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    Dossier: Descartes René

    La philosophie de la nature chez Descartes

    Harald Höffding
    En vertu de son critérium de la vérité, Descartes conclut que nos sensations doivent émaner de quelque chose qui est différent de notre conscience. Mais ce quelque chose n'a — d'après Descartes — nullement besoin d'être fait comme les sens nous le représentent. L'importance de la perception sensible est avant tout pratique; elle doit nous enseigner ce qui nous est utile ou nuisible. Et alors même que nous regarderions comme l'objet de la perception sensible de nous procurer la connaissance des choses, il n'est pas nécessaire que nos sensations soient semblables aux choses, pourvu qu'elles leur correspondent comme le mot correspond à la pensée. Si nous considérons la façon dont procède la perception sensible, nous verrons que toutes les impressions des sens sont des contacts; nous n'entrons donc en rapport qu'avec la surface des choses. Si nous voulons nous figurer la nature des choses — abstraction faite de la façon dont elles agissent sur nous — il ne reste que l'étendue, la divisibilité et le mouvement, propriétés que nous ne pouvons même pas supprimer dans notre imagination par la pensée. Telles sont les idées les plus simples et les plus claires que anus puissions avoir de la matière, et si nous nous y attachons — c'est-à-dire aux idées purement géométriques, — nous pourrons acquérir une intelligence simple et claire de tout ce qui se passe dans le monde de la matière. Le phénomène du mouvement contient l'explication de tous les autres phénomènes. Ce n'est au contraire rien expliquer que d'admettre «des formes» ou des qualités de la matière. Les qualités appartiennent à notre conscience; mais ce qui se produit réellement dans le monde de la matière, ce sont seulement des mouvements en dehors ou au-dedans de notre organisme. Dans la science nous devons nous représenter le monde de la matière tel qu'il serait si personne ne le percevait par les sens. C'est là le principe de simplicité qui avait joué un si grand rôle dans la lutte.pourle nouveau système du monde, et dont on s'autorise maintenant, pour ramener foutes les propriétés de la matière à l'étendue et au mouvement. Comme conséquence de cette réduction les qualités sont transportées dans le domaine subjectif. Comme il n'est guère probable que Descartes ait connu le Saggiatore de Galilée, il a certainement trouvé le principe de la subjectivité des qualités sensibles par ses propres moyens, en essayant d'approfondir les conditions d'une explication purement objective et strictement nécessaire des processus matériels. On voit à des notes écrites de la main de Descartes, pendant les années 1619-1620, qu'il ne professait pas encore l'explication mécanique de la nature. C'est pendant ces années 1619-1620 que la transition a dû se produire. Outre l'influence de Képler, l'influence d'un cercle de jeunes savants français y contribua probablement. Ceux-ci professaient des théories atomiques, mais ils avaient surtout subi l'action de Sebastian Basso, le véritable réformateur de l'atomisme dans les temps modernes; Descartes cite lui-même Basso au nombre de ses devanciers. Deux jeunes gens de ce cercle voulaient faire à Paris la conférence dont il a été question et provoquèrent ainsi le décret draconien contre les nouvelles idées. Comme d'autre part Sebastian Basso semble subir l'influence des ouvrages de Giordano Bruno, il apparaît ici un lien, historique entre Descartes et la philosophie de la Renaissance. — De même (ainsi que nous le verrons dans la suite), la découverte que fit Harvey de la circulation du sang influa fortement sur la marche de la pensée de Descartes.

    En essayant d'expliquer tous les phénomènes matériels au moyen de l'étendue, de la divisibilité et de la mobilité considérées comme propriétés primordiales de la matière, Descartes suit un procédé déductif. Il va de la cause à l'effet. Il a pleinement conscience que par cette voie on ne peut aboutir qu'à une hypothèse, car il est toujours possible que les phénomènes donnés soient produits par d'autres causes que celles dont nous partons. Ici donc doivent venir s'ajouter les connaissances et les expériences comme moyens de vérification et Descartes déclare qu'il faudrait pour cela des expériences si nombreuses et si coûteuses qu'elles surpasseraient de beaucoup ses forces et ne pourraient se faire que grâce au concours d'un grand nombre d'hommes. Descartes n'accorde donc pas moins d'attention que Bacon à l'importance de l'expérience, mais il insiste encore plus que Bacon sur les principes directeurs et sur les hypothèses. Il se distingue également de Galilée par son goût pour les principes et les déductions. il regardait le procédé déductif comme le procédé scientifique proprement dit, et il manquait de la faculté que possédait Galilée, de répandre par des recherches particulières la lumière sur des ordres de faits considérables et étendus. Et pourtant, dans son Discours de la méthode, il pose lui-même l'intuition liée à la perception particulière pour point de départ de la pensée. Son objet était autre que celui de Galilée. Sa mission était de montrer clairement que les temps étaient passés où l'on pouvait aboutir à une explication de la nature par la croyance aux forces mystiques ou à une intervention surnaturelle. Il établit l'idéal de toute science de la nature: dérivation des phénomènes de leurs causes avec la même nécessité évidente qu'une déduction mathématique découle de suppositions données. Le principe de simplicité, dont il s'autorise, est à proprement parler aussi le principe d'évidence. Il ne se trompe point sur le principe ainsi posé. Mais il attachait à l'application déductive des principes universels et aux hypothèses fondées sur ces principes plus d'importance qu'elles n'en ont réellement; c'est ce qui donne à sa philosophie de la nature un caractère dogmatique qui s'accusa notamment entre les mains des Cartésiens et devint provoquant. Chez beaucoup d'entre eux une scolastique mécanique prit la place de la scolastique des formes et des qualités substantielles.

    Il résulte des propriétés primordiales de la matière qu'il ne peut y avoir d'atomes absolus, car on ne peut mettre de terme à la divisibilité, — qu'il ne peut y avoir d'espace vide, car espace veut dire étendue, et l'étendue suppose un être étendu, c'està-dire la matière, — que le monde de la matière est infini, car il nous est impossible de mettre des bornes à l'étendue, et où est étendue, est aussi matière. De plus il s'ensuit que les modifications matérielles qui se produisent doivent toujours être expliquées conformément aux lois du mouvement, qui deviennent ainsi les lois suprêmes de la nature. Descartes cherche encore à dériver ces lois au moyen de la déduction; il trouve la base de cette déduction dans l'idée de Dieu qui joue dans sa physique un rôle analogueq à l'emploi qu'il en fait dans sa théorie de la connaissance. De l'immutabilité de Dieu, qui est une partie de sa perfection, Descartes déduit que la quantité de mouvement produite lors de la création reste invariable pendant la conservation (qui pour Descartes est une création continuée sans interruption). Le mouvement peut être diversement réparti dans les diverses parties du monde, mais aucun mouvement ne se perd et aucun ne se crée. — En donnant un fondement théologique à son principe de la constance du mouvement, Descartes fait malgré lui l'aveu que les propriétés primordiales de la matière dont il part dans sa physique sont trop simples et trop abstraites. Il apparaît en effet que, à vrai dire, c'est la force divine sans cesse active dans le monde qui est constante; la constance du mouvement dérive de la constance de cette force. Si Descartes avait vu clairement cela, il aurait trouvé un principe plus exact que celui qu'il pose. Car ce n'est pas le mouvement, mais la force, l'énergie qui est constante. Pour tout passage du mouvement au repos ou inversement, Descartes est embarrassé de son principe. Cependant même sous sa forme imparfaite, son principe est un précurseur intéressant du principe moderne de la conservation de l'énergie. — Descartes tire aussi de l'immutabilité de Dieu les lois spéciales du mouvement, d'abord la loi d'inertie qui fut pour la première fois établie sciemment et systématiquement par lui. Ce serait, pense Descartes, contraire à l'immutabilité divine qu'une chose, qui doit être regardée comme une et indivisible, puisse sans cause externe perdre l'état où elle se trouve. La possibilité est ainsi rejetée que cette chose passe d'elle-même (suasponte) et sans influence extérieure du mouvement au repos ou inversement. Descartes fut probablement amené à la loi d'inertie par l'influence de Képler, qui en établit la moitié, mais indépendamment de Galilée. Il l'avait déjà établie en effet dans son ouvrage Le monde qui avait été composé avant la publication des Dialogues de Galilée. — Descartes fait une réserve en posant la loi d'inertie; il ménage aux âmes et aux anges la faculté d'agir sur la matière. Cette restriction est faite dans l'intérêt de sa psychologie spiritualiste, que nous examinerons dans la suite.

    Le concept de matière a chez Descartes un caractère de simplicité et de clarté; il est du reste fondé sur le principe de simplicité. C'est un produit naturel de la tendance qui s'exprime aussi chez Képler et chez Galilée et qui cherchait à ramener toutes les qualités à des rapports quantitatifs: par où la science exacte de la nature était rendue possible. Mais de même que Descartes est porté à négliger le caractère hypothétique de ses résultats déductifs, de même il est porté à considérer ses définitions établies au moyen de l'abstraction et en vertu du principe de simplicité comme complètes et définitives. Il croit connaitre entièrement l'essence de la matière au moyen des définitions: étendue, divisibilité, et mobilité, sans pouvoir le garantir. Quand il parle de la matière comme de la substance étendue, il ne remarque pas qu'il a fait d'une abstraction un être existant en soi. Il n'a pas justifié le droit de regarder les propriétés géométriques des. choses comme absolues. Cela ne résulte pas en effet nécessairement de ce que ces propriétés sont les plus importantes pour la connaissance de la nature. Des propriétés telles que l'étendue, la divisibilité et la mobilité peuvent très bien être dues à l'action des choses sur nous (de même que la couleur, le goût, l'odeur, etc.), et par suite n'être pas semblables aux choses elles-mêmes. Et du reste il y a — ainsi que nous l'avons prouvé, — une détermination qui est encore plus fondamentale que les trois propriétés auxquelles s'en tient Descartes, à savoir la force, l'énergie. — Ce fut l'objet des recherches ultérieures de discuter les questions indiquées ici. En attendant, la physique de Descartes marquait malgré son caractère exclusif un immense progrès en clarté. Nous allons maintenant examiner brièvement quelques-unes des applications les plus importantes des principes généraux qu'il a posés. Nous nous en tiendrons à ses idées fondamentales: dans le détail ses explications sont souvent très malheureuses et très arbitraires. Son défaut était de machiner des hypothèses; sa grandeur consista à s'emparer heureusement de points de vue universels.

    Si tout dans la nature matérielle doit s'expliquer par l'étendue, la divisibilité et la mobilité, seules propriétés de la matière, il s'ensuit que les causes finales ne sont d'aucune utilité. Toutefois pour exclure l'explication téléologique de la nature, Descartes se fonde plutôt sur la théologie que sur la théorie de la connaissance. Dieu étant un Être infini, il doit y avoir dans son opération beaucoup de choses que nous ne pouvons saisir; vouloir pénétrer ses fins, serait de la présomption. Il y a dans le monde immense une infinité de choses qui n'agissent pas du tout sur nous; quel sens trouver à l'opinion qu'il serait créé pour nous? La seule fin possible de tout ce qui se produit doit être Dieu lui-même. La conception téléologique est donc rejetée, parce que nous n'avons pas le droit d'imposer des bornes à l'essence du monde et à l'essence de Dieu.

    Pour comprendre la nature dans le détail, nous devons donc d'après Descartes partir des phénomènes les plus simples, les plus évidents, des événements que nous avons continuellement sous les yeux, et expliquer par leur moyen ce qui se passe en petit et en secret, et ce qui s'est produit dans le passé. Le principe de simplicité se convertit donc chez Descartes en principe d'actualité, lequel exige que les choses éloignées et inconnues soient expliquées. par les choses proches et connues. Ce que nous ferions de mieux, ce serait de prendre pour point de départ la connaissance de la construction et de l'action de nos machines, car nous en avons les idées les plus distinctes.

    Aussi décrit-il le monde comme s'il était une machine (terram totumque hune mundum instar machina descripsi). Nous expliquons l'état actuel de l'univers en nous figurant que les parties de la matière ont eu dès le début (car la matière et le mouvement ont été créés simultanément) un mouvement tourbillonnant autour de certains centres. Dans ces centres ont dû se rassembler les parties plus petites qui se sont formées pendant le mouvement tourbillonnant par le frottement réciproque des parties plus grandes. De cette façon se sont formés les différents corps célestes grands et petits. Quelques-uns de ces corps célestes ont peu à peu perdu leur indépendance et ont été entraînés par les tourbillons qui circulent autour de corps célestes plus gros. Il en a été ainsi de la terre. Descartes croit pouvoir dire d'après sa théorie que la terre est immobile puisqu'elle ne modifie pas sa place dans le milieu qui l'entraîne dans son tourbillon autour du soleil; du reste, il peut y avoir en dehors de la partie de l'univers que nous percevons des étoiles par rapport auxquelles la terre est immobile! Par cette application subtile de la notion de relativité Descartes cherchait — du reste sans succès — à échapper à la réputation d'être un hérétique disciple de Copernic.

    Descartes est le premier des modernes qui ait tenté de donner une théorie mécanique de l'évolution du système du monde. Il est vrai qu'il se prémunit d'une façon courtoise contre la théologie en accordant que le monde a été pleinement et parfaitement créé ainsi que nous le voyons. Il prétend seulement démontrer la possibilité pour l'état actuel du monde de s'être développé à partir d'un état initial imparfait et conformément à des lois naturelles. À la question de savoir comment on doit se représenter cet état initial, il répond qu'il importe peu dans le cas présent de se le représenter d'une façon ou d'une autre: car en vertu des lois naturelles la matière doit parcourir tous les étapes qu'elle a la faculté de prendre, en sorte que, après avoir passé par une quantité plus ou moins grande d'états imparfaits elle aurait dans tous les cas atteint l'état actuel. Cette explication (Princ. phil. III. 47) qui renferme le programme de toute théorie mécanique de l'évolution, offre plus d'intérêt que l'essai fait par Descartes pour décrire tout au long le processus cosmogonique.

    Descartes cherche à expliquer l'enchaînement et le développement du monde conformément aux lois générales de la nature; de même il cherche à expliquer l'organisme et la vie organique d'après des lois purement mécaniques. Outre l'astronomie, la physiologie devrait d'après sa conception également être une science absolument mécanique. Dans son hypothèse cosmogonique il fait abstraction de la théologie; de même dans sa, mécanique organique il fait abstraction de la psychologie; il se représente le corps humain comme composé de parties matérielles et comme agissant conformément aux lois de la chaleur et du mouvement, sans qu'aucune âme (qu'elle soit «végétative», «sensitive», ou «rationnelle») intervienne. Cette conception, qui est une conséquence des principes généraux de la physique de Descartes (l'organisme en tant qu'être matériel devant tomber sous les lois générales de la matière), se trouva pour lui empiriquement vérifiée, lorsque William Harvey découvrit la circulation du sang (1628). Harvey est au premier rang parmi les fondateurs de la science moderne de la nature; il est pour la physiologie ce qu'est Galilée pour la physique. Il donna le coup de grâce aux forces mystiques dans le domaine de la physiologie, en démontrant que le mouvement du sang n'est pas dû à sa propre force où à la force de l'âme, mais qu'il est dû à la contraction du cœur qui le refoule dans le corps. Les lois générales du mouvement sont ainsi valables au dedans comme au dehors de l'organisme. Descartes fut un des premiers hommes marquants qui aient adopté la théorie d'Harvey. En déclarant dans le Discours de la méthode (chap. V) qu'il se rangeait à cet avis, il apportait un puissant appui à la théorie nouvelle, qui avait à vaincre une si grande résistance, à cause de l'antithèse violente qu'elle offrait avec l'ancienne conception de la vie organique. Descartes décrit dans différents ouvrages (notamment dans le Traité de l'homme) de quelle façon on peut concevoir le corps humain comme pure machine. Ici encore, sa conception générale a fait naître la clarté, bien que ses explications n'aient pas toujours été heureuses dans le détail. Niels Steensen, un des plus grands anatomistes du siècle suivant, reconnut que la méthode inaugurée par Descartes servait à démontrer l'insuffisance de ce que l'on enseignait auparavant sur le rôle des différents organes et à poser avec plus de clarté les problèmes relatifs à cette question. Descartes étendit à la physiologie des nerfs la conception mécanique que Harvey avait fait triompher pour la circulation du sang. D'accord avec la physiologie d'alors, il croit qu'il y a dans les nerfs des courants d'«esprits animaux», courants qui tiennent à ce que, après avoir été échauffées dans le cœur, les parties ténues du sang affluent au cerveau dont elles remplissent les circonvolutions, tandis que le reste du sang continue son chemin à travers les veines. Du cerveau elles se dirigent par les nerfs dans les muscles. Ces courants peuvent être mis en mouvement par des impressions dont nous n'avons pas conscience; c'est ce qui arrive dans les mouvements involontaires, par exemple, quand nous tendons les mains en avant en tombant, ou bien quand nous poursuivons notre marche sans y penser. Ces sortes de mouvements involontaires peuvent se faire absolument mécaniquement, et même malgré nous (mente invita e Ianquam in machina). Descartes exprime ce qui précède en disant que les «esprits animaux» sont réfléchis (esprits réfléchis) et il donne une description et une explication claires de ce que l'on appelle maintenant mouvement réflexe. Quant aux animaux, nous sommes forcés d'admettre que toutes leurs fonctions et toutes leurs actions se font de cette façon involontaire et mécanique. Nous n'avons pas de raison pour leur attribuer une âme. Si l'agneau fuit à la vue du loup, c'est que les rayons lumineux qui du corps du loup frappent l'œil de l'agneau, mettent ses muscles en mouvement au moyen des courants «réfléchis» des «esprits animaux». Et l'on peut expliquer le retour des hirondelles au printemps par analogie avec l'horloge qui fait retentir sa sonnerie à des intervalles réguliers. Du reste, on voit bien que les animaux, pas plus qu'une machine, ne peuvent s'accommoder à un nouvel état de choses plus complexe. Descartes soutient encore l'opinion que les animaux sont de simples machines pour cette raison que sans cela il faudrait d'après sa conception leur attribuer l'immortalité, — et une huître ou un champignon seraient immortels? Il en est autrement de l'homme; la conscience qui se manifeste en chacun de nous nous force à admettre l'existence d'une âme, d'une substance pensante qui est en réciprocité d'action avec la substance matérielle, avec la faculté d'exercer une intervention régulatrice dans les mouvements des «esprits animaux». L'âme est en communication immédiate avec une seule partie du cerveau, la glande pinéale (glandula pinealis), qui attira sur elle l'attention de Descartes, parce que ce n'est pas en effet un organe conjugué, comme tant d'autres parties du cerveau; elle lui semblait être à peu près au milieu du cerveau et au-dessus du conduit par lequel les «esprits animaux» des circonvolutions antérieures communiquaient avec les circonvolutions postérieures. Les «esprits animaux» heurtent la glande pinéale, excitent ainsi l'âme et font naître en elle la sensation, le sentiment et l'appétit; l'âme y répond — également par un choc (!) contre la glande pinéale — et dirige les esprits animaux dans un certain sens. Souvent (par exemple dans la maîtrise de soi) le coup et le contrecoup vont en sens opposés, et alors il s'agit de savoir qui peut pousser le plus forte.

    Descartes a le mérite d'avoir décrit et analysé le mouvement réflexe et d'avoir ainsi répandu une lumière éclatante sur notre activité involontaire. Il a en même temps le mérite d'avoir affirmé que l'activité de l'âme est liée au cerveau et immédiatement liée au cerveau seulement. Et enfin — malgré les hypothèses anatomiques imparfaites dont il disposait — il a le mérite d'avoir exposé la psychologie spiritualiste avec une grande netteté et avec une logique parfaite.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Harald Höffding
    Historien de la philosophie (1843-1931), professeur à l'Université de Copenhague, il fut également correspondant de l'Institut de France
    Mots-clés
    Cosmogonie, physiologie, William Harvey, mouvement du sang, corps machine, âme
    Extrait
    «Harvey est au premier rang parmi les fondateurs de la science moderne de la nature; il est pour la physiologie ce qu'est Galilée pour la physique. Il donna le coup de grâce aux forces mystiques dans le domaine de la physiologie, en démontrant que le mouvement du sang n'est pas dû à sa propre force où à la force de l'âme, mais qu'il est dû à la contraction du cœur qui le refoule dans le corps. Les lois générales du mouvement sont ainsi valables au dedans comme au dehors de l'organisme. Descartes fut un des premiers hommes marquants qui aient adopté la théorie d'Harvey. En déclarant dans le Discours de la méthode (chap. V) qu'il se rangeait à cet avis, il apportait un puissant appui à la théorie nouvelle, qui avait à vaincre une si grande résistance, à cause de l'antithèse violente qu'elle offrait avec l'ancienne conception de la vie organique. Descartes décrit dans différents ouvrages (notamment dans le Traité de l'homme) de quelle façon on peut concevoir le corps humain comme pure machine.»
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