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    Dossier: Révolution tranquille

    Questions sur l'histoire de la Révolution tranquille

    Fernand Gauthier

    Deux tendances s'affrontent, celle des partisans de la Révolution tranquille qui lui attribuent des réformes importantes. Ses adversaires en nient l'importance. Une des questions sous-jacentes de ce récit sera de déterminer le degré d’originalité des diverses réformes qu’on lui a attribuées.



    Questions sur l ‘histoire de la Révolution tranquille

    Libérer le passé de l’avenir ; libérer l’avenir du passé




    Introduction

    L’environnement dans lequel se déroule notre existence présente est un héritage du passé. Cet héritage s’incarne dans un ensemble d’institutions, de coutumes, de comportements collectifs qui constituent notre culture. Cet héritage caractérise notre collectivité. Chaque collectivité a un héritage qui lui est propre, en raison des événements différents qui ont marqué le passé de chacune. Ces événements sont des faits historiques. Ils peuvent être dus à des facteurs extérieurs à la collectivité, comme une conquête par une collectivité étrangère ou une découverte (les collectivités autochtones de l’Amérique ), événements qui modifient profondément les conditions de vie d’une collectivité. Le plus souvent, ces événements sont des actions conscientes de la collectivité ou de quelques-uns de ses membres, qui avaient pour but de changer les conditions de vie. Ces actions donnent souvent lieu à des débats publics, alimentés par des évaluations divergentes des conditions qui prévalent alors dans la collectivité. On n’a qu’à se rappeler les débats qui ont entouré, dans notre histoire, l’avènement de la Confédération, le vote des femmes, les allocations familiales et plus récemment, les fusions municipales. Ces grandes actions et une infinité d’autres moins importantes ont contribué, par des progrès ou des reculs, à façonner nos conditions présentes de vie. Elles en sont l’explication. La compréhension d’une collectivité, de ses institutions, de sa culture ne peut être complète sans un retour sur son passé.

    La Révolution tranquille fut un des événements de notre collectivité qui a le plus contribué à créer les conditions de notre existence présente. Elle a généré un train de réformes qui s’est étendu à tous les secteurs de notre vie collective. Elle nous a légué des institutions bien identifiables : un système d’éducation, un régime de soins de santé, des institutions économiques qui font figure de symboles de notre société. Mais nous lui attribuons aussi des effets non voulus qui font aussi partie de nos conditions de vie : désintégration de la famille, drogue, criminalité, crise de la natalité, pauvreté, exclusion. Le tout couronné par une crise des finances publiques. Cet héritage alimente les débats d’aujourd’hui. Il suscite des jugements controversés, fondés pour les uns sur les progrès qu’on peut lui attribuer, pour les autres sur ses effets indésirables. Le bilan n’est pas clair. C’est aussi le procès de la Révolution tranquille qui se poursuit à travers ces débats. Doit-on être fier de ce passé et en conserver l’héritage ? Doit-on plutôt chercher à l’oublier et se départir de son héritage encombrant ?

    L'histoire peut-elle contribuer à éclairer ce débat ? Oui, si l’on en croit Fernand Dumont, pour qui la référence à l’histoire est un apport essentiel à la compréhension du présent. Elle est aussi une protection contre les « systématisations idéologiques » et, pourrait-on ajouter sans déformer la pensée de l’auteur, la propagande partisane (1).Ces propos de Dumont s’appliquaient à la Révolution tranquille elle-même, mais elles s’appliquent tout à fait au débat présent sur son héritage. Le problème qui se pose à la génération présente, qui n’a ni connu la situation antérieure à la Révolution tranquille, ni été témoin des changements qu’elle a apportés, c’est de faire correctement les liens entre le contexte social et économique moins favorable avec lequel elle est confrontée et les événements de la Révolution tranquille. Faut-il imputer aux politiques de la révolution tranquille la responsabilité de tous les problèmes du présent ? La solution à ces problèmes passe-t-elle nécessairement par le démembrement des institutions qu’elle nous a léguées ? Doit-on pour autant défendre et protéger l’intégralité de cet héritage ? Ces questions se rapportent à la compréhension du présent, que seule une interprétation juste du passé peut fournir.

    Nous voulons dans cet essai établir une problématique de l’histoire de la Révolution tranquille. Partant des positions divergentes qui s’affrontent dans ce débat, nous tenterons de formuler les questions auxquelles l’histoire de la Révolution tranquille devrait répondre pour permettre des décisions judicieuses sur la disposition de cet héritage. La controverse sur l’interprétation de cette révolution et l’évaluation de son héritage portent sur deux aspects qui constitueront autant de parties de notre exposé. Le premier concerne la nature de la Révolution tranquille : s’agit-il d’un événement fondateur du Québec moderne ou d’un événement dont l’importance a été amplifiée par la propagande partisane ? Deuxième point de divergence : l’évaluation des résultats après quarante années de réformes : succès ou échec ? Progrès social et économique ou déclin et dérapage ?

    Quelle révolution ?
    Son importance et sa signification dans l’histoire du Québec est un premier sujet de controverse dans les débats d’aujourd’hui : d’un côté l’interprétation officielle, qui s’est imposée depuis les origines, largement inspirée du discours tenu par les acteurs de la dite révolution ; de l’autre celle dite des révisionnistes, qui n’y voit qu’un discours déformant imposé à l’encontre de la réalité de l’époque pour justifier des réformes faites à l’avantage d’une génération. Comment l’histoire peut-elle éclairer ces débats ?

    Bien que symbolique (2), l’association du terme de révolution à cette période de l’histoire du Québec n’en a pas moins influencé les représentations qui en ont été faites. Pour les acteurs de l’époque et les auteurs des réformes entreprises avec l’élection du gouvernement libéral de Jean Lesage, en juin 1960, cette date a marqué un virage radical : après une longue période d’immobilisme et d’obscurantisme, que l’on a qualifiée de « grande noirceur », elle a été le point de départ de réformes qui ont jeté les fondations du Québec moderne et en ont transformé radicalement le paysage économique, social et culturel. Deux lignes de force animaient les artisans de ces réformes : soustraire le Québec de la tutelle cléricale, qui maintenait un contrôle serré sur les institutions d’enseignement, de santé et de bien-être social, et sur la vie sociale et politique en général et redonner aux Québécois francophones (entendons Canadiens français ) le contrôle sur les institutions économiques, jusque là dominées par des intérêts américains et anglo-canadiens. Seul le développement d’un État moderne pouvait permettre de réaliser ces deux objectifs. Cette vision est encore partagée par la majorité de la population et défendue par une majorité des élites politiques et intellectuelles. Les tentatives de relecture des événements ne sont pas sans risques pour leurs auteurs (3). La révolution a été endossée au départ par une partie du patronat, qui y voyait une solution à l’impuissance économique des entreprises francophones (4). La grande entreprise a fait exception : elle aurait plutôt déserté le Québec si on en croit les adversaires de la thèse officielle. Même l’Église aurait fini par s’y faire, consciente qu’elle était d’être débordée par la demande croissante dans les secteurs où elle était engagée (5).

    Ces réformes ne se sont pas faites dans l’unanimité. La critique a été constante au cours des quarante dernières années. Elle provenait principalement des milieux politiques et des milieux d’affaire, et s’alimentait des échecs qui ont marqué le parcours de la Révolution tranquille, ainsi que des effets pervers découlant des réformes (hausse des impôts, multiplication des grèves) et des déceptions ressenties par rapport aux espoirs qu’on avait fait naître. La crise des finances publiques des années 1980 a contribué à donner plus de crédibilité à cette critique et à en étendre l’audience. Les ouvrages récents de Gilles Paquet et de Jean-Luc Migué en résument l’argumentation (6). Selon cette vision, la Révolution tranquille n’aurait été qu’un dérapage bureaucratique, inspiré par un groupe d’intellectuels qui s’est constitué au cours des années 1950, qui se sont servi de l’État pour assurer leur promotion sociale, en inventant le mythe de « la grande noirceur » pour justifier leur coup d’état. La société québécoise des années 1950 connaissait un progrès harmonieux, tant sur le plan social qu’économique, dans le respect des compétences privées et la modération fiscale. La Révolution tranquille a arrêté cette progression et entraîné le Québec dans un processus de déclin, que la rhétorique triomphaliste de ses ténors s’est efforcée de dissimuler en n’insistant que sur quelques histoires à succès (7).

    Un regard plus attentif sur l’histoire de cette période et sur celle de la période des années 1950, à défaut de réconcilier les protagonistes de ces deux camps, aiderait sûrement à réduire les contradictions. Cette démarche est en partie amorcée. Plusieurs études ont déjà contribué à rétablir les faits concernant la grande noirceur: des courants progressistes étaient en marche sous le régime duplessiste et avant lui, le gouvernement Godbout avait amorcé les réformes qui traçaient la voie aux artisans de la révolution (8). Mais ces études ont pour la plupart des objectifs restreints et escamotent trop souvent le récit rigoureux des faits.

    C’est là la première exigence d’une histoire de cette révolution : faire un récit circonstancié des événements, c’est-à-dire une description précise en tenant compte du contexte. Une des questions sous-jacentes de ce récit sera de déterminer le degré d’originalité des diverses réformes qu’on lui a attribuées. Certaines études ont déjà fourni des indications à cet égard : la presque totalité de ce que l’on regroupe sous le vocable d’État-providence avait déjà été établie avant 1960 : l’assurance chômage en 1940, les allocations familiales en 1945, le régime des accidents du travail. Un régime d’assurance-hospitalisation avait aussi été proposé par le gouvernement fédéral en 1955, et seul le Québec n’y avait pas adhéré en 1960. La réforme de l’éducation, malgré les défis qu’elle représentait dans le contexte de l’époque, n’était pas vraiment originale non plus, vu que toutes les provinces canadiennes avaient depuis longtemps un ministère de l'éducation (9). La seule contribution de la Révolution tranquille a été de mettre fin à la résistance face à ces réformes, déjà accomplies partout dans le monde. C’est seulement dans son programme économique qu’elle est sortie des sentiers battus par rapport au contexte de l’Amérique du Nord (10). Cette réalité est de nature à dégonfler les prétentions de ses artisans. Mais elle aurait aussi pour effet de désamorcer les critiques à leur égard concernant la construction de l’État providence. Le Québec pouvait-il continuer de résister à ces réformes qui étaient déjà chose faite dans la plupart des pays industrialisés ?

    Une autre question pertinente à ce récit est celle de l’importance des changements que la Révolution tranquille a apportés à la trame sociale du Québec. Ou, selon le langage des sociologues, l’entrée du Québec dans la modernité est-elle due à la Révolution tranquille, ou s’agit-il d’un phénomène inéluctable, amorcé depuis quelques décennies ? Cette question est suggérée dans le titre de l’article déjà cité de Linteau. Elle implique à la fois le besoin de comprendre la situation qui prévalait dans les années 1950 et de compléter le récit des réformes des années 1960 par une recherche des origines idéologiques de ces réformes et par le contexte sociopolitique dans lequel elles ont été réalisées. Pour Linteau, une telle entreprise est complexe et susceptible de conduire à des interprétations contradictoires (11). Il n’y a rien là de surprenant lorsqu’il s’agit d’un travail d’historien. Mais la marge des contradictions peut être réduite par une analyse rigoureuse des faits objectifs (12). Il ne faudrait pas oublier de s’interroger sur la compétence avec laquelle ces réformes ont été réalisées. Quelle fut la part de l’improvisation et de l’inexpérience dans la mise en route des réformes ? Dans quelle mesure le peu d’expérience des canadiens français dans les secteurs de la grande entreprise peut-il expliquer les erreurs et les tâtonnements des débuts dans les initiatives économiques ? On tient toujours pour acquis que ces grandes réalisations sont confiées à des experts de la gestion. C’est peut-être rarement le cas, et cela peut faire toute la différence entre un succès et un échec.

    L’enjeu de ce débat n’est pas que théorique. La Révolution tranquille occupe une place importante dans l’imaginaire des Québécois. C’est un moment identitaire de notre société. Toute interprétation fausse ne peut tenir devant le regard de l’histoire et peut avoir des conséquences déterminantes sur la qualité de la vie collective. La discipline historique a les moyens de fournir à notre collectivité un récit à la fois valorisant et juste de cette période marquante de notre histoire.

    Le bilan de la Révolution tranquille
    La controverse sur le bilan de la Révolution tranquille a une pertinence plus évidente dans les débats actuels. L’enjeu en est du moins plus clair : il s’agit de décider du sort qu’on doit réserver aux institutions qu’elle nous a léguées. Malgré les problèmes qu’ont connus le système d’éducation et le régime des soins de santé, il n’y a pas de remise en question fondamentale sur l’opportunité de ces réformes et sur les bénéfices qu’en a tirés la société québécoise en terme d’accessibilité et de relèvement du niveau d’éducation et de l’espérance de vie. Les controverses, nombreuses il est vrai, portent plutôt sur les modalités de gestion de ces régimes et sur leur coût. Il n’en va pas de même sur le plan de l’économie : la controverse porte sur les modalités et les résultats. Pour les artisans de la Révolution tranquille, c’est sur le plan économique que la réussite a été la plus évidente (13). Cette opinion est partagée par une majorité d’observateurs de la scène économique. Les institutions économiques créées depuis 1960, que l’on désigne par l’expression « Québec inc. » trouvent même des admirateurs à l’extérieur du Québec (14). Les succès d’Hydro-Québec, de la Caisse de Dépôt, du Fonds de solidarité sont invoqués comme preuve de cette réussite, de même que le mode de gestion concertée qui caractérise le modèle québécois de développement économique.

    L’interventionnisme économique de la Révolution tranquille a suscité la controverse dès le départ. L’opposition des milieux d’affaire reliés à la grande entreprise s’est exprimée à maintes reprises contre l’expansion des initiatives publiques en matière économique, avec l’appui d’une bonne partie des économistes. L’élection de Robert Bourassa, en 1985, s’accompagna d’une offensive de ces milieux pour provoquer un retrait de l’État de l’activité économique. Cette initiative a fait long feu, sans doute par crainte des réactions de l’opinion publique, mais peut-être aussi à cause des convictions de Bourassa, qui fut un des artisans de la révolution. La remise en question de cet héritage économique s’est amplifiée au cours des dernières années, en s’appuyant sur les piètres performances économiques du Québec depuis 1960. Pour ces critiques, le modèle québécois serait responsable d’un déclin économique du Québec par rapport à l’économie canadienne et celle de quelques provinces repères, déclin qui se traduit par une diminution de la part du Québec dans l’ensemble canadien en terme de population, d’emploi, de production et de revenu (15). Les deux principaux objectifs économiques de la Révolution tranquille, à savoir la promotion économique des francophones et le rattrapage des retards du Québec par rapport au reste du Canada, n’ont pas été atteints. Les francophones ont bien accru leur contrôle sur l’économie, mais au prix d’un départ massif de la population anglophone et des sièges sociaux de plusieurs entreprises qu’ils contrôlaient, laissant une économie fragilisée par une trop grande présence de l'État, et privée d’un apport économique irremplaçable (16). L’objectif de rattrapage est loin d’avoir été atteint, les écarts de croissance économique et d’emploi s’étant même accrus avec le reste du Canada. Bien plus, pour certains, la Révolution tranquille a stoppé le mouvement de rattrapage qui s’était amorcé sous le régime duplessiste.

    Les deux camps puisent largement dans l’histoire pour appuyer leurs thèses, qui restent toutefois dominées par des convictions idéologiques (17) ou théoriques d’une part, et par la fierté nationaliste d’autre part. Les recours à la simplification des faits est fréquent ; on oublie facilement les succès d’un côté et les ratés de l’autre. Trop souvent même, on fait fi de la réalité et on fausse les faits (18)

    Une histoire plus rigoureuse peut encore contribuer à rapprocher les positions extrêmes dans cette controverse. Encore là, la première contribution devrait porter sur l’établissement d’une base factuelle qui devrait répondre à deux exigences primordiales. D’abord une reconstitution des séries statistiques complètes sur toute la période pertinente, soit des années 1940 à aujourd’hui, de façon à bien évaluer les effets conjoncturels dans les comparaisons. De plus, les comparaisons avec l’économie canadienne dans son ensemble sont trompeuses. L’analyse par province permet d’expliquer une partie du déclin relatif du Québec. En fait, toutes les provinces canadiennes ont vu leur part de la production nationale diminuer de 1960 à 1996, sauf l’Alberta (+ 40% ) et la Colombie-Britannique (+30%). Les autres provinces ont régressé : les provinces maritimes (-7,7% ), le Manitoba (-27% ), la Saskatchewan (-19,5% ), l’Ontario (-2,5% ) et le Québec (-8,9% ) (19) Ces statistiques suggèrent l’existence d’un phénomène continental, dont les causes sont plus complexes que l’étatisme (thèse de Migué ) ou la destruction du capital social (thèse de Paquet). L’analyse des faits devrait toucher aussi les États-Unis, où un déplacement de la croissance économique vers l’Ouest s’est produit au cours des cinquante dernières années.

    Une histoire du développement économique du Québec des cinquante dernières années devrait aussi faire une large place aux facteurs endogènes et exogènes qui ont influencé l’activité économique. Parmi les facteurs endogènes, il faut retenir la réaction des milieux financiers devant les avancées interventionnistes de l’État, qui ont sans doute eu l’effet d’un épouvantail et qui expliquent aussi en partie la fuite des capitaux. Ce facteur est évoqué dans plusieurs études, mais comme une conséquence négative de la Révolution tranquille. Il pourrait aussi être invoqué comme explication des déboires initiaux. Dans quelle mesure l’attitude des milieux d’affaire anglophones n’a-t-elle pas été inspirée par des intentions punitives ? Le départ d’une partie de la population anglophone est aussi invoqué au passif de cette révolution (20). Mais les départs ont été plus importants après l’élection du parti québécois en 1976, qui a aussi provoqué le déménagement de plusieurs bureau-chefs. Un examen plus attentif de la question serait utile avant de condamner les initiatives de la Révolution tranquille. Autre facteur endogène, la dérive sociale qui prend la forme de contestations étudiantes, de mouvements de grèves massifs et violents et même de terrorisme. Dans le cas des grèves elles ont conduit à des hausses de salaire disproportionnées par rapport au contexte nord américain et canadien (21). Faut-il y voir le résultat d’une politique délibérée, comme le laisse entendre Paquet, ou un dérapage consécutif à une gestion imprudente des relations de travail? Chose certaine, ces débordements doivent être analysés dans un contexte plus large, continental et même mondial et leurs répercussions sur le plan économique doivent être mesurées.

    Parmi les facteurs exogènes, on doit aussi inclure la conjoncture économique mondiale et les politiques du gouvernement fédéral. L’économie mondiale a été traversée, au cours des années 1970, par la crise de l’énergie, une poussée inflationniste et par une crise économique importante au début des années 1980. Ces perturbations sont à l’origine d’une crise des finances publiques dans tous les pays, mais cette crise a affecté particulièrement le Québec, encore embourbé dans une cascade de réformes et de grands projets en voie de réalisation. Les politiques du gouvernement canadien sont aussi au nombre des facteurs exogènes dont les répercussions sur l’économie du Québec doivent être prises en compte dans un bilan de la Révolution tranquille. Les politiques les plus souvent évoquées sont la politique de production du temps de guerre (1939-1944), le pacte de l’automobile (1965), la ligne Borden fixée par la politique nationale de l’énergie (1961), qui ont toutes profité avantageusement à l’Ontario. accentuant les écarts avec le Québec. Par contre, la politique des brevets pharmaceutiques (adoptée par le gouvernement Mulroney) a été favorable au Québec. Mais c’est sans doute la canalisation du Saint-Laurent (terminée en 1958) qui a eu les effets les plus déterminants. Cette réalisation a eu un effet structurant irréversible sur le développement de l’économie canadienne, accentuant le déplacement de l’activité économique vers les Grands lacs, mouvement déjà perceptible dans les dernières années du règne de Duplessis. Il ne s’agit pas de contester ces politiques, mais d’en incorporer les effets dans le bilan économique de la Révolution tranquille.

    Enfin le bilan ne devra pas ignorer les ratés et les bavures de cette révolution. Certains échecs sont fréquemment invoqués par la critique : SidbeQ, Soma, la nationalisation de l’amiante. Il y en a beaucoup d’autres, comme les premières acquisitions de la SGF, l’expérience de Tricofil. Deux questions doivent être posées à propos de ces mauvaises expériences : quelle est la part de l’inexpérience et de la naïveté dans ces insuccès ? Dans quelle mesure ont-elles été profitables dans les activités ultérieures ? Car ces réformes se sont faites dans un contexte évolutif. Les années 1960 ont été le théâtre des grandes opérations initiales. Mais un processus d’adaptation s’est enclenché en même temps, qui se poursuit encore aujourd’hui. Les institutions actuelles ne sont plus celles du début. Elles ont connu des changements parfois radicaux, à la faveur de l’élection de nouveaux gouvernements, de changements dans les orientations politiques et de modifications des besoins. Les erreurs de parcours ont été un élément déclencheur de ces réformes (22).

    Conclusion

    À travers ce débat, c’est aussi l’imaginaire collectif des Québécois qui est en cause. En plus d’expliquer nos conditions de vie présentes, la Révolution tranquille a aussi contribué fortement à la construction de notre imaginaire collectif, c’est-à-dire à la représentation que nous nous faisons de la valeur du groupe humain auquel nous appartenons, de la place qu’il occupe parmi les autres nations. Les grandes réformes des années 1960 ont été célébrées comme des victoires sur des forces séculaires paralysantes. Elles nous ont donné des institutions à travers lesquelles nos forces collectives s’expriment et nous révèlent au monde. Elle sont source de fierté et de confiance en l'avenir.

    De la légitime fierté au triomphalisme, il n’y a qu’un pas trop facilement franchi. Trop vouloir glorifier un passé qui reste malgré tout une réalisation humaine, nous expose à des déconvenues. Toute défaillance dans les institutions sociales, tout revers d’une réalisation économique associée à la Révolution tranquille est exploité par la critique à l’encontre de la fierté québécoise. C’est aussi l’imaginaire collectif qui s’en trouve embrouillé. Le débat sur cet héritage n’est pas étranger aux autres débats qui agitent notre collectivité. Il n’est pas étonnant de retrouver ses admirateurs et ses critiques encore face à face dans le débat sur l’avenir politique du Québec. Les partisans de la souveraineté du Québec sont aussi ceux qui valorisent le bilan de la Révolution tranquille. Et ceux qui cherchent à en minimiser la signification se retrouvent surtout parmi les défenseurs du fédéralisme (23). On voit donc l’importance de l’histoire dans ce débat. Pour les deux camps, le passé est garant de l’avenir. Il y a donc tout intérêt à proposer une lecture de ce passé qui soit exempte des déformations idéologiques. La discipline historique peut jouer un tel rôle.

    Notes
    1.Fernand Dumont, « La fonction sociale de l’histoire », Histoire sociale, 4, novembre 1969, p.14-15.
    2 Jacques Pelletier parle «d’une inflation sémantique, d’une enflure verbale» : « La Révolution tranquille a-t-elle bien eu lieu ?», Y. Bélanger, La Révolution tranquille 40 ans plus tard : un bilan, Montréal, vlb éditeur, 2000, p.70.
    3 Jocelyn Létourneau fait référence à la difficulté, encore aujourd’hui, de remettre en question ce discours : «Transmettre la Révolution tranquille», dans Y. Bélanger et al. , Op. cit., p.81-82. Voir aussi : Jacques Pelletier, Op. cit., p. 70-77. L’auteur réfute les arguments de ceux qui sous-estiment la réalité et l’ampleur des changements que la Révolution tranquille a apportés.
    4 Robert Comeau, «La Révolution tranquille : une invention ?». dans Y. Bélanger, Op. cit., p.14.
    5 Lucia Ferreti, Brève histoire de l’Église catholique au Québec, Montréal, Boréal, 1999, p.114.
    6 G. Paquet, Oublier la Révolution tranquille, Montréal, Liber, 1999 ; J.-L. Migué, Étatisme et déclin du Québec : bilan de la Révolution tranquille, Montréal, Varia, 1999.
    7 Migué, Op. cit., chapitre premier, p. 23-36 ; Paquet, Op.cit., p.11-16 et 30-35.
    8 Comeau, Op.cit., p.11-12 ; P.-A. Linteau, «Un débat historiographique : l’entrée du Québec dans la modernité et la signification de la Révolution tranquille», Bélanger, Op.cit., p. 22-25.
    9 Comeau, Ibid, p. 36.
    10 Les réalisations économiques de la Révolution tranquille n’avaient rien de révolutionnaire en regard de ce qui pouvait être observé dans plusieurs pays européens, qui ont souvent servi de modèles.
    11 Linteau, Op. cit. , p.37.
    12 Un simple exemple : en 1956-57, 10,800 étudiants québécois étaient inscrits en 11e année, sur une population de 15-19 ans de 370,000, alors qu’ils étaient 7,031 sur 68,350 en Saskatchewan, 9,665 sur 80,486 en Alberta, 11,205 sur 86, 433 en Colombie-Britannique. (Annuaire du Canada 1959, p. 355-356). Ce fait est difficilement conciliable avec cette affirmation de Migué : « Au cours des deux décennies antérieures à 1967-1968, les inscriptions à tous les ordres d’enseignement augmentaient [au Québec ] au point de rattraper le Canada.» ( Op. cit., p.24 ).
    13 Bernard Landry, «Le rôle de l’État québécois dans le développement économique : d’hier à aujourd’hui», Bélanger, Op. cit., p.226.
    14 Michael R. Smith, «L’impact de Québec inc. , répartition des revenus et efficacité économique»; Jean-Pierre Dupuis, « Le modèle québécois de développement économique : débat sur son contenu, son efficacité et ses liens avec le mode de gestion des entreprises », Cap-Rouge, Les presses interuniversitaires, 1995, p.41.
    15 Voir Migué, Op. cit., et George Mathews, «L’essoufflement de l’économie québécoise face à l’économie canadienne», Recherches sociographiques, XXXIX, 2-3, 1998, p. 363-391.
    16 Smith, Op. cit. , p. 43-44 ; Paquet, Op. cit., p. 33-34.
    17 L’ouvrage de Migué est une démonstration des mérites du néolibéralisme. Celui de Paquet présente aussi une thèse, ou plutôt une hypothèse, celle du rôle ignoré du «capital social» dans le développement économique. Plusieurs des critiques venant d’économistes partent de considérations théoriques.
    18 Quand Paquet affirme (op. cit., p. 83) que la détérioration relative de l’économie du Québec s’est accentuée depuis le milieu des années 1960, il commet une erreur de fait importante : la détérioration s’est arrêtée au début des années 1980, et un rattrapage se poursuit depuis. (Mathews, Loc.cit., p. 365). Une affirmation de Migué (op. cit., p. 24) est aussi contredite par les faits : l’écart du taux de chômage entre le Québec et l’Ontario a été à peu près le même en moyenne au cours des deux décennies après 1960 qu’au cours de celle qui l’a précédé. Cette information peut être vérifiée à la même source citée par l’auteur : G. Bernier et R. Boily, Le Québec en chiffres de 1850 à nos jours, Montréal, ACFAS, 1986, p.238
    19 Serge Coulombe, Economic Growth and Regional Disparity : a New View of an Old Canadian Problem, Toronto, Institut C. D. Howe, 1999, p.6.
    20 Smith, Op.cit., p.43-44 ; Paquet, Op.cit., p.34.
    21 Pierre Fortin, «La Révolution tranquille et le virage économique du Québec», Bélanger, Op. cit., p.166.
    22 C’est le cas du rapport Descôteau de 1974, qui propose une réorientation majeure des efforts de développement économique : Y. Bélanger, «Québec inc. : la dérive d’un modèle», Bélanger, Op. cit., p.29
    23 Les articles de Bernard Landry (Op. cit.) et de Stéphane Dion «Le rôle moteur du gouvernement du Canada dans la Révolution tranquille», Bélanger, Op. cit. , p.49-61.) en sont une illustration. Dion attribue une grande partie des mérites de la Révolution tranquille au gouvernement fédéral et à l’esprit protestant (p.50), tandis que Landry y voit un pas vers l’affirmation complète du Québec par la souveraineté politique (p.231)

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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