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    Impression du texte

    Dossier: Québec - État

    Je me souviens

    Antoine Robitaille
    Extraits d'un article paru dans Autrement, no 124, février 2001, p. 147-171.
    «Je me souviens», c'était, bien avant le fameux poème de Georges Perec, la
    devise du Québec. Une nation qui prête un tel serment, qu'elle inscrit de
    surcroît sur les plaques minéralogiques - de peur de l'oublier, sans doute
    -, peut-elle vraiment être nord-américaine de la même façon que ses
    voisines?
    p. 147

    Des 60 États d'Amérique du Nord, le Québec est le seul qui, au sein de ses
    frontières, renferme une nation qui s'affirme comme telle . Le seul, bien
    entendu, qui fait parler ses voitures en français. Particularités
    québécoises dont une formule pénétrante du philosophe Jacques Dufresne nous
    permet de mesurer à la fois l'effet et l'ampleur: «Le Québec dit: "Je me
    souviens". Le Canada répond: "D'un océan à l'autre"! Le Premier est uni
    par le temps, le second par l'espace.» Affirmation déjà confirmée, on en
    conviendra, par notre petite sociologie des plaques d'immatriculation.
    p. 148

    Se souvenir. N'y a-t-il pas au reste un écueil à réduire la devise à un
    rappel constant, presque masochiste, de la conquête, événement perçu comme
    douloureux. «La mémoire est souvent mauvaise conseillère», dit Czeslaw
    Milosz. Et poussée dans les tranchées du ressentiment, l'interprétation
    qu'on pourrait qualifier de «syndrome des Plaines d'Abraham» n'a souvent
    rien de bien fécond. C'est une optique économe, faisant, à son tour, d'une
    pierre deux coups, sécrétant deux haines siamoises: «Maudits Anglais!» pour
    nous avoir conquis. «Maudits Français!» pour nous avoir laissés tomber.

    Le Québec, on ne prend ici conscience plus que jamais, est une «petite
    nation». Pas dans le sens démographique, ni territorial, mais existentiel
    que Milan Kundera donne à ce mot: «nation dont l'existence peut être à
    n'importe quel moment remise en question, qui peut disparaître et qui le
    sait ». Et ces petites nations - malgré la «dignité» qu'on peut leur
    reconnaître, surtout à l'ère des grands ensembles  - possèdent des défauts
    incontestables. L'expérience d'avoir frôlé la mort, la crainte d'une fin
    prochaine en sont à l'origine. Et comme dit Péguy, «les épreuves terribles
    n'embellissent pas forcément leurs victimes ».
    p. 152

    En finir avec notre «Je me souviens» ne serait-il pas trop simple? Après
    tout, comme l'écrit Jankélévitch, «l'oubli n'a pas tellement besoin qu'on le
    prêche: il y aura toujours beaucoup de baigneurs dans les eaux du Léthé; les
    hommes n'ont déjà que trop tendance à oublier, ils ne demandent même que
    cela. Pourquoi les exhorter à suivre le chemin qu'ils ont par ailleurs
    tellement envie de suivre et qu'ils suivront de toute manière ?»
    Oublier: ce serait, en partie au moins, une option nord-américaine. Qu'un
    tel rejet de la mémoire, au Québec - chez notre chroniqueur, par exemple -,
    soit presque automatiquement accompagné d'une ode à l'«américanité» n'est
    pas un hasard. Les premiers habitants des États-Unis sont venus dans un
    continent qu'ils considéraient vierge pour y fonder des sociétés
    radicalement nouvelles, sur des principes s'opposant au Vieux Monde,
    notamment dans leur rapport au passé. Ils ont inscrit dans les gènes de leur
    pays un goût de la nouveauté, de l'innovation, qu'Abraham Lincoln résumait
    en disant: «
    Americans have a perfect rage for the new
    p. 156

    Quant aux États-Unis, une nuance s'impose: ce pays n'est pas sans mémoire.
    Mais celle-ci est très différente de celles de l'Europe et du Québec.
    Contractuelle, jurisprudentielle, elle se réfère constamment à un projet, à
    des textes fondateurs (y compris la Bible, abordée comme un texte et non un
    contexte); renvoyant eux-mêmes à l'avenir et à des promesses toujours à
    réaliser: the pursuit of happiness. En revanche, la mémoire québécoise
    ressemble peut-être davantage à ce que Chesterton appelait la «démocratie
    des morts», c'est-à-dire une tradition. Fidélité qui ne doit pas être
    envisagée du reste comme un argument d'autorité, puisqu'elle est toujours à
    réinterpréter.

    Unis par l'espace

    Certes, les États-Unis ne résument pas à eux seuls le Nouveau Monde. Le
    Canada, où les loyalistes anglais se réfugièrent et imprimèrent leur marque,
    fut à son tour, pendant un temps, un refus. Des États-Unis, en l'occurrence.
    De sa révolution. De l'«américanité», même. À la fin du XIXe siècle, on
    fonde la Confédération précisément pour maintenir une Amérique du Nord
    britannique, pays que l'on conçoit comme perpétuellement branché sur sa
    mamelle anglaise.
    p. 157

    Quant à la géographie et au territoire, ils étaient omniprésents dès la
    naissance du Canada moderne de 1867, notamment par le projet ferroviaire de
    relier les deux océans. Ils ont aussi fini par réduire l'espace de la
    «britannicité» dans la psyché du ROC. Au point d'en faire un des principaux
    éléments de son identité.
    Cela nous ramène à Jacques Dufresne. Se fondant sur la devise canadienne
    «D'un océan à l'autre», le philosophe affirme que le ROC est d'abord «uni
    par l'espace». Les étais venant soutenir cette thèse sont légion. La
    prévalence du rapport à l'espace sous-tend presque tous les fondements du
    nationalisme du ROC. Pendant plus de cent ans, par exemple, le Canada a
    valorisé l'axe économique est-ouest, qu'on sait contre-nature sur ce
    continent. C'était un choix géographique contre la géographie. Un
    nationaliste canadien comme Peter C. Newman dénonçait récemment la fusion
    d'un mythique compagnie canadienne de chemin de fer avec une entreprise
    américaine. À ses yeux, cela consistait en une trahison de l'axe est-ouest,
    voire en son abandon, et par conséquent en la fin du pays.
    p. 159

    L'universalisme de la devise

    Somme toute, cette mémoire est non seulement plurielle - pensons à la
    version fleurie - et ouverte au sujet - c'est le «je» qui se souvient - mais
    aussi, enfin, potentiellement «universelle». Nous devrions prendre
    conscience que notre devise a une pertinence en dehors du contexte
    québécois. Et réciproquement, des mémoires qui excèdent ce même contexte
    devraient être intégrées dans l'horizon de notre souvenance.
    p. 162

    «Je me souviens», ce serait donc non seulement dire: «à mes ancêtres, je
    suis uni», mais aussi: «je me trouve lié à l'humanité entière, aucune
    mémoire humaine ne m'étant tout à fait étrangère».

    Mais comment une telle ambition culturelle, fondamentale lorsqu'on fait le
    serment de «se souvenir», essentielle à la survie de toute «petite nation»,
    pourra-t-elle être envisageable dans les prochaines années si le pédagogisme
    québécois, porteur d'amnésie et d'inculture, continue de régner sans partage
    sur notre système d'éducation? «Québec, l'héritage de l'Occident pourra-t-il
    encore passer par toi ?», s'inquiète Marc Chevrier à juste titre. Comment
    garderons-nous viable le fil déjà faible de notre tradition culturelle et
    intellectuelle si subsiste, dans une grande partie des écoles et ce, en
    pleine infraction avec la devise nationale, une indécrottable indifférence à
    la culture? Un enseignement de l'histoire - suprême paradoxe! - profondément
    déficient? «Comment éviter le déclin du Québec?», s'interrogeait récemment
    un acteur politique . Les réponses ne relèvent assurément pas que de l'ordre
    constitutionnel. Redonner à l'Éducation le sens de transmission, au Québec,
    serait un bon début.

    p. 163
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Antoine Robitaille
    L'INGRATITUDE - Conversation sur notre temps d'Alain Finkielkraut. Gallimard, 222 p. avec Antoine Robitaille, interlocuteur dont il n'est pas insignifiant de signaler qu'il est québécois - Le Monde des livres.
    Mots-clés
    Nation, nationalisme, oubli, éducation, culture
    Extrait
    «La mémoire est souvent mauvaise conseillère», dit Czeslaw Milosz.
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