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    Dossier: Russie

    La musique russe

    Léo-Pol Morin
    La musique russe est presque nouvelle puisqu'elle n'a qu'un siècle d'existence véritable. C'est sous Alexandre 1er seulement qu'elle prit un essor définitif, et cela grâce à Glinka, qu'on appelle le père de la musique russe. Avant lui, la musique en Russie était française, italienne ou allemande, ainsi qu'il plaisait à la société d'alors.
    Glinka lui-même, qui avait voyagé en Allemagne, en France, en Italie et en Espagne, a commencé par céder à la mode du temps et fit donc en Russie de la musique … étrangère. C'est au cours d'un voyage à Berlin, en 1834, qu'il prit conscience de sa véritable vocation. Le compositeur Dehn lui dit un jour: « Ecrivez donc de la musique russe. » Glinka n'y avait jamais pensé. Il a fallu un conseil aussi simple pour que naisse la musique russe aux environs de 1836.
    L'opéra La Vie pour le Tsar, de Glinka, malgré un certain italianisme, est, en effet, la première grande œuvre de caractère et d'expression russe. Bâtie sur un sujet national, la musique y prend la spontanéité et la couleur du folklore slave, ce qui nous éloigne considérablement des italianismes en usage jusqu'alors.
    Le mouvement étant donné, des successeurs comme Serow et Dargomijsky recherchèrent à leur tour une formule encore plus proche de l'accent russe, qui pût exprimer un drame indigène sans tomber dans l'emprunt servile au folklore. Le Convive de Pierre, malgré ses affinités germaniques, est une de ces oeuvres où s'exprime en une déclamation froide et réfléchie un drame spécifiquement russe.
    Mais Rubinstein et Tschaïkowsky ne continuent pas la tradition dans le même sens. Ils sont loin de la lucidité et de la clairvoyance de leurs aînés. Ils prennent à l'école allemande une langue, une manière et un esprit qui expriment malaisément le tempérament russe.
    Antoine Rubinstein, pianiste transcendant, qui n'eut jamais d'esthétique précise en tant que compositeur et qui, en réalité, a peu d'importance, a visé à la grandeur allemande sans y atteindre jamais. Tschaïkowsky, victime pendant longtemps d'une insigne défaveur, mais qu'on cherche aujourd'hui à relever et à russifier, s'est confiné dans un romantisme un peu grandiloquent et souvent creux. Mais c'est un mélodiste qui chante bien, avec facilité, et dans une langue qui sonne clair. Son orchestre a de la grandeur et il atteint souvent au pathétique. Cela ne l'empêche pourtant pas d'être, en maintes pages savantes, un peu confus, conservatorial et ennuyeux.
    Bien plus intéressants furent les Cinq (César Cui, Borodine, Balakirew, Moussorgsky et Rimsky-Korsakow) qui, en s'attachant à l'expression du slavisme, ont continué le mouvement inauguré, par Glinka. Mais ils sont conventionnels et superficiels dans leur recherche du pittoresque. Un seul, parmi eux, eut un génie transcendant et sut résister à « l'instruction de cappelmeister » qui sévissait alors. Moussorgsky, que l'on a accoutumé de considérer comme un autodidacte, a tout de suite compris que le pittoresque collé aux anciennes formes ne constituait pas une suffisante réaction contre l'italianisme et non plus une suffisante originalité. Il a compris qu'à matière nouvelle, il fallait forme nouvelle. C'est ce sentiment instinctif qui l'a poussé à écrire d'impérissables chefs-d'œuvre.
    Boris Godounow est une de ces oeuvres libres de tout système, non entachée de recettes scolastiques, où grouille une émotion naturelle, simple et humaine, dramatique jusqu'à la cruauté. C'est une musique toute imprégnée de sève populaire et sans apprêt. On y marche et on y chante comme dans la vie, mais sur un plan agrandi et stylisé. Le peuple, anxieux, révolté ou enthousiasmé, y joue un rôle de premier plan, autour de la grande figure de Boris, héros grandiose, tragique et terriblement émouvant.
    Les opéras de César Cui n'ont pas beaucoup d'originalité, et non plus les poèmes symphoniques de Balakirew, bien que Thamar et Russie soient d'un lyrisme ferme, d'une écriture et d'une harmonie intéressantes. Borodine, musicien d'une grande et rare intelligence, est un lyrique qui se rattache à Glinka, mais qui n'a recherché aucune forme nouvelle. Le somptueux Prince Igor, oeuvre sans grande originalité dramatique, contient cependant des danses nerveuses, luxueuses et brillantes qui suffisent à sa gloire.
    Rimsky-Korsakow, savant professeur, fut un grand virtuose de l'orchestre. Son verbe sonore a d'ailleurs exercé une influence considérable sur tous les musiciens qu'attirent le pittoresque sonore et l'élégante virtuosité. Musicien spirituel, ironique, bel orateur, sans émotion véritable, Rimsky-Korsakow s'est complu dans le jeu factice de l'élégance pour l'élégance. Mais il a été si habile à peindre la nature, à évoquer l'irréel et le rêve; il est si savoureux et son orchestre si riche et si transparent, que cela console un peu de sa virtuosité sans profondeur.
    Après le génial Moussorgsky, il faut attendre la venue de Strawinsky pour trouver réunis en un seul homme à la fois autant de génie et un caractère spécifiquement russe. Car ni Withol, Arensky, les deux Blumenfeld, Liadov, ni Grodsky, Kupylow, Korestchenko, ni même de plus grands comme Glazounow et Liapounow, moins encore Rachmaninoff, Gretchaninoff, Maykapar et le germanisant Medtner, ne sont de taille à faire la liaison entre « Boris » et notre temps.
    Scriabine, grand artiste, mystique et religieux, après être sorti de Wagner et de Chopin, a cherché à incorporer à sa musique des éléments extra-musicaux: psychologie, philosophie, couleurs, images, parfums, feu. Mais sa plus grande originalité, ainsi qu'on l'a déjà remarqué, est certainement de ne rien devoir à l'art populaire. Ce lyrique, ce mélancolique sut découvrir une mélodie ondulante et flexible et l'appuyer sur un système harmonique non dénué de caractère et de ressource. Ce n'est pas un art tout à fait malade, ainsi qu'on a voulu le croire, mais assurément un art à tendance.
    Que la musique ne soit pas un bon véhicule à idées littéraires ou mystiques, est chose admise depuis longtemps, et Serge Prokofieff s'oppose naturellement à une telle conception. L'auteur de la «Suite Scythe » est tout à l'opposé d'un Scriabine et aussi très éloigné de la grande raison strawinskiste. Musicien instinctif, Prokofieff ne contrarie jamais sa nature, d'où ces outrances, ces douceurs et ces volte-face qui déroutent dans son art. Il va au gré de sa fantaisie, toujours heureux, et sa musique respire la bonne santé. Elle saute, danse et rit et elle exprime naturellement et sans effort tous les caractères d'une âme slave européanisée.
    Les musiciens russes d'aujourd'hui recherchent une formule d'expression de plus en plus directe. Et si un dévoyé comme Nicolas Obouhow s'attache encore à théosopher avec la langue musicale, s'il confie à la Croix Sonore ses cris ou divagations d'outre-tombe, de plus jeunes, de plus hardis et de plus sains comme Miaskowski, Krein, Shostakovitch, Nabokoff, Meytuss et, surtout, Mossolow, prônent au contraire une formule réaliste et franche qui traduit la vie de l'usine aussi bien qu'elle chante celle de la terre. La Fonderie d'acier de Mossolow, de même que Dnieprostroî de Meytuss, oeuvres grouillantes de vie et d'un optimisme dramatique, expriment admirablement l'une au moins de ces tendances.
    De toute façon, la musique russe conserve son caractère technique, qu'elle soit faite à l'intérieur ou à l'extérieur de l'U.R.S.S. Avec Strawinsky, Prokofieff et le jeune Igor Markevitch, musiciens internationaux et russes tout à la fois, sa personnalité est définitivement acquise.

    IGOR STRAWINSKY


    De tous les grands musiciens d'aujourd'hui, Strawinsky est certainement le plus inconnu au Canada. Ni le Sacre, ni Petrouchka, ni Noces, ni le Concerto n'ont été révélés au public autrement que par les disques. Le catalogue de ses oeuvres contient trop peu de ces pages charmantes par quoi on pénètre généralement à l'intérieur des frontières canadiennes. Sa musique de piano et même ses mélodies ne sauraient trouver place dans les programmes bariolés et trop électiques des voyageurs de musique. On n'imagine d'ailleurs pas que sa Sonate pour piano puisse faire les délices de nos auditoires, fût-elle jouée par Rachmaninoff. Nous ne sommes pas encore prêts à comprendre le sens de pareilles architectures sonores, d'où est banni le côté joli et sentimental, et qui s'adressent à l'esprit avant de remuer les sens.
    Igor Strawinsky est né près de Saint-Pétersbourg, en 1882. Fils d'un chanteur du Théâtre Impérial de St-Petersbourg, il fit des études de droit en même temps que de musique. Élève d'une élève d'Antoine Rubinstein pour le piano, il étudia la composition avec Rimsky-Korsakow, pour qui il eut toujours de la vénération: d'où, en 1908, un « Chant funèbre » sur la mort de son maître.
    En 1909, Serge de Diaghilew lui commande un ballet qui est L'Oiseau de Feu. Quelques années plus tard, un autre ballet, Petrouchka. Son nom, déjà célèbre en France où il habite, commence à rayonner en Europe à l'apparition du Sacre du Printemps, en 1913. Vingt ans après le Prélude de l'Après-midi d'un Faune de Debussy, Strawinsky venait à son tour de changer quelque chose à la musique.
    En effet, cet homme de génie a secoué bien du monde, bien des formules, et autant de traditions. Parti du pittoresque clinquant de Rimsky-Korsakow, il a frôlé Scriabine et Debussy, mais pour bondir sans hésitation vers des sommets nouveaux et inaccessibles, où il est seul en face de lui-même, dans une merveilleuse certitude. Sur la route, on trouve des constructions étonnantes qui permettent de mesurer le chemin parcouru par ce génie qui n'obéit qu'à soi-même et aux lois difficiles qu'il s'est forgées.
    Mais s'il obéit à un code de beauté quelquefois hermétique, cette beauté est sensible pour quiconque la veut sentir. Et il est infiniment réconfortant de penser que nulle hésitation n'affaiblit jamais cet esprit, jusque dans ses conceptions les plus audacieuses.
    Cette sécurité dans le métier, cette perfection de la matière est chez Strawinsky si grande qu'on se demande si l'émotion qui naît de ses oeuvres n'en découle pas uniquement, plutôt que de leur contenu humain. Tant de savoir, tant de somptuosité dans la matière sont proprement inconcevables. Mais si cet art ne recherche pas, en premier lieu, l'expression, il y arrive incontestablement. Et c'est une expression intense qui émeut à la manière d'un «phénomène naturel, chute d'eau ou ciel en tumulte», ainsi que le dit André Coeuroy.
    En effet, Le Sacre du Printemps nous montre, dans un rythme d'une extraordinaire puissance, la genèse de l'humanité, où tous les gestes sont instinct, brutalité instinctive. C'est la vie intense de l'être près de la terre, rampant, grouillant, sans arrangement, sans élégance, fruste et à la fois savoureux. C'est, en synthèse, la pulsation du corps humain, à peine sorti de la terre, encore convulsif et étonné. Avec le Sacre, dit Strawinsky lui-même, j'ai voulu exprimer la sublime montée de la nature qui se renouvelle: la montée totale, panique de la sève universelle. »
    Le Sacre a joué une rude partie aux environs de 1914, en donnant une nouvelle direction à la musique. La bataille avait d'ailleurs été préparée par Petrouchka, où un orchestre prestigieux déroule autour d'une baraque foraine, les scènes burlesques, capricieuses et brutales d'une Russie païenne et primitive. Elle l'avait aussi été par le Rossignol, primitivement un conte lyrique en trois actes et qui, resserré et épuré, est devenu un poème symphonique.
    Mais c'est Noces, avec son implacable et pathétique percussion, qui inaugure la série des oeuvres où la passion n'ordonne plus, mais s'efface devant les nécessités de la matière qui, à elle seule, provoque l'émotion. C'est un art classique et objectif qui tire tout son sens de l'architecture même des sons, de leur jeu, de leur équilibre, de la perfection de la forme et de la beauté des proportions. Art terriblement sévère, sans préoccupations sentimentales, et que L'Octuor, L'Histoire du Soldat, OEdipus Rex, la Symphonie de Psaumes et Perséphone ont peu à peu transformé et porté à une hauteur et à une noblesse insoupçonnées.
    Mais après Noces, la formule va changer et s'humaniser. Car Strawinsky s'évade chaque fois du terrain nouvellement conquis. Il ne veut pas se redire. D'où ces volte-face si déconcertantes pour le public et la critique, et des oeuvres aussi dissemblables et même opposées que Noces, ou la religieuse Perséphone, celle-ci en collaboration avec André Gide. On voudrait même voir dans la Symphonie de Psaumes, composée « à la gloire de Dieu », une revanche du cœur sur la raison. Il est certain que cette symphonie, qui commente trois psaumes latins, a mis au second plan le culte de la matière, pour nous élever dans les régions inaccessibles de l'immatérialité. Nous sommes ici en présence d'un classicisme épuré, où la plus belle matière est devenue un moyen modeste pour exprimer le suprême amour qu'est l'acte de foi. L'émotion intense qui se dégage de cette oeuvre est celle d'un homme.
    Quand même, Strawinsky demeure, parmi les musiciens d'aujourd'hui, le plus beau et le plus complet miracle d'intelligence pure. Et si on accuse son art d'être froid et insensible, c'est bien un peu parce qu'il le veut ainsi. Il dit lui-même avoir voulu, par exemple dans Apollon le Musagète, créer une mélodie non en sentiment, mais en matière, « une mélodie découpée dans du zinc ». A propos de Perséphone, il écrivait récemment ceci: « Je crois devoir avertir le public que j'ai en horreur les effets orchestraux comme moyens d'embellissement et qu'il ne faut pas s'attendre à être ébloui par des sonorités séduisantes. J'ai depuis longtemps abandonné la futilité du brio. J'ai horreur de courtiser le public - cela me gêne »... Et encore: « La foule exige que l'artiste fasse sortir et exhibe ses entrailles. C'est cela que l'on prend pour la plus noble expression de l'art, le nommant personnalité, individualité, tempérament et autres titres du même acabit. »
    Nous sommes évidemment d'accord avec l'auteur de Noces que l'émotion d'art doit se tenir à l'écart de ces pâmoisons douloureuses qui ressortissent beaucoup plus à la pathologie qu'à l'art. En tout cas, génie sans cœur, Strawinsky démontre avec une déconcertante éloquence que la beauté, la puissance et l'émotion ne sont pas toujours là où s'acharnent à les chercher d'incurables sentimentaux affaiblis par les grimaces et les contorsions de l'art romantico-physique. Il est vrai que la Symphonie de Psaumes est une oeuvre émue et émouvante au même titre que la Neuvième de Beethoven, et il est également vrai que Strawinsky n'est pas un auteur facile.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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