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    Dossier: Raphaël

    Le génie de Raphaël

    Johann Winckelmann
    J’ose assurer que les grands traits de cette noble simplicité, de cette grandeur tranquille qui caractérisent les statues grecques, s’observent plus ou moins sensiblement dans les ouvrages des hommes de génie qui ont écrit pendant le siècle d’or des lettres en Grèce, et particulièrement dans les productions des disciples de Socrate. Ce même caractère distingue le génie de Raphaël, et constitue ce degré supérieur de mérite qui l’a élevé si fort au-dessus des artistes modernes; et l’on sait que cette supériorité est entièrement due à l’étude constante qu’il a faite de l’antiquité. La nature l’avait doué de cette élévation d’âme extraordinaire qui le rendait capable de saisir l’esprit des anciens, et de goûter les beautés de leurs productions immortelles, dans un âge où ordinaires sont plus frappées du faux brillant du merveilleux que de l’éclat pur et vrai du grand et du sublime.

    Il faut avoir les yeux accoutumés à contempler des beautés de ce genre, et un goût formé par l’étude des anciens, pour apercevoir toutes les beautés qui abondent dans les ouvrages de Raphaël. Le spectateur, qui sera ainsi préparé, démêlera les traits les plus nobles de grandeur et d’énergie dans la tranquilité même et le repos qui distinguent les principales figures de son Attila, et qui les font paraître inanimées aux yeux des observateurs ordinaires. L’évêque de Rome, qui, dans ce fameux tableau, engage le roi des Huns à se désister de son entreprise de saccager la ville, n’est pas representé avec le geste animé et l’attitude d’un orateur; non: il n’y paraît qu’avec l’air serein et important d’un vieillard vénérable, dont la présence suffit pour calmer la tempête. Il nous rappelle cette belle peinture de Virgile:
    Tum pietate gravem ac meritis si forte virum quem
    Conspexere…silent, arrecetisque auribus adftant
    AEN.

    Même sous l’œil farouche du prince barbare, la physionomie du pontife romain exprime cette sénérité d’âme qui naît d’une confiance entière en Dieu. Les deux Apôtres qui sont représentés dans les nuages n’ont point l’air destructeurs: mais, s’il est permis d’employer une image profane pour un sujet sacré, ils ressemblent plutôt au Jupiter d’Homère, qui, par un seul mouvement de ses sourcils, fait trembler l’Olympe jusque dans ses fondements.

    L’Algarde, en représentant ce même sujet en relief sur un autel de l’église de Saint-Pierre à Rome, a été bien loin de pouvoir donner à ses deux apôtres la tranquillité expressive des figures du grand Raphaël, qui ont cet air vénérable et imposant qui convient aux ministres de Dieu; tandis que l’Algarde les a armés de pied en cap, et en a fait deux soldats communs.


    Je vois avec peine combien de beautés on échappé aux observateurs ordinaires dans le fameux Saint Michel du Guide, qui est dans l’église des Capucins à Rome; et je suis fâché de remarquer que parmi ceux même qu’on appelle connaisseurs, il y en ait si qui aient senti toute la sublimité de l’expression que le peintre a donnée à son archange dans ce tableau. On préfère généralement le Saint Michel de Concha à celui du Guide, parce que les traits les plus frappants de la colère et de la vengeance sont exprimées dans la tête du premier; mais quelle supériorité de grandeur dans le dernier! L’archange, après avoir vaincu l’ennemi de Dieu et de l’homme, remonte au ciel avec un air serein et tranquille, semblable à l’ange de vengeance que M. Addison a peint dans trois beaux vers de son poème de la Campagne: «CALME ET SEREIN, il conduit l’impétueux ouragan; ET SATISFAIT d’exécuter les ordres du Tout-Puissant, il vole sur le tourbillon, et dirige la tempête»
    (I).

    Le style et la manière de Raphaël se montrent au plus haut degré de perfection dans un fameux tableau de ce grand maître, qu’on voit encore à la galerie de Dresde, et que Vasari dit être du meilleur temps de ce peintre. Il contient six figures: la Vierge et l’Enfant Jésus, saint Sixte et sainte Barbe à genoux aux deux côtés de l’Enfant, et deux anges sur le devant. C’était autrefois un tableau d’autel du couvent de saint Sixte à Piacenza; les connaisseurs y venaient en foule pour en admirer les beautés, comme ils allaient anciennement à Thespies admirer le célèbre Cupidon de Praxitèle.

    On remarque dans l’ouvrage de Raphaël un mélange merveilleux d’une douce innocence et d’une majesté céleste exprimées sur la physionomie de la Vierge. Toute son attitude annonce une satisfaction calme, une félicité infinie, et cette tranquillité sublime, qui, dans les statues grecques, donnent tant de dignité aux visages des divinités. Il est impossible de concevoir rien de plus grand, de plus noble que le contour de cette figure admirable. L’enfant Jésus, que la Vierge tient sur son bras, est caractérisé par certains rayons d’une majesté divine, qui percent à travers l’air naïf et gai de l’enfance. Sainte Barbe est à genoux aux pieds de la Vierge, dans une adoration tranquille, mais d’une expression bien au dessous de celle de la figure principale; cependant le peintre a su y suppléer en quelque sorte, par la douce harmonie qui règne dans les traits de sa belle physionomie. L’air du saint annonce un vénérable vieillard, qui, dès sa jeunesse, a été pénétré de l’amour de Dieu. Le respect que sainte Barbe porte à la Vierge est exprimé par son attitude: les deux belles mains sont collées contre sa poitrine; tandis que le saint avance une main pour faire connaître le sentiment qui remplit son âme; et par ce contraste, Raphaël, en mettant plus de variété dans les mouvements de ses figures, a rendu sagement le caractère actif de l’homme et la sensibilité concentrée de la femme.

    Il est vrai que le temps a sensiblement diminué l’effet de ce fameux tableau: la force et la vivacité du coloris en sont affaiblies; mais l’âme et l’énergie que la main créatrice de Raphaël a imprimées à ce chef-d’œuvre, le rendent encore aujourd’hui un des plus beaux et des plus intéressants qu’ait laissés ce grand homme.

    Qu’on ne cherche pas dans les ouvrages de cet artiste immortel ces beautés de détail et ce fini recherché qui rendent les productions des peintres flamands si précieuses aux yeux de quelques connaisseurs: on n’y trouvera ni les efforts industrieux d’un Netscher ou d’un Dou, ni les carnations d’ivoire d’un Van der Werff, ni la manière froide léchée et inanimée de quelques Italiens modernes.

    Après avoir étudié dans les statues grecques le choix et l’expression de la belle nature, le trait sublime et élégant des contours, la noblesse des draperies, un artiste fera bien d’étudier aussi la partie manuelle et mécanique des opérations des statuaires grecs.


    _____________________________
    (I) Calme and serene he drives the furious blast;
    And pleased th’almighty’s orders to perform,
    Rides in the whirld-wind, and directs the Storm.
    (retour au texte)
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Johann Winckelmann
    Extrait
    «J’ose assurer que les grands traits de cette noble simplicité, de cette grandeur tranquille qui caractérisent les statues grecques, s’observent plus ou moins sensiblement dans les ouvrages des hommes de génie qui ont écrit pendant le siècle d’or des lettres en Grèce, et particulièrement dans les productions des disciples de Socrate. Ce même caractère distingue le génie de Raphaël, et constitue ce degré supérieur de mérite qui l’a élevé si fort au-dessus des artistes modernes; et l’on sait que cette supériorité est entièrement due à l’étude constante qu’il a faite de l’antiquité»
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