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    Dossier: Poésie

    Ion

    Platon
    « Socrate aborde, dans une rue d’Athènes, le rapsode Ion d’Éphèse, qui arrive d’Épidaure, où il a remporté, aux jeux d’Esculape, le premier prix du chant dans un concours de rapsodes. Il s’entretient avec lui de la faveur universelle et de la beauté de son art, qui a le privilège de connaître à fond et de répandre les oeuvres de tous les grands poëtes. Mais Ion récuse tant d’honneur, et il confesse avec une modestie apparente que s’il est sans égal parmi les rapsodes pour l’intelligence d’Homère, il n’entend rien ni à Hésiode, ni à Archiloque, ni à aucun autre poëte. Socrate s’étonne et ne peut comprendre qu’on entende Homère à l’exclusion des autres, puisque Homère a chanté dans ses vers les mêmes arts et les mêmes objets qu’Hésiode, Archiloque et les autres poëtes : Ion est trop modeste ; s’il en entend bien un, il les entend bien tous. Ou plutôt, et c’est là le sentiment de Socrate, Ion se fait de grandes illusions et sur lui-même et sur son talent. La vérité est qu’il ne comprend pas plus Homère que les autres poëtes, et que l’industrie des rapsodes n’est au fond ni une science, ni un art. Qu’est-elle donc ? Une inspiration semblable à celle qui met le poëte en délire. Socrate explique son idée dans une comparaison ingénieuse et frappante, qui remplit la plus belle page de ce dialogue : le transport divin qui anime le poëte se communique du poëte au rapsode, du rapsode à la foule, et forme ainsi une chaîne inspirée, comme l’aimant qui attire le fer, transmet au fer sa vertu, et d’anneau en anneau forme un lien aimanté. Ainsi les poëtes ne sont que les interprètes des dieux, les rapsodes le sont des poëtes, interprètes d’interprètes, comme les appelle Socrate, qui tiennent le milieu d’une chaîne inspirée dont la foule elle-même est le dernier anneau. C’est là ce qui explique la diversité des génies et des genres poétiques : chaque poëte chante ce que le dieu lui inspire, l’un des hymnes, telles que le Pœan, l’autre des iambes, comme Archiloque, l’autre des vers épiques, comme Homère. Cela explique aussi pourquoi chaque poëte a son rapsode auquel il communique un souffle de ses chants, et comment Ion, par exemple, inspiré par Homère, ne l’a jamais été par les autres poëtes. Chaque poëte n’a qu’un genre à lui, chaque rapsode qu’un poëte ; ainsi le veut l’inspiration, qui ne se divise jamais. Le talent du rapsode n’est donc pas du tout le résultat de l’art, pas plus que la poésie elle-même, qui est ici frappée du même arrêt.

    Ion se récrie vainement, et propose, pour prouver sa science, d’expliquer tout Homère du commencement à la fin. Socrate lui démontre qu’il en est incapable, par la raison qu’Homère, obéissant à l’enthousiasme divin, a parlé dans ses vers de mille sortes d’arts qu’il ne connaissait pas. Ion les connaît-il ? Sait-il la médecine, la divination, le commandement des armées ? S’il est grand général, il vaudrait mieux pour lui et pour les Grecs, dit plaisamment Socrate, qu’il voulût bien, au lieu de réciter des vers, conduire des armées et gagner des batailles : s’il ne connaît pas tous ces arts, il n’est pas plus savant qu’Homère, et ne pourrait pas l’expliquer. Il faut choisir enfin : ou bien Ion est un menteur qui se piquait d’une fausse science, ou bien Ion est inspiré, et son talent n’est qu’un degré du transport poétique. Le dialogue se termine par l’aveu inévitable d’Ion qui, en s’avouant vaincu, entraîne avec lui les rapsodes, Homère, les poëtes, et la poésie elle-même dans une commune défaite.

    La pensée de Platon, quand il écrivit d’une main légère ce petit dialogue, était-elle de faire le procès à la poésie ? C’est une question qui sonnera mal aux oreilles des lecteurs de Platon, dont la mémoire a gardé l’impression des pages éloquentes du Phèdre, où, par la bouche de Socrate, il traite avec tant d’honneur l’inspiration poétique, la place bien au-dessus des facultés humaines et la rattache aux dieux. Ceux-là ne croiront pas, au moins de prime abord, que le même écrivain qui a si bien senti, si magnifiquement loué, si souvent imité le génie des poëtes dans ces mythes profonds où il se plait à couvrir la vérité du voile des fictions, ait été l’ennemi déclaré des poëtes. Il faudra, pour les ébranler, leur rappeler d’abord que dans le Phèdre même Platon appelle la poésie un délire, et le poëte une âme hors d’elle-même ; ensuite, qu’au milieu de cette hiérarchie si originale des âmes humaines, qu’il fait marcher après celles des dieux dans un ordre de mérite imaginé et marqué par lui-même, il n’accorde au poëte que le neuvième rang, entre l’âme de l’initié et celle de l’artiste. La place d’honneur, la première après les dieux, eux-mêmes, il l’a donnée au philosophe. La distance étonnante qu’il lui plaît de laisser entre le philosophe et le poëte donne à penser, on l’avouera, que la poésie devait perdre auprès de lui beaucoup de sa faveur, quand il la regardait d’un certain point de vue.

    Le fond de sa pensée n’inspire plus de doute si l’on passe du Phèdre, favorable en un sens à la poésie et aux poëtes, à la République, où il leur fait ouvertement la guerre. Là, dans le vaste plan d’un ordre social accompli, où Platon donne droit de cité aux professions et aux arts de toute sorte, il n’a pas trouvé de rôle pour les représentants de la poésie. Il la bannit positivement de sa république idéale, et avec elle les poëtes, et Homère le plus grand de tous.

    Pour résoudre cette apparente contradiction, il faut remarquer qu’il y a toujours deux hommes dans Platon, l’artiste et le philosophe. Artiste, il est sensible autant qu’on puisse l’être aux beautés de la poésie ; il en goûte, il en loue, il en fait sentir et admirer l’harmonie, l’éclat, la puissance, la grandeur épique et lyrique ; et quand il veut, par prudence ou par art, voiler la hardiesse de certaines idées, il lui emprunte ses fictions, vêtement souple et charmant, et sa langue inspirée. Elle est pour lui la forme et l’expression sublime de l’imagination. Elle est belle ; et en elle, c’est sa beauté qu’il aime. - Philosophe et moraliste, il la voit d’un autre oeil. Il oublie sa beauté et s’inquiète avant tout de son utilité. Il se demande si la poésie est une science ou un art capable d’instruire et d’améliorer ; si le poëte peut devenir un maître de vérité ou de vertu ; s’il n’est pas pour les citoyens un danger plutôt qu’un bienfait. Toute la question est là, au regard de la politique comme de la morale ; et Platon, par des raisons très-graves, sinon décisives, la résout nettement contre la poésie et contre les poëtes. La poésie, en effet, n’est pas une science ; car nul homme ne peut l’acquérir, nul non plus l’enseigner : c’est une inspiration qui est restée le secret des dieux. Elle n’est pas non plus un art, car tout art a ses règles : qui donc réglera l’inspiration ? qui gouvernera le poëte, cet "être léger, ailé, sacré," cet écho de la Muse, cet inspiré enfin ? Bien qu’il arrive au poëte d’annoncer la vérité, il n’est ni un savant ni un artiste dans le vrai sens du mot ; car il n’invente rien, et, au sortir de ce délire où le dieu l’a jeté, il perd le sens profond des vers qu’il récitait, il ne les entend plus : c’est la vision d’un songe effacée au réveil, et que tout l’art du monde ne pourrait reproduire, encore moins créer. N’inventant rien de soi, ne sachant rien de soi, le poëte ne peut rien apprendre à personne : c’est un être inutile, et qui est à charge à l’État. Il est une science, fille de la raison, science qui a sa méthode, ses règles, ses moyens assurés de distinguer le vrai, de repousser l’erreur, d’éclairer les esprits en dissipant les doutes, science qui s’acquiert, se transmet d’homme à homme, et répand la lumière plus au loin et plus sûrement que la poésie : c’est la dialectique. Voilà l’art que Platon préfère à tous les dons de l’imagination. Il est philosophe avant tout.

    Il y a plus ; si le poëte ne devait être qu’inutile, Platon ne lui fermerait pas avec tant de rigueur tout accès dans l’État. Mais il peut devenir dangereux. C’est lorsque, au lieu de transmettre comme un écho la pensée du dieu qui l’inspire, il prend ses propres visions pour le délire divin, et célèbre devant la foule le mensonge et non la vérité, la superstition et non la religion, les tyrans et non les héros. La poésie devient alors dans sa bouche un instrument de corruption d’autant plus redoutable que, grâce à l’attrait des vers et du chant, elle répand l’erreur sans cesser d’être belle. Funeste enchanteresse, et semblable aux sirènes, elle attire et séduit, mais pour donner la mort à ceux qu’elle a charmés.

    Voilà les deux griefs dont s’est armé Platon, et dont il est facile de retrouver l’idée sous les railleries de l'Ion : l’ironie, pour avoir l’air de ne s’adresser qu’au rapsode d’Homère et à ses pareils, revient par contre-coup à Homère lui-même, aux poëtes, et à la poésie tout entière, immolée à la philosophie. »

    A. Saisset, « Ion. Argument », in Oeuvres complètes de Platon, Paris, Charpentier & Cie, 1892, pp. 209-213.
    « SOCRATE, ION d’Éphèse, rapsode (1).


    SOCRATE.

    Salut à Ion. D’où nous viens-tu, aujourd’hui ? Est-ce de chez toi, d’Éphèse ?

    ION.

    Point du tout, Socrate : je viens d’Épidaure (2) et des jeux d’Esculape.

    SOCRATE.

    Les Épidauriens ont-ils institué en l’honneur de leur dieu un combat de rapsodes ?

    ION.

    Oui vraiment, et de toutes les autres parties de la musique.

    SOCRATE.

    Eh bien, as-tu disputé le prix ? et quel a été ton succès ?

    ION.

    J’ai remporté le premier prix, Socrate.

    SOCRATE.

    J’en suis ravi. Courage, il faut tâcher d’être vainqueur aussi aux Panathénées (3).

    ION.

    Je l’espère bien, si Dieu le veut.

    SOCRATE.

    Je vous ai souvent porté envie, mon cher Ion, à vous autres rapsodes, à cause de votre profession. C’est en effet une chose digne d’envie, que ce soit une bienséance de votre état,
    d’être toujours richement vêtus et de vous montrer dans les plus beaux ajustements, et qu’en même temps vous soyez obligés de faire une étude continuelle d’une foule d’excellents poëtes, et principalement d’Homère, le plus grand et le plus divin des poëtes ; et non-seulement d’en apprendre les vers, mais d’en bien pénétrer le sens. Car on ne deviendra jamais rapsode, si l’on n’a l’intelligence des paroles du poëte, le rapsode devant être auprès de ceux qui l’écoutent l'interprète de la pensée du poëte ; fonction qu’il lui est impossible de bien remplir, s’il ne sait point ce que le poëte a voulu dire. Or tout cela est vraiment digne d’envie.

    ION.

    Tu dis vrai, Socrate. Aussi est-ce la partie de mon art qui m’a coûté le plus de travail, et je me flatte d’expliquer Homère mieux que personne. Ni Métrodore de Lampsaque, ni Stésimbrote de Thase, ni Glaucon, ni aucun de ceux qui ont existé jusqu’à ce jour, n’est en état de dire autant et d’aussi belles choses que moi sur Homère.

    SOCRATE.

    J’en suis charmé, Ion, d’autant que tu ne refuseras pas sans doute de me montrer ton savoir.

    ION.

    Vraiment Socrate, il fait beau entendre quels ornements j’ai su donner à Homère. Je crois mériter que les partisans de ce poëte me mettent sur la tête une couronne d’or.

    SOCRATE.

    Je me ménagerai dans la suite le loisir de t’entendre : pour le présent, je te prie seulement de me dire, si tu n’es habile que dans l’intelligence d’Homère, ou si tu l’es aussi dans celle d’Hésiode et d’Archiloque.

    ION.

    Nullement : je me suis borné à Homère ; et il me paraît que cela suffit.

    SOCRATE.

    N’est-il pas de certains objets sur lesquels Homère et Hésiode disent les mêmes choses ?

    ION.

    Il y en a, je pense, et même beaucoup.

    SOCRATE.

    Expliquerais-tu mieux ce que dit Homère sur ces objets, que ce qu’en dit Hésiode ?

    ION.

    Je les expliquerais également bien, Socrate, dans les endroits où ils disent les mêmes choses.

    SOCRATE.

    Et dans ceux où ils ne disent pas les mêmes choses ? Par exemple, Homère et Hésiode ne parlent-ils point de l’art divinatoire ?

    ION.

    Assurément.

    SOCRATE.

    Quoi donc ! serais-tu en état d’expliquer mieux qu’un bon devin ce que ces deux poëtes ont dit, ou de la même manière ou différemment, de l’art divinatoire ?

    ION.

    Non.

    SOCRATE.

    Mais au cas que tu fusses devin, n’est-il pas vrai que, si tu étais capable d’expliquer ce qu’ils ont dit l’un et l’autre de la même manière, tu saurais pareillement expliquer les endroits où ils parlent différemment ?

    ION.

    Cela est évident.

    SOCRATE.

    Pour quelle raison es-tu versé dans Homère, et ne l’es-tu pas dans Hésiode, ni dans les autres poëtes ? Homère traite-t-il d’autres sujets que tous les autres poëtes ? Ne parle-t-il point la plupart du temps de la guerre, des rapports qu’ont entre eux les hommes, soit bons, soit méchants, soit particuliers, soit personnes publiques ; de la manière dont les dieux conversent entre eux et avec les hommes, de ce qui se passe au ciel et dans les enfers, de la généalogie des dieux et des héros ? N’est-ce pas là ce qui fait la matière des poésies d’Homère ?

    ION.

    Tu as raison, Socrate.

    SOCRATE.

    Mais quoi ! les autres poëtes ne traitent-ils pas de ces mêmes choses ?

    ION.

    Oui, Socrate, mais non pas comme Homère.

    SOCRATE.

    Pourquoi donc ? En parlent-ils plus mal ?

    ION.

    Sans comparaison.

    SOCRATE.

    Et Homère en parle mieux ?

    ION.

    Oui, certes.

    SOCRATE.

    Mais, mon cher Ion, lorsque plusieurs personnes parlent des nombres, et qu’une d’entre elles en parle excellemment, quelqu’un ne reconnaîtra-t-il pas celle qui en parle bien ?

    ION.

    Sans contredit.

    SOCRATE.

    Sera-ce le même qui reconnaît ceux qui en parlent mal, ou bien quelque autre ?

    ION.

    Le même, assurément.

    SOCRATE.

    Ne sera-ce pas celui qui sait l’art de compter ?

    ION.

    Oui.

    SOCRATE.

    Et lorsque plusieurs personnes parlant des aliments bons pour la santé, il y en a une qui en parle parfaitement, sera-ce deux personnes différentes qui distingueront, l’une celui qui en parle très-bien, l’autre celui qui en parle plus mal ? ou bien sera-ce la même personne ?

    ION.

    Il est clair que ce sera la même.

    SOCRATE.

    Quelle est-elle ? Comment l’appelle-t-on ?

    ION.

    Le médecin.

    SOCRATE.

    Ainsi, en somme, quand on parle des mêmes objets, ce sera toujours le même homme qui remarquera ceux qui en parlent bien, et ceux qui en parlent mal ; et il est évident que s’il ne distingue pas celui qui en parle mal, il ne distinguera pas non plus celui qui en parle bien, j'entends à l’égard du même objet.

    ION.

    J’en conviens.

    SOCRATE.

    Le même homme, par conséquent, est en état de juger de l’un et de l’autre.

    ION.

    Oui.

    SOCRATE.

    Ne dis-tu pas qu’Homère et les autres poëtes, du nombre desquels sont Hésiode et Archiloque, traitent des mêmes objets, mais non pas de la même manière ; qu’Homère en parle bien, et les autres moins bien ?

    ION.

    Oui, et je ne dis rien que de vrai.

    SOCRATE.

    Si donc tu connais celui qui en parle bien, tu dois connaître aussi ceux qui en parlent mal.

    ION.

    Il y a apparence.

    SOCRATE.

    Ainsi, mon cher, nous ne nous tromperons pas en disant qu’Ion est également versé dans la connaissance d’Homère et dans celle des autres poëtes, puisqu’il avoue que le même homme est juge compétent de tous ceux qui parlent des mêmes objets, et que tous les poëtes traitent à peu près des mêmes choses.

    ION.

    Mais alors, Socrate, me diras-tu pourquoi lorsqu’on s’entretient avec moi de quelque autre poëte, je n’y fais aucune attention, je ne puis rien dire qui en vaille la peine, et suis véritablement endormi ? Au lieu que, dès qu’on fait mention d’Homère, je m’éveille aussitôt, mon esprit est attentif, et les idées se présentent en foule ?


    SOCRATE.

    Il n’est pas difficile, mon cher ami, d’en deviner la raison : il est évident que tu n’es capable de parler sur Homère ni par art, ni par science. Car si tu pouvais en parler par art, tu serais en état de faire la même chose à l’égard de tous les autres poëtes. C’est là en effet toute cette partie de l’art qui s’appelle du nom de Poétique, n’est-ce pas ?

    ION.

    Oui.

    SOCRATE.

    N’est-il pas vrai que, quand on a embrassé un art en son entier, la même méthode sert à juger de tous les autres arts ? Veux-tu, Ion, que je t’explique comment j’entends ceci ?

    ION.

    Très-volontiers, Socrate, j’aime beaucoup à vous entendre, vous autres sages.

    SOCRATE.

    Je voudrais bien que tu disses vrai, Ion ; mais ce titre de sage n’appartient qu’à vous autres rapsodes, aux acteurs, et à ceux dont vous chantez les vers. Pour moi, je ne sais que dire simplement la vérité, comme il convient à un homme de peu d’esprit. Juges-en par la question que je viens de te faire : vois combien elle est commune et triviale ; car tout homme est à portée de connaître ce que j’ai dit, que quand on a embrassé un art en son entier, on juge par la même méthode de tous les autres arts et de toutes les parties de cet art. Prenons un exemple. La peinture dans son ensemble n’est­elle point un seul et même art ?

    ION.

    Oui.

    SOCRATE.

    N’y a-t-il pas eu, et n’y a-t-il point encore un grand nombre de peintres bons et mauvais ?

    ION.

    Assurément.

    SOCRATE.

    As-tu déjà vu quelqu’un qui, étant capable de discerner ce qui est bien ou mal peint dans les tableaux de Polygnote (4), fils d’Aglaophon, ne peut faire la même chose à l’égard des autres peintres ; et qui, lorsqu’on lui montre leurs ouvrages, s’endort, est embarrassé, et ne sait quel jugement en porter ? Au lieu que, quand il s’agit de dire son avis sur les tableaux de Polygnote, ou de tel autre peintre en particulier qu’il te plaira, il s’éveille, il est attentif, et s’explique avec beaucoup de facilité ?

    ION.

    Non certes, je n’en ai pas vu.

    SOCRATE.

    Mais quoi ! en fait de sculpture, as-tu vu quelqu’un qui fût en état de dire ce qu’il y a de bien travaillé dans les ouvrages de Dédale, fils de Métion, ou d’Épée, fils de Panope, ou de Théodore de Samos, ou de tel autre statuaire, et qui soit embarrassé, endormi, et ne sache que dire sur les ouvrages des autres sculpteurs ?

    ION.

    Non, par Jupiter ! je n’ai vu personne dans ce cas.

    SOCRATE.

    Tu n’as vu non plus, je pense, personne qui, soit par rapport à l’art de jouer de la flûte, ou du luth, ou d’accompagner le luth en chantant, soit par rapport à la profession de rapsode, fût en état de prononcer sur le mérite d’Olympus, de Thamyras, d’Orphée et de Phémius, le rapsode d’Ithaque (5) ; et qui au sujet d’Ion d’Éphèse fût dans l’embarras, et incapable de décider en quoi il est bon ou mauvais rapsode ?

    ION.

    Je n’ai rien à opposer à ce que tu dis, Socrate. Néanmoins je puis me rendre témoignage que je suis celui de tous les hommes qui parle le mieux et avec le plus de facilité sur Homère, et que tous ceux qui m’entendent conviennent que j’en parle bien ; tandis que je ne saurais rien dire sur les autres. Vois, je te prie, d’où cela peut venir.

    SOCRATE.

    C’est ce que j’examine, Ion, et je vais t’exposer ma pensée là-dessus. Ce talent que tu as de bien parler sur Homère n’est point un effet de l’art en toi, comme je le disais à l’instant, mais c’est je ne sais quelle vertu divine qui te transporte, vertu semblable à celle de la pierre qu’Euripide a appelée Magnétique, et que la plupart nomment pierre d’Héraclée (6). Cette pierre, non-seulement attire les anneaux de fer, mais leur communique la vertu de produire le même effet et d’attirer d’autres anneaux ; en sorte qu’on voit quelquefois une longue chaîne de morceaux de fer et d’anneaux suspendus les uns aux autres ; et tous ces anneaux tirent leur vertu de cette pierre. Pareillement, la Muse inspire elle-même les poëtes, et ceux-ci communiquant à d’autres leur enthousiasme, il se forme une chaîne d’inspirés. Ce n’est point en effet par art, mais par enthousiasme et par inspiration que les bons poëtes épiques composent tous leurs beaux poëmes. Les bons poëtes lyriques de même. Semblables à ces Corybantes qui ne dansent qu’étant hors d’eux-mêmes, ils ne sont point de sang-froid lorsqu’ils font de belles odes ; mais dès qu’une fois ils sont montés au ton de l’harmonie et de la mesure, ils entrent en fureur, et sont saisis de transports pareils à ceux des Bacchantes, qui dans leurs moments d’ivresse puisent dans les fleuves le lait et le miel, et cessent d’y puiser, rendues à elles-mêmes. Ainsi l’âme des poëtes lyriques fait réellement ce qu’ils se vantent de faire. Ils nous disent qu’ils puisent à des fontaines de miel, et que, semblables aux abeilles, ils volent çà et là dans les jardins et les vergers des Muses, où ils cueillent les vers qu’ils nous chantent. En cela ils disent vrai ; car le poëte est un être léger, ailé et sacré : il est incapable de composer, à moins que l’enthousiasme ne le saisisse, qu’il ne soit sorti de lui-même. Jusqu’au moment de l’inspiration, tout homme est dans l’impuissance de faire des vers, de prononcer des oracles. Comme ce n’est point par art, mais par une inspiration divine que les poëtes composent, et disent sur divers sujets beaucoup de belles choses, telles que tu en dis toi-même sur Homère, chacun d’eux ne peut réussir que dans le genre vers lequel la Muse le pousse. L’un excelle dans le dithyrambe, l’autre dans les éloges, celui-ci dans les chansons à danser, celui-là dans les vers épiques, un autre dans les iambes, et tous sont médiocres dans un autre genre, parce que ce n’est point l’art, mais l’inspiration qui préside à leur travail. En effet, s’ils savaient bien parler par art en un seul genre, ils sauraient également bien parler dans tous les autres. Et le but pour lequel le Dieu, après leur avoir ôté le sens, se sert d’eux comme de ministres, ainsi que des prophètes et des autres devins inspirés, c’est qu’en les entendant, nous sachions que ce n’est pas d’eux­mêmes qu’ils disent des choses si merveilleuses, puisqu’ils sont hors de leur bon sens, mais qu’ils sont les organes de la divinité qui nous parle par leur bouche. Tynnichus de Chalcide en est une preuve bien sensible. Nous n’avons de lui aucune autre pièce de vers que l’on daigne apprendre par coeur, si ce n’est son Péan (7), que tout le monde chante, la plus belle ode peut-être qu’on ait jamais faite, et qui, comme il le dit lui-même, est réellement une production des Muses.Il me semble que la divinité a voulu nous montrer en lui un exemple frappant, afin qu’il ne nous restât plus aucun doute si tous ces beaux poëmes sont humains et faits de main d’homme, mais que nous fussions assurés qu’ils sont divins et l’ouvrage des dieux, et que les poëtes ne sont que leurs interprètes, quel que soit le dieu qui les possède. C’est pour nous rendre cette vérité sensible que le dieu a chanté tout exprès la plus belle ode du monde par la bouche du poëte le plus médiocre. Ne trouves-tu pas que j’ai raison, mon cher Ion ?

    ION.

    Oui, par Jupiter ! tes discours, Socrate, font une profonde impression sur mon âme, et il me paraît que les poëtes, par une faveur divine, sont auprès de nous les interprètes des dieux.

    SOCRATE.

    Et vous autres rapsodes, n’êtes-vous pas les interprètes des poëtes ?

    ION.

    Cela est encore vrai.

    SOCRATE.

    Vous êtes donc des interprètes d’interprètes.

    ION.

    Sans contredit.

    SOCRATE.

    Un moment ; réponds-moi, Ion, et ne me cache rien de ce que je vais te demander. Quand tu récites comme il faut certains vers héroïques, et que tu ravis l’âme des spectateurs, soit que tu chantes Ulysse au moment où, s’élançant sur le seuil de son palais, il se fait connaître aux amants de Pénélope, et répand à ses pieds une multitude de flèches (8) ; ou Achille se jetant sur Hector (9), ou quelque endroit touchant au sujet d’Andromaque, d’Hécube ou de Priam (10) ; te possèdes-tu ? ou bien es-tu hors de toi­même, et ton âme remplie d’enthousiasme ne s’imagine-t-elle point être présente aux actions que tu récites, se trouver à Ithaque ou devant Troie, dans le lieu même, en un mot, où la scène se passe ?

    ION.

    Que la preuve que tu me mets sous les yeux est frappante, Socrate ! Car pour te parler sans aucun déguisement, je t’assure que, quand je déclame quelque morceau pathétique, mes yeux se remplissent de larmes ; et que, quand c’est quelque endroit terrible ou violent, la crainte me fait dresser les cheveux sur la tête, et palpiter le coeur.

    SOCRATE.

    Quoi donc, Ion ! Dirons-nous qu’un homme est dans son bon sens, lorsque, paré d’une robe de diverses couleurs, et portant une couronne d’or, il pleure au milieu des sacrifices et des fêtes, quoiqu’il n’ait rien perdu de sa parure ; ou qu’étant dans la compagnie de plus de vingt mille visages amis, il est saisi de frayeur, bien que personne ne le dépouille, ni ne lui fasse aucun mal ?

    ION.

    Non certes, Socrate, puisqu’il faut te dire la vérité.

    SOCRATE.

    Sais-tu que vous faites passer les mêmes sentiments dans l’âme de vos spectateurs ?

    ION.

    Je le sais très-bien. De la tribune où je suis placé, je les vois habituellement pleurer, jeter des regards menaçants, et trembler comme moi au récit de ce qu’ils entendent. Il faut que je sois fort attentif à tous les mouvements qui s’élèvent en eux, parce que si je les fais pleurer, je rirai moi, et je recevrai de l’argent ; au lieu que si je les fais rire, je pleurerai, et je perdrai l’argent que j’espérais (11).

    SOCRATE.

    Vois-tu à présent comment le spectateur est le dernier de ces anneaux qui, comme je le disais, reçoivent les uns des autres la vertu que leur communique la pierre d’Héraclée ? Le rapsode tel que toi, l’acteur, est l’anneau du milieu ; et le premier anneau, c’est le poëte lui-même. Par le moyen de ces anneaux, le dieu attire l’âme des hommes partout où il lui plaît, faisant passer sa vertu des uns aux autres ; et à lui comme à la pierre d’aimant est suspendue une longue chaîne de choristes, de maîtres de choeur, de sous-maîtres, attachés obliquement aux anneaux qui tiennent directement à la Muse. Un poëte tient à une muse, un autre poëte à une autre muse ; nous appelons cela être possédé, puisque le poëte n’est plus à lui, et qu’il appartient à la Muse. À ces premiers anneaux, je veux dire aux poëtes, sont suspendus d’autres anneaux, les uns à ceux-ci, les autres à ceux-là ; et ils sont saisis de différents enthousiasmes. Quelques-uns sont possédés d’Orphée, et lui sont attachés ; d’autres de Musée ; la plupart d’Homère. Tu es de ces derniers, Ion, et Homère te possède. Lorsqu’on chante en ta présence les vers de quelque autre poëte, tu sommeilles, et ton esprit ne te fournit rien : mais dès qu’on te récite quelque morceau de ce poëte, tu te réveilles aussitôt, ton âme entre, pour ainsi dire, en danse, et il te vient abondamment de quoi parler. Car ce n’est point en vertu de l’art ni de la science que tu parles d’Homère comme tu fais, mais par une inspiration et une possession divines. Et de même que les Corybantes ne sentent aucun autre air que l’air du dieu qui les possède, ne manquent ni de figures ni de paroles convenables à cet air, et ne font nulle attention à tous les autres : ainsi toi-même, Ion, lorsqu’on fait mention d’Homère, les paroles te viennent en abondance, tandis que tu es muet sur les autres poëtes. Tu me demandes la cause de cette facilité à parler quand il s’agit d’Homère, et de cette stérilité au sujet des autres : c’est que le talent que tu as pour louer Homère n’est point en toi l’effet de l’art, mais d’une inspiration divine.

    ION.

    Cela est fort bien dit, Socrate ; cependant je serais surpris si tes raisons étaient assez puissantes pour me persuader que quand je fais l’éloge d’Homère, je suis possédé et hors de moi-même. Je pense que tu ne le croirais pas toi-même si tu m’entendais discourir sur ce poëte.

    SOCRATE.

    Hé bien, je veux t’entendre : mais auparavant réponds à cette question. Parmi tant de choses dont Homère traite, quelles sont celles sur lesquelles tu parles bien ? Car sans doute tu ne parles pas bien sur toutes ?

    ION.

    Sois assuré, Socrate, qu’il n’en est pas une seule, dont je ne sois en état de bien parler.

    SOCRATE.

    Ce ne sont pas apparemment celles que tu ignores, et dont Homère traite.

    ION.

    Quelles sont donc les choses dont Homère traite, et que j’ignore ?

    SOCRATE.

    Homère ne parle-t-il pas des arts en plusieurs rencontres, et assez au long ? par exemple, de l’art de conduire un char ? Si je me rappelais les vers, je te les dirais.

    ION.

    Je les sais, moi, je vais te les dire.

    SOCRATE.

    Récite-moi donc les paroles de Nestor à son fils Antiloque, lorsqu’il lui donne des avis sur les précautions qu’il doit prendre pour éviter la borne ; dans la course des chars aux funérailles de Patrocle.

    ION.

    "Penche-toi, lui dit-il, sur ton char bien travaillé, du côté gauche ; en même temps presse du fouet et de la voix le cheval qui est à droite, en lui tenant les rênes lâches. Que le cheval gauche s’approche de la borne, en sorte que le moyeu de la roue faite avec art paraisse y toucher, et cependant évite de la rencontrer (12)."

    SOCRATE.

    Cela suffit. Qui jugera mieux, Ion, si Homère parle juste ou non dans ces vers, le médecin, ou le cocher ?

    ION.

    Le cocher sans doute.

    SOCRATE.

    Est-ce parce qu’il connaît l’art qui regarde ces sortes de choses, ou pour quelque autre raison ?

    ION.

    Non, mais parce qu’il connaît cet art.

    SOCRATE.

    Le dieu a donc attribué à chaque art la faculté de juger d’un certain ouvrage ; car nous ne jugerons point par la médecine des mêmes choses que nous connaissons par le pilotage.

    ION.

    Non vraiment.

    SOCRATE.

    Ni par l’art du charpentier, de ce qui nous est connu par la médecine.

    ION.

    Nullement.

    SOCRATE.

    N’en est-il pas ainsi de tous les autres arts ? ce que l’on connaît par l’un ne nous sera point connu par l’autre. Mais avant que de répondre à ceci, dis-moi, ne reconnais-tu pas que les arts diffèrent les uns des autres ?

    ION.

    Oui.

    SOCRATE.

    Autant que je puis conjecturer, je dis qu’un art est différent d’un autre, parce que celui-ci est la science d’un objet, et celui-là d’un autre objet. Penses-tu de même ?

    ION.

    Oui.

    SOCRATE.

    Car si c’était la science des mêmes objets, quelle raison aurions-nous de mettre de la différence entre un art et un autre, puisque tous les deux aboutiraient à la connaissance des mêmes choses ? Par exemple, je sais que voilà cinq doigts, et tu le sais comme moi. Si je te demandais si c’est par le même art, savoir par l’arithmétique, que nous connaissons cela toi et moi, ou chacun par un art différent, tu dirais sans doute que c’est par le même art.

    ION.

    Oui.

    SOCRATE.

    Réponds présentement à la question que j’étais sur le point de te faire tout à l’heure, et dis-moi si tu juges, par rapport à tous les autres arts sans exception, qu’il est nécessaire que le même art nous fasse connaître les mêmes objets, et un autre art des objets différents.

    ION.

    Il me le semble, Socrate.

    SOCRATE.

    Ainsi, quiconque ne possède point un art n’est pas en état de bien juger de ce qui est dit ou fait en vertu de cet art ?

    ION.

    Tu dis vrai.

    SOCRATE.

    Au sujet, par exemple, des vers que tu viens de citer, jugeras-tu mieux que le cocher si Homère parle bien ou mal ?

    ION.

    Le cocher en jugera mieux.

    SOCRATE.

    Car tu es rapsode, toi, et non pas cocher ?

    ION.

    Oui.

    SOCRATE.

    Et l’art du rapsode est autre que celui du cocher ?

    ION.

    Oui.

    SOCRATE.

    Puis donc qu’il est autre, il est aussi la science d’autres objets ?

    ION.

    Oui.

    SOCRATE.

    Mais quoi ! lorsque Homère dit qu’Hécamède, concubine de Nestor, donna à Machaon, qui était blessé, une potion à boire, et qu’il s’exprime ainsi (13) : « Du vin de Pramne, sur lequel elle racla du fromage de chèvre avec un couteau d’airain, et elle servit aussi de l’oignon pour exciter à boire, » est-ce à l’art du médecin ou à celui du rapsode qu’il appartient de juger si Homère parle bien en cet endroit, ou non ?

    ION.

    C’est à la médecine.

    SOCRATE.

    Et quand Homère dit (14) : « Elle s’élança dans l’abîme comme le plomb qui, attaché à la corne d’un boeuf sauvage, se précipite au fond des eaux portant la mort aux poissons voraces, » dirons-nous que c’est à l’art du pêcheur plutôt qu’à celui du rapsode de juger de ces vers, et si ce qu’ils expriment est bien ou mal rendu ?

    ION.

    Il est évident, Socrate, que cela regarde l’art du pêcheur.

    SOCRATE.

    Vois, si tu me faisais cette question : Socrate, puisque tu trouves dans Homère les objets dont le jugement appartient à chacun de ces différents arts, trouve-moi de même dans ce poëte les objets qui regardent les devins et l’art divinatoire, et sur lesquels ils doivent être en état de prononcer si Homère s’est exprimé bien ou mal dans ses poésies : vois, dis-je, avec quelle aisance et quelle vérité je te répondrais qu’Homère parle de ces objets en plusieurs endroits de son Odyssée,par exemple, dans celui où le divin Théoclymène ; issu de la race de Mélampe, adresse ces paroles aux amants de Pénélope (15) : - « Malheureux, quel sort affreux vous menace ? Vos têtes, vos faces, tous vos membres sont enveloppés de ténèbres. J’entends vos sanglots redoublés ; vos joues sont baignées de larmes. Le vestibule et la cour du palais sont remplis de fantômes qui se hâtent vers le Tartare dans le séjour des ombres. Le soleil a disparu du ciel ; un nuage funeste couvre l’univers. » Il en parle même souvent dans l’Iliade,comme dans l’attaque du camp des Grecs, où on lit ces vers (16) : - « Lorsqu’ils allaient franchir le fossé, un oiseau se montra à la gauche de l’armée, un aigle au vol élevé, qui tenait dans ses serres un énorme serpent ensanglanté, encore en vie et palpitant, qui n’avait point encore renoncé à se défendre. Car s’étant penché en arrière, il blessa à la poitrine, près du cou, l’aigle qui le lâcha aussitôt par la violence de la douleur, et le laissant tomber au milieu des soldats, s’envola au gré des vents en poussant de grands cris. » Tels sont, te dirai-je, les endroits et d’autres semblables, dont l’examen et le jugement appartiennent au devin.

    ION.

    Tu dirais en cela la vérité, Socrate.

    SOCRATE.

    Ta réponse n’est pas moins vraie, Ion. De même donc que je t’ai marqué dans l’Odysséeet dans l’Iliadedes endroits qui appartiennent, les uns au devin, les autres au médecin, les autres au pêcheur, désigne-moi pareillement, Ion, toi qui es bien plus au fait d’Homère que moi, les endroits qui sont du ressort du rapsode et de son art, et qu’il lui appartient d’examiner et de juger préférablement aux autres hommes.

    ION.

    Je réponds, Socrate, que tous sont également du ressort du rapsode.

    SOCRATE.

    Tu ne disais pas cela tout à l’heure, Ion, as-tu donc si peu de mémoire ? Il ne convient pourtant pas à un rapsode d’être sujet à l’oubli.

    ION.

    Qu’est-ce donc que j’ai oublié ?

    SOCRATE.

    Ne te souvient-il point d’avoir dit que l’art du rapsode est autre que celui du cocher ?

    ION.

    Je m’en souviens.

    SOCRATE.

    N’as-tu point avoué qu’étant autre, il connaîtra aussi d’autres objets ?

    ION.

    Oui.

    SOCRATE.

    L’art du rapsode, selon ce que tu dis, ne connaîtra donc pas toutes choses, non plus que le rapsode ?

    ION.

    Il en faut peut-être excepter ces sortes d’objets, Socrate.

    SOCRATE.

    Mais par ces sortes d’objets, tu entends à peu près tout ce qui appartient aux autres arts. Quels objets connaîtra donc le vôtre, puisqu’il ne les connaît pas tous ?

    ION.

    Il connaîtra, je pense, les discours qu’il convient de mettre dans la bouche de l’homme et de la femme, des esclaves et des personnes libres, de ceux qui obéissent et de ceux qui commandent.

    SOCRATE.

    Veux-tu dire que le rapsode saura mieux que le pilote de quelle manière doit parler celui qui commande sur un vaisseau battu de la tempête ?

    ION.

    Non : pour cela, ce sera le pilote.

    SOCRATE.

    Le rapsode saura-t-il mieux que le médecin quels discours doivent tenir ceux qui commandent à des malades ?

    ION.

    Non plus, je l’avoue.

    SOCRATE.

    Veux-tu parler des discours qui conviennent à un esclave ?

    ION.

    Oui.

    SOCRATE.

    Par exemple, prétends-tu que le rapsode, et non pas le bouvier, saura ce qu’il est à propos de dire pour apaiser ses bêtes quand elles sont irritées ?

    ION.

    Point du tout.

    SOCRATE.

    Est-ce donc ce que doit dire une ouvrière en laine touchant son travail ?

    ION.

    Non.

    SOCRATE.

    Ou les discours dont un général doit se servir pour donner du coeur à ses soldats ?

    ION.

    Oui, voilà ce que le rapsode connaîtra.

    SOCRATE.

    Quoi donc ! l’art du rapsode est-il le même que l’art de la guerre ?

    ION.

    Du moins je sais fort bien comment doit parler un général d’armée.

    SOCRATE.

    Peut-être, Ion, es-tu versé dans l’art de commander aux troupes. En effet, si tu étais à la fois bon écuyer et bon joueur de luth, tu distinguerais les chevaux qui ont une bonne ou une mauvaise allure. Mais si je te demandais : par quel art, Ion, connais­tu les chevaux qui ont une bonne allure ? est-ce en qualité d’écuyer ou de joueur de luth ? Que me répondrais-tu ?

    ION.

    Je te répondrais que c’est comme écuyer.

    SOCRATE.

    Pareillement, si tu discernais ceux qui touchent bien le luth, n’avouerais-tu point que tu fais ce discernement en tant que joueur de luth et non en tant qu’écuyer ?

    ION.

    Oui.

    SOCRATE.

    Ainsi, puisque tu entends l’art militaire, est-ce en qualité d’homme de guerre, ou bien de bon rapsode, que tu as cette connaissance ?
    ION.

    Il importe peu, ce me semble, en quelle qualité.

    SOCRATE.

    Comment dis-tu qu’il importe peu ? L’art du rapsode est-il le même, à ton avis, que l’art de la guerre ? ou sont-ce là deux arts ?

    ION.

    Je pense que c’est le même art.

    SOCRATE.

    Ainsi quiconque est bon rapsode est aussi bon général d’armée ?

    ION.

    Oui, Socrate.

    SOCRATE.

    Par la même raison, quiconque est bon général d’armée est aussi bon rapsode ?

    ION.

    Pour cela, je ne le crois pas.

    SOCRATE.

    Tu crois au moins qu’un excellent rapsode est aussi un excellent capitaine ?

    ION.

    Assurément.

    SOCRATE.

    N’es-tu pas le meilleur rapsode de toute la Grèce ?

    ION.

    Sans comparaison, Socrate.

    SOCRATE.

    Es-tu aussi, Ion, le plus grand capitaine de toute la Grèce ?

    ION.

    Je te le garantis, Socrate, et j’en ai appris le métier dans Homère.

    SOCRATE.

    Au nom des dieux, Ion, pourquoi donc, étant le meilleur capitaine et le meilleur rapsode de la Grèce, vas-tu de ville en ville récitant des vers, et ne commandes-tu pas les armées ? Penses-tu que les Grecs aient grand besoin d’un rapsode portant une couronne d’or, et qu’ils n’aient point affaire d’un général ?

    ION.

    Notre ville, Socrate, est sous votre domination ; vous commandez à nos troupes et il ne nous faut point de général. Quant à la vôtre et à celle de Lacédémone, elles ne me choisiront pas non plus pour conduire leurs armées : vous vous croyez en état de les conduire vous-même.

    SOCRATE.

    Mon cher Ion, ne connais-tu pas Apollodore de Cyzique ?

    ION.

    Quel est-il ?

    SOCRATE.

    Celui que les Athéniens ont si souvent mis à la tête de leurs troupes, quoique étranger ; et Phanosthène d’Andros, et Héraclide de Clazomène, que notre ville a élevés au grade de général et aux autres charges, tout étrangers qu’ils sont, parce qu’ils ont donné des preuves de leur mérite. Et elle ne choisira pas pour commander ses armées, elle ne comblera pas d’honneurs Ion d’Éphèse, si elle l’en juge digne ! Quoi donc ! n’êtes-vous pas Athéniens d’origine, vous autres Éphésiens, et Éphèse n’est­elle pas une ville qui ne le cède à nulle autre ? Si tu dis la vérité, Ion, en te donnant pour capable de louer Homère par art et par science, tu en agis mal avec moi, de tromper ainsi mes espérances, après t’être vanté de savoir une infinité de belles choses sur Homère, et m’avoir promis de m’en faire part. Et non-seulement tu ne m’en fais point part, mais tu ne veux pas même me dire quelles sont les connaissances où tu excelles, quoique je t’en prie depuis longtemps ; et, semblable à Protée, tu prends toutes sortes de figures, tu tournes en tous sens, enfin tu deviens général d’armée pour m’échapper et éviter de me montrer combien tu es habile dans l’intelligence d’Homère. Si donc, comme je viens de le dire, c’est en vertu de l’art que tu es si versé dans Homère, et que t’étant engagé à me faire montre de ta science, tu me trompes, en t’y refusant, ton procédé est injuste. Si, au contraire, ce n’est point par art, mais par une inspiration divine qu’étant possédé d’Homère, tu dis tant de belles choses sur ce poëte, sans aucune science, comme je le disais tout à l’heure, en ce cas je n’ai point à me plaindre de toi. Ainsi, vois si tu aimes mieux passer dans notre esprit pour un homme injuste ou pour un homme divin.

    ION.

    La différence est grande, Socrate ! et il est bien plus beau de passer pour un homme divin.

    SOCRATE.

    Nous t’accordons alors ce beau titre, Ion, de célébrer Homère par une inspiration divine, et non en vertu de l’art. »


    Notes

    1. Les rapsodes ou mieux rhapsodes, furent chez les Grecs les premiers dépositaires des oeuvres des grands poëtes, Hésiode, Homère, Archiloque, dont ils faisaient métier de populariser les vers : on appela Homérides ceux qui, vouant une sorte de culte à Homère, ne récitaient que l'Iliadeet l'Odyssée.

    2. Ville de l’Argolide, sur le golfe Saronique, célèbre par un temple et un oracle d’Esculape, sa principale divinité.

    3. Les rapsodes d’Homère y concouraient seuls, tous les cinq ans.

    4. Il était de l'île de Thasos : les fresques célèbres qu’il peignit à Delphes, vers l’an 395 av. J.-C., se faisaient remarquer par le dessin et par l’expression des visages.

    5. Ulysse avait laissé ce rapsode auprès de Pénélope, pour veiller sur sa conduite. (Odyssée, I, 325, 342.)

    6. C’est en effet à Héraclée, en Lydie, que se trouvait l’aimant.

    7. Ode en l’honneur d’Apollon.

    8. Homère, au XXIIe livre de l'Odyssée.

    9. Hom., Iliade, XXII, 311.

    10. Ibid., 405, 430, 437, 515.

    11. On voit par ce passage que les rapsodes exerçaient une véritable industrie, analogue à celle des acteurs.

    12. Iliade, XXIII, v. 335.

    13. Iliade, XI, v. 639.

    14. Id,, XXIV, v. 80.

    15. Odyssée, XX, v. 351.

    16. Iliade, XII, v. 200.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Platon
    Mots-clés
    Poésie, inspiration, art, science, Homère, Muses, enthousiasme
    Extrait
    SOCRATE. « Quand tu récites comme il faut certains vers héroïques, et que tu ravis l’âme des spectateurs, soit que tu chantes Ulysse au moment où, s’élançant sur le seuil de son palais, il se fait connaître aux amants de Pénélope, et répand à ses pieds une multitude de flèches; ou Achille se jetant sur Hector, ou quelque endroit touchant au sujet d’Andromaque, d’Hécube ou de Priam; te possèdes-tu ? ou bien es-tu hors de toi­même, et ton âme remplie d’enthousiasme ne s’imagine-t-elle point être présente aux actions que tu récites, se trouver à Ithaque ou devant Troie, dans le lieu même, en un mot, où la scène se passe ? »
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