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    Dossier: Richesse

    Midas et Crésus

    Jean Proulx
    L'auteur rappelle à notre mémoire deux rois légendaires aux richesses fabuleuses.
    « Au VIIIe siècle avant notre ère, Midas est roi de Phrygie, pays de l’Asie mineure. Ayant rendu Silène, captif par erreur, à Dionysos, le dieu lui promet d’exaucer un voeu qu’il fera. Midas demande alors d’avoir la faculté de changer en or tout ce qu’il touche. Il s’aperçoit bientôt que tout aliment et toute boisson qu’il porte à sa bouche se transforment en or. Devenu riche, il est pourtant misérable, car il meurt de faim et de soif. Il implore Dionysos de lui reprendre cette faveur. Il suit le conseil du dieu de se laver dans le Pactole; depuis lors, ce fleuve roule des paillettes d’or.


    Leçon 1:
    que le châtiment
    est lié à la démesure

    Le roi Midas veut que se change en or tout ce qu’il touche: tel est son profond désir, tel est son voeu le plus cher, tel est son feu sacré en quelque sorte. L’or qu’il désire posséder ne sera-t-il point le foyer de tout plaisir et de tout pouvoir? Car tout s’achète, en effet; et qui veut devenir ou devient riche est tenté de tout posséder et séduit par le plaisir et le pouvoir illimités; il veut même à un moment donné «faire feu de tout bois», comme Midas veut lui-même «faire or» tout ce qu’il touche. Seule compte la satisfaction de son désir démesuré de possession.
    Mais, justement, la démesure du désir est telle qu’elle devient un feu dévorant toute chose. Tout aliment et toute boisson que touche le roi Midas se transforment en or: il se meurt donc de faim et de soif. Voilà la conséquence indésirable! Voilà l’effet pervers! Qui voulait tout posséder est possédé; qui cherchait les plus grands plaisirs connaît une profonde souffrance; qui poursuivait le pouvoir sans limite tombe dans une abominable servitude; qui désirait maîtriser le monde est isolé dans sa misère. Possesseur possédé, hédoniste souffrant, roi dépendant, souverain misérable: ainsi se présente le sévère châtiment de la démesure d’un désir irréfléchi de possession.

    Leçon 2:
    qu’il y a un
    mode Être et un
    mode avoir d’existence

    Pour le roi Midas, tout aliment et toute boisson se transforment en or. De fait, tout «l’être» peut passer dans le registre de «l’avoir». Une conversation peut «être un échange» servant à progresser ou une lutte pour «avoir raison»; une lecture peut nourrir l’esprit ou servir à faire parade d’érudition dans les salons; l’exercice de l’autorité peut être service des autres ou main-mise sur eux; et l’amour lui-même peut être don ou possession.
    Car il y a bel et bien un mode avoir d’existence. Gabriel Marcel et Éric Fromm, par exemple, l’ont analysé en profondeur. Alors, la relation à soi et aux autres et même au monde est vécue dans le genre possessif. Plus j’ai, plus je suis; à la limite, je suis ce que j’ai. Et pourtant, comme le disait le sage Sénèque, les choses demeurent étrangères à soi dans le monde de la possession. Leur propriété peut toujours échapper à leur propriétaire. Qui plus est, être sous l’emprise de l’avoir, ce qui est aussi généralement être dominé par le principe du plaisir et vivre sous l’empire du pouvoir, c’est poursuivre le «faux infini» dont parlait Hegel: course folle et sans fin vers le plus-avoir; feu dévorant de la convoitise et de la domination. Car l’avoir est lui-même ivre d’exigence infinie. Il veut s’étendre, voire avaler le monde entier. La vie également devient une possession. Et pourtant, la quête de l’avoir ne peut se substituer à la quête de l’être.
    Car il y a un «mode être» d’existence. C’est celui que caractérisent, par exemple, la joie poétique, l’acte créateur, le désir de comprendre, le progrès incessant vers son être propre, l’accueil de l’autre, le don gratuit, la compassion, la participation généreuse à toute cause qui grandit l’être humain et la présence attentive au monde. La course à l’extension de l’avoir fait place, ici, à la marche vers la profondeur de l’être. Certes, l’avoir peut et doit y trouver son sens, mais intégré au désir et à l’effort pour être.



    Leçon 3:
    que le détachement
    est nécessaire

    Dionysos conseille à Midas d’aller se laver dans la source du Pactole. Se laver? Se purifier, se dépouiller, se détacher. À vrai dire, changer de mode d’être; se libérer des illusions de l’avoir. Midas se lave dans le Pactole, qui roule désormais les paillettes d’or qui seront, pour les siècles des siècles, objets du désir de tant d’êtres humains.
    Le sage, disait Sénèque, accueille les richesses dans sa maison, mais non dans son âme. Ainsi, il n’appartient pas à ses richesses; il n’est pas soumis à leur pesanteur; il n’est pas, comme Midas, dominé par l’or. Au contraire, il est léger comme un pur éther, car il est détaché. Il possède comme ne possédant pas. Cette légèreté lui ouvre un autre niveau d’existence, selon lequel il importe de s’engager totalement dans l’action, mais de se détacher du fruit de l’action. Comme l’arbre qui met toute son énergie à produire les meilleurs fruits et qui s’en détache avec aisance lorsqu’ils sont mûrs. De fait, il les offre, il les donne, avec une sorte de détachement exemplaire: magnifique symbole du «mode être» d’existence!


    Leçon 4:
    qu’il importe de
    respecter l’Être propre
    de chaque chose

    Midas a cru que tout pourrait se transformer en or à son toucher: alors, il possèderait tout, il jouirait de tout, il dominerait tout. Il serait l’homme à qui rien ne résiste. Chaque chose et chaque être réclament pourtant d’être reconnus pour ce qu’ils sont. Et c’est la justice la plus profonde de rendre à chacun son dû, c’est-à-dire de lui permettre d’affirmer son être propre (la justice se vit donc d’abord dans le «mode être»). La nature en son entier veut ainsi être respectée, tout comme chaque papillon ou chaque fleur, tout comme le chat et, à combien plus forte raison, l’ami. L’autre souhaite être respecté comme autre, écouté dans son chant particulier et saisi dans sa mélodie secrète, et non pas réduit à sa valeur en or (ou en argent).

    Il arrive que le riche ou celui qui veut à tout prix s’enrichir désapprenne progressivement l’autre; qu’il finisse par transformer tout être en donnée inventoriable, manipulable et gérable; qu’il en vienne à penser que tout s’achète; qu’il croie finalement que rien n’est une fin en soi et que tout peut devenir moyen en sa possession, pour son plaisir et sa domination illimités. Avilissant ainsi les êtres, il finira par être seul et misérable, comme Midas.


    Au VIe siècle avant notre ère, Crésus est roi de Lydie. Il doit ses richesses fabuleuses aux sables aurifères du fleuve Pactole. En visite chez lui, le sage Solon, voyant l’opulence de son hôte, lui fait remarquer: «Ne dis personne heureux avant la fin.» Or, après de nombreuses victoires, Crésus, vaincu par Cyrus et condamné à mourir sur le bûcher, prononce ces paroles du sage. Cyrus apprécie l’avertissement, épargne Crésus et en fait son ami.

    Leçon 5:
    que le bonheur est
    bien au-delà des
    fragiles mirages de l’avoir
    et du pouvoir

    Crésus, riche et puissant, se souvient des paroles de Solon, au moment où la richesse, le pouvoir et même la vie semblent lui échapper. Certes, il ne faut dire personne heureux avant la fin, surtout si comme Crésus, on a attaché l’essentiel de son bonheur à l’or et à la conquête. Qu’y a-t-il, en effet, de plus éphémère, si ce n’est peut-être la vie elle-même qui, d’ailleurs, comme le rappelle l’empereur Marc-Aurèle, ne nous est prêtée que pour un court laps de temps?
    Mais la parole de Solon rejoint sans doute encore davantage cette pensée de cet autre stoïcien, Épictète: ce qui dépend de nous, ce sont nos désirs et nos jugements, dit-il, et ce qui ne dépend pas de nous, ce sont la richesse, le pouvoir et la célébrité. La sagesse nous conseille donc de mettre notre bonheur dans ce qui dépend de nous et qu’on peut plus difficilement nous enlever. Car ce qui ne dépend pas de nous, justement, est si fragile et peut être si facilement perdu. Épictète nous dit bien que si nous croyons propre à nous ce qui nous est étranger, nous risquons d’être affligés et malheureux. Or, richesse et pouvoir sont des biens extérieurs; ils nous sont étrangers, comme tout ce qui relève du «mode avoir» d’existence.

    Leçon 6:
    que l’amitié est
    tellement
    plus importante


    Le roi Cyrus, lui-même homme de pouvoir, apprécie les paroles du sage Solon que lui rapporte Crésus. Le choc est évident, à ce point même qu’il l’amène à changer de registre dans son rapport avec Crésus: d’une relation de domination et de pouvoir, il passe à une relation d’égalite et d’amitié.
    L’amitié est ici elle-même et plus qu’elle-même. Elle est le symbole de toute ouverture à l’autre et de tout dialogue interpersonnel. Elle est l’affirmation de l’accueil et du don. Elle évoque le partage. Qui s’ouvre ainsi à l’altérité ressemble à ce beau vase de verre bleu: il est bleu, précisément, parce qu’il ne retient pas les ondes bleues de la lumière; ce qui le rend beau et le qualifie dans son être, c’est non ce qu’il retient ou possède, mais bien ce qu’il offre et donne. Toutes les grandes sagesses ne nous disent-elles pas que l’on ne possède vraiment que ce que l’on donne sans s’appauvrir et ce à quoi l’on se donne en s’accomplissant? Exister dans le partage, le don, l’amitié et l’ouverture à l’autre (et qui s’étendent, si possible, jusqu’à l’horizon du monde), c’est exister dans le mode être.
    Tels sont donc quelques-uns des riches enseignements que nous offrent les vieilles légendes du roi Midas et du roi Crésus qui, s’étant ouverts au mode être d’existence, ont sans doute découvert toute la richesse du vrai bonheur... »
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Jean Proulx
    Philosophe
    Mots-clés
    Richesses, détachement, amitié, bonheur, être, avoir
    Extrait
    « La course à l’extension de l’avoir fait place, ici, à la marche vers la profondeur de l’être. »
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    Victor Hugo
    argent, possession

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