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    Dossier: Sida

    Préjugés et prévention du sida

    Réjean Thomas
    Sommes-nous en train d'assister à l'émergence d'une nouvelle morale sexuelle? Cette nouvelle morale prendra-t-elle la forme d'un nouveau petit catéchisme des bonnes manières? Qu'attendons-nous de la Santé publique? Doit-elle jouer le rôle jadis dévolu aux institutions religieuses? Et les médecins doivent-ils occuper la place laissée vacante par les curés et se convertir en nouveaux directeurs de conscience? Soucieux de la moralité publique, ont-ils à transformer leurs cabinets en nouveaux confessionnaux?
    Au centre ville de Montréal, le sida est maintenant la première cause de décès chez les hommes de 20 à 49 ans (1). Au Québec, à l'heure actuelle, entre 12000 et 15000 personnes seraient infectées par le virus du sida (2) et chaque année 1000 à 2000 nouveaux cas viennent s'ajouter à cette liste déjà très lourde(3). Il ne sera donc pas nécessaire d'argumenter très longuement pour reconnaître que l'on a affaire ici à un problème très important. Sur cette reconnaissance disons qu'il y a consensus. L'épidémie est réelle et nous n'avons, en dehors de la prévention, encore aucun moyen pour combattre efficacement ce virus.

    C'est que le sida nous confronte à deux obstacles majeurs: les limites de la connaissance et la force des préjugés. Le premier, qui renvoie au monde du savoir objectif et scientifique mobilise des milliers de chercheurs qui ont comme but commun de percer les mystères du VIH. Le second obstacle, c'est-à-dire les préjugés, s'immisce un peu partout d'une manière subtile entre la personne atteinte et son médecin, ses amis, s'a famille ou son employeur, et se retrouve d'une façon générale et à des degrés divers dans l'ensemble de la population.

    Si les préjugés sont si présents et si puissants, c'est qu'une maladie comme le sida a une valeur symbolique très importante. Ayant des liens directs ou indirects avec la sexualité, l'homosexualité, la drogue, la prostitution, les origines ethniques et la mort, une telle maladie permet de cristalliser, d'une manière arbitraire et aveugle, un ensemble de préjugés autour d'un nouveau bouc émissaire. Cette cristallisation, qui n'est en réalité qu'une réaction des plus naturelles face à l'inconnu et à l'angoisse et la peur que cela suscite, se présentera comme un mouvement de défense ou de protection en faveur de ce qui est considère comme les vraies valeurs et la normalité.

    Peter Stephenson dans L'univers du sida nous dit ceci: «Dans ce contexte, une nouvelle maladie mortelle qui marque sa victime (comme le fait le sida) peut être utilisée par certains dans le but de consolider une idéologie qui s'effiloche plutôt que dans celui d'en produire une nouvelle. De ce point de vue, la relation du sida avec diverses conceptions de la santé met en jeu la Moralité (4).»

    Ce qu'il y a de vicieux dans ce mouvement, c'est que cette stigmatisation de l'autre obéit à une fonction qui échappe à la conscience de celui qui y a recours.

    Par exemple, l'on retrouve dans l'opinion populaire, bien que d'une manière assez diffuse, cette croyance qu'une maladie mortelle transmise sexuellement comme le sida est la conséquence ou le reflet d'un désordre sexuel et social survenu au début des années 60. Suivent ensuite et s'enchaînent dans la psyché collective les concepts d'ordre, de nature et de contre-nature, de faute et de responsabilité, de culpabilité, de bien et de mal, L'on parlera alors de victimes innocentes du sida en pensant aux enfants ou aux transfusés qui ont été contaminés par le virus, sous-entendant qu'il puisse exister une autre catégorie de victimes, mais cette fois-ci coupables, qui elles ne récolteraient que ce qu'elles ont semé. Évidemment, ce genre d'associations libres et tendancieuses qui colorent le débat ne seront pas sans conséquences sur la manière d'orienter les politiques d'intervention et les campagnes de prévention, comme nous le verrons plus loin.

    Comme le fait remarquer Stephenson (5), de nombreux parallèles peuvent être dégagés entre la propagation du virus du sida et la grande épidémie de syphilis vénérienne de la fin du XVe siècle et du début du XVIe. À partir d'éléments à forte consonance symbolique comme ceux de la sexualité, de la procréation, de la prostitution, de la religion et de la mort, l'on vit émerger sur un fond de peur et d'angoisse de nouvelle attitudes très conservatrices - pensons au puritanisme - et un processus de stigmatisation à l'endroit de certains groupes d'individus. Rapidement, l'on retrouva cette idée dans l'opinion populaire que «Dieu avait inséminé cette maladie pour punir les mauvaises gens.» L'on attribua l'origine de la syphilis, évidemment pas à un micro-organisme mais à un peuple en particulier. L'on parla de vérole française du côté anglais et de vérole anglaise du côté français; pour les chrétiens il s'agissait d'une nouvelle plaie d'Égypte et pour les Turcs d'une maladie de chrétiens, Les personnes contaminées furent parfois expulsées des villes, emprisonnées ou plus radicalement brûlées sur des bûchers. Des traitements illusoires relevant de la pensée magique servirent de légitimation pour laisser libre cours aux manifestations d'une haine jusque-là contenue.

    Tous ces faits historiques nous laissent songeurs au sujet de l'attitude tellement aveugle que différentes époques - y compris la nôtre - peuvent avoir lorsqu'elles sont fondamentalement ébranlées et menacées dans leurs valeurs et dans leurs tabous; surtout lorsque ces événements touchent de près ou de loin à la sexualité.

    À cause de l'incroyable plasticité de la sexualité humaine, tout se passe en fait comme si chaque société tentait, comme pour se rassurer et se protéger, de définir ou de proposer une norme forcément arbitraire qui viendrait assurer une stabilité à cette énergie en fusion. Comme le souligne à juste titre Michel Foucault, le comportement sexuel, de même que les activités et les plaisirs qui en découlent, ont toujours été, soit l'objet d'un souci éthique, soit constitués d'une façon plus globale en un véritable domaine moral (6); tout dépendant du contexte social et idéologique des différentes époques et également des crises auxquelles elles étaient confrontées. Donnons trois exemples.


    1. L'homosexualité dans l'Antiquité

    Comparés à nous, les Grecs de l'époque de Socrate avaient un rapport tellement différent avec la sexualité que parler d'homosexualité dans ce contexte demeure un non-sens et un anachronisme.

    Pour eux la sexualité n'était pas réfléchie à partir de l'objet désiré - femme, homme, esclave, jeune garçon - ou de la nature de l'acte, mais plutôt au niveau de la juste mesure, de la tempérance. Là comme avec tous les plaisirs, il fallait éviter la démesure, rester en contrôle de la situation et surtout, respecter sa propre personne. Formant une société très hiérarchisée et imprégnée d'un esprit aristocratique, ce n'est pas en termes d'identité sexuelle mais plutôt d'activité et de passivité que la relation des partenaires était envisagée. Dans ce contexte, les choses étant relatives à l'âge et à la condition sociale de chacun, «la réflexion morale, nous dit Michel Foucault, s'attache moins alors à définir au plus juste les codes à respecter et le tableau des actes permis et défendus, et bien davantage à caractériser le type d'attitude, de rapport à soi-même qui est requis (7).»


    2. La prostitution à Rome

    De même à propos de la prostitution. Le plus vieux métier du monde n'a pas toujours été vu comme une menace pour la santé publique et les bonnes moeurs. À Athènes ou à Rome, nous dit Catherine Salles (8), les prostituées étaient considérées par les autorités comme un exutoire nécessaire pour protéger les hommes honnêtes de l'adultère, et par le fait même comme un moyen efficace pour préserver la famille et le bon ordre. Même un saint Augustin, des siècles plus tard, partagera cet avis: «Bannis la prostitution de la société, et tu réduis cette société au chaos par la luxure insatisfaite (9).» Ce qu'on reprochera à l'occasion aux prostituées, c'est leur trop grande cupidité. D'où l'importance pour l'homme libre d'user de ces plaisirs tout à fait légitimes avec tempérance afin de ne pas dilapider son patrimoine.


    3. Le péché de chair

    S'appuyant sur une interprétation tendancieuse des textes sacrés, déjà présente du reste chez les premiers Pères de l'Église, certains théologiens du Moyen Âge développeront le thème de la relation entre l'acte de la chair et la culpabilité, en l'enrichissant d'analyses aussi subtiles que fantaisistes: la tentation naturelle n'est-elle pas plus qu'une simple suite du péché du premier homme mais déjà un péché en elle-même? (Pierre Lombard). Le péché n'est-il pas à la mesure du plaisir? (Anselme de Laon (10). Voici le jugement tellement sombre d'un saint Bernardin de Sienne au sujet de la procréation: «Pour la génération, l'union charnelle ne peut jamais se réaliser sans le prurit de la chair, sans la fièvre du désir, sans l'infection de la luxure. L'homme naît dans le péché de ses parents [ ] Ô lourde nécessité: avant de pécher, nous sommes forcés de pécher (11). C'est autour du XVIIe et même du XVIIIe siècle que ce genre d'analyse conduira le pessimisme augustinien à son point culminant (12). Être amoureux est dangereux et la femme apparaît comme la grande tentatrice par qui le mal advient. Suite à une surculpabilisation de l'impureté, le mariage, même s'il est célébré par l'Église, peut constituer un remède contre la convoitise charnelle; mais combien imparfait: «Sur mille ménages, je crois que neuf cent quatre-vingt-dix-neuf appartiennent au diable.» (13)

    Ces remarques, de nature historique ou sociologique, ont été rapidement présentées dans le but de bien nous faire saisir la grande relativité de nos propres croyances ou valeurs sur ces différents thèmes, et aussi pour nous montrer jusqu'à quel point l'on peut être encore héritier et tributaire de la culture occidentale en particulier, lorsque vient le moment de prendre position, ou du moins de réagir, face à une maladie comme le sida.

    Devant la gravité du problème auquel est confrontée la société et en particulier la santé publique, et face aux sombres perspectives d'avenir qui se dessinent en ce qui concerne la propagation de cette maladie, nous croyons qu'il est pertinent de se poser les questions suivantes: sommes-nous en train d'assister à l'émergence d'une nouvelle morale sexuelle? Cette nouvelle morale prendra-t-elle la forme d'un nouveau petit catéchisme des bonnes et commun n'est-il pas de prévenir le sida et non de protéger les bonnes moeurs?


    Homosexualité et prévention du sida

    Ce n'est pourtant pas toujours cette attitude qui est adoptée. Voilà un individu qui a pris un rendez-vous avec un médecin afin de passer un test de dépistage pour les M.T.S. Toutefois, lorsqu'il dit au médecin qu'il est homosexuel, ce dernier lui présente la Bible et l'ouvre à la page où il est question de Sodome et Gomorrhe... Malgré les facteurs de risques importants, dix ans s'écouleront avant que cette personne ne retourne voir un médecin.

    En décidant de passer un test de dépistage, le patient faisait montre d'un comportement exemplaire et c'est ce genre d'attitude responsable que la Santé publique tente d'inculquer, en théorie, à tous les citoyens; et voyez, tout peut être annihilé par l'attitude d'un médecin qui n'a pas compris son rôle. Cas exceptionnel direz-vous? Pas du tout ! D'emblée, plusieurs médecins refusent de traiter les homosexuels et, vous l'imaginez, très peu vont jusqu'à s'occuper des sidéens encore aujourd'hui. Qu'est-ce qui motive un tel comportement? L'ignorance en ce qui concerne cette orientation sexuelle? les préjugés? la peur de la différence et le fait de se sentir menacé dans ses convictions? Ou la peur viscérale? Il faudrait répondre, croyons-nous, par tout ceci à la fois.

    Mais il y a plus. Cette maladie, en mettant le médecin devant les limites de son savoir scientifique et technologique, vient interpeller, non parfois sans embarras, ce qu'il y a d'humain en lui, Nous disons non sans embarras car le médecin s'est tellement entouré, cuirassé de toute une formation et d'un attirail techniques sophistiqués qu'il peut maintenant lui arriver d'éprouver quelques difficultés à rejoindre le patient dans sa chair, ses émotions, ses douleurs, ses aspirations et ses peurs lorsque cette quincaillerie vient à faire défaut. Et pourtant, ce n'est que par cette ouverture sur l'autre et sur sa différence que nous parviendrons à faire la seule chose qu'il nous soit possible de faire pour le moment: prévenir le sida. Toutefois, cette ouverture sur autrui se fait d'autant plus difficile lorsque cette différence se fait plus marquante et que ces individus vont jusqu'à être catalogués comme des marginaux ou, d'une façon plus brutale et aveugle, comme des êtres dénaturés et dépravés à l'exemple du cas rapporté plus haut.

    Ce qui se passe ici, au niveau du cabinet privé, a égaiement son pendant, plus subtil, sur une plus grande échelle. Posons-nous la question suivante par exemple: pourquoi les adolescents homosexuels n'ont-ils pas été ciblés par les campagnes de prévention des organismes de santé publique? Car, même si ces jeunes homosexuels ont sensiblement changé leur comportement, nous sommes toutefois obligés de constater, en raison de la présence plus forte du VIH dans cette population, qu'ils demeurent encore très à risque (14). Pourtant, que nous proposait au Québec la campagne «On serait fou de s'en passer»?

    Les programmes de prévention doivent avant tout tenir compte de l'individu et des groupes particuliers avec qui l'on travaille et cette approche ne pourra humainement se faire qu'à partir du moment où l'on admettra, par-delà de tout préjugé, que le sida est causé par un virus - et non par de mauvaises moeurs [ ...] et que c'est lui qui représente l'ennemi numéro un.

    Une affiche représentant un beau petit couple blanc hétérosexuel. Évidemment, cette publicité n'est pas mauvaise en soi, sauf qu'à vouloir trop embrasser on finit pas ne plus toucher personne. D'ailleurs, une étude anthropologique menée au D.S.C. de l'Hôpital Charles LeMoyne semble vouloir confirmer nos craintes (15). Lorsqu'on a demandé à 19 jeunes homosexuels de 16 à 25 ans s'ils se sentaient à risque en ce qui concerne le sida, ceux-ci ont répondu que non, disant que le sida était une maladie qui de toute façon touchait tout le monde.

    On voit, par ce qui précède, qu'il serait facile de s'en remettre à une vision manichéenne du problème. Disons que les choses sont habituellement beaucoup plus complexes. Il faut bien comprendre que, déjà marginalisés, les groupes homosexuels de leur côté ont craint on se sont même opposés à une campagne les ciblant d'une façon explicite et ce, par peur de renforcer dans l'opinion publique ce lien qui semble tellement aller de soi entre l'homosexualité et le sida. Ce qui faisait en sorte que souvent les différents discours ne parvenaient pas à se rejoindre.

    Leurs craintes étaient toutefois peut-être fondées. Car une affiche représentant cette fois un couple homosexuel a tout de même été produite par le gouvernement. Mais un message l'accompagnant précisait qu'elle devait être distribuée dans les endroits où se concentre la communauté homosexuelle, comme le village gai de Montréal par exemple. C'est donc ce que l'on craignait. Ici, on ne faisait que répéter une fois de Plus le stéréotype classique qui dit que les homosexuels ont leur ghetto et qu'ailleurs on ne trouve pas ce genre de personnes.

    N'aurait-il pas été préférable de tenir une campagne de prévention visant les différentes communautés de la société, incluant la communauté gaie et ce, dans le respect de leurs valeurs? Les programmes de prévention doivent avant tout tenir compte de l'individu et des groupes particuliers avec qui l'on travaille et cette approche ne pourra humainement se faire qu'à partir du moment où l'on admettra, par-delà tout préjugé, que le sida est causé par un virus - et non par de mauvaises moeurs - et que c'est lui qui représente l'ennemi numéro un.

    Au lieu de cela, l'on préfère les campagnes anonymes et sans risque au niveau des implications. La récente campagne du Ministère de la santé (V.I.H.T.) qui visait à sensibiliser les 160 000 personnes transfusées entre 1978 et 1985 a nécessité beaucoup d'argent et beaucoup de ressources en santé publique. Tous ces efforts, pour retracer un nombre très limité de personnes ayant pu être contaminées par le VIH. Evidemment, vis-à-vis de la vertu l'intention est louable en plus de donner bonne conscience. Mais dans un contexte de restriction, elle est extrêmement discutable lorsqu'on sait qu'il n'y a eu aucune campagne importante visant les homosexuels et les toxicomanes et que ce sont pourtant ces groupes qui demeurent de beaucoup les plus à risque.

    Par ailleurs, la question de l'homosexualité a très peu été abordée par les organismes de santé publique. De même dans les écoles, on parle beaucoup du sida mais très peu de l'homosexualité.

    Cette absence de lieu entre deux thèmes rend difficile l'intégration des connaissances et, par le fait même, la conscientisation du jeune au sujet de la prévention. Très peu de psychologues, de travailleurs sociaux ou de médecins sont à l'aise avec les questions reliées à l'orientation sexuelle. Une telle situation est inacceptable.

    En fait, connaissons-nous la culture et le style de vie de ces jeunes homosexuels? Combien de gens savent que 30% des tentatives de suicide chez les adolescents mâles sont reliées à un problème d'orientation sexuelle? (16) Qui connaît l'ampleur de leurs problèmes de solitude et de dépression? Pourquoi ont-ils souvent de nombreux partenaires? Est-ce parce que n'ayant aucune reconnaissance sociale, leur sexualité demeure le seul moyen pour combler une carence affective profonde? Voici un exemple:

    Charles, 21 ans, homosexuel, séronégatif à son dernier test. Battu par son père lorsqu'il était jeune, voilà qu'il est rejeté par sa mère quand elle découvre son homosexualité. Charles multiplie les conquêtes sexuelles. Il cherche désespérément l'amour dans la sexualité car personne ne lui a appris à aimer autrement. Selon lui, il est un monstre aux yeux de la société et de ses parents qui se disent chrétiens. Et le sida dans tout ça? De toute façon, ses meilleurs amis sont séropositifs et certains sont même déjà décédés. Qu'a-t-il à perdre?

    Toute campagne pour la prévention du sida qui se veut respectueuse de l'individu dans son intégralité à la responsabilité de ternir compte des ces exemples qui n'ont rien d'exceptionnel, et de se poser le genre de questions soulevées plus haut.


    Prostitution et propagation du sida

    Une histoire presque devenue mythique dans la mentalité populaire, nous raconte qu'une femme, après une aventure d'une nuit avec un homme, aurait écrit au rouge à lèvres sur le mur de la chambre avant de s'en aller au petit matin, le message suivant: «Bienvenue dans l'univers du sida!» Cette fable qui a maintenant fait le tour du monde nous présente encore une fois, sous des allures plus modernes, la femme comme la grande tentatrice responsable du mal qui s'installe dans l'âme de l'homme mais également et surtout dans son corps (Satan se serait-il recyclé en microbiologie?) En fait, c'est exactement le même cliché qui est véhiculé d'une façon plus spécifique, au sujet des prostituées séropositives qui en toute liberté continueraient de contaminer la population innocente...

    Mais la réalité n'est pas si stupide. Parmi celles qui font de la prostitution, l'on trouve des femmes très conscientisées au sujet de la propagation du sida et certaines deviennent alors des agents de formation importants auprès des clients en matière de prévention. Le problème, c'est que souvent ce sont les clients eux-mêmes qui insistent pour ne pas utiliser le condom, quitte à payer le prix avant mais aussi par la suite... Pourtant, quels sont ceux qui en 1993 n'ont pas encore entendu parler du sida et des risques d'une relation non protégée? Pour paraphraser Descartes, disons que l'inconscience est peut-être également la chose du monde la mieux partagée. Par contre, alors que la rumeur continue à s'en prendre aux plus faibles, aux plus pauvres de la société, le client lui, avocat, juge, philosophe ou médecin peut-être, peu importe, ne sera jamais attaqué et atteint dans sa réputation. Le soir venu, il fera peut-être l'amour à sa légitime épouse, évidemment sans protection, avant de retrouver le sommeil du juste.

    Et il y a toutes celles qui ont des conditions de vie pénibles, des problèmes d'alcool, de drogue, qui ont souvent été violentées et dont on a abusé sexuellement dans le passé, et bien souvent, encore maintenant. Elles ne sont évidemment pas dans la rue par plaisir. Souvent sous la domination affective et physique de leur chum, elles n'ont aucun moyen pour s'en sortir. (D'ailleurs, ceux qui conçoivent les campagnes de sensibilisation savent-ils que les prostituées ne contractent pas le V.I.H. de leurs multiples clients mais plutôt de leur partenaire régulier?)

    Alors que faisons-nous avec elles? Certains médecins, se retrouvant devant une prostituée séropositive, se découvrent soudainement une conscience tellement forte qu'ils ressentent le devoir moral de les dénoncer. Mais après, que ferons-nous avec ces délinquantes? Va-t-on les suivre jusque dans leurs moindres déplacements? Devrions-nous plutôt carrément les enfermer afin qu'elles cessent de représenter une menace pour la sécurité publique? Il est facile de voir l'absurdité d'un tel raisonnement. Et c'est ce même raisonnement que l'on retrouve chez ceux qui préconisent un dépistage obligatoire du V.I.H. chez les prostituées. Où nous conduirait un tel branle-bas de combat ? Hormis la bonne conscience que nous procurerait cette démarche, ceci ne réglerait rien; car il ne faut pas oublier que nous n'avons aucun remède à leur offrir. En plus, au bout du compte, ceci aurait comme effet pervers de créer encore plus de clandestinité et une très grande méfiance à l'endroit des médecins et de l'ensemble de la Santé publique.

    Selon une étude du C.H.U.L. en collaboration avec la Corporation Professionnelle des Médecins du Québec, 60% des médecins sont d'accord avec l'idée d'une déclaration nominale du V.I.H. Par contre, à peine 1% de ces derniers s'occupent des sidéens et 25% des médecins vont jusqu'à affirmer qu'ils refuseraient de faire un simple examen physique à un patient séropositif (17). Où est la cohérence dans tout ceci? À quoi bon vouloir débusquer les personnes contaminées par le mal si rien ne veut être fait pour elles?

    Dans le fond, ce qui transparaît de tout ceci, c'est que l'on ne s'intéresse pas à la prostituée pour ce qu'elle représente comme être humain, mais plutôt en fonction du danger potentiel qu'elle incarne et symbolise pour les autres - les bons - et pour la santé publique. Aux yeux de ceux qui jugent, la prostituée contaminée par le virus du sida est condamnée. Ce qui importe dorénavant et avant tout c'est de sauver les victimes innocentes qui gravitent autour d?elle.

    À y regarder de plus près on se rend compte que c'est bien plutôt une telle attitude qui, à long terme, condamne à l'insuccès toute entreprise de prévention. D'abord, ne pas accepter leur façon de vivre, n'est-ce pas là se refuser la condition première qui nous permettrait d'avoir une action réfléchie en prévention du sida. Ensuite, tant et aussi longtemps que l'on ne se penchera pas sur le sort de ces femmes, que l'on n'essaiera pas de connaître leurs conditions de vie, leur souffrance et leurs aspirations, jamais l'on ne parviendra à leur livrer de l'information pertinente qui sera en mesure de modifier certains types de comportements à risque dont elles pourraient bien se passer. Et surtout, posons-nous la question suivante: nous sommes-nous préoccupés de la santé globale de ces femmes? Pourtant, est-ce encore un secret pour certains que la santé publique d'une société n'est que le reflet de la santé de ses communautés, de la santé de ses quartiers et surtout de la santé physique, mais aussi mentale et économique, des individus qui habitent les maisons de ces quartiers; et également ses rues?


    La prévention du sida chez les utilisateurs de drogues injectables

    Dans le monde de la toxicomanie, la seringue, du fait qu'elle est souvent réutilisée par différentes personnes sans être désinfectée, représente la voie royale qu'emprunte le virus du sida pour se propager. Rapidement, l'on a compris que c'est à cet instrument de mort qu'il fallait s'attaquer. Souvent de peine et de misère, différents programmes de distribution et d'échange de seringues ont été implantés à divers endroits et des discours éloquents, pleins de bon sens, ont bien entendu accompagné ces démarches afin de conscientiser les personnes à risque.

    Mais si les résultats ont tardé à se faire sentir, c'est peut-être encore une fois, dû au fait que nous n'avons pas pris la peine de bien comprendre le mode de vie tellement complexe et tourmenté des ces personnes. Par exemple, connaissons-nous la symbolique d'un échange, de seringue chez les utilisateurs de drogues injectables? Vous serez peut-être surpris d'apprendre que cet échange prend souvent l'allure d'un véritable partage et même d'un rituel qui vient sceller une amitié. Dans ce contexte, la blonde, le chum ou l'ami qui n'échange pas sa seringue sera mal vu par les autres. Pour quiconque a à coeur d'aider ces personnes, la connaissance de ce fait, parmi d'autres, devient donc essentielle. Par la suite, en échangeant avec elles, en discutant sur ce sujet, peut-être l'intervenant parviendra-t-il à faire accepter son programme de prévention et à modifier certains comportements. En réalité, c'est ce qui arrive mais après une longue démarche qui dépasse les cadres de la connaissance pure.

    En effet, dans un tel contexte de souffrance, de désarroi et de difficultés économiques, le discours raisonnable ne parvient pas à lui seul à changer leurs habitudes. Alors qu'ils ont à faire face à des problèmes quotidiens tellement élémentaires, savoir qu'un virus risque de les tuer dans 10 ou 15 ans demeure une réalité trop complexe et relève, à leur yeux, de la science-fiction. Manger, dénicher un abri et trouver de l'amour représentent les vraies urgences. «Et puis, vous diront-ils, mourir de ça ou mourir d'autre chose...» Cette phrase, prononcée dans ce climat d'extrême détresse, se présente comme l'expression brute de la fatalité qui semble vouloir s'acharner sur eux. Après tout ce qu'ils ont vécu et devinant ce qui les attend, c'est comme si le sida faisait déjà partie de leur destin tellement incertain.

    Alors, comment se cantonner dans le discours de la prévention sans avoir mauvaise conscience ? Comment peut-on se contenter de leur donner des seringues toutes neuves, alors que leurs besoins sont tellement plus fondamentaux ? En fait, on le devine: tôt ou tard la Santé publique n'aura plus le choix. Quitte à ce que ce ne soit que pour des raisons économiques, un jour elle devra s'occuper d'eux. Si on ne veut pas voir s'étendre l'épidémie vers des couches toujours moins marginales de la société, des programmes d'aide visant l'individu clans soit intégralité devront être mis sur pied.

    Pour conclure, disons que si l'on veut proposer des programmes de prévention efficaces, il nous faut d'abord reconnaître nos limites, ne pas penser qu'on va et qu'on peut tout contrôler. Parce que cette épidémie a souvent des rapports étroits avec la sexualité, et qu'elle est liée à tellement d'irrationalité et de passions, de difficulté de vivre, de souffrance et de solitude, il serait illusoire de croire que l'on va parvenir à tout comprendre et à tout expliquer. Comme le disait Peter Sthephenson «Plutôt que de conclure à la sottise, à la légèreté ou à l'inconduite de nos semblables et de nos frères, jadis on maintenant, il serait opportun que nous en venions à comprendre charnellement - et non en théorie seulement - que la sexualité ne se contrôle, ne se planifié ni ne se maîtrise aisément. Que ses rapports avec la mort sont étroits.» La reconnaissance de ces limites et de ces zones grises petit grandement nous prémunir contre une approche dogmatique en matière de santé publique.

    D'où l'importance de l'ouverture. Pour ne pas porter un jugement précipité sur ces groupes marginalisés, il est essentiel de prendre la peine de connaître les individus qui en font partie, de saisir ces êtres humains dans leur totalité, avec leurs bons et leurs moins bons côtés, leurs modes de vie, leurs peurs et leurs croyances, leurs attentes et même leurs rêves, C'est en se donnant accès à un maximum d'informations à leur sujet qu'on réussira dans un premier temps à mettre sur pied des campagnes d'information qui sauront les toucher de près, dans lesquelles ils pourront se reconnaître, et à proposer par la suite des programmes d'intervention qui seront alors bien accueillis et par là, efficaces.

    Mais, comme on l'a mentionné au début de ce texte, cette exigence d'ouverture ne peut se faire pleinement que si nous cessons de regarder et de juger l'autre à travers le prisme de nos préjugés et de tenter, par des moyens parfois subtils, d'imposer nos propres valeurs dans le domaine de la santé; ce qui n'est pas toujours facile. Qu'ils soient toxicomanes, homosexuels, prostituées, hémophiles, femmes, hommes, riches ou pauvres, à l'égard du sida tous doivent être traités sur le même pied d'égalité autant par leur médecin que par l'ensemble de la Santé publique. Il y va de leur dignité humaine mais également de la nôtre.


    Références
    (1) Robert, S. Remis. Rapport sur la situation du sida et de l'infection au VIH au Québec, 1992, Centre d études sur le sida, DSC Hôpital général de Montréal.
    (2) Ibid., Voir également Francine Flore, «12000 séropositifs au Québec», L'actualité médicale, 3 novembre 1993.
    (3) Ibid.
    (4) Peter H. Stephenson, «Le sida. la syphilis et la stigmatisation». Anthropologie et société, vol. 15, no 23, 1991.
    (5) Ibid.
    (6) Michel Foucault, Histoire de la sexualité, t. 2 L'usage des plaisirs, Gallimard, 1984.
    (7) Ibid., p. 231.
    (8) Catherine Sales, «Les prostituées de Routine», Amour et sexualité en Occident, Éditions du Seuil, coll. Points, 1991, p. 79 à 94.
    (9) Cité par Catherine Salles, p. 80.
    (10) Cité par Uta Ramke-Heinemann, Des eunuques pour le royaume des cieux, Robert Laffont, Coll. Pluriel
    (11) Cité par Jean Delumeau, Le péché et la peur (la culpabilisation en Occident, XIIIe-XVIIIe siècles), Fayard, 1983, p. 497.
    (12) Ibid., p. 277.
    (13) Ibid., p. 482.
    (14) Ted Myers, Gaston Godin, Liviana Calzavara, Jean Lambert, David Locker, en collaboration avec la Société canadienne du sida, «L'enquête canadienne sur l'infection à VIH menée auprès des homme gais et bisexuels: au masculin», 1993.
    (15) Y. Jalbert, «Étude sur les comportements des jeunes homosexuels âgés entre 16 et 25 ans résidant sur la rive sud de Montréal», Rapport de recherche. D.S.C. Hôpital Charles LeMoyne, septembre 1992, 113 p.
    (16) «Doctors need to be more sensitive to problems of gay adolescents», The Medical Post, January 19, 1993.
    (17) La perception du sida par les médecins québécois, Département de Santé Communautaire, Centre Hospitalier de l'Université Laval, en collaboration avec la Corporation professionnelle des médecins du Québec, 1991.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Réjean Thomas
    Article écrit par Réjean Thomas et Réjean Bergeron. Réjean Thomas, MD, Président de la Clinique L'Actuel et Médecin conseil au département de Médecine préventive de l'Hôpital Saint-Luc Réjean Bergeron, Professeur de philosophie au Collège Édouard-Montpetit
    Mots-clés
    sida, prévention, exclusion, épidémie, pandémie, préjugé, homosexualité, prostitution
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    Jacques Dufresne
    syphilis, infection, épidémie, pandémie, maladie
    Département d'État des États-Unis

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