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    Dossier: Poésie

    Poèmes sur les grandes questions

    L'énigme de la vie

    D'où vient l'homme? Où va-t-il?
    Qui habite là-haut dans les étoiles d'or?


    Près de la mer, la mer nocturne et déserte,
    Un jeune homme est debout,
    Le coeur plein de chagrin, l'esprit plein de doute;
    Sombre et triste, il interroge les flots:

    "Oh! expliquez-moi l'énigme de la vie,
    L'antique et douloureuse énigme,
    Sur laquelle tant d'hommes se sont penchés:
    Savants à calottes hiéroglyphiques,
    Magiciens en turban et barrettes noires,
    Têtes coiffées de perruques et mille autres
    Pauvres fronts humains baignés de sueur.
    Dites-moi, la vie humaine a-t-elle un sens?
    D'où vient l'homme? Où va-t-il?
    Qui habite là-haut dans les étoiles d'or?"

    Les flots murmurent leur éternelle chanson,
    Le vent souffle, et les nuages s'enfuient,
    Les étoiles scintillent, indifférentes et froides,
    Et un fou attend une réponse
    .
    (Texte allemand)
    Heinrich Heine
    ***

    Ici il faut s'arrêter pour méditer sur ce mot de Nietzsche: «Ce qui a été écrit avec le sang mérite d'être appris par coeur.»

    Mais toute joie veut l'éternité,
    Veut la profonde, profonde éternité!


    Ô homme, prends garde!
    Que dit le profond minuit?
    «J'ai dormi, j'ai dormi,
    D'un rêve profond je me suis éveillé:
    Le monde est profond.
    Et plus profond que ne pensait le jour.
    Profond est son mal.
    La joie, plus profonde que l'affliction.
    La douleur dit: Passe et péris.
    Mais toute joie veut l'éternité,
    Veut la profonde, profonde éternité! »


    Texte allemand

    Frédéric Nietzsche
    ***

    «L'avenir, nous le fabriquons dans notre imagination. Seul le passé, quand nous ne le refabriquons pas, est réalité pure.» (Simone Weil)

    Mais l'avenir dont vous entendez vivre
    Est moins présent que le bien disparu.
    Toute vendange à la fin qu'il vous livre
    Vous la boirez, sans pouvoir être qu'ivre
    Du vin perdu

    Catherine Pozzi
    ***
    La mort
    Je te donne ces pleurs au delà de la terre,
    Gages de mon amour, jusqu'au pays des morts,
    Et verse, avec ce deuil qui coule sur la pierre,
    De notre intimité, du désir de naguère,
    Le souvenir encor.

    Car pour toi mon amour, mon amour déchiré,
    Reste en mon coeur brisé toujours aussi brûlant,
    Et même sur ton ombre, hélas! je viens pleurer.
    Mais qu'importe au néant?

    Hélas! où est la fleur que j'ai tant désirée?
    La mort me l'a ravie. Sa beauté printanière, Dans la poussière git souillée.
    Source de l'univers, je t'en supplie, ô Terre,
    Garde-la dans ton sein comme au sein d'une mère,
    La morte que tous ont pleurée.
    Méléagre
    Traduction de Robert Brasillach
    ***

    Complainte pour Ignacio Sánchez Mejías

    ...Toréador, ami du poète


    A cinq heures du soir.
    Il était juste cinq heures du soir.
    Un enfant apporta le blanc linceul
    à cinq heures du soir.
    Le panier de chaux déjà prêt
    à cinq heures du soir.
    Et le reste n'était que mort, rien que mort
    à cinq heures du soir.

    Le vent chassa la charpie
    à cinq heures du soir.
    Et l'oxyde sema cristal et nickel
    à cinq heures du soir.
    Déjà luttent la colombe et le léopard
    à cinq heures du soir.
    Et la cuisse avec la corne désolée
    à cinq heures du soir.

    Le glas commença à sonner
    à cinq heures du soir.
    Les cloches d'arsenic et la fumée
    à cinq heures du soir.
    Dans les recoins, des groupes de silence
    à cinq heures du soir.
    Et le taureau seul, le coeur offert!
    A cinq heures du soir.
    Quand vint la sueur de neige
    à cinq heures du soir.
    quand l'arène se couvrit d'iode
    à cinq heures du soir
    la mort déposa ses oeufs dans la blessure
    à cinq heures du soir.
    A cinq heures du soir.
    Juste à cinq heures du soir

    Un cercueil à roues pour couche
    à cinq heures du soir.
    Flûtes et ossements sonnent à ses oreilles
    à cinq heures du soir.
    Déjà le taureau mugissait contre son front
    à cinq heures du soir.
    La chambre s'irisait d'agonie
    à cinq heures du soir.
    Déjà au loin s'approche la gangrène
    à cinq heures du soir.
    Trompe d'iris sur l'aine qui verdit
    à cinq heures du soir.
    Les plaies brûlaient comme des soleils
    à cinq heures du soir.
    et la foule brisait les fenêtres
    à cinq heures du soir.
    A cinq heures du soir.
    Aïe, quelles terribles cinq heures du soir!
    Il était cinq heures à toutes les horloges.

    Texte espagnol

    Federico Garcio Lorca
    ***

    Le cimetière marin

    Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
    Entre les pins palpite, entre les tombes ;
    Midi le juste y compose de feux
    La mer, la mer, toujours recommencée !
    O récompense après une pensée
    Qu'un long regard sur le calme des dieux !

    [...]

    Comme le fruit se fond en jouissance,
    Comme en délice il change son absence
    Dans une bouche où sa forme se meurt,
    Je hume ici ma future fumée,
    Et le ciel chante à l'âme consumée
    Le changement des rives en rumeur.

    [...]

    O pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
    Auprès d'un coeur, aux sources du poème,
    Entre le vide et l'événement pur,
    J'attends l'écho de ma grandeur interne,
    Amère, sombre et sonore citerne,
    Sonnant dans l'âme un creux toujours futur !

    [...]

    Ici venu, l'avenir est paresse.
    L'insecte net gratte la sécheresse ;
    Tout est brûlé, défait, reçu dans l'air
    À je ne sais quelle sévère essence...
    La vie est vaste, étant ivre d'absence,
    Et l'amertume est douce, et l'esprit clair.

    Les morts cachés sont bien dans cette terre
    Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
    Midi là-haut, Midi sans mouvement
    En soi se pense et convient à soi-même...
    Tête complète et parfait diadème,
    Je suis en toi le secret changement.

    Tu n'as que moi pour contenir tes craintes !
    Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
    Sont le défaut de ton grand diamant...
    Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
    Un peuple vague aux racines des arbres
    A pris déjà ton parti lentement.

    Ils ont fondu dans une absence épaisse,
    L'argile rouge a bu la blanche espèce,
    Le don de vivre a passé dans les fleurs !
    Où sont des morts les phrases familières,
    L'art personnel, les âmes singulières ?
    La larve file où se formaient des pleurs.

    Les cris aigus des filles chatouillées,
    Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
    Le sein charmant qui joue avec le feu,
    Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
    Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
    Tout va sous terre et rentre dans le jeu !

    [...]

    Le vent se lève !... Il faut tenter de vivre !
    L'air immense ouvre et referme mon livre,
    La vague en poudre ose jaillir des rocs !
    Envolez-vous, pages tout éblouies !
    Rompez, vagues ! Rompez d'eaux réjouies
    Ce toit tranquille où picoraient des focs !


    Texte complet

    Paul Valéry
    Le Cimetière marin

    ***
    C'est une double issue ouverte à l'être double.
    Dieu disperse à cette heure inexprimable et trouble
    Le corps dans l'univers et l'âme dans l'amour
    Victor Hugo
    Cité par Gustave Thibon, «Victor Hugo, visionnaire»,
    ***

    À Théophile Gautier

    Ami, je sens du sort la sombre plénitude ;
    J'ai commencé la mort par de la solitude
    Je vois mon profond soir vaguement s'étoiler;


    Lorsqn'un vivant nous quitte, ému, je le contemple ;
    Car, entrer dans la mort, c'est entrer dans le temple ;
    Et, quand un homme meurt, je vois distinctement
    Dans son ascension mon propre avénement.
    Ami, je sens du sort la sombre plénitude ;
    J'ai commencé la mort par de la solitude
    Je vois mon profond soir vaguement s'étoiler ;
    Voici l'heure où je vais aussi, moi, m'en aller,
    Mon fil, trop long, frissonne et touche presque au glaive ;
    Le vent qui t'emporta doucement me soulève,
    Et je vais suivre ceux qui m'aimaient, moi, banni.
    Leur oeil fixe m'attire au fond de l'infini. J'y cours.
    Ne fermez pas la porte funéraire.

    Passons, car c'est la loi ; nul ne peut s'y soustraire ;
    Tout penche, et ce grand siècle avec tous ses rayons,
    Entre en cette ombre immense où, pâles, nous fuyons.
    Oh ! quel farouche bruit font dans le crépuscule
    Les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule!
    Les chevaux de la Mort se mettent à hennir
    Et sont joyeux, car l'âge éclatant va finir ;
    Ce siècle altier, qui sut dompter le vent contraire,
    Expire... O Gautier ! toi, leur égal et leur frère,
    Tu pars avec Dumas, Lamartine et Musset,
    L'onde antique est tarie où l'on rajeunissait ;
    Comme il n'est plus de Styx, il n'est plus de Jouvence.
    Le dur faucheur avec sa large lame avance,
    Pensif et pas à pas, vers le reste du blé ;
    C'est mon tour ; et la nuit emplit mon oeil troublé
    Qui, devinant, hélas ! l'avenir des colombes,
    Pleure sur des berceaux et sourit à des tombes.


    Je veux étre ici-bas libre, ailleurs responsable.
    Je suis plus qu'un brin d'herbe et plus qu'un grain de sable

    Je me sens à jamais pensif, ailé, vivant.
    Ce n'est point vers la nuit que je crie en avant
    Mourir n'est pas finir, c'est le matin suprême.
    Non ! je ne donne pas à la mort ceux que j'aime 1
    Je les garde, je veux le firmament pour eux,
    Pour moi, pour tous, et l'aube attend les ténébreux ;
    L'amour en nous, passants qu'un rayon lointain dore,
    Est le commencement auguste de l'aurore ;
    Mon coeur, s'il n'a ce jour divin, se sent banni,
    Et, pour avoir le temps d'aimer, veut l'infini ;
    Car la vie est passée avant qu'on ait pu vivre.
    C'est l'azur qui me plait, c'est l'azur qui m'enivre,
    L'azur sans nuit, sans mort, sans noirceur, sans défaut
    ;
    C'est l'empyrée immense et profond qu'il me faut,
    La terre n'offrant rien de ce que je réclame,
    L'heure humaine étant courte et sombre, et, pour une âme

    Qui
    vous aime, parents, enfants, toi ma beauté,
    Le ciel ayant à peine assez d'éternité !



    La légende des siècles
    Victor Hugo
    ***
    Seigneur, donne à chacun sa propre mort,
    Enfantée de sa propre vie,
    Où il connut l'amour, un sens et la détresse.
    Nous ne sommes nous-mêmes que la feuille et l'écorce.
    La grande mort que chacun porte en soi,
    Elle est le fruit sur lequel tout s'ordonne (...)
    Seigneur, accorde-nous le savoir et la force

    D'ouvrir et de lier nos vies en espaliers
    Pour lesquels fleurira un printemps plus précoce.
    Car ce qui fait la mort étrange et difficile,
    C'est qu'au lieu de la nôtre arrive l'imprévue,
    — L'authentique, la vraie n'ayant pas su mûrir (...)
    Ressuscite pour l'homme en son cœur la merveille
    De l'enfance éblouie et les contes secrets,
    Comme aux primes années où la pensée s'éveille.
    Et donne-lui alors de veiller jusqu'à l'heure
    Où il enfantera une Mort souveraine,
    Comme un parc murmurant ou comme un voyageur
    Retour d'une contrée lointaine.


    Rainer Maria Rilke
    Traduction: Betz.
    ***
    O morts! Doux morts!

    Patients et pardonnants
    Le plain-chant de vos vies muettes
    Attend dans vos maisons silencieuses
    Comme au bronze de cloches sans clochers
    Dorment des carillons
    Que du moins ma pensée de vous
    Soit chaude à vos âmes éparses
    Au hasard du Grand Sablier
    Par vos pas cassés sur la grève
    Entre Galet et Grand Goulet
    Entre le Petit Havre et l'Anse-aux-Madriers

    Gilles Vigneault

    ***

    L'immortalité

    Les compagnons deviennent rares.
    Ô chers témoins du souvenir,
    Qu'est le destin qui nous sépare
    Et saura-t-il nous réunir?
    [...]

    - Vous êtes là, je veux entendre
    Cette houle de votre sang,
    Ce battement sonore et tendre
    Qui nous consterne en faiblissant.

    Vous revivez tels que vous fûtes
    À la fleur de vos mouvements
    Dans le rayon de la minute
    Où vous étiez parfaitement.
    [...]
    Ce qui n'était que la merveille
    Des rares fêtes de l'amour
    Devient, quand l'âme se réveille,
    Son pain doré de chaque jour.
    [...]
    Mais, suivant des destinées
    Plus puissantes que la mort,
    Même ici, l'âme bien née
    Veut l'amour et veut l'effort
    [...].

    Ô toi que nous appelions Terre-Mère,
    D'où vient ton vol contraire à mon amour?
    Je suis né, je suis fait pour la lumière,
    Accorde-moi d'éterniser le jour.
    [...]
    - Équilibré dans la clarté profonde
    Qui nous sauvât des nocturnes horreurs,
    J'ai renversé la manoeuvre du monde
    Et l'ai soumise à la loi de mon coeur:
    Poème complet
    ...
    Source imprimée
    «L'âme», in
    La musique intérieure, Paris, Grasset, 1939, p. 199
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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