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    Dossier: Spiritualité

    La quête spirituelle au XXe siècle

    Placide Gaboury
    Avant d'entrer dans sa phase la plus récente, la quête du spirituel en Occident est passée au cours de sa spirale par diverses périodes d'intensité et de stagnation, d'inspiration et d'expiration. C'est ce mouvement respiratoire qu'il s'agira ici d'interpréter, en décelant à travers son déroulement les mécanismes qui l'ont fait disparaître et reparaître périodiquement, pour ensuite examiner ce qui caractérise cette nouvelle montée du spirituel devenue si rapidement un phénomène universel. Mais voyons tout d'abord ce qu'est au juste le Spirituel.


    La Spiritualité

    Au cours de cet article, il ne sera pas question de parapsychologie (appelée aussi psilogie), science toute jeune qui étudie des phénomènes aussi divers que l'hypnotisme, la télépathie, la prédiction, les cas de réincarnation, la médiumnité, la projection astrale, les poltergeists, les matérialisations, le biofeedback, les ondes cérébrales en méditation, la lévitation ainsi que certaines formes de guérison. Tout cela est du domaine du Mental en tant que pouvoir opérant sur les choses et les êtres au moyen de l'intuition, de la volonté et de l'émotion. Opération qui ressemble à celle de l'alchimiste, avec cette différence capitale que l'alchimiste ne sépare pas le travail qu'il fait sur la matière du travail qu'il fait sur lui-même, se transformant en profondeur au cours du Grand Oeuvre, alors que la personne utilisant les pouvoirs psi peut être encore pleine d'ego, de possessivité et d'illusion sur elle-même. Elle peut être, plus que toute autre, victime du complexe dominant/ dominé, justement parce qu'il est très difficile d'utiliser le pouvoir en maintenant la disponibilité intérieure. Le pouvoir est en effet le domaine privilégié de l'ego. Et qu'est-ce que l'ego? Le Mental conscient utilisant émotions et sensations pour entretenir l'illusion d'être quelqu'un séparé de l'Ensemble, indépendant de sa Source. L'illusion d'être au contrôle et de tout comprendre. L'ego, c'est une corporation de peurs et de prétentions: le concierge qui se prend pour le propriétaire, le fil électrique qui se prend pour l'électricité. L'ego, pour se sécuriser, cherche constamment à dominer ou à être dominé, soit en écrasant, en condamnant ou en accusant autrui, soit en quêtant de lui approbation ou amour, ou en se culpabilisant. Ce complexe dominant/dominé fait tourner le monde comme une roue étourdie.

    En revanche, l'expérience spirituelle, c'est la connaissance personnelle du divin au centre ou à l'origine de soi-même - au-delà de l'ego -, connaissance thérapeutique qui libère l'individu de la peur, du complexe dominant/dominé, et qui déclenche en lui l'énergie-créativité-compassion de l'homme intégré. C'est l'appel à l'autonomie complète, sous l'inspiration du maître intérieur. Cette expérience est donc individuelle inviolable et incommunicable. Mais elle change tous les rapports et les relations avec les êtres et les choses. Relations qui en sont des effets spontanés. L'expérience du divin individualisé (que nous appelons notre personne) étant surmentale, elle n'est pas réductible à la compréhension intellectuelle (à quoi veulent souvent la réduire les institutions installées). Cependant, elle constitue une connaissance réelle, une conscience plus lucide et compréhensive que toute autre obtenue par le raisonnement, le calcul ou l'effort. Car c'est un don, essentiellement, que cette transformation qui fait voir et être autrement. Quelque chose qui ne s'obtient pas, mais qui est reçu dans la mesure où l'on se fait réceptif. Une connaissance qui est plus une affaire de coeur que de tête, de corps que d'idée.

    Cette expérience ne sera donc pas vécue sans beaucoup de peine: en réalité, la condition pour qu'elle soit déclenchée, c'est que l'individu, arrivé au bout de son rouleau de prétentions, se regarde enfin sans leurre et reconnaisse dans la lumière ce que Jung appelle son ombre, sans se juger toutefois, mais sans refuser non plus sa responsabilité. Car l'ego, cette prétention à vouloir tout contrôler, à être indépendant du réservoir profond qui l'alimente, comme l'enfant prodigue séparé du père, voilà l'obstacle à la vie spirituelle. Voilà ce qui empêche le Flot d'Energie Originelle en nous de couler librement. Entreprendre l'aventure de dépister les replis du mensonge qui nous habite, devenir réceptifs à ce qui nous dépasse, nous comprend et nous comble, et surtout persévérer dans cette voie jusqu'à l'Epanouissement total, voilà ce qui s'appelle la Spiritualité. C'est cela que Jésus appelait le Royaume, c'est-à-dire l'équivalent du Tao/ Wuwei chinois, de la Sadhana/moksha hindoue, du zazen/ satori japonais, du dhyana/nirvana bouddhiste, du dhikr/ fana des soufis.


    La Religion

    Mais si la Spiritualité se perd, que reste-t-il? Un coquillage: la Religion, cet ensemble socio-culturel-sémantique de contrôles extérieurs, d'enrégimentations par la peur et la culpabilité, exprimé dans des dogmes, des rites, des ukases, des défenses et des hiérarchies. En somme, les outils de la politique. Car on ne rend pas les gens spirituels à force de contrôles, de persuasions et d'arguments. C'est affaire de croissance et d'appel intérieur. (Comme l'écrivait le poète Tagore, on ne fait pas pousser la fleur en lui tirant les pétales!) Il s'agit d'une croissance de l'intérieur, avec un minimum d'aide extérieure. (Ainsi que le disait Abraham Lincoln, c'est un minimum de gouvernement qu'il faut, non un maximum.) Le rôle des «guides» (curés, évêques, papes, swamis, roshis, imams) consiste précisément à aider les autres à atteindre l'autonomie spirituelle, à pouvoir se passer dès que possible de guide extérieur - et non de perpétuer un assujettissement, un complexe dominant/dominé caractéristique de toute relation qui n'est pas de ce Royaume dont parlait Jésus. (La Religion extérieure peut avoir son sens cependant lorsqu'on a eu une expérience personnelle et intérieure du divin - mais cette religion n'en est alors que l'expression spontanée, et ce besoin naturel de partager en petit groupe une expérience individuelle est alors dépourvue de crainte, de soumission et de prosélytisme.)

    Mais hélas, il est difficile de renoncer au contrôle; il est difficile, quand on est au pouvoir, de se faire réceptif plutôt que possessif. Or, on ne libère pas si on n'est pas soi-même libéré. En réalité, on ne libère que dans la mesure même où on est libre. Autrement, on ne fait que transmettre son poison, sa peur, son angoisse. Et s'il est évident, en regardant le monde occidental depuis plusieurs siècles, que la présence du christianisme ne l'a pas substantiellement amélioré sur le plan spirituel, il faut se demander si ce n'est pas parce qu'on a progressivement abandonné la Spiritualité pour la Religion ou, pour reprendre le mot de Loisy, le Royaume pour l'Eglise. Ou serait-ce qu'on a abandonné ce que Marcel Légaut nomme la religion d'appel intérieur pour la religion d'autorité extérieure?


    Le passage de la Spiritualité à la Religion

    Chaque fois que l'expérience personnelle du Maître intérieur fait place à une institution extérieure d'autorité absolue, c'est le règne stérile de la Religion qui commence; on croit pouvoir imiter le Royaume au moyen de la piété et de la morale, alors que c'est l'expérience transformatrice du royaume intérieur qui seule peut créer un être nouveau dont la piété et la morale ne seront alors que l'effet spontané. C'est ainsi que la Religion s'ingérera dans la vie privée des gens, leur dictant dans le détail tout ce qu'ils doivent faire et penser, abolissant ainsi toute chance de transformation réelle de l'intérieur, de découverte par soi-même (et donc par essais et erreurs) de sa voie personnelle, du sens de sa vie individuelle autonome, du cheminement sur lequel on entre toujours seul à seul, et dans lequel l'individu doit être assez engagé pour qu'il ne soit plus manipulé par un groupe quelconque, si pieux soit-il.

    L'univers de la Religion, c'est le retour à l'Ancien Testament, où la Spiritualité était devenue suspecte à force de durcir les formes extérieures. Voilà d'ailleurs ce qu'allait révéler la vie de Jésus, le spirituel par excellence du monde occidental, cet homme qui par sa vie devait nous montrer ce que c'est qu'être transparent à cette Présence Transformatrice, dès qu'on la reçoit totalement et qu'on la laisse se manifester à sa guise. Il était dans le spirituel pur. Il n'était pas de la Religion. (Il ne mention ne le mot «Eglise» que dans une seule péricope de Matthieu, alors qu'il parle constamment de Royaume.) Il ne dominait pas, il invitait. Il ne contrôlait pas, il libérait plutôt de la nécessité d'être contrôlé, du besoin de sa présence physique: «Il est bon pour vous que je m'en aille.» Mais ceux qui l'ont suivi ne semblent pas avoir trouvé cela également bon, et se sont bien gardés de le laisser devenir réalité spirituelle.

    Ceux qui l'ont suivi, et même déjà Paul de Tarse, ont tôt fait de son expérience un élément de Religion; si bien qu'avec Constantin une nouvelle religion, le Christianisme, avait pris place dans le monde. Si les premiers Pères furent des spirituels avant d'être des hommes d'institution, cependant, à mesure que la Religion s'affirmait, se définissait, se durcissait, les hérésies pullulèrent, puisque c'est le durcissement de la Religion qui suscite les hérésies, comme c'est la fermeture d'un groupe qui crée «les autres» à l'extérieur. (Mais on perd toujours quelque chose d'essentiel en se fermant ainsi.) C'est l'institution, ordonnée comme un rouage bien rodé, qui rejette toute forme de «désordre», qu'elle nomme ensuite selon son plaisir. C'est toujours l'excès du conscient/rationnel qui engendre la réaction du non-rationnel. C'est le masculin excessif du totalitaire qui fait sentir le besoin du féminin réceptif et créateur. On ne peut à la fois mettre toute son énergie à défendre un acquis et demeurer créateur, en croissance. Il faut choisir.

    Ce passage progressif, si souvent réitéré au cours des civilisations, de la Spiritualité à la Religion, ou de l'ouverture vulnérable à la fermeture des définitions, ce passage allait se manifester tout au cours du moyen âge occidental. Le «croire afin de comprendre» d'Augustin (Ve siècle) allait devenir sept siècles plus tard le «comprendre afin de croire» d'Anselme. C'est un pattern constant de l'histoire des religions que de céder petit à petit à l'emprise de la conscience rationnelle et sécuritaire, à mesure que le Pouvoir du groupe l'emporte sur l'expérience intérieure et la croissance personnelle. Car Raison = Pouvoir = Religion = Contrôle extérieur, donc Sécurité.

    Les Eglises occidentales (sauf la branche byzantine) ont choisi à travers leur histoire d'être plutôt défensives que créatrices, plus «masculines» que «féminines» (plus du cerveau de gauche que de celui de droite), plus fermées qu'ouvertes, plus définies qu'improvisantes, plus stationnaires qu'en voie de croissance. (Rien ne ressemble moins à une improvisation de jazz qu'une Eglise établie!) Il est tout à fait naturel que les clercs «défenseurs de la Foi» aient provoqué périodiquement le besoin d'échapper à une structure plénipotentiaire stérilisante. C'est ce qui s'est produit par exemple au XIVe siècle, où les mystiques anglais (Hilton, Rolle, Julienne de Norwich, le Nuage d'Inconnaissance anonyme), ainsi que les Béghards et les Béguines, les Gottesfreunde, (Amis de Dieu) -dont faisaient partie les disciples du grand Echkart, Tauler et Suso, ainsi que l'auteur de la célèbre Théologie Germanique -exprimèrent dans le secret leur vie intérieure en marge des cadres officiels. On peut dire que c'est également ce qui provoqua le mouvement des Illuminati qui attirera les foudres de l'Inquisition auxquelles échappèrent de justesse Jean de la Croix et Thérèse d'Avila. Même les insurrections de Luther et de Calvin, ayant tôt perdu leur spiritualité pour devenir des Religions, suscitèrent des spirituels libres tels que Sébastien Franck et Sébastien Castellion. C'est aussi de cette façon que des systèmes répressifs créèrent un Underground spirituel: les alchimistes tels Paracelse, Maier et Fludd, les mystiques ésotérismes tels Boehme et Swendenborg et les sociétés secrètes telles les Rose-Croix. Même le Puritanisme durci en une Religion suscita son George Fox, comme le Jansénisme son Pascal.


    Le passage de la Religion à la Science

    L'ère scientifique, provoquée au XIIIe siècle par Roger Bacon (le premier à s'affranchir de la scolastique) et par Thomas d'Aquin qui, en voulant réhabiliter la Raison en soi, déclencha le premier vrai rationalisme de l'Occident (dont les «prémisses» de Descartes n'allaient être que les conclusions), cette ère scientifique avait été rendue possible par la Religion de plus en plus coupée de sa Source, la Spiritualité, et réduite à un univers de raison, de morale et de «vertus». (Après tout, la Science est peut-être la meilleure chose qui soit sortie de la Religion!) Cela devait aboutir à la mentalité sécularisée des XVIIIe et XIXe siècles, l'époque où allait se constituer la Religion du scientisme, cette prétention à vouloir tout comprendre par la tête et à tout réduire au mental. La maladie de la suprématie absolue qu'avait attrapée la Religion était passée à la Science. La division Religion/Science ne constituait pas un schisme réel. Le véritable schisme s'était produit entre la Religion et la Spiritualité.


    Car Science et Religion étaient du même bord: parallèles. Elles prétendaient toutes deux à un contrôle total et à une stabilité infaillible.*

    * En condamnant Galileo, ce n'est pas la Science que condamne la Religion, c'est le refus de se soumettre à l'autorité absolue de celle-ci; refus qui indiquait à quel point l'autorité de la Religion laissée à elle-même l'univers du rationnel conscient) devient une fonction arbitraire, incapable de guider. La Religion condamnait ainsi (ou brûlait) tout ce qui ne se soumettait pas: les Illuminés tels Savonarole, les sorcières telles Jeanne d'Arc et les ménagères de Salem, ainsi que les scientifiques tels Giordano Bruno, Galileo, Darwin, Freud et Teilhard.

    Il n'y a vraiment que la Spiritualité qui puisse rendre à la Religion et à la Science leur valeur et leur sens, en les guérissant de leurs prétentions à vouloir contrôler les êtres et les choses (ou encore, à les «sauver»). En effet, ni la Science ni la Religion n'ont libéré l'homme du complexe dominant/dominé, des prétentions de l'ego ou de la division créée entre les hommes; au contraire, elles y ont contribué: témoin les guerres chrétiennes et la bombe atomique. C'est la spiritualité et elle seule (que l'on retrouve au XXe siècle chez certains grands scientifiques tels que Einstein, Bohr, Heisenberg, Sudarshan, Josephson, Watson, Wheeler, Dubos, Sarfatti, Capra). Ce n'est d'ailleurs pas un accident que depuis quelque temps la jeunesse rejette autant la Religion que la Science, puisque toutes deux ont commis des excès semblables, en ne réalisant pas leurs promesses de salut et d'amélioration de l'Homme, en coupant l'Homme de sa source intérieure, de ses liens avec la Nature et avec son semblable, en aggravant la scission dominant/dominé dans les êtres, la pensée et les choses. Car la relation dominant/dominé sur le plan social est le miroir de la relation sujet-objet dans le domaine de la connaissance: les deux décrivent une dépendance extérieure, un contrôle par l'extérieur, et signalent ainsi le seul vrai divorce fondamental: la séparation par l'homme prétentieux (rationalisé) de ce que le divin a uni au-delà de toute prise rationnelle, de toute emprise autoritaire. L'Occident moderne depuis l'ère scientifique souffre d'un cancer: l'excroissance du conscient rationnel, du cerveau de gauche, d'une obsession d'analyse, de contrôle et d'explication. La prétention du Mental, de l'ego individuel et collectif -. C'est de cette tumeur entrée en phase terminale que l'Homme du XXe siècle devra guérir s'il veut survivre. Et surtout s'il veut poursuivre son évolution. (Mais la Science aussi a mûri: elle a cessé d'être orgueilleuse, pour reprendre sa place de chercheuse modeste et très circonspecte. Elle a retrouvé le mystère et l'incompréhensible. Elle en découvre même de plus en plus àmesure qu'elle avance. Rien n'est tout à fait comme on l'avait cru. Elle a découvert ses limites, ses bêtises et l'impossibilité de tout comprendre. Elle aussi rentre dans un univers fort semblable au spirituel. Ainsi, partant du monde de la Religion, elle revient vers un monde plus universel, ouvert, très humble.)


    Le retour à la Spiritualité

    De 1900 à 1920

    La rentrée dans le spirituel s'est faite à peu près en quatre mouvements: 1900, 1920, 1940 et 1960, les trois premiers très lents par rapport au dernier. En effet, la quête spirituelle du XXe siècle a commencé très modestement, comme une pousse perdue dans un vaste désert, pour ensuite se multiplier et, enfin, foisonner à un rythme affolant. Si, selon Auguste Poulain, qui fait autorité en ces matières, Thérèse d'Avila marqua la fin de l'ère spirituelle occidentale (on pourrait y ajouter Marie de l'Incarnation et Louis Lallemant), c'est une autre Thérèse de la même tradition qui allait jeter la nouvelle semence. Mais la spiritualité saine de Thérèse Martin fut aussitôt ravalée à un mysticisme d'Epinal, tant il était impossible à la mentalité de l'époque de comprendre ce qui était au-delà du piétisme et du moralisme de la Religion. Personne ne savait alors guider les âmes désireuses d'une vraie aventure intérieure. Cette tradition semblait être perdue. Il n'y avait guère en Occident de maîtres de vie intérieure capables d'aider sur la voie spirituelle. L'apparition soudaine d'une Thérèse de Lisieux dans un tel contexte n'était rien moins que miraculeuse et ne faisait qu'accuser la force et la liberté de cet être pourtant si frêle. L'exception confirmait la règle.

    VIVEKANANDA

    Puis vint un premier souffle d'Est qui balaya le désert occidental avec Swami Vivekananda, le disciple privilégié du grand saint hindou, Ramakrishria, que Romain Rolland allait faire connaître à l'Europe des années 30. Dès 1892, Vivekananda se rendit au Parlement des Religions à Chicago, où il révéla à l'Arnériquc le monde de la Spiritualité. c'est grâce à lui que la Vedanta Society allait prendre racine en Amérique à la fin du XIXe siècle. C'est aussi grâce à cette société que l'Orient commença d'y être pris au sérieux. Vivekananda était un esprit véritablement?cuménique, devant lequel l'?cuménisme des Eglises occidentales apparaît encore aujourd'hui comme un esprit de chapelle. Il disait déjà que «B divin est à la racine de toutes les religions et chacun doit s'assimiler l'esprit des autres, sans cesser de maintenir son individualisme et croître selon ses lois propres»; propos que l'on trouve aujourd'hui dans la bouche de John Robinson, Raymond Panikkar et Bede Griffiths.

    CARL JUNG

    Pendant ce temps, en Europe, la psychologie, ayant remis à sa place la pensée orgueilleuse, restaurait la valeur du non-conscient. En effet, après la découverte freudienne de l'inconscient, réduit à des refoulements d'ordre exclusivement sexuels, Jung ouvrit le XXe siècle à une vision moins dogmatique, plus poétique et universelle. La place autrefois accordée au sexe était remise au besoin profond du transcendant. Jung est un cerveau de droite par rapport à Freud.

    Si Jung n'est pas à proprement parler un spirituel, mais un homme qui au plan religieux demeurait pris dans un système de croyances victoriennes, il était tout de même conscient du cheminement de l'être passant par la découverte de son Ombre, et refusionnant ses polarités dans une transformation. qui le rendait perméable au Soi. Jung reconnaissait avec les grandes traditions que l'«esprit était la vie du corps vue de l'intérieur, et le corps la manifestation de la vie de l'esprit - les deux étant vraiment un». Et dès 1928, il écrivait prophétiquement: «L'Orient est au fond du changement spirituel que nous traversons aujourd'hui. Seulement, cet Orient, il est en nous essentiellement.» D'ailleurs, proclamait-il à cette époque également: «Nous ne sommes qu'au seuil d'une nouvelle ère spirituelle.»

    Sa première oeuvre! d'importance, Les Symboles de Transformation, publiée en 1912, allait rompre les derniers liens qui le retenaient au Père Freud, qui, lui, voulait obliger son protégé à «maintenir à tout prix le dogme de la théorie sexuelle». C'est à partir de ce moment que les idées de Jung pénétrèrent la pensée occidentale et renversèrent en profondeur les conceptions freudiennes déjà ancrées. «Il est des expériences d'une valeur inestimable qu'il faut faire, écrivait Jung, et qui ne se remplacent pas par la raison.» D'ailleurs, pour lui, «un progrès commençait toujours par l'individu, c'est-à-dire qu'un être isolé, ayant pris conscience de son isolement, frayait une voie qui n'avait pas encore été battue. Il lui fallait pour cela, en premier lieu - absolument en dehors de toute autorité et de toute tradition - réfléchir à ce qu'était sa réalité fondamentale.»

    Comme, selon Jung, le divin avait imprimé sa marque (tupos) dans l'âme humaine, la voie vers la connaissance du divin ne pouvait qu'être celle de la divinisation de l'âme. L'Imago dei était l'archétype du Soi, du centre de la personnalité psychique totale, illimitée et indéfinissable. Le Christ était l'archétype (l'empreinte psychique originelle) de l'homme-dieu, du Soi: «on pourrait dire du Soi qu'il est Dieu en nous», c'est-à-dire la profondeur au-delà de toute profondeur, le coeur caché. Jung était aussi très conscient des difficultés de la Voie: «La conscience ne peut exister que par une continuelle soumission à l'inconscient, de même que tout ce qui vit doit passer par beaucoup de morts.» Il comprenait de même l'importance de l'abandon à plus que soi et du don de la nouvelle vision. Car «ce n'est pas moi qui me crée moi-même, bien au contraire, je ne fais qu'advenir à moi-même». Comme Boehme, il avait découvert qu'on ne peut «voir la lumière sans l'ombre, ni percevoir le silence sans connaître le bruit». «Notre psychologie, concluait-il, c'est-à-dire la connaissance familière de notre âme, commence en tous points à partir du bout le plus repoussant, c'est-à-dire avec toutes ces choses que nous ne voulions pas voir.»

    Enfin, Jung s'était ouvert très tôt à la pensée orientale. Il fit avec Wilhelm a un commentaire du Yi King taoïste, et il connaissait le tantrisme ainsi que les autres voies d'éveil. Sa connaissance de la psychologie hindoue lui faisait considérer avec beaucoup d'humilité l'infantilisme de la psychologie occidentale. Il fallut cependant attendre les Frankl, Fromm, Maslow et Assagioli pour ouvrir davantage la psychologie au spirituel. Mais ce n'est enfin qu'avec la psychologie du Surconscient de Jean Lerède que cette «science humaine» est devenue une psychologie au sens plein du mot: une connaissance de l'âme intégrant totalement sa dimension spirituelle.

    RUDOLF STEINER

    Alors que se répandait une nouvelle vision de l'homme conscient/inconscient, un Allemand et un Russe allaient éveiller les esprits occidentaux au monde plus proprement spirituel. Le premier était Rudolf Steiner, qui par son école ouverte en 1913, le Goetheanum, inaugura un enseignement fondé sur l'expérience intérieure du Christ. Mais pour que cette expérience d'emblée spirituelle fût à ses yeux authentique, elle devait intégrer tous les aspects de l'être. C'est ainsi que naquit ce qu'il appela l'Anthroposophie, ou sagesse de l'homme intégral, qui incluait l'étude des sciences de pointe, aussi bien que la parapsychologie et la danse (Eurythmie) pour éliminer l'intellectualité et retrouver en soi les rythmes de la nature. Le groupe qui lui survécut en 1925 poursuivit ses recherches dans la lutte contre le cancer, ainsi que dans la nouvelle agronomie, et répandit à travers l'Europe un système pédagogique exemplaire.

    GEORCES GURDJIEFF

    Mais c'est Georges Ivanovitch Gurdjieff qui, sans doute à cause de la rareté des maîtres occidentaux et la soif ardente de spiritualité en ces années-là, eut la plus profonde influence sur l'entre-deux guerres. L'importance de cet homme est telle qu'il devra nous retenir quelque peu. C'est en 1914 que ce Russe de descendance gréco-persane organisa à Moscou des conférences sur la Connaissance de Soi. En 1915, il attire Ouspensky qui allait devenir son apôtre jusqu'à la brisure de 1917. Foncièrement instable, Gurdjieff s'établit en 1922, pour quatre ans seulement, à Fontainebleau-Avon d'où son Ecole pour l'Epanouissement Harmonieux de l'Homme se répand à travers l'Occident comme une traînée de poudre.

    Gurdjieff (ou Monsieur G. comme on l'appelait) était un homme extrêmement charmeur et puissant. Il avait longuement pratiqué l'hypnotisme, et l'emprise de son regard sur les femmes en particulier (qu'il méprisait cependant) était celle d'un charmeur, d'un shaman et d'un magicien. Il était plein de trucs et connaissait des remèdes pour tout. Il avait exercé tous les métiers et se montrait fort rusé en affaires. (Sa voie allait d'ailleurs s'appeler la voie 'de la ruse, mais c'était en réalité la voie du pouvoir.) il y avait toutefois quelque chose qui chez lui ne tournait pas rond. Au cours de ses «rencontres avec des hommes remarquables», il avait connu un Padre Giovanni, que les compagnons de G. avaient décidé de suivre. Ce spirituel comprenait que la connaissance du divin ne se fait pas par le mental et que les efforts de volonté ou d'intellect n'y peuvent rien. Mais G. qui justement croyait avant tout aux pouvoirs, dont faisait simplement partie la maîtrise complète de soi-même, était convaincu qu'il y avait moyen par l'effort d'arriver à la libération complète. Il refusa d'accepter la sagesse du Père Giovanni. C'était là son erreur et la faille de son système. C'est ainsi qu'il poursuivit sa route et crut découvrir dans des techniques seules les moyens qu'il cherchait. C'étaient des techniques de respiration, des mouvements corporels, des moyens d'éveiller au Soi par des sons fort subtilement modulés, par des arrêts subits en pleine action (pour arriver à «se souvenir» de l'être profond au-delà des mécanismes dont on est pétri), par des excès de travail physique poussant la conscience vers un au-delà toujours hors d'atteinte. Il s'agissait d'éveiller l'homme à tous ses niveaux, de le réveiller de ses habitudes et de ses préjugés. Des esprits fort lucides tels que René Daumal et Louis Pauwels avouent qu'ils ont puisé beaucoup à ces techniques et à leur valeur disciplinaire. De ce point de vue, la méthode de G. s'avéra fort utile et efficace, car l'éveil au Soi est en effet chose fort difficile.

    Mais il n'y avait dans cette conscience du Soi aucun élément de grâce, de gratuité, de don reçu; tout était le fruit de l'acquis et de l'effort. C'était remplacer un conditionnement mécanique par un autre aussi robotisé. Et perdre le naturel et la sensibilité au change. D'ailleurs, les témoignages les plus sérieux de ses disciples les plus perspicaces (Paul Sérant, Pierre Minet, Irène Reweliotty, René Dazeville, Frances Rudolph, Louis Pauwels) ainsi que d'autres relations qui m'ont été faites par deux professionnels anglais d'âge mûr, qui avaient passé 17 ans à cette école, montrent clairement que G. n'avait pas de place dans son système pour la réceptivité à quelque chose de plus grand que lui-même, pour un abandon à une volonté qui le dépassât, pour l'amour, la tendresse et la simplicité. C'était lui le Maître. Le Contrôleur. Ses excès de boisson (sa fixation sur l'armagnac qu'il obligeait ses disciples à boire), ses excès de tabac (sa fixation sur la Celtique à l'exclusion absolue de toute autre cigarette qu'il appelait simplement de la merde), ses orgies sexuelles, ses instabilités, ses contradictions trop évidentes empêchent de voir en lui un maître accompli. C'était un éveilleur génial et un mage puissant, et cela était déjà une espèce de miracle dans ce désert de l'entre-deux guerres. Mais il ne semble pas être complètement sorti du domaine psychique. Et aucun de ses disciples, même de son vivant, n'a atteint à quelque rayonnement spirituel notable.

    On peut rétorquer que tous ces comportements bizarres n'étaient justement que façades ou tactiques pour décevoir le disciple qui attendait d'un maître un comportement stéréotype, mais contrairement aux maîtres zen qui pratiquent ce genre de «leçons», il n'y avait jamais chez G. cette relation d'amour profond et personnel liant maître à disciple, et G. ne manifestait aucun détachement vis-à-vis de ses habitudes de faire et de penser, de même qu'aucun respect profond des choses, des bêtes ou des hommes. Il avait à sa façon créé une Eglise, tant il est vrai que tout pouvoir tend à fausser les relations des êtres entre eux. On peut d'ailleurs se demander pourquoi il a commis tous ces écrits indéchiffrables où la blague se confond avec la sagesse, s'il fallait pour s'y comprendre être déjà «éveillé»? Car aucun texte n'est nécessaire à l'éveillé et tout écrit compliqué est inutile à un endormi. Ainsi, ce mystérieux personnage allait-il créer plus de confusion que de lumière. Mais il fut responsable d'un certain goût du difficile, d'une attention au corps, d'une exigence accrue d'authenticité, d'un besoin de profondeur et surtout d'une redécouverte de l'Orient; et en cela seul, sa marque fut définitive et son apparition pleinement valable. Le phénomène Gurdjieff est fort utile pour comprendre les dangers d'un maître qui n'est pas complet - ce dont certains clergés ne se doutent même pas -, mais aussi pour comprendre que de chaque maître il faut prendre ce dont on a besoin sans jamais en devenir l'esclave.


    Les années 20 à 40

    Les années 20 à 40 connurent une seconde vague de spirituels: René Guénon, Meher Baba, René Daumal, Aurobindo, Krishnamurti. C'est en 1921 que René Guénon, qui selon Jean Herbert fut «le premier Occidental à se plonger véritablement dans une mystique orientale», publie ses premiers livres sur l'hindouisme, sur la crise du monde moderne. Il écrit ensuite contre la théosophie et le spiritisme; car il s'occupait autant à renier son époque qu'à lui proposer une nouvelle vision. Vers le même temps, un mystérieux gourou soufi-zoroastre du nom de Meher Baba prêchait un surrender, au-delà des attaches émotives et des possessivités. Du fond de son silence commencé en 1925, il attira des foules qui n'ont cessé de grandir. Simultanément, en France, un jeune épris d'absolu remua beaucoup les esprits. Il s'appelait René Daumal. Plus rattaché à Gurdjieff qu'à l'orientalisme, il explora tout d'abord certaines drogues dangereuses avant de s'adonner corps et âme au Travail, comme on l'appelait dans les cercles de Gurdjieff. Son Mont Analogue (révélé seulement en 1952) fut entièrement inspiré de l'Enseignement qu'il suivait depuis 1930. Moins «littéraire» que les autres chercheurs français de son temps, en particulier les surréalistes, Daumal devait cristalliser leur soif d'absolu.

    Un autre assoiffé d'absolu, mais autrement plus fécond et accompli, Krishnamurti, fut adopté en 1916 comme le nouveau messie, par Annie Besant, présidente de la Société Théosophique. Mais Krishnamurti était trop libéré, trop pur et trop exigeant pour se faire ainsi «embarquer» dans de la religion. En 1929, il dissout d'un seul coup l'ordre de l'Etoile de l'Orient et se proclame libre de tout disciple et de toute technique. Son message se réduisait à être conscient au-delà du mental, du connu, de l'acquis, pour assumer totalement le moment présent dans toute son innocence. Il se rapproche beaucoup de la vision bouddhiste, surtout le Théravada. «Mon seul souci, disait-il, c'est de rendre l'homme libre.» C'est cette pureté, cette rigueur, ce retour à l'essentiel qui allaient lui attirer une audience de plus en plus universelle.

    En 1926, c'est un autre Indien, Aurobindo, qui se fait connaître à l'occident; il faudra attendre 1945 pour que Herbert le révèle au monde francophone. Embrassant la sagesse hindoue et la science occidentale, Aurobindo inaugurait une vision intégrale de l'homme à venir, fondée sur le Yoga. Pour lui, l'intelligence n'était pas la conquête ultime de l'évolution, elle n'était, au même titre que son corps, qu'un instrument menant éventuellement vers le Supramental. Son système se rapproche beaucoup en cela de la vision que Teilhard de Chardin explorait de son côté, mais elle avait l'avantage d'être critiquée, de proposer des techniques concrètes et d'être plus organisée. Bien qu'obligé au silence par l'Eglise, Teilhard allait inspirer toute une génération d'esprits en quête de spirituel. Le fait que son oeuvre n'allait être connue qu'après la guerre et ne fut publiée que partiellement de son vivant (grâce aux?illères de la Religion), empêcha l'auteur de corriger son optique à mesure qu'il avançait et, surtout, de l'ouvrir davantage aux apports orientaux. Teilhard, qui y vécut longuement, demeura fermé à l'Orient; cela le juge déjà sévèrement. Il lui restait, pour devenir vraiment universel, à mourir à l'occidentalisme de son Christ, à l'orgueil de son christianisme.


    Après la guerre

    Entre les deux guerres, l'Inde nous envoya de grands spirituels. Ramana Maharshi, Swami Ramdas, Ananda Mayi Ma et Ghandi en particulier étaient de plus en plus connus par les ouvrages de Brunton, de Woodroffe et de Romain Rolland. Mais ces derniers n'étaient encore que de rares individus qui connaissaient l'Inde pour l'avoir visitée, ou qui prenaient la peine de pratiquer un yoga. Il fallut attendre Le Pèlerinage aux Sources de Lanza del Vasto (1943) inspiré de Ghandi, La Philosophie Eternelle de AIdous Huxley (1944) et la collection «Spiritualités Vivantes» dirigée par Jean Herbert (1945), pour que la troisième vague de spiritualité déferle sur l'Occident.

    C'est alors qu'entre en scène un trappiste américain d'origine européenne, Thomas Merton, qui avec son autobiographie The Seven-Story Mountain (1948), fait éclater l'univers chrétien jusque-là engoncé dans un victorianisme prudent. Dès ce moment, Merton commença sa fulgurante carrière de contemplatif, plus présent aux problèmes concrets du monde et plus éclairé, plus prophétique que ceux qui s'y sentaient les plus engagés. il achève sa montée en visitant l'Orient qu'il avait appris depuis plusieurs années à admirer et à commenter (tout d'abord le taoïsme de Chuang Tseu, mais surtout le bouddhisme zen, dont Daisetz Suzuki dit qu'il était le plus intelligent commentateur occidental). il était en avance sur son temps et se proposait, lors de son voyage à Bangkok où il allait mourir, de «devenir un très bon bouddhiste». Beaucoup de chrétiens frileux se demandaient avec inquiétude s'il n'allait pas apostasier son christianisme! Ce n'était pas comprendre qu'au niveau où vivaient Merton et les moines bouddhistes qu'il avait reconnus au-delà des grilles culturelles, il n'y a plus de Religion - l'univers des prises de position défensives, des distinctions et des définitions - mais enfin seulement la Spiritualité pure.


    Les années 60 et 70

    La quatrième vague spirituelle, et de loin la plus importante, celle des années 60 et 70, commença avec Martin Luther King qui, dès 1955, vivait ouvertement les principes de Ghandi. Sa spiritualité de paix et de fraternité allait bouleverser l'Amérique entière et l'éveiller à ses divisions entre noirs et blancs, riches et pauvres, dominants et dominés. Une marée venait de se déclencher. Ce fut ensuite le melting-pot des années 60. Des groupes et des techniques de tous genres apparurent à un rythme de plus en plus serré. Autant de noms et d'étiquettes qui allaient faire fortune: méditation transcendantale, Allan Watts, Hare Krishna, le Zen de Daisetz Suzuki, de Shunryu Suzuki et Roshi Deshimaru, le Maharaj-ji, Swami Muktananda, Sai Baba, Saccidananda, Swami Vishnudevananda, Swami Rama, Pir Vilayat Khan, Subud, Gibran, Hesse et Thoreau (les trois derniers récupérés d'un passé plus ou moins rapproché), la revue Planète, Ram Dass, Castaneda, Arnaud Desjardins, les Frères de Taizé, Jacques Brosse, Jean Vanier, Marcel Légaut, les mouvements charismatiques. Enfin, en 1969, Tarthang Tulku et Chogyam Trungpa introduisent le Tibétisme qui se développera avec magnificence dans la décade suivante. Il y a aussi les séjours en Inde des bénédictins Griffiths et Graham, sur la trace des Monchanin et Le Saux. Le missionnarisme triomphateur était désormais chose du passé, au même titre que les attributs de la Religion appliqués sans transformation intérieure. On commençait à comprendre que pour entrer dans le Royaume dont parlait Jésus il fallait être changé du tout au tout et, comme allait l'écrire Robert Vachon, qu'il fallait apprendre à renoncer à notre vision étroite du Christ, apprendre à perdre nos oeillères
    occidentales, qu'il ne suffisait pas d'entrer dans une Eglise, il fallait être du Royaume, au-delà des Eglises, des divisions, des théologies et des exclusivismes.


    Le passage de la Religion à la Spiritualité

    Les années 60 à 80 fondèrent la spiritualité nouvelle, lancée par ce que Jacob Neddleman allait appeler «les religions nouvelles». Bien sûr, il y avait encore dans les débuts des années 60 beaucoup de «religion»: des groupes organisés, des ritualismes, des croyances, des hiérarchies, des relations de dominant/dominé. C'était la foire aux gourous. Mais cette débandade était justement ce qu'il fallait pour bouleverser un ordre trop établi et pour changer la vision en profondeur. Excès, essais et erreurs, révoltes, éclectismes: c'était le sol d'où allait surgir une conscience nouvelle. La Religion devait passer par une désintégration, si elle voulait intégrer davantage - et être par là même intégrée dans la Spiritualité - une spiritualité cette fois-ci universelle. Car plus la répression est grande et profonde, plus englobante devra être la libération, plus notoire sa manifestation, mais aussi plus longue sera-t-elle à se dérouler. Or, il n'y avait jamais eu en Occident une telle répression du cerveau de droite, du côté féminin en l'Homme, du refoulement de toute expérience du divin qui est au-delà du mental, que depuis le début de l'ère scientifique et de la vacuité progressive de la Religion. Une fois commencé le revirement - inauguré par deux effets aussi banals de la Science/Technologie que la drogue et la guitare électrique - il ne pouvait plus s'arrêter, parce qu'il éveillait dans une génération montante une conscience trop longtemps endormie et trop longuement affamée.

    Les phares majeurs de cette double décennie furent Alan Watts, Ram Dass, Maharishi Mahesh Yogi (surtout après son idylle avec les Beatles), les maîtres zen et tibétains et, en Europe, Arnaud Desjardins et Louis Pauwels (de Planète en particulier). Ce sont eux qui éveillèrent à la nouvelle conscience, la conscience au-delà des oeillères Mentales et des cultures entretenues par des religions installées. Ce n'est pas que ces éveilleurs aient renié leurs traditions respectives (il ne s'agit pas de renier mais de ressourcer), bien au contraire, il renouvelaient et élargissaient celles-ci jusqu'à embrasser une vision universelle, dans une intériorité qu'ils n'avaient jamais crue possible.

    Le coup de pouce de cette nouvelle conscience fut donné par des expériences de drogues, en particulier dans le cas de Huxley, de Watts et de Alpert (qui allait devenir Rani Dass). Un rideau se levait sur les possibilités du cerveau, sur les mystères de l'intérieur, sur les divers niveaux de la conscience (que Gurdjieff eut le grand mérite de révéler à l'Occident). Bien que ce ne fût pas là de la spiritualité pure, le voile était maintenant déchiré: on savait que la conscience humaine avait été enserrée dans une camisole de force, hypnotisée par une étroitesse de vues et que le moment était venu de libérer cette énergie infinie refoulée par les préjugés et les soumissions à des croyances imposées. La «contre-culture» n'était qu'un mot (mis à la mode par Théodore Roszak) pour symboliser cette révolution tranquille et intérieure qui mobilisait l'Amérique entière et allait gagner toute l'Europe. Il fallait désormais se transformer en profondeur, et non plus simplement subir des éclairs subits provoqués par des mutations chimiques sans lendemain: il s'agissait de se discipliner, d'apprendre des techniques d'éveil, de suivre des maîtres pour quelque temps, de changer par conséquent son mode de vie. C'est cette transformation qui allait atteindre une masse grandissante et de plus en plus anonyme.


    La mutation d'une conscience

    En 1975, la National Research Corporation rapporte que plus de 40% des adultes affirment avoir eu une expérience d'ordre mystique. En 1976, un Gallup révèle que 12% de l'Amérique pratiquaient une discipline spirituelle. Un autre échantillonnage, prélevé par Yankelovich, Skelly et White, nous apprend que 80% des répondants étaient vivement intéressés à découvrir le sens profond et intérieur de la vie. Une recension de 1978 nous apprend que 10 millions d'Américains sont engagés dans quelque aspect d'une spiritualité orientale et que 9 millions s'occupent de guérison spirituelle. Ceux qui étaient impliqués dans les mouvement inspirés de l'Orient étaient non plus des adolescents, mais des adultes, également distribués entre les deux sexes, et qui n'allaient plus à l'église, mais pour qui la vie spirituelle était une affaire «capitale» dans leur existence quotidienne. Egalement en 1978, la revue McCall's publie un «survey» touchant 60.000 lecteurs, qui révèle un scepticisme étonnant à l'égard de toute religion organisée, et ce, même parmi des «pratiquants». Dans une recension commandée par des groupes de Chrétiens et publiée en jouir, de la même année, on remarque un jugement également très sévère vis-à-vis de toute religion organisée: 86% des gens qui n'étaient pas d'Eglise ainsi que 76% des «pratiquants» s'entendent pour dire que les individus devraient décider de leurs croyances en dehors de la religion organisée. Et finalement, 60% des «pratiquants» reconnaissaient que «la plupart des Eglises ont perdu la part vraiment spirituelle de la religion». Ces données n'étaient sans doute que la pointe d'un iceberg. Etait-ce là le signe que la foi était morte? pas du tout, mais qu'elle était plutôt assez vive pour pousser les gens à dépasser les grilles, les armures, les camisoles imposées par les croyances religieuses installées, par les groupements devenus des fabriquants de Religion.

    Dès octobre 1975, une Convocation de leaders religieux présenta aux Nations-Unies la prise de position suivante:«Les crises de notre temps exigent que les religions du monde retrouvent une nouvelle force spirituelle qui transcende les frontières religieuses, culturelles et nationales, dans une nouvelle conscience de l'unité de la communauté humaine, effectuant ainsi un dynamisme spirituel capable d'aider à résoudre les problèmes humains. Nous affirmons ici une nouvelle spiritualité dépouillée de toute insularité et dirigée vers une conscience planétaire.» Il s'était produit une mutation que les groupes religieux les plus sensibles, les plus éclairés ne pouvaient ignorer. La conscience changeait plus vite que les institutions. Cela en soi n'était guère nouveau, mais c'est l'ampleur de cette mutation qui était le phénomène unique et originel.


    Les traits de cette mutation

    A quoi tiennent la nouveauté et la particularité de cette nouvelle vague spirituelle répandue sur l'occident et peut-être sur le monde entier, comme on en sent déjà les remous même en Russie? Ses traits peuvent se ramener aux suivants: universalité; inspiration de l'Orient (hindou, zen, tibétain, bouddhiste, soufique); anonymat; absence de dogmes; refus de tout missionnarisme; intégration des données de la science.

    UNIVERSALITÉ

    Il s'agit en réalité d'une espèce de «démocratisation». Jusqu'ici le spirituel était affaire de spécialistes. Mais d'un seul coup, la spiritualité est entrée au collège, au même titre que le football, la moto et le rock. Tout le monde se met à méditer. Mais cela se fait désormais sans ostentation.

    ORIENTALISME

    L'apport de l'Orient a cessé d'être extérieur, exotique. Il est devenu un produit «maison», comme l'avait prédit Jung. Sans doute qu'au début, l'attrait des apparences avait mis l'accent sur les drogues, les accoutrements de drop-out et de hippies, les airs doucereux des «flower-children»; mais peu à peu cette phase adolescente s'intériorisa et se dépouilla, délaissant costumes, allures religieuses, publicités, airs «sauvés». La religion faisait place à la spiritualité.

    ANONYMAT

    On ne peut plus reconnaître ceux qui s'intéressent au spirituel, du moins pas extérieurement. On les retrouve partout, mais ils n'ont pas de «pape», de groupe établi, de règles, de cultes. Ils vivent simplement leur vie, ayant tendance à éviter les habitudes bourgeoises, les nourritures lourdes, les plaisirs épais, la chasse, les pollutions, la richesse ostentatoire, les idées et façons de faire à la mode. Ils inventent de nouvelles manières de vivre, moins coûteuses, plus simples. Ils vivent dans la nature, la spontanéité, plus près de leur corps et des plaisirs sans apprêt.

    ABSENCE DE DOGMES

    Rien n'est définitif pour eux, rien n'est infaillible, sauf cette source en eux qui les inspire, qui les guide et qu'ils apprennent à écouter de plus en plus. (On retrouve éminemment ce genre d'écoute dans des groupes comme celui de Findhorn.) Personne n'a d'autorité sur eux; personne non plus ne leur est soumis. Selon eux, aucun humain n'est digne de mener un autre.

    REFUS DE TOUT MISSIONNARISME

    Pour eux, personne ne peut changer un autre de l'extérieur et aucun, même qu'il le pourrait, n'en aurait le droit. On ne peut et ne doit que se changer soi-même. Tout le reste vient comme un effet spontané.

    INTÉGRAT10N DES DONNÉES DE LA SCIENCE, SURTOUT LA PHYSIQUE QUANTIQUE

    Pour eux, la relativité a un sens concret: les absolus sont dépassés en tout domaine, l'incertitude est à la base de la vie et des choses; les apparences sont trompeuses; les paradoxes sont monnaie courante; l'incompréhensible est admis comme chose allant de soi; il n'y a pas d'objet connu séparément du connaissant; tout se tient, tout est interlié, interdépendant, tout affecte tout le reste, il n'est plus possible de se «retirer» ou de s'«évader», d'éviter les conséquences de ses actes. Tout est un, comme l'oeuf et la poule, comme le serpent qui se mord la queue, comme la semence et l'arbre, comme la question et la réponse, comme la particule et l'onde. La conscience est à l'origine de la matière/énergie/lumière. La conscience spirituelle a tous les pouvoirs; elle dépasse le mental et toutes les habitudes acquises. Grâce à elle, tout peut être changé. Tout est possible. Même la Science de pointe, ayant quitté la vision mécaniciste du XIXe siècle, se rapproche désormais, dans son langage et son interprétation, de la vision du spirituel, comme nous le montrent les livres de LeShan, Capra, Zukav et Talbot.


    La réaction de la Droite

    Cette «conspiration du Verseau», cette vague de fond spirituelle d'une envergure si étendue et d'une conséquence si profonde sur la vie de tant de gens, ne pouvait laisser tranquille l'arrière-garde conservatrice. Ce courant nouveau allait heurter de front des brisants solidement en place. En effet, il y a dans l'air actuel un retour vers ce que Stanley Hoffman nomme Le Refus de la Complexité, une «nostalgie de la simplicité», sinon du simplisme, une «difficulté d'admettre que le temps des grands desseins tout nets est passé, qu'il n'y a pas de remède unique et décisif aux maux dont souffre le monde». C'est la rentrée en force du moralisme militant - le repêchage d'une Amérique prestigieuse comme celle des années 50 - symbolisé par l'emprise d'un Reagan sur l'imagination (!) américaine, mentalité que l'on retrouve également dans les Eglises et les Régimes, autant dans l'Eglise de Rome que dans les groupes fondamentalistes qui épaulèrent Reagan, autant chez les Iraniens affolés par le «choc du futur» que chez les gouvernements répressifs rêvant de nivellations utopiques.

    Ces divers groupes dirigeants sont demeurés figés dans leur vécu, enlisés dans ce que Toffler appelle la «deuxième vague», centralisatrice, dépersonnalisante et aveuglément fascinée par la production, le prestige et le pouvoir. Ce monde-là se meurt. il ne pouvait produire que division, fonctionnarisme et pollution. Néanmoins les Eglises et les Régimes hésitent à entrer dans le siècle de la relativité et de la physique quantique, du théorème d'interrelation universelle de Bell, du principe d'incertitude radicale de Heisenberg, du pluralisme de pensée et de comportement, de la décentralisation; dans le monde où il n'y a pas de décision finale ni de solution-pour-tous-les-hommes-à-la-fois, un monde où l'on cherche la simplicité de vie plutôt que le simplisme des vues. Il leur faudra, pour émerger de leur plâtre, entrer en Spiritualité, comme on entre «en mouvement» sous l'impulsion de cette Energie Spontanée si facilement refoulée au fond de l'homme.

    Pour apprécier la pente dévalée par le christianisme depuis ses débuts, qu'on imagine seulement Jésus habillé en pape! En effet, le christianisme persiste à glorifier son autorité extérieure et oublie que le divin n'a rien à voir avec elle. C'est ce que j'ai appelé de la Religion. Car la Religion voit le divin en dehors de l'homme, justement parce qu'elle perçoit l'autorité comme une chose extérieure. Ce christianisme va encore manquer le tournant, comme aux temps de Galileo, de Darwin, de Freud, de Marx, d'Einstein et de Teilhard. Plutôt que de vivre une expérience spirituelle, expérience du Royaume qui est en chacun de nous (et non «au milieu de nous», comme l'interprète une mentalité «sociologique» typique de la religion extérieure), le christianisme parle comme toujours de morale et d'Eglise. La papauté d'un même souffle condamne les régimes totalitaires et demeure aveugle au totalitarisme de sa propre maison, totalitarisme qui maintient les gens dans une sujétion médiévale, dans un mode de pensée qui exclut les contestations sérieuses et adultes, dans un infantilisme, sinon tout simplement dans une idolâtrie larvée. Les Eglises semblent refuser d'examiner leurs propres comportements et d'exposer leurs motivations cachées, les refoulements du passé, les excès du présent. Elles persistent à se croire au-dessus de
    l'homme et de son jugement, tout en pratiquant de subtiles oppressions trop humaines hélas, au moyen de l'émotion, de la peur, du culpabilisme et des prétentions à une garantie d'autorité absolue. Enfin, un clergé célibataire s'acharne plus que jamais à traiter de l'intimité de la vie du couple, c'est-à-dire de ce qu'il ne connaît pas, alors qu'aucun professionnel qui se respecte n'oserait agir ainsi.

    De cette façon, les clergés (que je connais, puisque j'en suis) propagent et maintiennent toujours le mythe qu'ils sont des êtres supérieurs, différents des autres humains, alors qu'ils ne sont que des hommes et ne sont, pas plus que d'autres en général, des modèles de vie, d'équilibre ou d'épanouissement.

    Jésus, rappelons-nous, ne parlait guère de sexe, sans doute parce que ce n'était pas pour lui un problème! Il n'imposait pas aux gens un comportement extérieur ou réglé dans le détail; il invitait plutôt à «chercher le Royaume et le reste leur serait donné de surcroît». Mais les Eglises ont surtout parlé du reste, de ce qui devrait venir tout seul sans qu'on n'ait à s'en préoccuper. De toute façon, aujourd'hui, les gens n'acceptent plus de se aire dire comment agir ou penser, comme s'ils étaient des esprits faibles ou des enfants. Ils cherchent l'expérience spirituelle, la vie intégrale de la Source qui les habite et les active. Plus encore que leurs «autorités», ils ont confiance en ce guide qui les mène de l'intérieur. Pourquoi donc ces autorités ne chercheraient-elles pas tout d'abord pour elles-mêmes cette expérience, au lieu de prétendre pouvoir mener les autres de l'extérieur? Pourquoi ne répondent-elles pas à la faim du divin dont meurent les hommes? Pourquoi ne conduisent-elles pas les peuples vers l'expérience de ce Père Intérieur et n'oublient-elles pas tout le reste pour quelque temps? «Cherchez le Royaume et, le reste vous sera donné», rappelle Jésus. Et si on ne pense pas que cela suffise réellement, ne serait-ce pas parce qu'on ne l'aurait pas expérimenté soi-même?

    Il ne restera alors qu'à défendre l'acquis, à maintenir l'ordre à tout prix, à semer la menace et la culpabilité, à retrancher le Nouveau, l'inconnu ou l'incompréhensible comme sur un lit de Procuste. Non seulement la Religion d'aujourd'hui, séparée qu'elle est de sa source spirituelle, ne mène pas à l'expérience du divin à l'intérieur, mais habituellement elle lui fait obstacle. «Non seulement, disait Jésus, vous n'entrez pas dans le Royaume - il ne dit pas l'Eglise -, mais vous empêchez les autres d'y accéder.» Car l'Eglise véritable, c'est en somme l'ensemble de tous ceux qui précisément cherchent le Royaume, c'est-à-dire cette expérience intérieure au-delà des cultures, des croyances et des craintes. Cette Eglise-là ne peut mourir. Au fait, elle ne peut que croître. Car, dit en son coeur chaque fils du Royaume, chaque spirituel, «le père et moi nous sommes un», et personne ne peut nous séparer. Personne ne peut nier une expérience vécue.


    La conspiration du Verseau

    Si l'humanité dévale visiblement la pente du durcissement, du désarroi et des bouleversements croissants, ce sont là des signes d'une transformation en profondeur (non en surface). C'est à la fois la croûte terrestre et celle des systèmes qui craquent. Mais le pendule n'est jamais aussi près d'un retour vers le centre que lorsqu'il s'en est le plus écarté. Car on n'arrête pas le flot de l'intelligence Créatrice et aucun régime comme aucune religion ne peuvent finalement empêcher l'expérience du divin de percer entre les mailles de l'armure. La «Conspiration du Verseau», comme l'appelle Marilyn Ferguson dans son ouvrage magistral du même nom, cette conspiration est irrépressible, justement parce qu'elle est insaisissable, anonyme et intérieure, et cependant elle est présente à toutes les strates de la société. Aucun régime, aucune domination, aucune centralisation ne peut toucher à ce qui n'a pas de visage, de nom ou de prise extérieure. Ainsi, sans que le monde extérieur puisse s'en apercevoir, nous passons d
    u religieux au spirituel, du dehors au dedans, de la masse niveleuse à la personne créatrice.

    Le monde de la Troisième Vague (Toffler) échappe à la saisie de la deuxième de même que l'habitant bidimensionnel de Flatland (Abbott) ne pourrait comprendre un univers à trois dimensions. Car il faut mourir à la sécurité d'un monde établi pour demeurer en croissance, pour accéder à un autre niveau de conscience. Comme le révèle Il y a Prigogine, prix Nobel de 1977, plus on trouve d'instabilités dans la nature (et donc en soi-même), plus on trouve aussi de chances de croissance. C'est ce que joseph Chilton Pearce appelle «pratiquer une faille dans son oeuf cosmique»: percer son cocon sémantique et culturel - religieux -, afin de renaître. Or, cette échappée est commencée. Plus que commencée, elle a dépassé le point de non-retour. Ce n'est pas un simple jeu comme celui de quitter la terre pour un espace qui prendrait la couleur de nos préjugés, il s'agit justement d'éclater les préjugés trop terrestres, ces peurs, ces culpabilismes, et de se réconcilier avec son corps (et celui de tout l'univers), ses émotions et ses possibilités cachées. Il est question d'une mue de tout l'être, qui permette de partir du centre en nous et d'être à son écoute, de se laisser guider par le coeur de son être et de rayonner sur l'univers.

    Il s'agit de se laisser conduire et inspirer par cette Energie originelle en nous, la même qui fait valser le Vaisseau Terre dans le bal des astres, qui déroule le coquillage, la molécule génétique et la nébuleuse, qui fait circuler le fleuve sanguin, la sève des arbres et le Gange, qui fait naître l'étoile, la vie et l'amour comme de purs commencements.


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    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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