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    Dossier: Saint-Pétersbourg

    La beauté de Pétersbourg

    Louis Réau
    Note apparaissant sur le document original: "Cette étude est détachée d'un livre qui va paraître prochainement sur Saint- Pétersbourg."
    Lioubliou tebia, Petra tvorenie
    Lioubliou tvoï stroguii, stroïnyi vid.
    Pouchkine, Prélude du Cavalier de bronze.


    De toutes les grandes capitales de l'Europe, Saint-Pétersbourg est probablement la plus méconnue. Il est bien rare que Russes ou étrangers parlent de la nouvelle capitale des tsars sans l'opposer à l'ancienne, et cette inévitable comparaison entre « la nouvelle impératrice » et la « douairière » détrônée tourne presque toujours à la confusion de l'usurpatrice.

    Que reproche-t-on à la ville de Pierre le Grand?

    Les anciennes métropoles de la Russie, Kiev et Moscou, ont leur Lavra, leur Kreml, acropoles qui dominent fièrement la large nappe étalée du Dniepr ou les méandres de la Moskova; Pétersbourg est une ville plaie. Du haut de la flèche de l'Amirauté ou de la coupole de Saint-Isaac, on n'apercoit à perte de vue qu'une immense et fastidieuse étendue de « polders », à peine au-dessus du niveau de la Baltique. Et cette ville plate est malsaine: c'est un marais fétide couvert de maisons. Comme à Amsterdam et à Venise, les maisons assises sur des forêts de pilotis s'enfoncent dans la vase, Pétersbourg, n'offrant à ses deux millions d'habitants ni canalisation ni eau potable, est ravagé périodiquement par des épidémies de choléra; la mortalité y dépasse celle de toutes les autres capitales de l'Europe.

    Tandis que la « sainte » Moscou résume presque tout le passé de la Russie, Pétersbourg est une ville neuve, une « parvenue », sans traditions et sans souvenirs. Capitale improvisée par le caprice d'un tsar qui a fait prévaloir sa volonté contre la nature et l'histoire, Pétersbourg nous apparaît comme un immense Versailles, un énorme Potsdam, enflé aux proportions de Paris et de Berlin. C'est une agglomération de ministères et de bureaux, desservie par un peuple de fonctionnaires. Et cette « ville de tchinovniks » est une cité
    morose et guindée où le mouvement a quelque chose d'automatique, où la gaîté se cache comme honteuse.

    Enfin, - et c'est là peut-être le principal grief des Moscovites comme d'ailleurs des étrangers, - Pétersbourg n'est pas une vraie ville russe. Son nom même rend un son allemand. Elle est située en marge de la Russie, dans les « marches du nord », à trente verstes de la frontière du grand-duché de Finlande qui est un pays de culture suédoise, à la lisière des Provinces Baltiques qui sont imprégnées de culture allemande. Sa population est un mélange de toutes les races allogènes de l'Empire : Finnois, Polonais, Allemands, Tatars et la colonie russe elle-même, renouvelée par un afflux continuel de moujiks qui viennent combler les vides faits par le choléra, est dépourvue de patriotisme local. Les indigènes s'y sentent aussi déracinés, sinon aussi dépaysés que les métèques. Dans cette capitale de l'Empire russe, les monuments ont été presque tous construits par des étrangers, Français, Italiens, Allemands, et ne sont que des imitations plus ou moins fidèles de l'art d'Occident.

    Ainsi la création de Pierre le Grand ne trouve grâce ni devant les hygiénistes, ni devant les archéologues, ni devant les patriotes ou plus précisément les « nationalistes » russes.

    La conclusion de ce réquisitoire c'est que, puisque la fondation de Pétersbourg est, suivant le mot de l'historien Karamzine, « l'immortelle erreur du grand Tsar Réformateur », il appartient à ses successeurs de réparer cette erreur fatale en reportant leur résidence à Moscou, métropole naturelle de la Russie.

    ***


    Nous n'avons pas ici à prendre parti pour ou contre cette thèse irritante du « retour à Moscou » qui sépare « nationalistes » et « occidentalistes ». Nous ne retiendrons de ce faisceau d'arguments que ceux qui sont dirigés contre la beauté de Pétersbourg.

    Admettons que Pétersbourg soit un marécage, un nid de tchinovniks, une Cosmopolis dénuée d'exotisme oriental; mais que ce soit une ville banale et médiocre, c'est ce que nul ne peut prétendre sans injustice.

    Quoi qu'en disent ses détracteurs, la ville de Pierre le Grand a une beauté propre qui ne permet de la confondre avec aucune autre capitale de l'Europe. Il est vrai qu'elle a été construite en majeure partie par des architectes étrangers, que la forme de ses colonnes, de ses pilastres et de ses frontons est empruntée au répertoire d'Occident; mais, bien qu'un de ses îlots porte le nom de Nouvelle Hollande et que le pont volant qui relie par-dessus l'eau morte d'un canal le Palais d'Hiver à l'Ermitage rappelle la silhouette du Pont des Soupirs, la capitale de la Russie ne ressemble ni à Amsterdam ni à Venise. Bien qu'elle ait tous les caractères d'une résidence, elle diffère profondément de Versailles et de Potsdam.

    Beauté au visage sévère, elle a plus de majesté que de grâce. Son architecture homogène n'amuse pas les yeux par des combinaisons imprévues et fantasques; elle s'impose du premier coup par l'ampleur du décor et des ordonnances.

    Étudions les traits de ce masque de pierre.

    Les Moscovites reprochent à la nouvelle capitale de la Russie de n'avoir pas de Kremlin; mais elle a une beauté qui manque à sa rivale : un grand fleuve. Qu'est-ce que la Moskova auprès de la Néva? Un chétif canal qui serpente entre des berges pelées. La Néva à Pétersbourg est plus qu'un fleuve c'est un bras de mer. Malgré la brièveté de son cours, elle dépasse le Rhône et le Rhin par la masse de ses eaux. Son estuaire n'est pas boueux comme la Tamise à Londres; ses eaux sont purifiées par le filtre du lac Ladoga (1) d'où elle sort à Schlüsselburg et comme il n'y a pas de marée dans le golfe de Finlande, elle ne connaît pas ces alternatives de flux et de reflux qui laissent des traînées de vase et de bourbe. Rien de plus beau que cette large nappe d'eau limpide et frémissante, agitée continuellement de petites vagues moirées par les caprices de la lumière, qui court fougueusement entre la double digue de ses quais en granit rose. On a dit bien souvent que les quais de la Néva étaient avec l'Ermitage la merveille de Pétersbourg. De fait il n'y a aucune ville rhénane ou danubienne, fût-ce même Cologne ou Budapest, qui puisse rivaliser avec Pétersbourg pour la magnificence du paysage fluvial.

    Le courant puissant qui passe entre l'aiguille dorée de la forteresse de Pétropavlovsk et la longue façade du Palais d'Hiver n'est qu'une petite partie de l'immense fleuve ramifié. Dans la traversée de Pétersbourg, la Néva se divise en trois grands bras qui enlacent les îles du delta : la Grande Néva, la Petite Néva et la Nevka. La Nevka se subdivise à son tour en grande, moyenne et petite Nevka, sans parler des ramifications secondaires. Le fleuve alimente en outre tout un réseau de canaux concentriques qui drainent les quartiers marécageux de la rive gauche. Ainsi on ne peut faire un pas dans cette ville sans voir de l'eau qui stagne ou qui court. Cette omniprésence de l'eau est un des caractères les plus marquants de Pétersbourg.

    Ce qui frappe le plus les étrangers après la Néva, c'est l'ampleur générale des proportions. Un voyageur allemand du XVIIIe siècle, le chevalier von Schloeser, écrivait dans son jargon : « Vieles, was anderswo gross ist, ist hier colossalisch, gigantisch ». Les larges perspectives fuient à perte de vue; les places nues ont l'immensité d'un steppe; les palais allongent d'interminables colonnades. Rien d'étriqué et de mesquin comme dans nos vieilles villes médiévales, ceinturées de remparts, où le menu peuple se tassait dans des ruelles tortueuses à l'ombre d'un donjon. On a coutume de comparer Pétersbourg à Amsterdam; mais à Amsterdam, ville de bourgeoisie, tout est étroit, canaux, quais, maisons. Pétersbourg semble avoir été tracée et construite à l'échelle de la Néva. Ce qui paraîtrait ailleurs démesuré n'est ici qu'exactement proportionné à la taille du fleuve et de l'immense Russie dont Pétersbourg est la capitale. À ce corps colossal il fallait une tête géante.

    On peut préférer à la régularité grandiose des perspectives tracées au cordeau des enchevêtrements capricieux de ruelles; mais les villes les plus pittoresques ne sont pas toujours les plus belles. L'esthétique des villes modernes a substitué à nos conceptions romantiques des normes nouvelles. Les vieilles cités sont un peu comme les tableaux de Primitifs : il semble qu'elles aient « l'horreur du vide » ; elles sont encombrées, elles manquent d'air. La « ville aux distances magnifiques » nous fait comprendre la majesté des espaces.

    C'est à son caractère de ville neuve et de résidence impériale que Pétersbourg doit son unité architecturale. L'intervention souvent tyrannique des tsars qui soumettaient à une réglementation sévère toutes les constructions de leur capitale a donné à l'architecture pétersbourgeoise une homogénéité qu'on ne retrouve nulle part au même degré. Dans la plupart des villes qui se sont faites lentement, au cours des siècles, sans plan d'ensemble, les monuments isolés et disparates sont comme des notes grêles, aussitôt étouffées par des dissonances; au lieu qu'à Pétersbourg, les motifs architecturaux sont comme de puissants accords qui s'amplifient et se prolongent, comme des chœurs de voix qui chantent à l'unisson. Bien que le style « rococo », adapté aux goûts et aux traditions russes par Rastrelli, enjolive çà et là de ses fioritures quelques façades de palais et d'églises, la note dominante est le style Empire.

    C'est sous le règne d'Alexandre Ier, à l'époque napoléonienne, que la capitale de Pierre le Grand est devenue la ville au visage sévère que nous admirons aujourd'hui. Dans l'espace de quelques années, elle s'est enrichie non seulement de ses monuments les plus grandioses et les plus parfaits, la Bourse, l'Amirauté, les deux cathédrales de Notre-Dame-de-Kazan et de Saint-Isaac; mais le génie de l'architecte italien Rossi l'a dotée des grandes symphonies architecturales de la place du Palais, de la place du Sénat, de la place Michel et du square Alexandra. Sans doute on peut reprocher à ces majestueuses colonnades, indiscrètement prodiguées, quelque monotonie et quelque froideur, mais c'est grâce à cette unité architecturale que Pétersbourg passe à bon droit pour l'une des rares capitales d'Europe qui aient du « style ».

    Cet aspect sévère et monotone est d'ailleurs atténué par la polychromie des édifices. Toutes les façades sont badigeonnées, les unes d'une couleur uniforme, les autres en deux ou trois tons. La blancheur des colonnes et des pilastres se détache parfois très heureusement sur des fonds gris perle, jaune clair, rouge orange ou bleu turquoise. Ce bariolage, brutal ou délicat, n'est qu'un pis aller. Il est certain que les grandes conceptions monumentales de style Empire gagnent à être réalisées en pierre. Le plâtre peint ne prévaudra jamais contre la belle pierre patinée que la lumière dore et mûrit comme un fruit. Mais la pierre est rare autour de Pétersbourg; le granit de Finlande, difficile à travailler, ne s'emploie qu'exceptionnellement pour des revêtements. Pétersbourg a donc eu recours à la brique comme Londres et Berlin; seulement au lieu de la laisser apparente, on la recouvre de stuc et de badigeon.

    Le malheur est que sous la morsure des hivers, le plâtre s'effrite, le badigeon s'écaille; il faut procéder tous les ans à ce que les Russes appellent la « remonte » générale. Pendant tout l'été une odeur de peinture fraîche se répand sur la ville. Cette polychromie incessamment renouvelée dégénère quelquefois en bariolage. En outre les monuments les plus vénérables, rajeunis tous les ans par le zèle des badigeonneurs, ont l'air de dater d'hier. La plupart des Russes ne semblent pas se douter de ce que la patine du temps ajoute à la beauté des architectures et le Louvre leur paraît sale parce qu'il s'est imprégné de la lumière des ciels parisiens. Mais si cette polychromie a ses inconvénients, elle a aussi ses avantages. Elle masque la laideur de la brique, elle accuse les grandes lignes des édifices, elle égaie et diversifie les façades, enfin elle donne à Pétersbourg qu'on accuse d'être une copie servile des capitales de l'Occident un caractère spécifiquement « moscovite ». Au bout de quelque temps l'oeil se complaît à cette vive enluminure des villes russes, si différente de la grisaille des villes d'Occident.

    Ainsi l'incomparable magnificence du paysage fluvial, l'exceptionnelle ampleur des proportions, l'unité de style et la variété chromatique des architectures : tels sont les caractères qui frappent ayant tout l'étranger et différencient Pétersbourg des autres capitales de l'Europe. Mais Pétersbourg n'a pas qu'un visage. Un de ses caractères les plus saisissants est précisément sa dualité d'aspect, conséquence d'un climat extrême qui fait alterner presque sans transition un hiver glacial et un été torride. En Occident où le climat est tempéré, les saisons se succèdent par des passages presque insensibles de sorte que la physionomie des villes ne varie guère d'un bout de l'année à l'autre. Au contraire, Pétersbourg se présente en hiver et en été sous deux aspects si fortement contrastés qu'on en viendrait presque à douter de l'identité de cette ville au travers de ses métamorphoses.

    La féerie hivernale n'est pas comme en France une fantasmagorie éphémère, mais une réalité de six mois. Quel que soit le charme sensuel de ses printemps fougueux qui grisent d'une soudaine ivresse la nature engourdie, c'est en hiver qu'il faut voir la « Venise polaire », lorsque sous un ciel d'un bleu d'argent la neige scintille et que les arbres poudrés de givre se hérissent comme de fabuleux coraux blancs. Le grand manteau d'hermine que la neige étend sur Pétersbourg sied merveilleusement à sa beauté froide : la lumière l'irise parfois des nuances les plus délicates depuis un blanc laiteux et opalin jusqu'au gris perle et au bleu de lin.

    Le froid extrême semble ressusciter les énergies, surexciter la joie de vivre. C'est à partir du moment où les patins d'acier des traîneaux recommencent à glisser silencieusement sur la neige tassée que la capitale, déserte et somnolente en été, se repeuple et se réveille.

    La désolation hivernale de la Néva est peut-être encore plus belle que sa fougue printanière. A partir de l'embâcle qui a lieu généralement en novembre, le fleuve passe par une série de métamorphoses. Il commence alors à charrier : puis les glaçons se rejoignent, se sondent et la Néva solidifiée devient pour six mois une grande « Perspective » de glace sur laquelle circulent les piétons, les traîneaux, voire même les tramways électriques. Des branches de sapins fichées dans des remblais de neige jalonnent d'une rive à l'autre d'éphémères sentiers.

    Rien de plus pittoresque que l'exploitation de la glace sur la Néva, car ce grand chemin est aussi une carrière. Des moujiks creusent des trous réguliers dans l'épaisse couche de glace et la débitent à la hache en longues dalles transparentes qui prennent suivant l'incidence de la lumière des reflets bleuâtres de saphir ou d'aigue-marine. Ces blocs limpides, destinés à l'approvisionnement des glacières, semblent des matériaux appareillés pour la construction d'une fantastique cité de glace.

    Le 6 janvier, jour des rois, a lieu la cérémonie traditionnelle du baptême de la Néva. Devant le Palais d'Hiver se dresse une petite chapelle provisoire, surplombant le fleuve : un puits est creusé dans la glace et en présence de l'empereur et des grands ducs qui assistent tête nue à la cérémonie que scandent les coups de canon de la forteresse, le métropolite plonge par trois fois la croix dans l'eau du fleuve.

    La débâcle n'a lieu généralement qu'à la fin d'avril ou même au mois de mai. La croûte de glace se crevasse; les banquises du fleuve et du lac Ladoga se désagrègent et se mettent en mouvement pour prendre en longues files le chemin de la mer. A ce moment la Néva présente un aspect féerique : les glaçons semés sur la moire du fleuve tourbillonnant ressemblent à de grands nénuphars blancs dont on aurait fauché la tige et qui s'en iraient au fil de l'eau. Les icebergs pulvérisés se pressent dans le courant, s'accumulent aux tournants, foncent violemment sur le butoir des quais et les piles éperonnées des ponts. Quand la caravane a passé, le canon de la forteresse annonce la reprise de la navigation et le fleuve délivré reprend allégrement sa course entre ses quais de granit rose.

    La Néva n'est pas seule à subir ces métamorphoses. La ville tout entière apparaît transformée. L'hiver qui amplifie les paysages en élaguant avec sa faux toutes les luxuriances de l'été, stylise aussi les architectures en soulignant d'un cordon de neige tous leurs linéaments et toutes leurs saillies. Il corrige de quelques rehauts de blanc la monotonie des badigeons ocreux et harmonise les colorations trop crues. L'oeil, dérouté par la nouveauté de ces accords, discerne des harmonies rares et imprévues. Il semble que toutes les valeurs du tableau qu'on était accoutumé de regarder aient été transposées par le pinceau d'un artiste assez sensible pour ne les point désaccorder.

    ***


    Tous les étrangers qui ont visité Pétersbourg à la fin du XVIIIe siècle et au commencement du siècle dernier, à l'apogée de sa beauté, s'accordent dans un commun sentiment l'admiration. « D'un côté de la rivière, écrit madame Vigée-Lebrun dans ses Souvenirs, se trouvent de superbes monuments, celui de l'Académie des Arts, celui de l'Académie des Sciences et bien d'autres encore qui se reflètent dans la Néva. On ne peut rien voir de plus beau au clair de lune que les masses de ces majestueux édifices qui ressemblent à des temples antiques. » Dans son Tableau de Saint-Pétersbourg, Christian Müller rendait le mémo témoignage : « J'ai vu beaucoup d'hommes qui ont parcouru toute l'Europe et l'Amérique septentrionales, ils m'ont assuré que Pétersbourg, par sa position sur le plus beau fleuve du monde, par son étendue et la magnificence particulière de son architecture, est absolument unique en son genre (2). »

    Mais ces rapports de voyageurs étrangers sont bien ternes à côté de l'hommage enthousiaste que la beauté de Pétersbourg et le génie de son fondateur ont arraché au plus grand des poètes russes. Le magnifique prélude du poème à la gloire de Pierre le Grand que Pouchkine intitule le Cavalier de Bronze (Miedny Vsadnik) est un hymne fervent d'orgueilleuse tendresse.

    Le poète célèbre la naissance de la jeune cité « qui de l'ombre des forêts, de la tourbe des marais - a surgi magnifique et fière. - Là où jadis le pêcheur finnois, - fils déshérité de la nature, - seul sur les rives basses, - jetait son filet dans des eaux inconnues, - aujourd'hui sur les rives animées - se pressent les masses majestueuses - des palais et des tours; les vaisseaux - accourent en foule de tous les coins du monde; - la Néva se pare d'une cuirasse de granit; - des ponts sont suspendus sur le fleuve..., - et devant la jeune capitale - Moscou doit baisser la tête - comme devant la nouvelle tsarine - une douairière couronnée.

    Je t'aime, fille du génie de Pierre. - J'aime ton visage noble et sévère - et la puissante Néva qui court entre ses berges de granit. - J'aime la mystérieuse transparence de tes nuits sans lune, - quand dans ma chambre - j'écris, je lis sans lampe - et que je vois les silhouettes endormies - des rues désertes et la lueur - de la flèche de l'Amirauté. - Et j'aime aussi tes hivers rudes - et le vertige des traîneaux qui fendent l'air immobile et glacé...

    J'aime, ô capitale guerrière, - entendre le canon de ta forteresse - toutes les fois que la tsarine donne un fils - à la maison impériale - ou que la Russie célèbre de nouveau - une victoire sur l'ennemi - ou quand la Néva heureuse de sentir l'approche du printemps - soulève sa chape de glace bleue - et, joyeuse, l'emporte à la mer. »

    ***


    Cette beauté de Pétersbourg que Pouchkine célébrait à l'époque d'Alexandre Ier et à laquelle il souhaitait ardemment la pérennité, ne s'est malheureusement pas conservée intacte. La capitale des tsars n'a pas été plus épargnée par le vandalisme que les autres capitales de l'Europe. Non seulement de beaux monuments comme le Palais de Tauride, de grands ensembles architecturaux comme le Palais Michel et ses abords ont été mutilés ou défigurés sans merci, mais l'unité architecturale de Pétersbourg a été gravement compromise par des constructions disparates qui s'inspirent les unes des capitales de l'Occident, les autres de l'ancienne architecture moscovite.

    Ces deux tendances sont également néfastes. En se modernisant à l'instar de Berlin, Pétersbourg s'enlaidit et se banalise. Les prétentieuses maisons de rapport de style berlinois qui se multiplient depuis quelques années dans les quartiers neufs font regretter la sobre élégance des petits hôtels particuliers (osobniaki) du temps de Catherine ou d'Alexandre Ier et les banques massives qui alignent le long de la Perspective Nevsky leurs redoutables façades cuirassées de granit, tantôt menaçantes comme des châteaux forts, tantôt lugubres comme des mausolées, nous rendent encore plus chères les classiques colonnades d'antan.

    L'imitation de Moscou n'est pas moins contraire aux traditions de Pétersbourg que la copie d'une ville étrangère telle que Berlin. Les nationalistes qui ont conçu le dessein de « russifier » la capitale de Pierre le Grand oublient que sa raison d'être était précisément d'offrir à la Russie à demi asiatique l'image d'une ville d'Occident. On pourra changer le nom allemand de Pétersbourg en Petrograd comme on a fait pour l'Université de Dorpat qui a été baptisée Jouriev : on ne fera pas que Pétersbourg devienne une ville moscovite. Les deux dernières églises qu'on vient d'y construire : la cathédrale de la Résurrection et l'église du « Sauveur sur les eaux », qui sont des contrefaçons de l'architecture russe « antépétrovienne » choquent comme des dissonances dans la capitale de la Russie moderne. Ces archaïsmes maladroits supposent une méconnaissance complète de ses traditions.

    Par bonheur la beauté menacée de Pétersbourg a suscité depuis une dizaine d'années une phalange d'admirateurs passionnés jusqu'au fanatisme qui ont dénoncé le péril et se sont efforcés d'arrêter les ravages. Les peintres qui depuis si longtemps semblaient dépris de Pétersbourg sont redevenus tout à coup sensibles à la transparence de ses ciels, à la majesté de ses architectures, à la beauté changeante de ses aspects. Alexandre Benois, Lanceray, madame Ostrooumov ont renoué la tradition interrompue des « petits maîtres » du XVIIIe siècle : le panoramiste Alexis Zoubov, les perspectivistes Machaiev et Alexeiev, le graveur Martinov, l'aquarelliste danois Patersen, qui avaient été chacun à leur manière, avec une pauvreté de moyens qui n'est pas sans charme, les Guardi et les Canaletto de la Venise du nord. En même temps tout un
    groupe d'historiens enthousiastes et précis, - à la tête desquels se place encore Alexandre Benois, MM. Grabar, Fomine, Kourbatov - reprenait avec plus de rigueur scientifique l'œuvre ébauchée par les chroniqueurs et annalistes du vieux Pétersbourg : Boydanov, Georgi, Petrov et Pyliaev. C'est grâce à ces interprètes artistes et érudits que les Pétersbourgeois, dont le patriotisme local s'était oblitéré, ont repris conscience de la beauté de leur ville.

    Pour faire oeuvre efficace, les « amis de Pétersbourg » ont compris qu'il fallait concerter leur action, former des ligues, inspirer des revues, organiser des expositions, fonder des musées.

    Une Société s'est constituée sous la présidence d'honneur du grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch pour la défense et la conservation des monuments du passé. La Société des Architectes présidée par le comte Suzor et la Commission du Vieux Pétersbourg qui en est l'émanation lui apportent l'aide le plus efficace dans sa lutte contre le vandalisme. En même temps les grandes Revues d'art, le Monde artiste, les Trésors d'Art de la Russie, les Starye Gody et l'Apollon, amplifiaient l'écho de ces protestations.

    Quatre expositions mémorables qui se sont succédé dans ces dernières années ont puissamment contribué à faire l'éducation artistique du public. L'Exposition de portraits organisée en 1905 par M. Diaguilev au Palais de Tauride et l'Exposition de Tableaux anciens dont la revue Starye Gody prit l'initiative en 1908, ont révélé les richesses d'art que recèlent les collections privées. L'Exposition historique d'Architecture organisée en 1911 par la Société des Architectes a mis au jour un grand nombre de documents inédits de la plus haute importance pour l'histoire monumentale de Pétersbourg. Enfin, l'Exposition toute récente de l'époque d'Élisabeth, qui concordait avec la célébration du deuxième centenaire de Lomonosov, a fait revivre une des périodes les plus brillantes de l'art pétersbourgeois.

    Les Expositions ont l'inconvénient d'être éphémères; c'est pourquoi la Société des Architectes a eu l'idée très heureuse de fonder récemment un Musée du Vieux Pétersbourg, embryon d'un Musée Carnavalet pétersbourgeois qui centralisera pour la plus grande commodité des érudits tous les documents relatifs à l'histoire de la capitale.

    Grâce à cette multiple propagande, il est permis d'espérer que les vandales qui menacent par insouciance, par ignorance ou par simple besoin de détruire, la beauté de Pétersbourg, se heurteront désormais à des adversaires mieux armés et plus disciplinés, à une opinion publique plus méfiante et plus avertie.

    Cette oeuvre de sauvegarde ne saurait nous laisser indifférents. Car les Français ont été parmi les meilleurs artisans de la beauté de Pétersbourg. Sous Pierre le Grand, l'architecte français Leblond, élève de Le Nôtre, trace le plan de la capitale et dessine le Jardin d'Été. Sous Catherine II, Vallin de la Moche édifie le premier Ermitage et le magnifique palais de l'Académie des Beaux-Arts dont la majestueuse façade ennoblit le quai de la Néva. Falconet modèle l'admirable statue équestre du fondateur de Saint-Pétersbourg. Enfin, sous Alexandre Ier c'est l'émigré français Thomas de Thomon qui construit à la pointe de l'île Vassili la Bourse maritime tandis que Ricard de Montferrand trace les plans de la cathédrale Saint-Isaac.

    Qu'on essaie de se représenter un instant ce que serait la capitale des tsars sans « le Cavalier de Bronze » de Falconet, sans les colonnades de l'Académie des Beaux-Arts et de la Bourse et sans la coupole d'or de Saint-Isaac et l'on imaginera soudain tout ce que la beauté de Pétersbourg doit au génie français.


    Notes
    (1) Le nom de la Néva est presque le même que celui du Nevo, ancienne appellation finnoise du lac Ladoga.
    (2) Un médecin de la marine anglaise qui visita Pétersbourg en 1814 écrit pareillement : Other capitals may be larger or richer; but in beauty none for a moment can come in competition with this Queen of the North. Here is the triumph of Architecture.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Louis Réau
    Historien de l'art français.
    Mots-clés
    Pierre le Grand, Empire russe, Russie, style Empire, Alexandre Ier, ville
    Extrait
    C'est à son caractère de ville neuve et de résidence impériale que Pétersbourg doit son unité architecturale. L'intervention souvent tyrannique des tsars qui soumettaient à une réglementation sévère toutes les constructions de leur capitale a donné à l'architecture pétersbourgeoise une homogénéité qu'on ne retrouve nulle part au même degré. Dans la plupart des villes qui se sont faites lentement, au cours des siècles, sans plan d'ensemble, les monuments isolés et disparates sont comme des notes grêles, aussitôt étouffées par des dissonances; au lieu qu'à Pétersbourg, les motifs architecturaux sont comme de puissants accords qui s'amplifient et se prolongent, comme des chœurs de voix qui chantent à l'unisson. Bien que le style « rococo », adapté aux goûts et aux traditions russes par Rastrelli, enjolive çà et là de ses fioritures quelques façades de palais et d'églises, la note dominante est le style Empire.
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    Alex. Bonneau
    Russie, ville, Pierre le Grand, Neva, Moscou

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