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    Dossier: Rhétorique

    Rhétorique générative

    Jean-Maurcice Lamy
    Voici une méthode de composition qui peut aussi servir à l'analyse des arguments
    La rhétorique générative

    Il y a déjà plus de vingt ans, Émile Guieu (1974) publiait un petit ouvrage admirable montrant la fécondité d'une conception logico-mathématique de la composition. Sans faire appel à la théorie des ensembles et à d'autres notions mathématiques, la “rhétorique générative” de Francis Christensen est une méthode d'analyse du discours qui évoque les schémas de Guieu. Outre sa simplicité relative, elle offre un avantage décisif : elle s'applique, mutatis mutandis, à la phrase, au paragraphe et au bloc de paragraphes, ce dernier pouvant être une simple lettre, un rapport, un mémoire ou tout un livre. Selon Christensen, la RG (=«rhétorique générative») de la phrase est particulièrement appropriée à la narration et à la description tandis que celle du paragraphe convient particulièrement au genre discursif. J'ajouterai qu'un professeur de philosophie américain (Burger, 1984) a conçu une variante qui permet de schématiser des raisonnements d'une façon équivalente aux schémas sagittaux (également appelés “schémas en arbre”), couramment utilisés dans les manuels de logique. Il s'agit donc d'une méthode singulièrement polyvalente.

    I La RG de la phrase

    Selon Christensen, “le fondement [...] d'une rhétorique générative ou productive de la phrase est que la composition est essentiellement un processus d'addition (Graves, 1984, p. 110 et suiv.).” Soit cette phrase de Paul Claudel : “Et je me revois à la plus haute fourche du vieil arbre, enfant balancé par le vent.” Elle se compose d'un énoncé de base, la partie soulignée, et d'une apposition qui vient l'enrichir. L'art de composer tient à l'ajout de tels modificateurs, dits “libres”. Ce sont des modificateurs non restrictifs ayant pour effet d'enrichir la phrase. La phrase suivante, dépourvue de modificateur libre, n'a guère d'intérêt pour la RG : “L'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours est passé me voir.” Le segment “qui a vu l'homme qui a vu l'ours” est un modificateur lié servant à préciser le groupe nominal initial; il a un caractère restrictif.

    Il y trois sortes de modificateurs libres : initial, intercalaire (médian) et terminal. La phrase de Claudel renferme un modificateur de ce dernier type. On remarque qu'une virgule le sépare de l'énoncé de base. Les modificateurs libres sont presque toujours mis en évidence par la ponctuation. On omet parfois celle-ci dans le cas d'un modificateur court en position initiale : “Alors(,) il se mit à pleurer.”

    Revenons à la phrase de Claudel et voyons comment Christensen la schématiserait.

    Exemple 1

    1 Et je me revois à la plus haute fourche du vieil arbre,
    2 enfant balancé par le vent.

    L'énoncé de base reçoit le rang 1; le modificateur libre se situe au rang 2, le décalage marquant la subordination.

    Exemple 2

    2 Avec ses quelque 90 000 arbres et pelouses,
    1 le parc du Mont-Royal offre plus d'espaces verts que n'importe quel autre parc de Montréal.
    (Sélection du Reader’s Digest, 1984).

    Même remarque que ci-dessus malgré l'inversion des éléments.

    Exemple 3

    Pour ce troisième exemple, il serait utile de citer la phrase avant analyse.

    L'église paroissiale, construite en 1796 et restaurée en 1922, abrite des peintures de grande valeur (op. cit.).



    1 --------, / , --------.
    2/ ----------------.

    1 L'église paroissiale, / , abrite des peintures de grande valeur.
    2/ construite en 1796 et restaurée en 1922

    On a affaire ici à un modificateur intercalaire, i.e. intercalé à l'intérieur de l'énoncé de base. On constate qu'un trait oblique le remplace à la première ligne et qu'il est répété après le 2 pour signaler d'où provient ce qui suit. On verra plus loin que le modificateur intercalaire peut figurer dans des segments autres que l'énoncé de base.

    Exemple 4

    2 ----------------,
    1 ----------------,
    2 ----------------.

    2 Au printemps et à l'automne,
    1 les oies arrivent par milliers,
    2 envahissant brusquement les champs et les pâturages des fermes environnantes avant
    de se fixer sur les longues battures et les vasières de la réserve (op. cit.).

    Exemple 5

    Encore ici, il serait utile de donner la phrase avant analyse.

    Situé à 140 km au nord de Montréal, ce parc, que prolonge la réserve faunique Rouge-Matawin , est accessible par plusieurs endroits: Saint-Faustin, Labelle, Saint-Donat et Saint-Côme (op.cit.).


    2 ----------------,
    1 --------, / , --------:
    2/ ----------------
    2 ----------------.

    2 Situé à 140 km au nord de Montréal,
    1 ce parc, / , est accessible par plusieurs endroits:
    2/ que prolonge la réserve faunique Rouge-Matawin
    2 Saint-Faustin, Labelle, Saint-Donat et Saint-Côme

    Exemple 6

    2-------------------,
    2-------------------,
    1-----------, / ,--------,
    2/--------------------
    2-------------------,
    3--------------.
    2 Bouffon corrompu pour les uns,
    2 bienfaiteur pour les autres,
    1 le maire de Washington Mario Barry, / , est un personnage à deux visages,
    2/ qui vient de tomber pour usage de drogues
    2 illustrant à la fois la réussite à la force du poignet d'un Noir né pauvre et l'emprise de la drogue dans la société américaine,
    3 surtout chez les Noirs.
    (Extrait d'une dépêche de l'AFP.)

    Les deux premiers éléments sont subordonnés à l'énoncé de base, d'où le décalage, mais ils sont coordonnés entre eux parce que de même nature, d'où l'alignement au même rang. Le dernier élément ajoute de l'information à ce qui le précède immédiatement, d'où le rang 3.

    Exemple 7

    1 -----------------------------,
    2-----, / ,-------.
    3/------------

    1 Une jeune historienne [Esther Delisle] crucifie Lionel Groulx,
    2 chef, / , d'un courant d'extrême-droite dans le Québec des années 30.
    3/ dit-elle

    Cet exemple montre que le modificateur intercalaire peut figurer dans un segment de rang subordonné.

    Exemple 8

    1 L'ami que j'ai rencontré la semaine dernière, / , m’a offert de travailler avec lui à Repentigny,
    2/ à qui j'avais dit que je cherchais du travail
    2 où il s’occupe de revêtements muraux.
    (Sélection du Reader's Digest, 1976, p. 314.)

    Cet exemple met en évidence la différence entre une relative déterminative, «que j’ai rencontré la semaine dernière», et une relative explicative, «à qui j’avais dit que je cherchais du travail», et du même coup l’importance de la ponctuation.

    Exemple 9

    L'Avenir n'appartient qu'aux hommes de style.

    3 Sans parler ici des admirables livres de l'Antiquité,
    et
    3 pour nous renfermer dans nos lettres nationales,
    2 essayez d'ôter à la pensée de nos grands écrivains l'expression qui lui est propre;
    3 ôtez à Molière son vers si vif, si chaud, si franc, si amusant, si bien fait, si bien tourné, si bien peint;
    3 ôtez à Lafontaine la perfection naïve et gauloise du détail;
    3 ôtez à la phrase de Corneille ces muscles vigoureux, ces larges attaches, ces belles formes de vigueur exagérée qui feraient du vieux poète,/, le Michel-Ange de notre tragédie s'il entrait dans la compagnie de son génie autant d'imagination que de pensée;
    4/ demi-romain, demi-espagnol
    3 ôtez à Racine la ligne qu'il a dans le style comme Raphaël,
    4ligne chaste, harmonieuse et discrète comme celle de Raphaël,
    5 quoique d'un goût inférieur,
    4 aussi pure,
    5 mais moins grande,
    4 aussi parfaite,
    5 quoique moins sublime;
    3 ôtez à Fénelon, / , cette prose aussi mélodieuse et aussi sereine que le vers de Racine,
    4/l'homme de son siècle qui a le mieux senti la beauté antique,
    4 dont elle est soeur;
    3 ôtez à Bossuet le magnifique port de tête de sa période;
    3 ôtez à Boileau sa manière sobre et grave, admirablement colorée quand il le faut;
    3ôtez à Pascal ce style inventé et mathématique qui a tant de propriété dans le mot, tant de logique dans la métaphore;
    3 ôtez à Voltaire cette prose claire, solide, indestructible, cette prose de cristal de Candide et du Dictionnaire philosophique;
    2 ôtez à tous ces grands hommes cette simple et petite chose, le style;
    et
    1 de Voltaire, de Pascal, de Boileau, de Bossuet, de Fénelon, de Racine, de Corneille, de La Fontaine, / , que vous restera-t-il?
    2/de ces maîtres (V. Hugo.)

    Remarquons le parallélisme entre «essayez d'ôter à la pensée de nos grands écrivains l'expression qui lui est propre;» et «ôtez à tous ces grands hommes cette simple et petite chose, le style;». Il convenait donc de les mettre tous deux au même rang. Par ailleurs, ces segments englobent l'un et l'autre tout le détail de l'énumération, d'où le décalage de celle-ci; il y a relation de subordination entre une caractérisation globale et les éléments englobés.

    Savoir composer consiste pour une bonne part à savoir étoffer et couper. Le concepteur de la RG insistait sur le premier aspect, mais le second n’est pas sans importance. La conscience de la structure des phrases complexes facilite de telles opérations. On s’habitue à manier les modificateurs libres, ce qui favorise l’acquisition de la maturité syntaxique. Ainsi pourrait-on enrichir comme suit un schéma comme celui de la phrase de Claudel: «Et je me revois, haut comme trois pommes, en maternelle la toute première journée, supportant stoïquement le départ de ma mère.» À l’inverse, s’il faut couper dans une phrase jugée trop longue, on le fera avec discernement. Il est facile, par exemple, de contracter une phrase comme celle de Victor Hugo une fois qu’on a pris conscience de ses articulations principales et secondaires.

    II La RG du paragraphe

    La RG du paragraphe met en oeuvre une méthode de schématisation analogue à la précédente, s'agissant de schématiser la structure hiérarchique d'un texte fondée sur des relations de subordination et de coordination. La seule différence tient à la nature des éléments : on opère avec des phrases complètes prises en bloc. On a donc affaire à un emboîtement de structures, telles des poupées russes.

    Question importante : à quoi reconnaît-on une relation de subordination entre phrases, celle qui se traduira visuellement par un décalage? Voici quelques exemples du couple subordonnant-subordonné : tout-parties (général-particulier), abstrait-concret (illustrations, exemples), conclusion-prémisses, expliqué-explication, commenté-commentaires, déterminé-déterminations. Bien entendu, les parties d'une structure énumérative sont coordonnées entre elles, de même les diverses illustrations d'une même idée ou les prémisses d'un raisonnement, tout cela se traduisant visuellement par un alignement.

    Exemple 10

    1 La bonne quantité d'informations à communiquer varie selon les besoins des destinataires.
    2 Il ne serait pas judicieux de mentionner Fort-Chimo devant des non-Canadiens sans
    préciser qu'il s'agit d'un village inuit situé dans le Grand Nord québécois.
    2 Par contre, si on parle de Paris, peu importe l'auditoire, il est inutile d'ajouter qu'il s'agit
    de la capitale de la France, pays situé en Europe de l'Ouest.

    La phrase clé, de portée générale, reçoit le rang 1 tandis que les deux phrases qui l'appuient reçoivent l'une et l'autre le rang 2.

    Exemple 11

    2 Syndicats et patrons sont d’accord.
    2 Souverainistes et fédéralistes sont d’accord.
    2 Riches, pauvres, vieux, hommes femmes, tout le monde est d’accord.
    1 S’il est une chose qui fait l’unanimité au Québec, à quelques heures de l’ouverture de la vaste Conférence socio-économique convoqué par le gouvernement Bouchard, c’est bien l’urgence de relancer l’emploi.
    (Claude Picher, la Presse, samedi 16 mars 1996, F3.)

    On remarque que, cette fois-ci, la phrase de rang 1 est la dernière.


    Exemple 12

    1 Et puis, l’Argentine est toujours à la recherche d’un remède à ses maux endémiques.
    2 Corruption: des banquiers, des chefs d’entreprise, ont escroqué pour près d’un milliard de dollars à la Banque Centrale depuis 1984.
    3 Encore ne s’agit-il que des fraudes dont la justice a été saisie à ce jour.
    2 Spéculation: le dollar a beau s’effondrer sur toutes les places mondiales, il s’est renchéri de 213% à Buenos Aires en 1987 alors que le taux d’inflation n’était que de 180% et les taux d’intérêt ont toujours évolué entre 10 et 20% par mois.
    2 Manque de confiance: on estime à quelque $30 milliards les capitaux argentins réfugiés dans des banques ou sociétés financières étrangères.
    (Jean-Pierre Galois, “Plus un sou en caisse et le FMI arrive”, AFP, dans le Devoir, 6.1.88.)

    La structure de ce paragraphe est légèrement plus complexe que celle du précédent. La deuxième
    phrase est suivie d’une précision, située au rang 3.

    Il convient de mentionner quelques cas particuliers. Il peut arriver que la phrase de rang 1 reste implicite. C'est le cas notamment d'un argument dont on n'a pas jugé bon de formuler la conclusion ou d'une énumération qui n'est pas subsumée par une phrase globale. Christensen signale que certains paragraphes contiennent des éléments qui ne sont pas à proprement parler des maillons de la chaîne discursive, par exemple des éléments introductifs (I). Il propose le traitement suivant :

    I1 -----------------------------.
    I2 -----------------------------.
    1------------------------.
    2-------------------.
    3--------------.
    3--------------.

    On traiterait de semblable façon des éléments de transition (T) et de conclusion (C), non pas au sens logique mais au sens de ce qui ferme le paragraphe.

    III La RG du bloc de paragraphes

    La RG du bloc de paragraphes (lettre, rapport, mémoire, réponse à une question de développement, dissertation, essai, commentaire, livre) s'apparente à la précédente en ce que les éléments hiérarchisés par mode de subordination ou de coordination sont des phrases complètes. Il n'est toutefois pas question de considérer un texte comme une simple succession de paragraphes à traiter un par un comme ci-dessus comme s’ils étaient tous sur le même pied.

    Si les paragraphes ne sont pas trop nombreux, on pourra se permettre d'inclure toutes les phrases en une seule séquence. C'est ce qu'a fait Frank J. D'Angelo (1984) avec le prologue, en cinq paragraphes, de l'autobiographie de Russell. Dans l'extrait qui suit, les chiffres centrés correspondent aux numéros de paragraphe.

    Exemple 13
    Ce pour quoi j'ai vécu
    1
    1 Trois passions, simples mais irrésistibles, ont commandé ma vie : le besoin d'aimer, la soif de connaître, le sentiment presque intolérable de la souffrance du genre humain.
    2 Ces passions comme de grands vents m'ont poussé vers la dérive de-ci de-là, sur un océan d'inquiétude, où je me suis trouvé au bord même du désespoir.
    2
    3 [J'ai cherché passionnément l'amour.]
    4 J'ai cherché l'amour, d'abord parce qu'[...]
    4 Je l'ai cherché, en second lieu, parce que [...]
    4 Je l'ai cherché, enfin, parce que [...]
    5 Voilà ce que j'ai cherché et -bien qu'un tel bienfait semble hors
    de notre atteinte- ce que j'ai fini par trouver.

    [...............................................................]
    5

    1 Telle a été ma vie.
    2 Elle m'a semblé digne d'être vécue, et je la revivrais volontiers si la chance m'en était
    offerte.

    On remarquera que D’Angelo a explicité la phrase clé du deuxième paragraphe. On remarquera également que l'auteur boucle la boucle : l'avant-dernière phrase fait pendant à la première, d'où le même rang.

    Exemple 14

    L’extrait d’Épictète ci-dessous comprend deux paragraphes dans l’édition citée par Deschoux (1966), le second commençant par “Aussi donc”.

    3 La première et la plus importante partie de la philosophie est mettre les maximes en pratique, par exemple : “Qu'il ne faut pas mentir.”
    3 La deuxième est la démonstration des maximes, par exemple : “D'où vient qu'il ne faut pas mentir?”
    3 La troisième est celle qui confirme et explique ces démonstrations, par exemple : “D'où vient que c'est une démonstration? Qu'est-ce que c'est qu'une démonstration, qu'une conséquence, qu'une opposition, que le vrai, que le faux?”
    2 Aussi donc, la troisième partie est nécessaire à cause de la seconde; la seconde à cause de la première.
    1 Mais la plus nécessaire, celle sur laquelle il faut se reposer, c'est la première.
    2 Nous, nous agissons à l'inverse.
    3 Nous nous attardons dans la troisième partie, toute notre sollicitude est pour elle, et nous négligeons absolument la première.
    4 Nous mentons en effet, mais nous sommes prêts à démontrer qu'il ne faut pas mentir.

    Les trois premières phrases ont entre elles une relation de coordination, ce qui justifie leur alignement. Elles appuient la quatrième, qui à son tour appuie la cinquième, de rang 1, comme il convient à ce qui constitue la thèse de l’auteur. À partir de celle-ci, on va de commentaire en commentaire, d’où les décalages.

    Théoriquement, on pourrait traiter de la même façon toutes les phrases d’un livre de 300 pages. Mais que faire pratiquement quand le texte est trop long pour procéder comme ci-dessus? S'il est bien construit, il devrait être relativement facile d'en dégager l'ossature à raison d'une phrase par paragraphe, la phrase clé, bien entendu, laquelle n'est pas forcément la première, ni, comme on l’a vu dans le texte de Russell, exprimée.

    Quel que soit le cas de figure auquel on ait affaire, résumer sera une tâche aisée: on a une vue claire de l’importance relative des parties du texte. Ainsi, celui d’Épictète pourrait se résumer comme suit:

    Exemple 15

    Dans la section LII du Manuel, Épictète nous présente, selon un ordre hiérarchique, les trois parties de la philosophie. La plus importante, parce que la plus nécessaire, est la mise en pratique des maximes morales. Vient ensuite la théorie morale, puis la logique. Épictète ajoute que nous procédons malheureusement à l'inverse.

    IV Application de la RG à l’analyse des arguments

    «L’argumentation, disait Cicéron, est l’exposé d’un argument, c’est-à-dire d’un groupe de propositions dont l’une, appelée «conclusion», est réputée découler d’autres propositions (d’une seule autre dans certains cas), appelées «prémisses». Le passage de celles-ci à celle-là s’appelle inférence. Cet exposé peut aller du simple, une seule inférence, au complexe, comportant plus d’une inférence, et donc une conclusion principale et des conclusions intermédiaires (ou une seule).


     Quoique conçue primitivement comme méthode de composition, la RG peut servir à l'analyse des arguments, comme l'a montré Burger et comme on le voit ci-après dans une présentation un peu différente. Il faut alors laisser tomber ce qui ne fait pas partie de l'argumentation comme telle, tels des exemples, récrire certains éléments de manière à avoir des propositions complètes, transformer les questions en propositions énonciatives et faire en sorte qu'on puisse distinguer entre prémisses liées et prémisses indépendantes: les premières ont besoin l'une de l'autre pour entraîner la conclusion, mais non les dernières. Les premières seront signalées par ET et les secondes, par OU.

    Cet exemple remonte à Corax et Tisias, inventeurs de la rhétorique au Ve siècle av. J.-C., qui, une fois renversé le régime des tyrans, en 467, donnaient des conseils à ceux qui, désireux de récupérer leurs biens, devaient plaider eux-mêmes leur cause en cour. Pour ce faire, il leur fallait, en l’absence de titres de propriété sur ce dont ils avaient été spoliés, faire appel à des probabilités. Cet argument se base sur la présence d’une tombe et d’un monument funéraire: «C’était ma propriété: mon père y est enterré. Quelle probabilité y a-t-il qu’il ait été enterré sur la propriété de mon adversaire?» La question pourrait être transformée en une proposition affirmative, conforme au sens: «Il est improbable qu’il ait été enterré sur la propriété de mon adversaire.» Dans l’application de la RG à l’argumentation, on réserve le rang 1 à la conclusion et un rang subordonné à tout ce qui l’appuie, cette subordination étant marquée visuellement par un décalage.

    Exemple 16

    1 C’était ma propriété.
    2 Mon père y est enterré.
    ET 2 Il est improbable qu’il ait été enterré sur la propriété de mon voisin.

    On remarque que les prémisses sont toutes deux de rang 2, signalant, outre leur subordination par rapport à la conclusion, leur coordination entre elles. On remarque également le ET ajouté pour marquer la liaison des prémisses.

    La partie adverse ne se tenait pas pour battue. Elle fit valoir l’objection que voici: «Le père de mon adversaire est mort au cours d’une bataille et, conformément à nos coutumes, il a été enterré sur le lieu même de la bataille -qui se trouvait être ma propriété- et non pas sur sa propriété.» (Cité dans William L. Benoit et al., p. 50.) Cette objection vise directement la seconde prémisse de l’argument précité, de telle sorte qu’on pourrait compléter comme suit le schéma précédent:

    Exemple 17

    1 C’était ma propriété.
    2 Mon père y est enterré.
    ET 2 Il est improbable qu’il ait été enterré sur la propriété de mon voisin.
    !3 Le père de mon adversaire est mort au cours d’une bataille.
    ET !3 Conformément à nos coutumes, il a été enterré sur le lieu même de la bataille.

    Le point d’exclamation devant 3 signale qu’il s’agit d’une objection. On a affaire ici à une tentative de réfutation. Cet exemple illustre parfaitement la notion d’argumentation telle que la définissent Frans H. Van Eemeren et Rob Gootendorst: activité consistant en une série d’énoncés qui justifient ou réfutent des opinions afin de résoudre une dispute. (William L. Benoit et al., 1992, p. 566.) Formulation plus explicite, mentionnant le rôle d’un arbitre:

    L’argumentation est une activité sociale, intellectuelle et verbale servant à justifier ou à réfuter une opinion, consistant en une constellation d’énoncés qui ont pour fonction de justifier ou de réfuter et qui visent à obtenir l’accord d’un juge réputé raisonnable. (Op.cit., p. 584.)

    Kelley (1990, p. 98) donne l’exemple suivant d’un argument à prémisses indépendantes, ou convergentes, de Carl Sagan: «La science se fonde sur l’expérimentation, sur la volonté de mettre en cause les vieux dogmes, sur une ouverture permettant de voir le monde tel qu’il est réellement. En conséquence, la science requiert du courage.» Une fois les propositions complétées, on peut schématiser comme suit:

    Exemple 18

    2 La science se fonde sur l’expérimentation.
    OU 2 Elle se fonde sur la volonté de mettre en cause les vieux dogmes.
    OU 2 Elle se fonde sur une ouverture permettant de voir le monde tel qu’il est réellement.
    1 La science requiert du courage.

    L’évaluation de tels arguments sortirait du cadre du présent exposé; elle relèverait d’un traité de l’argumentation.

    Apprendre à composer, c’est apprendre à ponctuer, à être conscient de la hiérarchie des éléments du discours, quelle que soit l’unité envisagée, c’est apprendre à étoffer et à couper. Le bien-écrire requiert, certes, bien d’autres ressources, par exemple les figures de style. Platon serait l’ombre de lui-même sans l’Allégorie de la caverne. L’usage de pareilles figures dissipe l’obscurité du discours abstrait et procure un plaisir d’ordre esthétique. Encore faut-il construire sur du solide.
    Bibliographie
    BENOIT, William L., Dale HAMPLE et Pamela J. BENOIT, Readings in Argumentation, New York, Foris Publications, 1992.
    BURGER, Jeffrey, «Writing to Learn in Philosophy», dans Teaching Philosophy (juillet 1984).
    CHRISTENSEN, Bonniejean, The Christensen Method:Text and Workbook, New York, Harper and Row Publishers, 1979.
    D'ANGELO, Frank J., «Paradigms as Structural Counterparts of Topoi», dans Graves, 1984.
    DESCHOUX, Marcel, Initiation à la philosophie, Paris, PUF, 1966.
    GRAVES, Richard L., dir., Rhetoric and Composition. A Sourcebook for Writers and Teachers, Upper Montclair, NJ, Boynton/Cook Publishers, 1984.
    GUIEU, Émile, Perspectives pour un enseignement logique de la rédaction, Paris, O.C.D.L., 1974.
    KELLEY, David, The Art of Reasoning, New York, W. W. Norton & Co., 1990.
    LAMY, Jean-Maurice, Savoir disserter, Saint-Hubert, I.R.P.A., 1985.
    LAMY, Jean-Maurice, «Un outil polyvalent : la rhétorique générative», dans Philosopher, no 6, 1988.
    LAMY, Jean-Maurice, Outils pour une pensée systématique, Saint-Hubert, I.R.P.A., 1994.
    Sélection du Reader's Digest, Parlez mieux, écrivez mieux, Montréal, 1976.
    Sélection du Reader's Digest, le Tour du Québec en 80 sites, Montréal, 1984.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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