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    Dossier: Pompéi

    Pompéi ou la vie de province dans l'empire romain: la quête des honneurs civiques

    Gaston Boissier
    Pompéi ou la vie de province pendant l'empire romaine (Gaston Boissier, 1823-1908)

    I. Pompéi, une ville de plaisir
    II. La magistrature de province
    III. La quête des honneurs civiques

    III

    Si les dignités municipales étaient si recherchées à Pompéi, ce n'est pas pour les profits qu'on en retirait. Aucun des magistrats ne recevait de traitement; au contraire ils payaient pour être élus. La différence entre ces magistrats et les nôtres à ce sujet est bien nettement marquée par le sens qu'avait alors le mot d'honoraires et celui qu'il a pris chez nous. Il signifie aujourd'hui le salaire dont on paie le travail d'un fonctionnaire public; c'était alors la somme d'argent qu'il devait donner pour reconnaître l'honneur qu'on lui faisait en le nommant, honoraria summa. Cette somme, qui variait selon l'importance des villes 1, était la moindre des dépenses que coûtaient les magistratures. On attendait bien autre chose de celui qui avait obtenu les suffrages de ses concitoyens. Les moins riches, dans les municipes les plus misérables, offraient à leurs électeurs du vin cuit et des gâteaux. Depuis le matin jusqu'au soir, les pauvres gens avaient le droit de se régaler aux frais de leur édile ou de leur duumvir. «Ami, dit une inscription, demande des gâteaux et du vin, on t'en donnera jusqu'à la sixième heure. N'accuse que toi, si tu arrives trop tard.» Les décurions étaient naturellement mieux traités que la populace. On les invitait à un repas public, et l'on fournissait à leurs concitoyens l'occasion de les voir dîner en cérémonie. Quelquefois on étendait cette libéralité au peuple tout entier, ce qui ne dispensait pas de faire des distributions d'argent auxquelles tout le monde prenait part: chacun recevait suivant la position qu'il occupait dans la ville. On donnait 20 sesterces (4 fr.) aux décurions, 10 sesterces (2 fr.) aux membres de certaines associations religieuses et commerciales, les augustales, les mercuriales, et 8 sesterces (1 fr. 60 c.) à tous les autres citoyens. Quant aux jeux de toute sorte dont on devait faire les frais, le peuple y tenait plus qu'à tout le reste. Il fallait lui offrir des courses de chevaux, des luttes d'athlètes, des combats de gladiateurs, ou même tous ces spectacles à la fois. L'inscription d'A.Clodius Flaccus, le duumvir de Pompéi dont j'ai déjà parlé, montre à quels excès de générosité on se laissait entraîner pour contenter ses électeurs et pour éclipser ses rivaux. Il semble en vérité qu'en ce moment on regardait comme le premier devoir d'un homme riche de se ruiner à régaler et à divertir ses concitoyens. Chaque événement de sa vie de famille, comme de sa carrière politique, amenait pour lui de nouvelles dépenses. Quand il était nommé à quelque magistrature, quand ses enfants prenaient la robe virile, quand ses proches parents mouraient, il lui fallait donner des jeux, des repas ou de l'argent au peuple, sans compter qu'à ces libéralités de tous les jours beau coup se croyaient obligés de joindre des libéralités posthumes pour faire bénir leur nom par la postérité. C'est ainsi qu'un duumvir de la petite ville de Pisaure lègue à ses concitoyens 1 million de sesterces (200,000 fr.) à la condition que l'intérêt de 400,000 sesterces (80,000 fr.) servirait à offrir tous les ans un repas au peuple à l'anniversaire de la naissance de son fils, et qu'avec les revenus des 600,000 sesterces (120,000 fr.) qui restaient, on donnerait tous les cinq ans un combat de gladiateurs.

    Ce sont là des dépenses effrayantes, auxquelles les fortunes les plus considérables de nos jours auraient peine à suffire; pourtant le peuple exigeait plus encore. À ces repas, à ces fêtes, il fallait, pour lui plaire, joindre des bienfaits plus durables et plus sérieux: c'étaient presque toujours des travaux publics que le magistrat entreprenait à ses frais. Tantôt il construisait ou il réparait des routes pendant plusieurs milles de longueur, et quand il les faisait payer avec des pierres neuves apportées de la montagne, et non pas avec des restes d'anciennes constructions démolies, il avait grand soin de le dire; tantôt il amenait de l'eau dans son municipe: il la faisait couler dans les rues et sur les places, et la distribuait même aux maisons des particuliers moyennant une certaine redevance. Le plus souvent il se chargeait de construire ou de restaurer quel que monument; les plus beaux qu'on ait découverts à Pompéi, le temple de la Fortune et celui d'Isis, les portiques et le théâtre, étaient l'œuvre de simples particuliers. Une inscription d'Ostie nous apprend qu'un magistrat, indépendamment des repas publics, des distributions d'argent et des spectacles de tout genre, avait à lui seul fait paver une longue rue, construit ou réparé cinq temples, élevé sur le marché un de ces petits monuments où l'on plaçait les poids publics et sur le forum un tribunal de marbre.

    Il est probable qu'il en était dans tous les municipes de l'empire comme à Pompéi et à Ostie; partout on faisait un point d'honneur aux citoyens riches d'embellir la ville qui les choisissait pour magistrats. La plupart des monuments qui décoraient alors les provinces, et dont il reste de si admirables débris en Italie et en France, ont été élevés de cette façon, sans rien coûter à l'état ni aux municipes. Les empereurs encourageaient de tout leur pouvoir ces générosités. De tout temps, les Romains ont beaucoup aimé la magnificence: il était dans leur caractère d'avoir du goût pour tout ce qui brille et représente; mais le gouvernement impérial y tenait encore plus que la république, par suite de cet attrait particulier que les régimes monarchiques éprouvent pour la pompe et l'éclat. Il y avait des lois sévères contre ceux qui achetaient les anciens édifices pour les détruire et tirer profit des matériaux. En attaquant avec une vivacité singulière ce qu'elles appellent un commerce honteux et sanglant (fœdum, cruentum genus negotiationis ), ces lois ne cherchent pas seulement à défendre les souvenirs du passé, elles veulent surtout épargner à l'œil l'aspect des ruines qui laisse raient croire aux malveillants qu'il manque quelque chose au bonheur de l'empire. Ces monuments qu'elles protégent leur semblent faire éclater aux yeux de tout le monde la félicité universelle (monumenta quibus felicitas orbis terrarum splendet), et c'est pour cela qu'elles mettent tant d'ardeur à les conserver. À chaque fois que l'empire respirait, après ces crises terribles qui compromettaient la sécurité publique, le premier soin du nouveau prince était de réparer les édifices qui avaient souffert pendant les troubles et d'en construire de nouveaux. C'est ce qu'avaient fait tour à tour Auguste, Vespasien et Nerva; ce dernier avait même prononcé une harangue, que Pline trouvait très belle, pour exhorter tout le monde à la munificence, et il en avait donné l'exemple. Les gens riches imitaient le prince. Ils s'empressaient d'employer ce moyen coûteux, mais sûr, de conquérir la faveur de leurs concitoyens et les bonnes grâces du maître. C'est ainsi que l'empire entier se couvrit de monuments somptueux. L'admiration qu'ils nous inspirent augmente quand on songe que le plus souvent ils n'ont rien coûté au trésor public, et qu'ils ont été construits par des particuliers. Des grandes villes l'exemple passait aux plus humbles bourgades les villages qui environnaient Vérone ou Nîmes tenaient à reproduire leurs monumens, comme Nîmes et Vérone avaient copié ceux de Rome. Partout on construisait des théâtres, des temples, des aqueducs. Une inscription nous apprend qu'un petit bourg perdu de l'Apennin, dont le nom ne se retrouve dans aucun géographe ancien ni moderne, a fait réparer à la fois sa muraille de ciment, un portique et un temple. Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu dans le monde une pareille apparence de bien-être et de richesse, tant de magnificence et d'éclat. Le secret de cette magnificence qui nous étonne, c'est précisément que tout le monde y contribuait; l'état et la commune n'étaient pas seuls chargés des travaux utiles ou des constructions somptueuses, les particuliers en prenaient pour eux la plus grande partie. Ils dépensaient leurs immenses fortunes pour laisser de grands souvenirs des magistratures qu'ils avaient exercées; chacun tenait à faire mieux que les autres, et cette émulation tournait au profit de tous.

    Ce qui surprend un peu quand on songe aux dépenses effrayantes que s'imposaient les magistrats municipaux, c'est de voir qu'elles ne parvenaient pas toujours à désarmer les mécontents. Parmi ces hommes qu'on se chargeait ainsi de nourrir et d'amuser, auxquels on élevait des édifices magnifiques, il y en avait qui se plaignaient toujours. Ils avaient l'habitude de comparer les libéralités de l'édile ou du duumvir en fonction avec celles des magistrats qui l'avaient précédé. Malgré le mal qu'on se donnait pour les satisfaire, ils ne trouvaient jamais que le vin ou les gâteaux fussent assez bons, les gladiateurs assez nombreux, les monuments assez splendides. Même en se ruinant pour eux, on ne parvenait pas à les contenter, et ils ne se gênaient pas pour le dire. On n'avait guère vu à Pompéi de magistrat plus généreux que le duumvir Holconius Rufus; cependant, au sortir des jeux splendides qu'il avait donnés au peuple, dans ce théâtre qu'il avait construit à ses frais, il ne manquait pas de gens qui l'accusaient d'insolence pour se dispenser sans doute d'être reconnaissans, et qui lui opposaient les souvenirs du passé, qui permettent toujours d'être injuste pour le présent. «Les Vibius aussi, écrivait-on sur les murs, les Vibius étaient fort riches; et pourtant ils n'avaient pas toujours le sceptre à la main, comme tu fais.» Encore trouve-t-on une certaine modération dans ce curieux graffito de Pompéi. Quand le peuple se plaint, il n'est généralement pas aussi poli, et ses reproches étaient d'ordinaire bien moins mesurés. À la suite d'une inscription qui contient le nom d'un magistrat d'Ulubres, on a trouvé ces mots qu'une autre main avait gravés: «c'est un coquin.» Il y a dans la satire de Pétrone une peinture fort amusante d'un de ces mécontents de petite ville. Le portrait est pris sur le vif, et aujourd'hui encore il n'a pas cessé d'être vrai. C'est un de ces hommes qui accusent l'autorité de tous les malheurs qui leur arrivent. Si le pain est cher, si la vie est dure, si le temps est mauvais, s'il fait sec ou s'il pleut, c'est la faute à l'édile ou au duumvir; ils s'entendent avec les fournisseurs, ils vendent aux accapareurs, ils négligent les prières ou les processions: ce sont des voleurs ou des impies. «Je voudrais bien tenir, dit le convive de Trimalcion dans son langage populaire, ces misérables édiles qui, d'accord avec les boulangers, complotent de nous affamer. — À toi, à moi! — disent-ils entre eux, et le pauvre petit peuple souffre, tandis que ces grandes mâchoires sont toujours en liesse. Que n'avons-nous encore pour magistrats ces lions que j'ai trouvés ici à mon arrivée? C'est alors qu'on vivait bien! Je me souviens de Sefinius: vous savez, celui qui demeurait près de l'ancien arc de triomphe... Il fallait voir comme il bousculait ses collègues dans la curie, comme il leur parlait en face et sans figures! Quand il haranguait sur le forum, sa voix devenait aussi forte qu'une trompette. Et pourtant il saluait honnêtement tout le monde; il appelait les gens par leur nom; vous auriez dit, quand il vous parlait, un pauvre diable comme nous. Aussi en ce temps-là le blé se donnait pour rien. Pour un as, on avait un pain si gros que deux hommes pouvaient à peine en voir la fin; ceux qu'on nous vend aujourd'hui sont moins larges que l'œil d'un bœuf. Tout va de mal en pis. C'est notre faute; pourquoi nous sommes nous donné un méchant édile de rien qui nous vendrait tous pour un as? Il fait bombance dans sa maison, il reçoit de toutes mains, et je connais quelqu'un qui lui a donné mille deniers. Ah! si nous avions du cœur, il ferait moins le fier; mais nous sommes braves comme des lions chez nous, poltrons comme des renards dehors. J'ai déjà mangé toutes mes hardes; si cela dure, il me faudra vendre ma boutique. Je veux mourir si ce ne sont pas les dieux qui nous en voient toutes ces misères! Personne ne croit plus à rien, personne n'observe plus les jeûnes; tout le monde se moque de Jupiter. On n'est plus occupé qu'à compter ses écus. Autrefois, dans les sécheresses, les jeunes filles s'en allaient en procession, pieds nus et en robes blanches, avec les cheveux épars et les âmes pures, demander de l'eau à Jupiter; aussitôt il pleuvait à seaux, et elles revenaient mouillées comme des rats. Aujourd'hui, quand il s'agit de venir à notre aide, les dieux ont les pieds liés, parce que nous ne les honorons plus. Voilà pourquoi les champs ne rapportent plus rien! »

    Heureusement les mécontents n'étaient pas les plus nombreux. Les villes recevaient d'ordinaire avec reconnaissance les libéralités de leurs magistrats, et les inscriptions nous montrent que cette reconnaissance s'exprimait souvent avec beaucoup d'effusion. On payait en honneurs et en compliments ce qu'on recevait en bons dîners et en spectacles. Tant que le magistrat vivait, on ne lui marchandait pas les éloges; après sa mort, on lui faisait des funérailles publiques dans lesquelles on brûlait souvent jusqu'à dix livres de parfums, et l'on donnait à sa famille, sur le bord d'un chemin public, quelques pieds de terre municipale pour lui construire un tombeau. D'autres fois la reconnaissance allait plus loin. À la suite de quelque libéralité moins ordinaire d'un duumvir ou d'un quinquennalis, les décurions se réunissaient dans un temple pour y voter au magistrat généreux une statue équestre; en même temps le peuple se rassemblait au forum et décidait l'érection d'une statue à pied. Ce double vote était accompagné de louanges hyperboliques, et l'on rédigeait des décrets en cette langue pompeuse et solennelle que l'on parlait dans la curie des petites villes aussi bien que dans le sénat de Rome. Ici encore cependant tout se tournait contre la bourse du malheureux magistrat. Il était de règle que, généreux jusqu'au bout, il n'acceptât pas ces libéralités municipales; heureux de l'honneur qu'on lui faisait, il épargnait la dépense à ses concitoyens: honore contentus, impensam remisit, c'était la formule. Cela veut dire qu'il faisait élever les deux statues à ses frais et s'honorait ainsi à ses propres dépens; puis, le jour de la dédicace venu, il ne pouvait pas se dispenser d'offrir des repas publics et des fêtes magnifiques aux décurions et au peuple, qui, sans rien débourser, trouvaient ainsi moyen de se montrer reconnaissans, et même de tirer un honnête profit de leur reconnaissance.

    Mais alors, dira-t-on, pourquoi briguait-on avec tant d'ardeur des honneurs si coûteux? — Il serait difficile de le comprendre, si l'on ne connaissait l'amour qu'on avait pour ces petites villes d'où l’on ne sortait guère. En ce temps où les relations étaient moins faciles et l'horizon plus borné, l'affection s'éparpillait moins qu'aujourd'hui, et naturellement il y en avait davantage pour ces lieux qu'on ne quittait pas. C'était par un effort d'abstraction philosophique que les stoïciens s'appelaient citoyens du monde entier; nous le sommes tous devenus sans peine, grâce à la facilité des voyages et à ces communications rapides qui relient tous les peuples entre eux. Notre vie s'est singulièrement étendue dans l'espace. Nous en laissons une partie dans les pays que nous visitons: on comprend qu'il en reste un peu moins pour ceux où nous sommes nés. Quand on a beaucoup lu, beaucoup vu, on compare, et il n'y a rien qui gâte les plaisirs dont on jouit et les lieux où l'on habite comme de songer à des plaisirs qu'on n'a vus qu'en rêve ou à des pays qu'on n'a fait que traverser. Dans l'antiquité, où l'on restait plus volontiers en place, tous les souvenirs, toutes les affections se concentraient sur une seule ville. On l'aimait avec d'autant plus de passion qu'on n'avait qu'elle à aimer. Ceux même que l'ambition poussait à la quitter et qui allaient chercher fortune à Rome ne l'oubliaient pas. Cicéron, sénateur et consulaire, s'occupait avec une tendre sollicitude de régler les affaires du petit municipe d'où sa famille était sortie. Vers la fin de sa vie, il disait à son ami Atticus, en lui montrant Arpinum: «Voilà ma véritable patrie et celle de mon frère. C'est là que nous sommes nés d'une famille ancienne; là sont nos dieux domestiques et les souvenirs de nos ancêtres. Vous voyez cette maison: c'est mon père qui l'a bâtie, et il y a vécu dans l'étude des lettres. À cette même place, il y en avait autrefois une autre, plus petite, plus simple, comme celle de Curius chez les Sabins; mon aïeul y habitait quand j'y suis né. Aussi, toutes les fois que je revois ce pays, il se réveille au fond de mon âme je ne sais quels sentiments secrets qui me le rendent plus cher que tous les autres.» À plus forte raison était-on tendrement attaché à sa ville municipale, si petite, si humble qu'elle fût, quand on ne l'avait jamais quittée, quand on avait borné toute son ambition aux dignités modestes qu'elle pouvait donner. On tenait à y être honoré et populaire, on était heureux d'y faire du bruit. Les habitants de Rome riaient volontiers des magistrats de petite ville et des airs superbes qu'ils prenaient; mais eux n'en étaient pas moins fiers comme des consuls quand ils traversaient les rues avec la prétexte et le laticlave. Même un simple sevir des augustales, c'est-à-dire une sorte de président de société charitable, se regardait comme un personnage lorsqu'il était couvert de sa robe blanche et précédé de son licteur. Le désir d'occuper le premier rang, d'être plus que les autres, si vif dans les grandes villes, l'est peut-être encore plus dans les petites. Comme on s'y connaît davantage, les distinctions qu'on obtient causent des joies plus sensibles. On joint au plaisir de dominer la satisfaction de faire des jaloux et de le savoir. Cette satisfaction coûtait un peu cher alors; mais on sait que la vanité ne marchande pas ses plaisirs.

    La vanité, du reste, n'était pas seule à trouver son compte dans les dignités municipales, et l'on pouvait en tirer des avantages plus sérieux. Elles étaient pour les ambitieux qui rêvaient de grandes destinées la première étape vers des honneurs plus importans. Être le premier dans son municipe amenait souvent à devenir quelque chose dans l'état. On sait que, contrairement aux usages de la plupart des nations anciennes, Rome n'a jamais fermé ses portes à l'étranger. Au lieu de s'isoler comme les autres dans une nationalité jalouse, elle appelait à elle l'élite des populations vaincues. Même dans les premiers temps, quand elle répugnait encore à étendre le droit de cité, elle accordait plus facilement ce qu'on appelait le droit latin à ceux qui souhaitaient se rapprocher d'elle; or la principale prérogative des villes qui jouissaient de ce droit, c'était que tous ceux qui avaient exercé les premières magistratures dans ces villes devenaient citoyens romains en sortant de charge. De cette façon Rome s'enrichissait de tout ce qu'il y avait d'honnête et de distingué dans les pays qu'elle avait soumis, sans en prendre la lie. Ainsi se comblaient chez elle les vides qu'y faisait la guerre, et à la place des anciennes familles qui s'éteignaient, des familles nouvelles venaient sans cesse rajeunir ce vieux tronc épuisé. Vers la fin de la république, les Italiens remplissaient le sénat. Antoine, dans son orgueil de vieux Romain, s'étant moqué d'Octave parce que sa mère était d'Aricie: «Ne dirait-on pas, répondait Cicéron, qu'il parle de Tralles ou d'Éphèse? Vous voyez avec quel dédain il traite ceux qui sont nés dans les municipes, c'est-à-dire à peu près tous les sénateurs, car combien y en a-t-il qui soient de Rome?» Il y en eut moins encore sous l'empire. Le pouvoir absolu est de sa nature un grand niveleur. De la hauteur où il se place, il n'aperçoit plus de différence entre tous ceux qui lui sont soumis. Les distinctions lui déplaisent, et il cherche toujours à établir au-dessous de lui l'égalité dans l'obéissance. Ce fut la tendance de l'empire romain comme de tous les gouvernements despotiques, et le monde en profita. Les empereurs affectaient de traiter tous leurs sujets de la même façon. Peu à peu les privilèges s'effacèrent, et il ne fut plus indispensable pour avoir accès aux premières dignités d'être né à Rome ou dans les environs. La république avait laissé entrer les Italiens dans le sénat; l'empire y admit les provinciaux. Rien n'empêchait les fils de duumvirs de petite ville, en quelque pays qu'ils fussent nés, de concevoir de grandes espérances. Ceux qui se sentaient l'ambition et le talent d'aller plus loin que leurs pères pouvaient l'essayer, et ils y parvenaient souvent. Ils se poussaient vite dans les légions, surtout quand ils appartenaient à des familles anciennes et considérées. S'ils étaient braves et intelligens, ils obtenaient le tribunat militaire. De là ils passaient dans les fonctions civiles ou financières, ils devenaient procurateurs de César ou entraient dans l'administration des provinces. C'est ainsi que ce Nonius Balbus, qui a rempli Herculanum de ses inscriptions et de ses statues, gouverna la Crète et la Cyrénaïque. Les plus heureux arrivaient à être consuls, comme Agricola, qui était de la colonie de Fréjus. Il y en eut même qui devinrent empereurs, comme l'Espagnol Trajan.

    Toutes les raisons que je viens de donner aident à comprendre comment les dignités étaient si recherchées dans les municipes. On est moins surpris, quand on les connaît, de voir qu'à Pompéi, par exemple, les élections donnaient lieu à des scènes si animées, et que le triomphe d'Holconius ou de Pansa était un grand événement dont on causait longtemps dans la petite ville. Il en était partout de même, et l'on peut dire que le choix des magistrats, les décrets des décurions, le gouvernement des affaires de la cité tenaient alors une place importante dans la vie de province. Malheureusement cette place devint bientôt de plus en plus petite. Au moment où Pompéi disparaît, le régime municipal est encore dans tout son éclat, et cependant à quelques signes on peut déjà pressentir sa décadence prochaine. La loi de Malaga prévoit le cas où il ne se présentera pas de candidats pour être édiles ou duumvirs, et où il faudra condamner les gens riches à être magistrats malgré eux. On commençait donc à trouver ces charges un peu lourdes, et l'on voit bien, au ton de certaines épitaphes, qu'on en était autant accablé qu'honoré (omnibus honoribus alque oneribus in republica sua functus). Les villes avaient pris un goût effréné pour les fêtes. Elles ruinaient leurs magistrats par leurs exigences; elles se ruinaient elles-mêmes lorsque les bourses des magistrats ne suffisaient pas à leur donner tout ce qu'elles souhaitaient avoir. Par leurs profusions et leurs gaspillages, elles appelaient sur elles la surveillance de César. Il était forcé d'intervenir dans leurs affaires pour les protéger contre leurs entraînements et leurs folies. À partir de Trajan, les empereurs se mêlent davantage de l'administration des municipes. C'était un bienfait pour le moment, car ils réformaient beaucoup d'abus, mais c'était un grand danger pour l'avenir. Le pouvoir central est naturellement envahissant, et quand on a l'imprudence de l'appeler chez soi, il faut se résigner à n'y être plus le maître. Les empereurs commencèrent par défendre qu'on donnât des fêtes et qu'on entreprît des ouvrages importants sans leur permission. Il fallait qu'un duumvir s'adressât à César pour offrir un spectacle de gladiateurs, paver une route ou reconstruire un temple. Ils envoyèrent ensuite des inspecteurs (curatores) chargés de surveiller les dépenses des monuments qu'on entreprenait et de régler les finances embarrassées des villes. Ces inspecteurs devinrent de plus en plus de grands personnages, et les magistrats élus de la cité durent s'effacer devant eux. Bientôt les élections populaires furent supprimées dans les municipes; l'action du pouvoir central s'y fit plus directement sentir. Ils cessèrent d'avoir une vie propre, et une hiérarchie savante de fonctionnaires fit pénétrer l'autorité impériale jusque dans les plus petites bourgades.

    Ce fut un grand malheur pour tout le monde et surtout pour les empereurs. Le pouvoir absolu consomme beaucoup d'hommes, et il en produit très peu. Ils ont besoin, pour se former, d'un milieu plus libre. L'âme ne s'affermit, l'esprit ne s'étend, l'homme n'acquiert toute sa valeur que lorsqu'il sent qu'il a la pleine responsabilité des choses qu'il fait. Quand on n'est que l'instrument d'une volonté étrangère, on ne cherche plus à posséder d'autre vertu que l'obéissance ni d'autre talent que la régularité. Les gouvernements qui suppriment toute initiative personnelle ne produisent que des commis: ce n'est pas assez pour les sauver. L'empire romain ne s'est soutenu si longtemps, malgré tant de causes de ruine, que par cette abondance d'hommes nouveaux que lui fournissaient sans cesse les provinces, et ces hommes, c'étaient les quelques restes d'indépendance que conservaient les municipes, c'étaient ces scènes d'élection, ces tempêtes dans un verre d'eau, dont sa moquaient les beaux esprits de Rome, qui aidaient à les former. Ils faisaient là, dans l'obscurité de leurs petites villes et sous un régime libre, l'apprentissage des qualités qu'ils allaient exercer plus tard sur un autre théâtre. Il ne faut pas s'étonner s'ils devinrent plus rares quand cette indépendance disparut. Ce n'est pas en construisant ces vastes et régulières machines qui séduisent l'œil par la simplicité apparente des ressorts et l'habile agencement des rouages, où la main d'un seul donne le branle à tout, où toutes les volontés se règlent sur une seule volonté, qu'on crée des forces vivantes pour résister au péril commun et qu'on soutient le choc des barbares. Au contraire, il n'y a pas de plus sûr moyen de perdre un état que de le centraliser de cette façon, et l'empire romain s'est porté à lui-même le coup le plus funeste quand il a détruit les dernières libertés de ses municipes.




    Note
    1. Dans une petite ville de l'Afrique, à Calame, la somme honoraire pour les dignités les plus élevées était de 3,000 sesterces (600 francs). Tous les détails que je vais donner sont tirés des inscriptions latines. Je n'ai pas cru nécessaire d'indiquer à chaque fois mes sources. C'est ordinairement le recueil d'Orelli continué par M. Henzen et celui des inscriptions de Naples de M. Mommsen.
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