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    La beauté sur la terre

    Charles-Ferdinand Ramuz
    Ce fut pendant que le merle chantait. Il se retourne: - Comment ?... c'est vous, Mademoiselle...
    Il s'arrête. Elle rit. Et de qui est-ce qu'elle riait ainsi ou de quoi ? tandis qu'il était resté à demi tourné vers elle, il n'avait tourné vers elle que la tête avec le haut de son gros corps, aux bras trop courts qui pendaient.
    Et alors il avait voulu parler, mais il ne pouvait plus parler. Il la regarde, c'est tout ce qu'on peut faire. Il regardait ses cheveux; elle avait comme des lames de poignard dans les cheveux, tellement ils étaient brillants. Il regardait son cou, ses yeux, ses joues; ça n'en finissait pas, parce qu'il y avait encore la bouche, le front... Il faut qu'il fasse un grand effort:
    - Vous avez... vous avez bien dormi ?...
    Mais il a vu qu'elle ne l'écoutait plus. Il a fait deux ou trois pas dans sa direction: elle ne semblait même pas voir qu'il était là. Elle se tenait tournée vers le levant, là où sont les grandes montagnes; il y avait, entre deux pointes, une échancrure qui faisait comme un nid; c'est là que le soleil venait de se montrer. On aurait dit qu'il battait des ailes. Une espèce de duvet rose, beaucoup de tout petits nuages roses se sont mis à monter dans les airs au-dessus de lui. Comme quand le coq se dresse sur ses ergots, ouvrant ses ailes qu'il fait briller, puis il les ramène à soi, alors toute sorte de petites plumes s'envolent, - qui étaitent roses et en grand nombre, glissant mollement dans le ciel, pendant que sur les derniers champs de neige la lumière s'est allumée comme sur ces feuilles de papier d'étain que les enfants lissent du doigt.
    Elle n'a pas vu Rouge approcher; on lui parle, elle n'entend pas qu'on lui parle:
    - Mademoiselle, excusez-moi... Il faut que j'aille faire le déjeuner...
    Mais elle n'a pas entendu, parce qu'il y a encore, en haut de la falaise, ces cris qui ne veulent toujours pas se taire: tous ces oiseaux ensemble et puis le merle; alors aussi une vague plus haute que les autres s'est levée, vient plus avant. Rouge est rentré dans la cuisine; on entend le bruit de la casserole, où il vient de verser le contenu du pot de lait. Elle a regardé par-dessus son épaule, elle regarde de nouveau vers le lac; une deuxième vague est née, une deuxième vague se tend encore vers elle avant de se laisser tomber en avant sur les pattes, comme un chat. Rouge verse à présent le lait dans son récipient, ayant pris par l'anse le pot brun avec un bouquet de fleur peint dessus; c'est le matin, elle gonfle sa poitrine, elle respire lentement, tant c'est bon, l'air qui est comme de l'eau fraîche; - voilà alors Décosterd qui arrive.
    Rouge venait de mettre l'allumette sous le lait.
    C'est à présent Décosterd qui arrive et regarde Juliette en passant sans rien dire, ayant sous un des bras la miche, tenant dans l'autre main comme un livre la demi-livre de beurre enveloppée de papier blanc.
    - Ah ! c'est toi... Il te faut te dépêcher. Prends toujours les tasses...
    Rouge a oublié qu'elle peut entendre:
    - Ah ! mon Dieu, c'est qu'on a point de nappe !
    - Bien sûr que non.
    - Il faudra en acheter une... Et tâche de trouver une assiette propre pour le beurre.

    Le même jour, il avait été chez Perrin pour lui demander de venir l'aider à poser le toit; il avait été à la tuilerie commander les tuiles; enfin, et en troisième lieu, il était allé chez Milliquet, tenant à régler sans plus de retard la situation de Juliette, ce qui n'allait peut-être pas être si facile.
    Car est-ce qu'on sait que faire de la beauté parmi les hommes ?

    (...)





    IX




    (...)



    Ah ! comme elle est pourtant bien à sa place ! Le soleil n'a point fait de distinction entre elle et eux, quand il est venu. Le soleil l'aime autant que nous, ses vieux habitués, ses compagnons de chaque jour. Elle est frappée sur une joue, à une tempe; elle est frappée sur une partie de ses cheveux où il y a des mèches plates qui brillent comme des lames d'acier. Le grain de sa peau sur son cou, sur le côté de son cou, et par devant, à la naissance de la gorge, se marque. Elle s'accordait bien avec la lumière où ce qui est rond s'arrondit. Elle avait les mains autour de ses jambes. Elle se tournait en arrière vers le soleil montant tout rond au-dessus de la montagne qu'il quittait par secousses comme si la montagne le retenait et il lui disait: "Lâche moi !" Déjà l'air tiédit et déjà, à cause de cette tiédeur, une grande odeur de poisson se fait sentir autour de vous, pendant qu'elle a sur le côté de la jambe cette poussière de lumière et il y a des taches de lumière sur son épaule, le long de son corps. Alo


    rs voilà que Rouge, sans lâcher son filet: "Eh bien, Mademoiselle Juliette, ça va bien ? vous ne vous ennuyez pas trop ?"
    Déjà le filet, poignée à poignée, venait pendre contre le bordage où il faisait une guirlande avec ses lièges et ses plombs; elle sourit, elle secoue la tête.
    Elle était avec nous, elle était comme une parure qu'on aurait eue à notre vie.

    (...)
    -Il semblait qu'on vous attendait, c'est ce qu'il a dit, vous nous manquiez, c'est drôle, et puis ça vous...
    Il a hésité:
    - Ça vous... ça vous manquait peut-être aussi, parce qu'ici on est tranquille et c'est ce qu'ilnous faut, à nous, et c'est aussi ce qu'il vous fallait... Comme ça s'arrange pourtant !
    Il disait ces choses, elle écoutait sans rien dire; il lève la main:
    - La tranquilité et la liberté... Regardez-moi ces autres, j'entends ceux de la terre, parce que nous on est de l'eau, et ça fait une grande différence... Ces autres... Vous avez pu voir ce que c'est, vous avez pu vous rendre compte... Ces gens de boutiques, ces Milliquet, hein ? ces attachés par la semelle; oui, tous ces vignerons ou ces gens qui fauchent et râtellent, ces propriétaires d'un coin de pré, d'un bout de champ, d'un tout petit morceau de terre. Vous les voyez qui sont forcés de suivre un chemin et toujours le même, entre deux murs, entre deux haies, et ici c'est chez eux et à côté pas. C'est plein de règlements partout là-bas, plein de défense de passer... Ils ne peuvent aller ni à gauche, ni à droite... Moi... Nous, dit-il, on va où on veut. On a tout, parce qu'on a rien...

    (...)





    X




    (...)



    Elle allait porter les dix-heures à son père et à ses deux frères. C'est la petite Émilie. Elle avait une jolie robe de toile à rayures, elle avait un chapeau de paille avec un ruban de soie, elle avait ses cheveux blonds: oh ! qu'est-ce qu'on cherche dans la vie ? Elle demande aux arbres s'ils ne l'ont pas vu. Elle va sous des cerisiers dans un chemin herbeux, marqué seulement par deux ornières; mon Dieu ! comme on est solitaire ! Elle lève les yeux, elle voit qu'il n'y a rien, qu'il n'y a personne nulle part. Personne que sa petite ombre qui est un peu à gauche et un peu en avant d'elle dans l'herbe. Elle regarde alors en arrière d'elle où on voit le village s'abaisser peu à peu, vu d'en dessus, avec ses toits; mais ça ne compte pas ces toits. Ni ces pommiers, ni ces noyers, ni ces poiriers, ni toutes ces barrières, ni la ligne du chemin de fer, ni la gare; et, à mesure qu'on monte, on voit l'eau devenir de plus en plus large, avec en arrière d'elle les montagnes qui balancent dans l'air chaud comme des bal


    lons prêts à partir. C'est posé à côté de vous pour un petit moment, et nous, on est posé à côté de ça, pour un petit moment, et puis c'est tout. Elle va seule, avec son ombre. Elle voit venir la vigne où les trois hommes doivent l'attendre. La vigne vient derrière son mur; on y entre par une ouverture percée dans le mur et qu'on ferme au moyen d'une porte de fer peinte en rouge; elle voit les larges feuilles dentelées dont le beau vert est taché comme s'il avait plu bleu dessus. Et il a plu bleu par terre, et il a plu bleu sur les pierres, sur les échalas, qu'est-ce que ça nous fait ? Elle voit venir son père et ses deux frères sous la hotte de cuivre et le grand chapeau de jonc; ils ont la moustache comme des morceaux de mur pas encore secs, ils ont la poitrine comme une maçonnerie, ils ont des pantalons comme des tuyaux de ciment. Ils lui ont dit: "Ah ! te voilà", ils ont été se laver les mains. Il n'y a rien. Elle pose son panier sur le mur, elle a écarté le linge blanc qui le recouvre, en tire les deux b


    outeilles qu'elle met à l'ombre, prépare les couteaux, le verre, puis elle attend qu'ils soient revenus, parce qu'ils mangent sans assiette, sur le pouce. Et c'est mon père. Et ils reviennent. Ils ont été se laver les mains, ils reviennent; c'est mon père et c'est mes frères, mais ils ne disent rien, parce qu'ils n'ont rien à dire; ils ne lui ont rien dit, à elle, et puis c'est aussi qu'ils ont faim. Il se sont assis l'un à côté de l'autre sur le mur et à une certaine distance l'un ed l'autre. Ils sont les trois là, sur le mur. On voit le lac entre leurs têtes. Il y a une grande place entre leurs têtes pour toutes les choses qui viennent, et c'est l'air ennuyeux avec une mouche dedans et un papillon jaune ou blanc, ou bien c'est encore une voile. Qu'est-ce qu'on cherche ? car ils sont là, mais ils mangent, parce qu'ils ont faim. Ils coupent avec leur couteau dans leur pain, ensuite dans leur fromage. Ils portent de la lame le morceau à la bouche et leur main redescend, pendant que leurs mâchoires bougent. Ils


    font aller de haut en bas leur mâchoire; eux, ils ne bougent pas, ils ne disent rien. Ils ont la tête qui leur pend en avant, les bras qui leur pendent et les jambes. Ils sont comme s'ils n'étaient pas. Oh ! qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce qu'il y a ? et qu'est-ce qu'il arrive donc qu'on ne trouve rien nulle part à quoi se prendre ? quand on voit de l'eau entre leurs épaules, et puis c'est tout; on voit de l'eau autour de leurs têtes, et puis c'est tout. O séparation ! ils sont là, moi je suis ici, ils mangent leur pain et leur fromage. Elle voit l'eau: séparation; elle voit de l'air, elle voit des arbres: séparation, séparation ! Et là-bas, alors, tout à coup dans le bout du large repli que fait sous la falaise et ses sapins la Bourdonette, un morceau de grève est paru; et lui sûrement qu'il est là et il est là et je n'y suis pas; Maurice est là-bas et je suis ici. ô séparation! et d'une autre espèce. Elle baisse la tête, elle ne peut plus regarder, elle n'en a plus la force; eux, n'ont rien vu. Ils ne comp


    rennent pas, eux qui sont mon père et mes frères, parce qu'on ne peut pas se comprendre, parce qu'on est seulement posés les uns à côté des autres, parce qu'on ne peut pas communiquer, parce qu'on est un, puis un, puis un; parce qu'il y a eux, il y a lui, il y a moi. Et on a cru que lui et moi... J'avais tout parce que je l'avais... Tout s'en va, tandis qu'elle a retenu avec peine un sanglot, mais eux ils mangent toujours et boivent; ils n'ont rien remarqué, ils n'ont rien vu, ni entendu. Ils se passent le verre, ils font claquer leurs lèvres. Ils prennent entre leurs lèvres leur moustache pour l'essuyer, ils se lèvent. Moi, où est-ce qu'il faut que j'aille ?

    (...)





    XII




    (...)



    Le grand milan, qui quitte en quête de nourriture ses hauts séjours du plateau, a eu tout le temps de descendre en faisant des cercles. Il a touché l'eau du bout de son aile, essayant d'attraper avec la patte un des poissons crevés qui flottent à la surface; il remonte d'un vol oblique; sa patte est vide: c'est qu'il a manqué son poisson. Tout est vide; c'est quand elle n'était pas là. C'est pendant qu'ils se dirigeaient de nouveau vers nous dans la barque à la grande coque noire avec un oeil sur le devant, pendant qu'Alexis pressant son cheval de ses talons nus tâchait de le faire aller vers le large; tout était vide, tout s'était éteint; puis voilà que tout se rallume.
    Elle était reparue; elle sortait de l'eau. Tout se rallume et se ranime, tandis que la bête là-bas se cabre et que, dans un grand remous, l'eau autour d'elle se casse en morceaux.
    Le soleil de nouveau fait briller là-bas cette poitrine frisée qui bombe, qui monte dans l'air, puis va en arrière, et il y a plus bas sous les côtes deux espaces d'ombre...
    Elle est reparue, elle s'élève peu à peu, elle naissait à nouveau devant nous. Lentement, encore une fois, elle a élevé son corps, elle l'a développé dans l'espace: c'était comme s'il donnait un sens à tout. Il semble que les choses aient eu tout à coup leur couronnement, par quoi elles se sont expliquées et tout à coup elles s'expriment; puis, s'étant exprimées, elles vont se taire de nouveau; elles vont se taire, hélas! pour toujours. Elle, elle a ri encore vers nous, - puis, en effet, parce que rien ne dure sur la terre, que nulle part la beauté n'y a sa place bien longtemps...
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Charles-Ferdinand Ramuz
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