• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'homme, la nature, la techique

        Réflexions inspirées de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, avec la collaboration de l'Association Aquitaine B.Charbonneau J.Ellul, sous la présidence de Sébastien Mor...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

  • La lettre
    • Édition


    La lettre de L'Agora
    Abonnez-vous gratuitement au bulletin électronique. de L'Agora.
    Si l’Encyclopédie de l’Agora demeure progressiste, c’est dans un nouveau sens du mot progrès, fondé sur la science réparatrice et sur le principe de précaution.
    Média social:
    Facebook:


    Flux RSS:

    Impression du texte

    Dossier: Pompée

    La vie de Pompée - 2e partie

    Plutarque
    XXI. II rétablit le tribunat. - XXII. Pompée et Crassus se réconcilient. Leur conduite après le consulat. – XXIII. Origine de la guerre des pirates. Leurs succès. – XXIV.. Leur insolence. – XXV. Pompée est nommé pour aller leur faire la guerre. - XXVI. Opposition de tous les bons citoyens au pouvoir excessif qu'on avait accordé à Pompée. Il finit par l'emporter. - XXVII. Rapidité de ses succès. - XXVIII. Il revient à Rome et va ensuite à Athènes. -XXIX. II termine toute cette guerre. – XXX. Sa conduite par rapport aux corsaires retirés en Crète. - XXXI. II est choisi pour aller faire la guerre à Mithridate. Comment il en reçoit la nouvelle. - XXXII. Sa conduite indécente envers Lucullus. - XXXIII. Mithridate, enfermé dans son camp par Pompée, s'échappe à son insu. – XXXIV. Bataille où ce prince est vaincu. – XXXV. Tigrane met à prix la tête de Mithridate. – XXXVI. Pompée fait la paix avec Tigrane. - XXXVII. II défait les Albaniens et les lbériens. - XXXVIII. Il remporte une seconde victoire sur les Albaniens. - XXXIX. Stratonice livre à Pompée le château où étaient les richesses de Mithridate- - XL. Il prend un autre château , où il trouve des lettres de ce prince. - XLI. II fait la conquête de la Syrie et de la Judée. –XLII. Insolence d'un de ses affranchis, nommé Démétrius. - XLIII. II apprend la mort de Mithridate. -
    XXI. Crassus avait plus d'autorité dans le sénat et Pompée plus de crédit auprès du peuple; il lui avait rendu le tribunat et avait permis que, par une loi expresse, les jugements fussent de nouveau transférés aux chevaliers. Le peuple le vit, avec un plaisir singulier, paraître devant les censeurs pour demander l'exemption du service militaire. C'était la coutume à Rome que les chevaliers, après avoir servi le temps prescrit par la loi, amenassent leur cheval sur la place publique, devant les deux magistrats qu'on appelle censeurs; et là, après avoir nommé les généraux et les capitaines sous lesquels ils avaient servi, après avoir rendu compte des campagnes qu'ils avaient faites, ils obtenaient leur congé et recevaient publiquement l'honneur ou la honte que chacun méritait par sa conduite. Les censeurs Gellius et Lentulus étaient assis alors sur leur tribunal, avec les ornements de leur dignité, et ils faisaient la revue des chevaliers, lorsqu'on vit de loin Pompée descendre vers la place, précédé de tout l'appareil de la dignité consulaire et menant lui-même son cheval par la bride. Quand il fut assez près pour être reconnu des censeurs, il ordonna à ses licteurs de s'ouvrir et approcha son cheval du tribunal de ces magistrats. Le peuple, saisi d'admiration, gardait un profond silence; et les censeurs, à cette vue, montraient une joie mêlée de respect. Le plus ancien de ces magistrats lui adressant la parole : « Pompée-le-Grand , lui dit-il, je vous demande si vous avez fait toutes les campagnes ordonnées par la loi. - Oui, je les ai toutes faites, répondit Pompée à haute voix, et je n'ai jamais eu que moi pour général. » A ces mots, le peuple poussa de grands cris, et, dans les transports de sa joie, il ne pouvait mettre fin à ses acclamations; les censeurs se levèrent et le reconduisirent chez lui, pour faire plaisir à la foule de citoyens qui le suivaient avec de grands applaudissements.
    XXII. Le consulat de Pompée touchait à sa fin et ses dissensions avec Crassus n'avaient fait qu'augmenter; un certain Caïus Aurélius, de l'ordre des chevaliers, qui ne prenait aucune part aux affaires publiques, montant à la tribune un jour d'assemblée, dit publiquement que Jupiter lui avait apparu dans son sommeil et lui avait ordonné de dire aux consuls de ne point sortir de charge avant que de s'être réconciliés. Pompée, après cette déclaration, resta toujours debout, sans proférer une seule parole; mais Crassus, lui prenant la main et le saluant le premier, dit à haute voix : « Romains, je ne crois pas descendre au-dessous de ma dignité en faisant les avances à Pompée, à cet homme que vous avez vous-même honoré du titre de
    Grand dans sa première jeunesse, et à qui vous avez décerné le triomphe avant qu'il eût entrée au sénat. » Après cette réconciliation publique, ils se démirent du consulat. Crassus continua le genre de vie qu'il avait menée jusqu'alors, et Pompée évita de plaider, autant qu'il lui fut possible; il se retira peu à peu de la place, parut rarement en public et toujours accompagné d'une suite nombreuse; il n'était plus facile de le voir et de lui parler qu'au milieu de la foule; il aimait à se montrer entouré d'un grand nombre de personnes qui lui faisaient la cour, persuadé que ce cortège lui donnait un air de grandeur et de majesté qui attirait le respect, et qu'il fallait, pour conserver sa dignité, ne jamais se familiariser avec des gens d'une condition obscure. Ceux, en effet, qui doivent leur grandeur à leurs succès dans les armes et qui ne savent pas se plier à l'égalité populaire, courent risque d'être méprisés quand, reprenant la toge , ils veulent être les premiers dans la ville, comme ils l’ont été dans les camps: d'un autre côté, ceux qui n'ont joué à l'armée qu'un rôle inférieur ne peuvent supporter de ne pas avoir au moins dans la ville: le premier rang; aussi , quand ils tiennent dans les assemblées un homme qui s'est illustré par ses victoires, ils le rabaissent autant qu'ils peuvent et le mettent presque sous leurs pieds ; mais s'il leur cède dans la ville l'honneur et l'autorité, alors ils ne lui envient pas sa gloire militaire; c'est ce que donnèrent clairement à connaître les événements qui eurent lieu peu de temps après.
    XXIII. La puissance des pirates, qui prit naissance en Cilicie, eut une origine d'autant plus dangereuse, qu'elle fut d'abord à peine connue. Les services qu'ils rendirent à Mithridate pendant sa guerre contre les Romains augmentèrent leurs forces et leur audace. Dans la suite, les Romains, qui, occupés par leurs guerres civiles, se livraient mutuellement des combats jusqu'aux portes de Rome, laissèrent la mer sans armée et sans défense. Attirés insensiblement par cet abandon, les pirates firent de tels progrès, que, non contents d'attaquer les vaisseaux, ils ravageaient les îles et les villes maritimes. Déjà même les hommes les plus riches, les plus distingués par leur naissance et par leur capacité, montaient sur des vaisseaux corsaires et se joignaient à eux; il semblait que la piraterie fût devenue un métier honorable et qui dût flatter l'ambition. Ils avaient, en plusieurs endroits, des arsenaux, des ports et des tours d'observation très bien fortifiées; leurs flottes, remplies de bons rameurs et de pilotes habiles, fournies de vaisseaux légers que leur vitesse rendait propres à toutes les manœuvres, affligeaient encore plus par leur magnificence qu'elles n'effrayaient par leur appareil : leurs poupes étaient dorées; ils avaient des tapis de pourpre et des rames argentées; on eût dit qu'ils faisaient trophée de leur brigandage: on entendait partout sur les côtes les sons des instruments de musique; partout on voyait des hommes plongés dans l'ivresse; partout, à la honte de la puissance romaine, des officiers du premier ordre étaient jetés dans les fers et des villes captives se rachetaient à prix d'argent: on comptait plus de mille de ces vaisseaux corsaires qui infestaient les mers et qui déjà s'étaient emparés de plus de quatre cents villes. Les temples, jusqu'alors inviolables, étaient profanés et pillés; tels que ceux de Claros, de Didyme, de Samothrace, de Cérès à Hermione, et d'Esculape à Épidaure; ceux de Neptune dans l'isthme, à Ténare et à Calaurie, d'Apollon à Actium et à Leucade; enfin , ceux de Junon à Samos, à Argos et à Lacinie. Ils faisaient aussi des sacrifices barbares qui étaient en usage à Olympe et ils célébraient des mystères secrets, entre autres ceux de Mithrès, qui se sont conservés jusqu'à nos jours, et qu'ils avaient, les premiers, fait connaître.
    XXIV. Non contents d'insulter ainsi les Romains, ils osèrent encore descendre à terre, infester les chemins par leurs brigandages et ruiner même les maisons de plaisance qui avoisinaient la mer. Ils enlevèrent deux préteurs, Sextilius et Bellinus, vêtus de leurs robes de pourpre, et les emmenèrent avec leurs domestiques et les licteurs qui portaient les faisceaux devant eux. La fille d'Antonius, magistrat honoré du triomphe, fut aussi enlevée en allant à sa maison de campagne, et obligée, pour obtenir sa liberté, de payer une grosse rançon. Leur insolence, enfin, était venue à un tel point, que lorsqu'un prisonnier s'écriait qu'il était Romain et qu'il disait son nom , ils feignaient d'être étonnés et saisis de crainte; ils se frappaient la cuisse, se jetaient à ses genoux et le priaient de leur pardonner. Leur humiliation , leur état de suppliants faisaient d'abord croire au prisonnier qu'ils agissaient de bonne foi; car les uns lui mettaient des souliers, les autres une toge, afin , disaient-ils , qu'il ne fût plus méconnu. Après s'être ainsi longtemps joués de lui et avoir joui de son erreur, ils finissaient par descendre une échelle au milieu de la mer, lui ordonnaient de descendre et de s'en retourner paisiblement chez lui; s'il refusait de le faire, ils le précipitaient eux-mêmes dans les flots et le noyaient.
    XXV. Toute notre mer, infestée par ces pirates, était fermée à la navigation et au commerce. Ce motif, plus qu'aucun autre, détermina les Romains, qui, commençant à manquer de vivres, craignaient déjà la famine, à envoyer Pompée contre ces brigands, pour leur ôter l'empire de la mer. Gabinius , un de ses amis, en proposa le décret, qui non seulement conférait à Pompée le commandement de toutes les forces maritimes, mais qui lui donnait encore une autorité monarchique et une puissance absolue sur toutes les personnes, sans avoir à en rendre compte; il lui attribuait aussi l'empire sur toute la mer, jusqu'aux colonnes d'Hercule, et sur toutes les côtes à la distance de quatre cents stades. Cet espace renfermait la plus grande partie des terres de la domination romaine, les nations les plus considérables et les rois les plus puissants. II était autorisé enfin à choisir dans le sénat quinze lieutenants, qui rempliraient sous lui les fonctions qu'il voudrait leur assigner; à prendre chez les questeurs et les receveurs des deniers publics tout l'argent qu'il voudrait; à équiper une flotte de deux cents voiles, à lever tous les gens de guerre, tous les rameurs et tous les matelots dont il aurait besoin.
    XXVI. Ce décret, lu publiquement, fut ratifié par le peuple avec l'empressement le plus vif. Mais les premiers et les plus puissants d'entre les sénateurs jugèrent que cette puissance absolue et illimitée, si elle pouvait être au-dessus de l'envie, était faite au moins pour inspirer de la crainte; ils s'opposèrent donc au décret, à l'exception de César qui l'approuva, moins pour favoriser Pompée que pour s'insinuer de bonne heure dans les bonnes grâces du peuple et se ménager à lui-même sa faveur. Tous les autres s'élevèrent avec force contre Pompée; et l'un des consuls lui ayant dit qu'en voulant suivre les traces de Romulus, il aurait la même fin que lui, il fut sur le point d'être mis en pièces par le peuple. Catulus s'étant levé pour parler contre cette loi, le peuple, qui le respectait, l'écouta dans le plus grand silence. II fit d'abord un grand éloge de Pompée, sans laisser voir aucun sentiment d'envie ; il conseilla au peuple de le ménager, de ne pas exposer sans cesse, aux périls de tant de guerres, un si grand personnage. « Car enfin, leur dit-il, si vous venez à le perdre, quel autre général aurez-vous pour le remplacer? - Vous-même, » s'écria-t-on tout d'une voix: Catulus, voyant qu'il ne pouvait rien gagner sur le peuple, se retira. Roscius se présenta ensuite; et, personne n'ayant voulu l'écouter, il fit signe des doigts qu'il ne fallait pas nommer Pompée seul, mais lui donner un second. Le peuple, impatienté par ces difficultés, jeta de si grands cris, qu'un corbeau qui volait dans ce moment au-dessus de l'assemblée en fut étourdi et tomba au milieu de la foule: ce qui prouve que ce n'est pas la rupture et la séparation de l’air agité qui fait quelquefois tomber des oiseaux à terre; cela vient de ce qu'ils sont frappés par ces clameurs qui, poussées avec force , excitent dans l'air une secousse violente et un tourbillon rapide. L'assemblée se sépara sans rien conclure; mais, le jour qu'on devait donner les suffrages, Pompée, s'en alla secrètement à la campagne; et, dès qu’il sut que le décret avait été confirmé, il rentra de nuit dans Rome, pour éviter l'envie qu'aurait excitée l'empressement du peuple à aller à sa rencontre.
    XXVII. Le lendemain, à la pointe du jour, il sortit pour sacrifier aux dieux; et, le peuple s'étant assemblé, il obtint presque le double de ce que le décret lui accordait pour ses préparatifs de guerre. II était autorisé à équiper cinq cents galères, à mettre sur pied cent vingt mille hommes d'infanterie et cinq mille chevaux. On choisit pour ses lieutenants vingt-quatre sénateurs, qui tous avaient commandé des armées, et on y ajouta deux questeurs. Le prix des denrées ayant baissé tout-à-coup , le peuple satisfait en prit occasion de dire que le nom seul de Pompée avait déjà terminé cette guerre. Pompée divisa d'abord toute la mer Méditerranée en treize régions; il assigna à chaque division une escadre avec un commandant; et, étendant ainsi de tous côtés ses forces navales, il enveloppa, comme dans des filets, tous les vaisseaux des corsaires , leur donna la chasse, et les fit conduire dans ses ports. Ceux qui, l'ayant prévenu, s'étaient bâtés de lui échapper en se séparant, avaient cherché une retraite en divers endroits de la Cilicie, comme des essaims d'abeilles dans leurs ruches: il se disposa à les poursuivre avec soixante de ses meilleurs vaisseaux ; mais il ne voulut partir qu'après avoir purgé la mer de Toscane et celles d'Afrique, de Sardaigne, de Corse et de Sicile, des brigands qui les infestaient; il le fit en quarante jours : il est vrai qu'il lui en coûta des peines infinies, et que ses lieutenants le secondèrent avec la plus grande ardeur.
    XXVIII. Cependant à Rome le consul Pison , transporté de colère et d'envie, cherchait à ruiner les préparatifs de Pompée, et déjà il avait congédié les rameurs. Pompée, qui en fut instruit, envoya toutes ses flottes à Brunduse et se rendit lui-même à Rome par la Toscane. Dès qu'on y fût informé de son arrivée, le peuple sortit en foule au-devant de lui, comme s'il y eût eu longtemps qu'il l'avait conduit hors de la ville à son départ. Ce qui causait la joie de la multitude, c'est que, par un changement aussi prompt qu'inespéré , les vivres arrivaient avec la plus grande abondance. Aussi Pison risqua-t-il d'être déposé du consulat: Gabinius en avait déjà dressé le décret; mais Pompée empêcha qu'il ne fût proposé. Après avoir terminé les affaires avec beaucoup de douceur et avoir pourvu à tous ses besoins, il se rendit à Brunduse, où il s'embarqua. Comme il était pressé par le temps, il n'entra dans aucune des villes qui se trouvaient sur son passage; il s'arrêta seulement à Athènes , et, après y avoir fait des sacrifices aux dieux et salué le peuple, il s'en retourna. En sortant, il vit des inscriptions qu'on avait faites à sa louange, et qui n'avaient chacune qu'un seul vers, l'une était au-dedans de la porte, et disait :
    Plus tu te montres homme, et plus tu parais dieu;l’autre, placée en dehors, était conçue en ces termes :Athènes t'attendait; elle te voit, t'honore.
    XXIX. Quelques uns de ces pirates qui, réunis ensemble, écumaient encore les mers, ayant eu recours aux prières, il les avait traités avec beaucoup de douceur: maître de leurs vaisseaux et de leurs personnes, il ne leur avait fait aucun mal. Cet exemple ayant donné à un grand nombre d'autres d'heureuses espérances, ils évitèrent les lieutenants de Pompée et allèrent se rendre à lui avec leurs enfants et leurs femmes. II leur fit grâce à tous et se servit d'eux pour suivre à la piste ceux qui, se sentant coupables de trop grands crimes pour en espérer le pardon, se cachaient avec soin; il en prit plusieurs. Le plus grand nombre (c'étaient aussi les plus puissants) ayant mis en sûreté leurs familles, leurs richesses, et la multitude inutile, dans des châteaux et des forteresses du mont Taurus, montèrent sur leurs vaisseaux devant la ville de Coracésium ) en Cilicie, et attendirent Pompée, qui venait les attaquer. Après un grand combat, dans lequel ils furent battus, ils se renfermèrent dans la ville, où Pompée les assiégea ; mais bientôt; ayant demandé à être reçus à composition, ils se rendirent, livrèrent les villes et les îles qu'ils occupaient et qu'ils avaient si bien fortifiées, qu'elles étaient non seulement difficiles à forcer, mais presque inaccessibles. Leur soumission termina la guerre. Pompée n'avait pas mis plus de trois mois à purger les mers de tous ces pirates. II prit un très grand nombre de vaisseaux, entre autres quatre-vingt-dix galères armées d'éperons d'airain, et fit vingt mille prisonniers. II ne voulut pas les faire mourir; mais il ne crut pas sûr de renvoyer tant de gens pauvres et aguerris, ni de leur laisser la liberté de s'écarter ou de se rassembler de nouveau. Réfléchissant que l'homme n'est pas, de sa nature, un animal farouche et indomptable; qu'il ne le devient qu'en se livrant au vice contre son naturel; qu'il s'apprivoise en changeant d'habitation et de genre de vie; que les bêtes sauvages elles-mêmes, quand on les accoutume à une vie plus douce, dépouillent leur férocité, il résolut d'éloigner ces pirates de la mer, de les transporter dans les terres et de leur inspirer le goût d'une vie paisible, en les occupant à travailler dans les villes ou à cultiver les champs. II plaça les uns dans les petites villes de la Cilicie les moins peuplées, qui les reçurent avec plaisir, parce qu’il leur donna des terres pour leur entretien. Il en mit un grand nombre dans la ville de Soli , que Tigrane avait depuis peu détruite et dépeuplée, et qu'il fit rebâtir. Enfin, il envoya les autres à Dyme, ville d'Achaïe, qui manquait d'habitants, et dont le territoire était aussi étendu que fertile.
    XXX. Cette conduite fut blâmée par ses envieux ; mais ses procédés en Crète, à l'égard de Métellus, affligèrent ses meilleurs amis mêmes. Ce Métellus, parent de celui que Pompée avait eu pour collègue en Espagne, était allé commander en Crète avant que Pompée fût nommé pour faire la guerre aux corsaires. Après la Cilicie, 1’île de Crète était une seconde pépinière de pirates; Métellus, en ayant pris un grand nombre, les avait fait punir de mort. Ceux qui restaient, étant assiégés par ce général , envoyèrent des députés à pompée pour le supplier de venir dans leur île, qui faisait partie de son gouvernement et se trouvait renfermée de tous côtés dans l'étendue de mer soumise à son autorité. Pompée accueillit leur demande et écrivit à Métellus pour lui défendre de continuer la guerre. Il manda aussi aux villes de ne plus recevoir les ordres de Métellus et envoya son lieutenant Lucius Octavius pour commander à sa place. Qctavius étant entré dans les villes assiégées, y combattit pour la défense des pirates et rendit Pompée non moins ridicule qu'odieux, de prêter ainsi son nom à des scélérats, à des impies; et, par une suite de sa rivalité, de sa jalousie contre Métellus, de les couvrir de sa réputation comme d'une sauvegarde: car, disait-on , Achille même, dans Homère, se conduit, non en homme sensé, mais comme un jeune étourdi qu'emporte un vain amour de gloire, lorsqu'il fait signe aux autres Grecs de ne pas tirer sur Hector, pour qu'on laisse à lui seul l'honneur de la victoire.
    Que penser donc de Pompée qui combattait pour sauver les ennemis communs du genre humain, afin de priver des honneurs du triomphe un général qui avait pris tant de peine à les détruire? Métellus ne céda point à l'autorité de Pompée; il prit d'assaut ces corsaires, les fit punir de mort; et, après avoir accablé de reproches Octavius au milieu même du camp, il le renvoya couvert de mépris.
    XXXI. Quand on apprit à Rome que la guerre des Pirates était terminée, et que Pompée profitait de son loisir pour visiter les villes de son gouvernement, un tribun du peuple, nommé Manilius, proposa un décret qui, donnant à Pompée le commandement de toutes les provinces et de toutes les troupes que Lucullus avait sous ses ordres, y joignait la Bythinie, occupée par Glabrion , le chargeait d'aller faire la guerre aux rois Mithridate et Tigrane, l'autorisait à conserver toutes les forces maritimes et à commander avec la même puissance qu'on lui avait conférée pour la guerre précédente. C'était soumettre à un seul homme tout l'empire romain ; car les provinces que le premier décret ne lui donnait pas à gouverner, telles que la Phrygie, la Lycaonie , la Galatie , la Cappadoce , la Cilicie, la Haute Colchide et l'Arménie, lui étaient attribuées par le second, avec toutes les forces, toutes les armées que Lucullus avait employées à vaincre Mithridate et Tigrane. Le tort que ce décret faisait à Lucullus , en le privant de la gloire de ses exploits, en lui donnant un successeur aux honneurs du triomphe plutôt qu'aux travaux de la guerre, affligea les nobles, qui ne pouvaient se cacher l'injustice et l'ingratitude dont on payait ses services; mais ce n'était pas ce qui les touchait le plus: rien ne leur paraissait plus intolérable que de voir élever Pompée à un degré de puissance qu'ils regardaient comme une tyrannie véritable et déjà tout établie. Ils s'encourageaient donc les uns les autres à faire rejeter cette loi et à ne pas trahir la cause de la liberté. Mais quand le jour fut venu, la crainte qu'ils eurent du peuple leur ôta le courage, et ils gardèrent tous le silence , à l'exception de Catulus, qui , après avoir longtemps combattu la loi, voyant qu'il ne gagnait personne du peuple, adressa la parole aux sénateurs et leur cria plusieurs fois, du haut de la tribune, de chercher, comme leurs ancêtres, une montagne ou une roche, où ils pussent se retirer et se conserver libres. Mais tout fut inutile; la loi passa au suffrage unanime des tribus; et Pompée, absent, fut déclaré maître absolu de presque tout ce que Sylla avait usurpé par les armes, en faisant la guerre à sa patrie. Quand il reçut les lettres qui lui apprenaient ce que le peuple venait de décréter pour lui, et que ceux de ses amis qui étaient présents l'en félicitèrent , il fronça les sourcils, se frappa la cuisse et s'écria, comme affligé et surchargé même de ce nouveau commandement : « Ah ! mes travaux ne finiront donc pas ! Quel bonheur pour moi si je n'avais été qu'un particulier inconnu! Passerai-je sans cesse d'un commandement à un autre! Ne pourrai-je jamais me dérober à l'envie et mener à la campagne, avec ma femme, une vie douce et paisible! » Cette dissimulation déplut à ses meilleurs amis, qui savaient très bien que son ambition naturelle et sa passion pour le commandement, enflammées encore par ses différends avec Lucullus, lui rendaient très agréable ce nouvel emploi.
    XXXII. Ses actions l'eurent bientôt démasqué; car il fit afficher partout ses ordonnances pour rappeler les gens de guerre et mander auprès de lui les rois et les princes compris dans l'étendue de son gouvernement. Quand il fut arrivé en Asie, il ne laissa rien subsister de ce que Lucullus avait ordonné, remit aux uns les peines prononcées contre eux, priva les autres des récompenses qui leur avaient été décernées; enfin, il prit à tâche de montrer aux admirateurs de Lucullus que ce général n'avait plus aucune autorité. Lucullus lui en fit porter ses plaintes par des amis communs, qui furent d'avis qu'ils eussent ensemble une conférence; elle eut lieu dans la Galatie: comme c'étaient deux grands généraux, qui s'étaient illustrés par les plus glorieux exploits, les faisceaux des licteurs qui marchaient devant eux étaient entourés de branches de laurier. Ces officiers furent les premiers qui se rencontrèrent. Lucullus venait d'un pays couvert de bois et de verdure; Pompée au contraire avait fait une longue marche à travers des lieux arides , où l'on ne trouvait pas un seul arbre. Les licteurs de Lucullus, voyant que ceux de Pompée avaient leurs lauriers flétris et desséchés , leur firent part des leurs qui étaient fraîchement cueillis et en couronnèrent leurs faisceaux: on en tira le présage que Pompée venait pour frustrer Lucullus du prix de ses victoires et lui en dérober toute la gloire. Lucullus avait sur Pompée l'avantage d'avoir été plus tôt consul que lui et d'être plus âgé; Pompée, honoré de deux triomphes, avait plus de dignités. Leur entrevue fut d'abord très honnête ; ils se donnèrent réciproquement les plus grandes marques d'amitié, exaltèrent les exploits l'un de l'autre et se félicitèrent de leurs succès; mais dans la suite de leur conversation ils ne gardèrent plus ni retenue ni mesure et en vinrent jusqu'aux injures; Pompée blâma l'avarice de Lucullus, Lucullus censura l'ambition de Pompée, et leurs amis eurent bien de la peine à les séparer. Lucullus distribua, comme il voulut, les terres de la Galatie qu'il avait conquises et fit beaucoup d'autres présents; Pompée, s'étant campé auprès de lui, défendit de lui obéir et lui enleva tous ses soldats, à la réserve de seize cents, dont il voyait bien qu'il ne pourrait tirer lui-même aucun service, à cause de leur mutinerie, et qu'il savait d'ailleurs mal disposés pour Lucullus. Non content de ces mauvais procédés, il décriait hautement ses exploits: Lucullus, disait-il, n'avait fait la guerre que contre la pompe et le vain faste des deux rois, et lui avait laissé à combattre leur véritable puissance, puisque Mithridate, instruit enfin par ses revers, avait eu recours aux boucliers, aux épées, et à la cavalerie qui faisait sa force. Lucullus, usant de représailles, disait qu'il ne restait plus à Pompée qu'un fantôme, une ombre de guerre; que, comme un oiseau de proie lâche et timide, il avait coutume de se jeter sur les corps qu'il n'avait pas tués et de déchirer, pour ainsi dire, des restes de guerre; il s'était de même attribué la défaite de Sertorius, celles de Lépidus et de Spartacus, quoiqu'elles fussent l'ouvrage de Crassus, de Métellus et de Catulus; il n'était donc pas étonnant qu'il voulût usurper la gloire d'avoir terminé les guerres d'Arménie et de Pont, lui qui était parvenu, par toutes sortes de voies, à s'ingérer dans le triomphe de Crassus pour les esclaves fugitifs.
    XXXIII. Lucullus ne tarda pas à partir pour l'Italie; et Pompée, après avoir occupé avec sa Flotte toute la mer qui s'étend depuis la Phénicie jusqu’au Bosphore, afin d'en rendre la navigation sûre, alla par terre chercher Mithridate : ce prince avait une armée de trente mille hommes de pied et de deux mille chevaux; mais il n'osait risquer de bataille. Campé d'abord sur une montagne très forte d'assiette et où il n'était pas facile de l'attaquer, il fut obligé de l'abandonner, parce qu'il y manquait d'eau. Pompée s'en saisit aussitôt; et, conjecturant, par la nature des plantes qu'elle produisait et par les ravins qui la coupaient en plusieurs endroits, qu'il devait y avoir des sources, il fit creuser partout des puits, et dans peu de temps le camp eut de l'eau en abondance. Pompée ne concevait pas que Mithridate eût ignoré si longtemps un tel avantage. II alla se camper autour de ce prince, dont il environna le camp d'une muraille; mais Mithridate, qu'il y tenait assiégé depuis quarante-cinq jours, se sauva sans être aperçu, avec l'élite de son armée, après avoir fait tuer tous les malades et toutes les personnes inutiles.
    XXXIV. Pompée, l'ayant atteint près de l'Euphrate, campa dans son voisinage; et, craignant qu'il ne se pressât de passer le fleuve, il fit marcher au milieu de la nuit son armée en ordre de bataille, et, à ce qu'on assure, à l'heure même où Mithridate avait eu , pendant son sommeil, une vision qui lui présageait sa destinée future. Il lui sembla que, faisant voile sur la mer de Pont par un vent favorable, il était déjà à la vue du Bosphore, et que, ne doutant plus de son salut, il s’en réjouissait avec ceux qui étaient dans le vaisseau, lorsqu'il se vit subitement privé de tout secours et emporté au gré des vents sur un des débris de son naufrage: comme il était violemment agité par ce songe, ses amis entrèrent dans sa tente pour le réveiller et lui apprendre que Pompée allait arriver. Il se vit dans la nécessité de combattre pour la défense de son camp; et ses généraux, ayant fait prendre les armes à ses troupes, les rangèrent en bataille. Pompée, averti qu'ils se préparaient à le recevoir, n'osait risquer un combat nocturne; il voulait se borner à les envelopper pour empêcher qu'ils ne prissent la fuite, et les attaquer le lendemain à la pointe du jour avec des troupes bien meilleures que celles des ennemis; mais les plus vieux officiers le déterminèrent, par leurs vives instances, à combattre sans différer , parce que la nuit n'était pas tout-à-fait obscure, et que la lune, qui était déjà basse, faisait suffisamment reconnaître les objets. Ce fut là surtout ce qui trompa les troupes du roi ; les Romains avaient la lune derrière le dos, et, comme elle penchait vers le couchant, les ombres des corps, en se prolongeant fort loin, tombaient sur les ennemis et les empêchaient de juger avec sûreté quel était l'intervalle qui les séparait des troupes de Pompée. Ils s'en croyaient donc très près, et, comme si l'on en fût déjà venu aux mains, ils lançaient leurs javelots, qui n'atteignaient personne. Les Romains s'en étant aperçus courent sur eux en jetant de grands cris, et les Barbares n'osant pas les attendre , saisis de frayeur, prennent ouvertement la fuite: il en périt plus de dix mille, et leur camp tomba au pouvoir de Pompée.
    XXXV. Dès le commencement de l'action, Mithridate s'était fait jour à travers les Romains avec huit cents chevaux et avait abandonné le champ de bataille; mais bientôt ses cavaliers se dispersèrent et il resta seul avec trois personnes, parmi lesquelles était Hypsicratia, une de ses concubines, qui avait toujours montré un courage si mâle et une audace si extraordinaire, que le roi l'appelait Hypsicratès : habillée ce jour-là à la persienne et montant un cheval perse, elle supporta sans fatigue les plus longues courses, servant toujours le roi et pansant elle-même son cheval, jusqu'à ce qu'enfin ils arrivèrent à une forteresse appelée Inora, où étaient les trésors et les meubles de Mithridate: là ce prince prit les robes les plus magnifiques, qu'il distribua à ceux qui s'étaient rassemblés autour de lui, et donna à chacun de ses amis un poison mortel, afin qu'aucun d'eux ne tombât vivant, malgré lui, entre les mains des ennemis. De là il prit le chemin de l'Arménie pour aller joindre Tigrane, qui lui refusa l'entrée de ses états et fit même publier qu'il donnerait cent talents à quiconque lui apporterait sa tête; ce qui obligea Mithridate d'aller passer l'Euphrate à sa source, pour s'enfuir par la Colchide.
    XXXVI. Cependant Pompée entra dans l'Arménie, où il était appelé par le jeune Tigrane, qui s'était déjà révolté contre son père et qui vint au-devant du général romain jusqu'aux bords de l'Araxe :ce fleuve prend sa source dans les mêmes lieux que l'Euphrate, et, continuant son cours vers le levant, il va se jeter dans la mer Caspienne. Lorsque Pompée et le jeune Tigrane se furent joints, ils avancèrent ensemble dans le pays et reçurent les villes qui se soumettaient. Le roi Tigrane, qui venait d'être entièrement défait par Lucullus, informé que Pompée était d'un caractère doux et facile, reçut dans sa capitale une garnison romaine; et, prenant avec lui ses parents et ses amis, il partit pour aller se rendre à Pompée. Il arrivait à cheval près des retranchements , lorsque deux licteurs de Pompée, allant à sa rencontre, lui ordonnèrent de descendre de cheval et d'entrer à pied, en lui disant que jamais on n'avait vu personne à cheval dans un camp romain. Tigrane obéit et ôta même son épée, qu'il remit aux licteurs. Quand il fut auprès de Pompée, il détacha son diadème pour le mettre aux pieds de ce général , et, en se prosternant bassement à terre, lui embrasser les genoux. Pompée le prévint, et, le prenant par la main, il le conduisit dans sa tente, le fit asseoir à un de ses côtés, et Tigrane, son fils, à l'autre: «Tigrane, lui dit-il, c'est à Lucullus que vous devez vous en prendre des pertes que vous avez faites jusqu'ici; c'est lui qui vous a enlevé la Syrie, la Phénicie, la Cilicie, la Galatie et la Sophène: je vous laisse tout ce que vous aviez lorsque je suis venu dans ces contrées, à condition que vous paierez aux Romains six mille talents, pour réparer les torts que vous leur avez faits : je donne à votre fils le royaume de Sophène. » Tigrane, satisfait de ces conditions et salué roi par les Romains, fut si transporté de joie, qu'il promit de donner à chaque soldat une demi-mine, dix mines à chaque centurion et un talent à chaque tribun : mais son fils parut très mécontent ; et Pompée l'ayant fait inviter à souper, il répondit qu'il n'avait pas besoin de Pompée, ni des honneurs qu'il donnait; qu'il trouverait d'autres Romains qui sauraient lui en procurer de plus considérables. Pompée, piqué de cette réponse, le fit charger de chaînes et le réserva pour son triomphe. Peu de temps après, Phraate, roi des Parthes, envoya redemander ce jeune prince, qui était son gendre, et représenter à Pompée qu'il devait borner ses conquêtes à l'Euphrate. Pompée répondit que le jeune Tigrane tenait de plus près à son père qu'à son beau-père, et que la justice réglerait seule les bornes qu'il mettrait à ses conquêtes.
    XXXVI. Après avoir préposé Afranius à la garde de l'Arménie, il fut obligé, pour suivre Mithridate, de prendre sa route à travers les nations qui habitent les environs du Caucase. Les plus puissantes sont les Albaniens et les Ibériens; ces derniers s'étendent jusqu'aux montagnes Moschiques et au royaume de Pont; les Albaniens tournent plus à l'orient et vers la mer Caspienne. Ces derniers accordèrent d'abord le passage que Pompée leur avait demandé sur leurs terres; mais l'hiver ayant surpris son armée dans leur pays, et la fête des Saturnales étant arrivée dans ce temps-là , ces Barbares, au nombre au moins de quarante mille, voulurent les attaquer; et, dans cette intention , ils passèrent le fleuve Cyrnus, qui prend sa source dans les montagnes d'Ibérie, et , après avoir reçu l'Araxe qui descend de l'Arménie, se jette par douze embouchures dans la mer Caspienne. Suivant d'autres auteurs, le Cyrnus ne reçoit pas l'Araxe; il a son cours séparé près de ce dernier fleuve et se décharge dans la même mer. Pompée eût pu facilement s'opposer au passage des ennemis; mais il les laissa traverser sans obstacle; et, dès qu'ils furent passés, il les chargea si brusquement qu'il les mit en fuite et en fit un grand carnage. Leur roi eut recours aux prières et envoya des ambassadeurs à Pompée, qui lui pardonna son injustice, fit la paix avec lui et marcha contre les Ibériens, qui , aussi nombreux et plus aguerris que les Albaniens , avaient le plus grand désir de servir Mithridate et de repousser Pompée. Ces Ibériens n'avaient jamais été soumis ni aux Mèdes, ni aux Perses; ils avaient même évité l'empire des Macédoniens, parce qu'Alexandre avait été obligé de quitter promptement l'Hyrcanie. Pompée les vainquit dans un grand combat, leur tua neuf mille hommes et fit plus de dix mille prisonniers : il entra tout de suite dans la Colchide, où Servilius vint le retrouver à l’embouchure du Phase, avec les vaisseaux qui lui avaient servi à garder le Pont-Euxin.
    XXXVIII. La poursuite de Mithridate, qui s'était caché parmi les nations du Bosphore et des Palus-Méotides, entraînait de grandes difficultés: d'ailleurs Pompée reçut la nouvelle que les Albaniens s'étaient révoltés de nouveau. La colère et le désir de se venger l'ayant ramené contre eux, il repassa le Cyrnus avec beaucoup de peine et de danger: les Barbares en avaient fortifié la rive par une palissade de troncs d'arbres : après l'avoir traversé, il lui restait une longue route à faire dans un pays sec et aride; il fit donc remplir d'eau dix mille outres et continua sa marche pour aller joindre les ennemis, qu'il trouva rangés en bataille sur le bord du fleuve Abas : ils avaient soixante mille hommes de pied , et douze mille chevaux ; mais ils étaient mal armés et n'avaient la plupart, pour toute défense, que des peaux de bêtes. Cosis, frère du roi, les commandait : dès que le combat fut engagé, ce prince courant sur Pompée lui lança son javelot et l'atteignit au défaut de la cuirasse. Pompée l'ayant joint le perça de sa javeline et l'étendit raide mort. On dit que les Amazones, descendues des montagnes voisines du fleuve Thermodon, combattirent à cette bataille avec les Barbares ; car les Romains , en dépouillant les morts après le combat, trouvèrent des boucliers et des brodequins tels que les Amazones en portent; mais on ne découvrit pas un seul corps de femme. Les Amazones habitent la partie du Caucase qui regarde la mer d'Hyrcanie ; elles ne sont pas limitrophes des Albaniens, dont les Gèles et les Lèges les séparent; elles vont tous les ans passer deux mois avec ces derniers peuples sur les bords du Thermodon; et, ce terme expiré, elles rentrent dans leur pays, où elles vivent absolument seules , sans aucun commerce avec les hommes.
    XXXIX. Après ce combat, Pompée se mit en chemin pour aller dans l'Hyrcanie, et de là jusqu'à la mer Caspienne; il n'en était qu’à trois journées de chemin; mais, arrêté par le grand nombre de serpents venimeux qu'on trouve dans ces contrées, il revint sur ses pas et se retira dans la petite Arménie, où il reçut des ambassadeurs des rois des Élymiens et des Mèdes, à qui il écrivit des lettres remplies de témoignages d'amitié. Le roi des Parthes s'était jeté dans la Gordyenne, où il opprimait les sujets de Tigrane; Pompée détacha contre lui Afranius, qui le chassa et le poursuivit jusqu'à l'Arbélitide. Pompée ne voulut voir aucune des concubines de Mithridate qui lui furent amenées, il les renvoya toutes à leurs parents ou à leurs proches; car elles étaient la plupart femmes ou filles des capitaines et des courtisans de Mithridate. Stratonice, celle qui avait le plus de crédit auprès du roi , et à qui il avait confié la garde de la forteresse où était déposée la plus grande partie de ses richesses, était, dit-on, fille d'un musicien vieux et pauvre. Un ,jour qu'elle chanta, pendant le souper, devant Mithridate , ce prince en fut si ravi qu'il voulut l'avoir la nuit même, et qu'il renvoya le père très mécontent de ce qu'il ne lui avait pas dit un seul mot d'honnêteté; mais le lendemain, à son réveil, il vit, dans la maison où il était, des tables couvertes de vaisselle d'or et d'argent, un grand nombre de domestiques, des eunuques et des pages qui lui apportaient des habits magnifiques, et à sa porte un cheval couvert d'un riche harnais, tel qu’on en donnait aux amis du roi. Il crut que c'était une plaisanterie et voulut s'enfuir de sa maison ; mais ses domestiques l'arrêtèrent et lui dirent que le roi lui avait donné la maison d'un homme fort riche qui venait de mourir; que ce n'était là qu'un échantillon et comme une montre des autres biens qui lui reviendraient de cette succession. Il avait de la peine à croire ce qu'on lui disait; mais enfin il se laissa revêtir d’une robe de pourpre, et, montant à cheval, il traversa la ville, en criant : «Tous ces biens sont à moi! » et lorsqu'il voyait quelqu'un se moquer de lui : Ce ne sont pas mes folies, disait-il, qui doivent vous surprendre; vous devez plutôt vous étonner que, dans cet excès de joie qui me rend fou, je ne jette pas des pierres à tous les passants. » Voilà de quelle famille et de quel sang était Stratonice. Elle livra à Pompée la forteresse qu'elle avait en garde et lui fit de riches présents; mais Pompée ne prit que ce qui pouvait servir à la décoration des temples et à l'ornement de son triomphe; il voulut que Stratonice gardât tout le reste pour elle.
    XL. Le roi des Ibériens lui envoya un lit, une table et un trône, le tout d'or massif, et le fit prier de les recevoir comme un gage de son amitié. Pompée les remit aux questeurs pour le trésor public. Dans un château appelé Cénon, il trouva des papiers secrets de Mithridate, qu'il lut avec plaisir, parce qu'ils contenaient des preuves frappantes du caractère de ce prince. C'étaient des Mémoires qui attestaient qu'il avait empoisonné plusieurs personnes, entre autres son fils Ariarathe et Alcée de Sardis, qui avait remporté sur lui le prix de la course des chevaux. Il y avait des explications des songes qu'il avait eus, lui et ses femmes; enfin, des lettres amoureuses de Monime à Mithridate, et de ce prince à Monime. Théophane prétend qu'il y trouva aussi un discours de Rutilius, dont le but était d'engager Mithridate à faire massacrer tous les Romains qui étaient dans l'Asie; mais la plupart des auteurs soupçonnent, avec bien de la vraisemblance, que c'est une méchanceté de Théophane, qui haïssait Rutilius, sans doute parce qu'il ne lui ressemblait en rien. Peut-être a-t-il inventé ce fait pour faire plaisir à Pompée, dont le père était représenté, dans l'histoire de Rutilius, comme le plus méchant des hommes. Pompée, s'étant remis en marche, gagna la ville d'Amisus , où son ambition lui fit tenir la conduite la plus blâmable : il avait repris Lucullus avec aigreur d'avoir, avant la fin de la guerre, disposé des gouvernements , décerné des dons et des honneurs , ce que les vainqueurs ne font ordinairement que lorsque la guerre est terminée; et lui-même, lorsque Mithridate dominait encore dans le Bosphore, qu'il y avait rassemblé une puissante armée, il fit ce qu'il avait condamné dans Lucullus; et, comme si la guerre eût été finie, il donna des commandements de provinces et distribua des présents. Plusieurs capitaines et plusieurs princes, entre autres douze rois barbares, se rendirent auprès de lui; et, pour leur faire plaisir, en écrivant au roi des Parthes, il ne lui donna pas dans ses lettres, comme les autres princes le faisaient , le titre de roi des rois.
    XLI. Pendant son séjour dans cette ville, il conçut le plus violent désir de reconquérir la Syrie et de pénétrer par 1’Arabie jusqu'à la mer Rouge, afin d'avoir de tous côtés, pour bornes de ses conquêtes, l'Océan, qui environne la terre. En Afrique, il était le premier qui se fût ouvert, par ses victoires, un chemin jusqu'à la mer extérieur; en Espagne, il avait donné la mer Atlantique pour borne à l'empire romain; et tout récemment encore, en poursuivant les Albaniens, il s'était approché de bien près de la mer d’Hyrcanie. Il partit donc dans la résolution de faire le tour de la mer Rouge; car il voyait que Mithridate était difficile à suivre à main armée, et plus dangereux dans sa fuite que dans sa résistance. Ainsi , disait-il , pour lui laisser un ennemi plus fort que lui-même, c'est-à-dire la famine, il mit des vaisseaux en croisière sur le Pont-Euxin, afin d'enlever les marchands qui porteraient des provisions dans le Bosphore : la peine de mort était décernée contre tous ceux qui seraient pris. En poursuivant sa route avec la plus grande partie de son armée, il arriva sur le champ de bataille où étaient les cadavres des soldats romains qui, sous Triarius, avaient combattu malheureusement contre Mithridate, et dont les corps étaient restés sans sépulture. Il les fit tous enterrer avec autant de soin que de magnificence ; ce devoir, négligé par Lucullus, fut, à ce qu'il paraît, une des principales causes de la haine que ses soldats conçurent contre lui. Pompée , après avoir soumis , par son lieutenant Afranius, les Arabes qui habitent autour du mont Amanus, descendit dans la Syrie; et, comme elle n'avait pas de rois légitimes, il en fit une province romaine. Il subjugua la Judée et fit prisonnier le roi Aristobule; il y fonda quelques villes; rendit la liberté à d'autres et punit les tyrans qui en avaient usurpé l’autorité. Mais il s'y occupa surtout de rendre la justice, de concilier les différends des villes et des rois; et, quand il ne pouvait s'y transporter en personne , il y envoyait ses amis: c'est ce qu'il fit en particulier pour les Arméniens et les Parthes qui se disputaient quelque province; ils s'en rapportèrent à sa décision, et il leur envoya trois arbitres pour juger leurs prétentions respectives; car l'opinion qu'on avait de sa justice et de sa douceur égalait celle de sa puissance; c'était même par-là qu'il couvrait la plupart des fautes de ses amis et de ceux qui avaient sa confiance: trop faible pour les empêcher de les commettre ou pour les en punir, il montrait une si grande douceur à ceux qui venaient se plaindre, qu'il leur faisait supporter patiemment l'avarice et la dureté de ses agents.
    XLII. Demétrius, son affranchi, était de tous ses domestiques celui qui avait le plus de crédit auprès de son maître; il était jeune et ne manquait pas d'esprit, mais il abusait de sa fortune. On raconte à ce sujet que Caton le philosophe, qui dans sa jeunesse même avait déjà une grande réputation de sagesse et de grandeur d’âme , alla voir la ville d'Antioche, pendant que Pompée en était absent. il marchait à pied selon sa coutume, et ses amis le suivaient à cheval. En arrivant aux portes de la ville, il vit une foule de gens vêtus de robes blanches, et des deux côtés du chemin de jeunes garçons et des enfants rangés en haie. Caton, qui crut que tous ces préparatifs étaient faits pour lui et qu'on venait par honneur au-devant de lui, en fut très mécontent, car il ne voulait aucune cérémonie. Il ordonna donc à ses amis de descendre de cheval et de l'accompagner à pied. Lorsqu'ils eurent joint cette troupe, celui qui réglait la fête et qui avait placé tout le monde, étant venu au-devant d'eux , avec une verge à la main et une couronne sur la tête, leur demanda où ils avaient laissé Démétrius et à quelle heure il arriverait. Les amis de Caton éclatèrent de rire : « 0 malheureuse ville! » s'écria Caton ; et il continua sa route sans rien ajouter. Il est vrai que Pompée lui-même adoucissait la haine qu'on portait à son affranchi, par la patience avec laquelle il souffrait son audace, sans jamais se fâcher. On assure que souvent Pompée attendait les convives qu'il avait priés à souper, afin de les recevoir , pendant que Démétrius était déjà assis à table et qu'il avait sur sa tête son bonnet insolemment enfoncé jusqu'au-dessous des oreilles. Avant son retour en Italie, il avait acquis dans les environs de Rome les plus belles maisons de campagne, les plus beaux parcs pour les exercices; il avait des jardins magnifiques qu'on appelait les jardins de Démétrius, tandis que Pompée, jusqu'à son troisième triomphe, était logé de la manière la plus simple et la plus modeste. Ce ne fut qu'après avoir construit ce théâtre si magnifique et si célèbre qui porte son nom , qu'il se fit bâtir , comme une espèce d'accessoire , une maison plus belle que la première, mais qui n'était pas faite pour exciter l'envie. Aussi celui qui en fut le maître après Pompée , étonné, en y entrant, de sa simplicité, demanda où était la salle à manger du grand Pompée; c'est du moins ce qu'on rapporte.
    XLIII. Le roi de l'Arabie Pétrée, qui ne s'était pas fort inquiété jusqu'alors de la puissance romaine , effrayé à l'approche de Pompée , lui écrivit qu'il était disposé à faire tout ce qu'il lui ordonnerait. Pompée, pour l'affermir dans cette résolution, mena son armée devant Pétra: mais cette expédition fut généralement blâmée; on crut que c'était un prétexte pour cesser de poursuivre Mithridate, contre lequel il devait, disait-on, tourner toutes ses forces , parce que c'était l'ancien ennemi des Romains, qu'il commençait à rallumer la guerre, et que, d'après les nouvelles qu'on en avait reçues du Bosphore, il se préparait à traverser la Scythie et la Péonie, pour entrer avec son armée en Italie. Pompée, persuadé qu'il était plus facile de ruiner sa puissance, en lui laissant continuer la guerre, que de le prendre dans la fuite, ne voulut pas inutilement le poursuivre; et pour gagner du temps, il chercha dans l'intervalle à faire d'autres expéditions. Mais la fortune trancha la difficulté : il n'était pas loin de Pétra, et, après avoir assis son camp pour ce jour-là , il s'exerçait hors des retranchements à faire manœuvrer un cheval, lorsqu'il vit arriver du royaume de Pont des courriers qui lui apportaient d'heureuses nouvelles; on le reconnut aux lauriers , qui en pareil cas entourent, selon la coutume des Romains, la pointe de leurs javelines. Les soldats les ayant aperçus accoururent auprès de Pompée; il voulait, avant de donner audience aux courriers, achever son exercice; mais, les soldats l'ayant supplié à grands cris de lire ces lettres, il descendit de cheval, prit les dépêches et rentra dans le camp. II n'y avait point de tribunal dressé, et les soldats, aussi curieux qu'impatients de savoir les nouvelles, ne se donnent pas le temps d'en élever un, tel qu'il est d'usage de le faire dans les camps; ils coupent d'épaisses mottes de terre qu'ils entassent les unes sur les autres , mettent en un monceau les bâts des bêtes de somme et en font un tribunal. Pompée y monte et leur annonce que Mithridate est mort; que la révolte de son fils Pharnace l'a porté à se tuer lui-même; que Pharnace s'est emparé de tous les états de son père et qu'il lui mande, dans ses lettres, qu'il en a pris possession pour lui et pour les Romains.

    Plutarque, Les vies des hommes illustres, traduction Ricard, Furne et Cie Librairies-éditeurs, Paris, 1840.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Loading
    Informations
    L'auteur

    Plutarque
    Extrait
    II prit un très grand nombre de vaisseaux, entre autres quatre-vingt-dix galères armées d'éperons d'airain, et fit vingt mille prisonniers. II ne voulut pas les faire mourir; mais il ne crut pas sûr de renvoyer tant de gens pauvres et aguerris, ni de leur laisser la liberté de s'écarter ou de se rassembler de nouveau. Réfléchissant que l'homme n'est pas, de sa nature, un animal farouche et indomptable; qu'il ne le devient qu'en se livrant au vice contre son naturel; qu'il s'apprivoise en changeant d'habitation et de genre de vie; que les bêtes sauvages elles-mêmes, quand on les accoutume à une vie plus douce, dépouillent leur férocité, il résolut d'éloigner ces pirates de la mer, de les transporter dans les terres et de leur inspirer le goût d'une vie paisible, en les occupant à travailler dans les villes ou à cultiver les champs. II plaça les uns dans les petites villes de la Cilicie les moins peuplées, qui les reçurent avec plaisir, parce qu’il leur donna des terres pour leur entretien. Il en mit un grand nombre dans la ville de Soli , que Tigrane avait depuis peu détruite et dépeuplée, et qu'il fit rebâtir. Enfin, il envoya les autres à Dyme, ville d'Achaïe, qui manquait d'habitants, et dont le territoire était aussi étendu que fertile.
    Documents associés
    Plutarque
    Plutarque
    Fin de la République, guerres civilies à Rome.

    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.