner. Le dimanche serait, par exemple, exclusivement réservé à des activités impliquant un rapport sensible avec le monde, tels que l'horticulture, le travail manuel de la terre, la cueillette de champignons et de fruits sauvages, la sculpture, la peinture. Ce jour-là, les rites et les plaisirs de la table seraient rétablis dans toute leur plénitude et leur signification. Il faudrait pratiquer le jeûne médiatique. Tout contact avec les médias serait interdit. On pourrait s'adonner à la calligraphie, mais non à l'écriture mécanique.

    Nous voici dans l'espace, dans le tendre jardin d'Aragon. Cet appel du jardin, les Québécois, comme les Occidentaux en général, l'ont senti, preuve que le rapport avec le monde par les sens est important à leurs yeux. Ici encore sens et bon sens se rejoignent. Au temps dérythmé correspond un espace désordonné. Par ordre, je n'entends pas ici le rangement mais la vie. Tout dans la nature obéit au second principe de la thermodynamique, tout dérive vers le désordre, la décomposition, la mort, vers l'entropie pour employer un mot savant qui a sa place ici. La vie est une exception ponctuelle à cette loi. Elle est néguentropie, remontée vers l'ordre, la complexité.

    La vie est un équilibre instable, toujours menacé, toujours à refaire; l'équilibre stable c'est la mort. Précisément parce qu'elle est un équilibre instable, la vie a besoin d'être soutenue, nourrie par un habitat lui-même vivant. Cet habitat, elle le crée elle-même spontanément. L'atmosphère, lui-même instable, a été créé par la vie au cours de son évolution. Il est le nid de l'ensemble des êtres vivants. Chaque espèce construit ensuite sa niche particulière. Au travail comme dans les loisirs, dans la vie quotidienne, les moments de méditation ou d'échanges commerciaux, nous avons besoin d'espaces animés, vivants. Je suis persuadé que les marchés publics de nos villes servent mieux les fins de la prévention du suicide que les locaux fonctionnels dans lesquels on enferme les personnes dépressives. Vus sous cet angle, de nombreuses écoles, de nombreux bureaux, dans les administrations publiques surtout, sont des attentats contre la vie.

    Ces lieux fonctionnels où règne l'ordre de la mort et non celui de la vie, parfois anarchique en apparence, est la conséquence directe du triomphe du regard analytique sur la vie par rapport au regard intuitif. Il y aurait tant de choses à dire sur cette question. Nous discutons sans fin sur l'emplacement du futur hôpital universitaire de Montréal. Dans cet interminable débat la question la plus importante n'est jamais posée. Cet hôpital sera-il un habitat vivant, poétique, rempli de symboles nourriciers, un tendre jardin, ou un lieu fonctionnel, reflet d'un corps machine, que l'on peut réparer, remettre en état de fonctionner, sans se soucier de le ramener à la vie qui suppose le souffle d'une âme et le frémissement des symboles autour d'elle?

    J'ai eu le bonheur de bien connaître celui que l'on a appelé l'Hippocrate du XXe siècle, René Dubos, l'homme qui a découvert le premier antibiotique qui a ensuite été le fondateur de l'écologie telle que nous la connaissons et qui à la fin de sa carrière a philosophé de façon admirable sur la vie. Je me souviens d'une promenade dans le vieux Québec avec lui. Me montrant de la main la façade vivante d'un vieil édifice, il me disait : «Les symboles, les symboles, il faudra leur accorder de plus en plus d'importance dans l'avenir.»

    J'ai placé mon propos sous le signe du regard intuitif sur la vie et j'ai présenté le romantisme allemand comme une source d'inspiration. L'un des héritiers de ce romantisme au XXe siècle, avec Jung et Freud dans une moindre mesure, fut le philosophe allemand Ludwig Klages. Voici l'un ses propos sur la sollicitude pour la vie. Il se rapporte à l'éducation. Ce sera ma conclusion.

    «Quels sont maintenant les principaux aliments de l'âme? Le prodige, l'amour et l'exemple ( Wunder, Liebe und Vorbild ). Le prodige, l'âme le trouve par exemple à la vue d'un paysage, dans la poésie, dans la beauté. Qu'on lui présente donc le paysage, la poésie, la beauté et qu'on regarde si elle s'épanouit là. L'amour au sens le plus large ­ auquel se rattachent la vénération, l'adoration, l'admiration et toutes les formes d'approbation affective ­ ne réchauffe avec une vraie efficacité que sous l'action de l'être aimant. L'image éternelle de ce mode d'éducation est l'image de la mère aimante et de l'enfant bien-aimé. Qu'on entoure donc l'âme de tous les rayons de l'amour maternel et qu'on regarde si elle s'épanouit là. L'exemple ce sont les dieux, les poètes et les héros. Qu'on donne à l'âme le spectacle des héros et qu'on regarde comment elle s'épanouit là. Et si elle ne s'épanouit au contact d'aucune de ces trois choses, c'est qu'elle ne porte en elle aucune puissance d'épanouissement, et il n'existe pas d'éducateur qui puisse la susciter par magie. Car c'est le secret de l'âme de ne s'enrichir qu'en donnant. Ce n'est pas l'amour qu'un homme reçoit, mais l'amour qui s'allume en lui au contact de l'amour reçu, qui nourrit son âme. Tous les prodiges et tous les exemples du monde demeurent une simple représentation théâtrale, s'ils ne peuvent éveiller dans l'âme le prodige occulte et le héros secret. Si l'âme ne répond pas, alors, abandonnée par l'éducateur, elle écoutera sans dommage un collègue discourir sur l'éthique.»5


    Notes
    1. Paul Valéry, Œuvres – Mélange, Bibliothèque de la pléiade, Éditions Gallimard, 1957, p. 322.
    2.Ludwig Klages, Mensch und Erde, Eugen Diederichs, Jena, 1929 p. 129-30.
    3. Marcel Brion, Goethe, Éditions Albin Michel, Paris 1949, p.156.
    4. Gustav Theodor Fechner, Nanna, über das Seelenleben des Pflanzen, Verlag von Leopold Voss, Leipzig 1921, post face. Texte en ligne.
    5. Ludwig Klages, Mensch und Erde, Eugen Diederichs, Jena, 1929 p. 129-30.

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    Jacques Dufresne
    Mots-clés
    Sollicitude,
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