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    Dossier: Platon

    Phèdre - 2e partie

    Platon
    « PHÈDRE, SOCRATE.

    SOCRATE.

    Tu n’entends rien, mon cher Phèdre, aux détours de la vanité (30) ; et tu ne vois pas que nos hommes d’État les plus fiers sont ceux qui aiment le plus à composer des discours et à laisser des écrits. Dès qu’ils ont mis au jour quelque chose, ils sont si jaloux de l’admiration publique qu’ils n’ont rien de plus pressé que d’y inscrire le nom de tous ceux qui leur ont donné leur suffrage.

    PHÈDRE.

    Que dis-tu ? je ne te comprends pas.

    SOCRATE.

    Tu ne comprends pas qu’en tête des écrits d’un homme d’État sont toujours les noms de ceux qui les ont approuvés ?

    PHÈDRE.

    Comment ?

    SOCRATE.

    « Il a plu, dit-il, au sénat ou au peuple ou à tous les deux, sur la proposition d’un tel... » Et ici il se nomme solennellement lui-même et fait son propre éloge. Ensuite, pour montrer à ses admirateurs sa sagesse, il fait quelquefois un long écrit. Car, dis-moi, n’est-ce pas là un véritable écrit ?

    PHÈDRE.

    Pas tout à fait, à ce qu’il me semble.

    SOCRATE.

    Et cependant l’écrit réussit-il, l’auteur sort du théâtre tout joyeux ; est-il rejeté, se voit-il enlever l’honneur d’être compté parmi les écrivains et les faiseurs de discours, il s’en désole et ses amis s’affligent avec lui.

    PHÈDRE.

    Sans doute.

    SOCRATE.

    Il est donc évident que, loin de dédaigner ce métier, ils l’ont en grande estime.

    PHÈDRE.

    J’en conviens.

    SOCRATE.

    Mais quoi ? lorsqu’un orateur ou un roi, revêtu de la puissance d’un Lycurgue, d’un Solon, d’un Darius, s’immortalise dans un État comme faiseur de discours, ne se regarde-t-il pas lui-même comme un demi-dieu pendant sa vie ; et la postérité n’a-t­elle pas de lui la même opinion en considérant ses écrits ?

    PHÈDRE.

    Assurément.

    SOCRATE.

    Crois-tu donc qu’aucun homme d’État, quels que soient son caractère et sa malveillance pour Lysias, prétende le faire rougir de son titre d’écrivain ?

    PHÈDRE.

    Cela n’est guère probable d’après ce que tu dis ; car ce serait, à ce qu’il me semble, diffamer sa propre passion.

    SOCRATE.

    Il est donc évident qu’il ne peut y avoir de honte à composer des discours.

    PHÈDRE.

    D’accord.

    SOCRATE.

    Mais, selon moi, ce qu’il y a de honteux, c’est non point de parler et d’écrire bien, mais de parler et d’écrire mal.

    PHÈDRE.

    Cela est clair.

    SOCRATE.

    Mais écrire bien ou écrire mal, en quoi cela consiste-t-il ? devrons-nous, mon cher Phèdre, interroger là-dessus Lysias ou quelqu’un de ceux qui ont écrit ou écriront sur un sujet politique ou sur des matières privées, en vers comme un poëte, ou en prose comme le commun des écrivains ?

    PHÈDRE.

    Peux-tu me demander si nous le devons ? Et serait-ce la peine de vivre, si l’on ne goûtait ces plaisirs de l’intelligence. Car ce ne sont pas les jouissances que la douleur précède, et dont elle est la condition nécessaire, qui donnent son prix à la vie. Or c'est le cas de presque tous les plaisirs du corps, ce qui les a fait appeler justement serviles.

    SOCRATE.

    Nous avons du temps, je pense. Et puis il me semble que les cigales qui chantent sur nos têtes et conversent entre elles comme elles font toujours par cette chaleur étouffante, nous regardent. Si donc elles nous voyaient, comme le peuple, au lieu de nous entretenir, faire la sieste à l’heure de midi, et nous laisser bercer par leurs chants, faute d'occuper notre pensée, elles se riraient de nous et feraient bien ; elles croiraient voir des esclaves qui sont venus dormir dans cette retraite, comme des brebis qui, au milieu du jour, s’endorment autour de la fontaine. Si, au contraire, elles nous voient converser et passer auprès d’elles comme le sage (31) auprès des sirènes, sans nous laisser charmer, elles nous admireront et peut-être nous feront-elles part du bienfait que les dieux leur ont permis d’accorder aux hommes.

    PHÈDRE.

    Quel est ce bienfait ? Il me semble bien que je n’en ai jamais entendu parler.

    SOCRATE.

    Il ne sied pas à un ami des Muses d’ignorer ces choses-là. On raconte que les cigales étaient des hommes avant la naissance des Muses. Quand les Muses naquirent et le chant avec elles, il y eut des hommes que leurs accents transportèrent de plaisir, à tel point que la passion de chanter leur fit oublier le boire et le manger, et ils passèrent de la vie à la mort sans même s'en apercevoir. De ces hommes naquirent les cigales ; et les Muses leur accordèrent le privilège de n’avoir besoin d’aucune nourriture ; mais dès le moment de leur naissance jusqu’à leur mort elles chantent sans manger ni boire ; et après cela elles vont annoncer aux Muses quel est celui des mortels qui rend hommage à chacune d'elles. Ainsi, en faisant connaître à Terpsichore ceux qui l’honorent dans les choeurs, elles rendent cette divinité encore plus propice à ses favoris. À Érato, elles redisent les noms de ceux qui cultivent la poésie érotique ; et aux autres Muses, elles font connaître ceux qui leur accordent l’espèce de culte qui convient aux attributs de chacune ; à Calliope la plus âgée et à Uranie la cadette, ceux qui s’étant adonnés à la philosophie, cultivent les arts qui leur sont consacrés. Ces deux Muses, qui président aux mouvements des corps célestes et aux discours des dieux et des hommes, sont aussi celles dont les chants sont les plus mélodieux. Voilà bien des raisons pour parler au lieu de dormir en plein midi.

    PHÈDRE.

    Eh bien ! parlons.

    SOCRATE.

    Nous nous étions proposé tout à l’heure d’examiner ce qui fait un bon ou un mauvais discours écrit ou improvisé.

    Commençons cet examen, s’il te plaît.

    PHÈDRE.

    Fort bien.

    SOCRATE.

    N’est-il pas nécessaire, pour bien parler, de connaître la vérité sur le sujet qu’on se propose de traiter ?

    PHÈDRE.

    J’ai entendu dire à ce sujet, mon cher Socrate, qu’il n’est pas nécessaire au futur orateur de s’instruire de ce qui est véritablement juste, mais de ce qui paraît tel à la multitude chargée de décider ; ni de ce qui est vraiment bon et beau, mais de ce qui a les apparences de la bonté et de la beauté. Car c'est la vraisemblance, et non la vérité qui produit la persuasion.

    SOCRATE.

    Il ne faut pas laisser tomber les paroles des habiles (32), cher Phèdre, mais plutôt examiner ce qu’elles signifient. Et ce que tu viens de dire mérite toute notre attention.

    PHÈDRE.

    Tu as raison.

    SOCRATE.

    Procédons de cette manière.

    PHÈDRE.

    Voyons.

    SOCRATE.

    Si je te conseillais d’acheter un cheval pour aller en guerre, si tous deux nous ignorions ce que c’est qu’un cheval, si je savais seulement que Phèdre prend pour un cheval celui des animaux domestiques qui a les plus grandes oreilles...

    PHÈDRE.

    Cela serait risible, Socrate.

    SOCRATE.

    Un moment ; et si j’entreprenais sérieusement de te persuader, en composant un discours où je vanterais l’âne tout en parlant du cheval ; si je disais que c’est un animal inappréciable à la ville et à l’armée ; qu’on peut combattre assis sur son dos et lui faire porter les bagages et autres fardeaux...

    PHÈDRE.

    Ce serait le comble du ridicule.

    SOCRATE.

    Encore ne vaut-il pas mieux être ridicule, mais inoffensif, que dangereux et nuisible ?

    PHÈDRE.

    Apparemment.

    SOCRATE.

    Lors donc qu’un orateur, ignorant la nature du bien et du mal, trouve ses concitoyens dans la même ignorance et leur persuade, non pas de prendre l’ombre d’un âne pour un cheval (33), mais le mal pour le bien ; quand, fort de la connaissance qu’il a des préjugés de la foule, il l’entraîne dans des voies mauvaises ; à ton avis, quels fruits la rhétorique pourra-t-elle recueillir de ce qu’elle aura semé ?

    PHÈDRE.

    Des fruits assez mauvais.

    SOCRATE.

    Mais peut-être, mon bon ami, avons-nous traité l’art oratoire d’une façon trop incivile, peut-être pourrait-il nous répondre que tous nos beaux raisonnements ne savent ce qu’ils disent ; qu’il ne force personne à apprendre à parler sans connaître la nature du vrai ; mais que, si on veut l’en croire on ne l’étudiera qu’après s’être assuré de la possession de la vérité ; que toutefois il n’hésite pas à proclamer bien haut que sans ses leçons la possession de la vérité ne sert de rien pour produire la persuasion.

    PHÈDRE.

    N’aurait-il pas raison de parler ainsi ?

    SOCRATE.

    J’en conviendrais, si les voix qui s’élèvent de différents côtés s’accordaient à reconnaître que la rhétorique est un art. Mais je crois en entendre quelques-unes qui protestent là contre et qui affirment qu’elle n’est pas un art, mais une routine grossière. "Il n’y a pas, dit le Laconien, de véritable art de la parole hors de la possession de la vérité et il n’y en aura jamais."

    PHÈDRE.

    Je veux aussi entendre ces voix, mon cher Socrate. Fais comparaître ces adversaires de la rhétorique et voyons ce qu’ils disent.

    SOCRATE.

    Venez, nobles enfants, et prouvez à Phèdre, père d’enfants qui vous ressemblent, que, s’il n’a pas assez approfondi la philosophie, il ne sera jamais capable de parler sur aucun sujet. Que Phèdre vous réponde.

    PHÈDRE.

    Interrogez.

    SOCRATE.

    En général, la rhétorique n’est-elle pas l’art de conduire les âmes (34) par la parole, non-seulement dans les tribunaux et les autres assemblées publiques, mais aussi dans les réunions particulières, qu’il s’agisse de sujets légers ou des plus grands intérêts (35) ? et le bien n’a-t-il pas son prix dans les petites choses comme dans les grandes ? N’est-ce pas ce que l’on dit ?

    PHÈDRE.

    Non, par Jupiter, ce n’est pas tout à fait cela ; l’art de parler et d’écrire triomphe surtout dans les plaidoyers et s’étend aux harangues politiques. Je n’ai pas entendu dire que son domaine fût plus étendu.

    SOCRATE.

    Tu ne connais donc que les traités de rhétorique de Nestor et d’Ulysse qu’ils ont composés dans leurs loisirs pendant le siège d’Ilion, et tu n’as jamais entendu parler de la rhétorique de Palamède ?

    PHÈDRE.

    Non, par Jupiter, non plus que des rhétoriques de Nestor et d’Ulysse, à moins que ton Nestor ne soit Gorgias, et ton Ulysse Thrasymaque ou Théodore (36).

    SOCRATE.

    Peut-être bien, mais laissons-les. Dis-moi, dans les tribunaux que font les parties adverses, ne soutiennent-elles pas le pour et le contre ? Qu’en dis-tu ?

    PHÈDRE.

    Rien de si vrai.

    SOCRATE.

    Et c’est sur le juste et l’injuste qu’elles se contredisent ainsi ?

    PHÈDRE.

    Sans doute.

    SOCRATE.

    Ainsi, celui qui fait cela avec art fera paraître la même chose, aux mêmes personnes, juste ou injuste, comme il voudra.

    PHÈDRE.

    Eh bien ?

    SOCRATE.

    Et, quand il parlera devant le peuple, ses concitoyens jugeront les mêmes choses avantageuses ou funestes au gré de son éloquence.

    PHÈDRE.

    Oui.

    SOCRATE.

    Ne savons-nous pas que le Palamède d’Élée (37) parlait avec tant d’art qu’il faisait paraître à ses auditeurs les mêmes choses semblables ou dissemblables, simples ou multiples, en repos et en mouvement ?

    PHÈDRE.

    Je le sais.

    SOCRATE.

    Ainsi l’art de soutenir les propositions contradictoires n’a pas seulement pour domaine les tribunaux et les assemblées populaires ; mais, à ce qu’il paraît, s’il y a un art de la parole, il embrasse toutes les espèces de discours, et il rend capable de confondre dans tous les cas tout ce qui peut être confondu, et de distinguer ce que l’adversaire cherche à confondre et à obscurcir.

    PHÈDRE.

    Comment l’entends-tu ?

    SOCRATE.

    Je crois que la question s’éclaircira, si tu suis ce raisonnement. Fera-t-on plus facilement illusion dans les choses très-différentes ou dans celles qui ne diffèrent que fort peu ?

    PHÈDRE.

    Dans celles-ci, évidemment.

    SOCRATE.

    Pour changer de côté sans qu’on s’en aperçoive, devras-tu t’écarter peu à peu ou t’éloigner à grands pas ?

    PHÈDRE.

    La réponse est trop claire.

    SOCRATE.

    Celui qui se propose de tromper les autres sans se prendre lui-même pour dupe devra donc être capable de reconnaître exactement les ressemblances et les différences des choses ?

    PHÈDRE.

    Cela est de toute nécessité.

    SOCRATE.

    Mais est-il possible, quand on ignore la vraie nature de chaque chose, de reconnaître ce qui dans les autres choses ressemble peu ou beaucoup à celle qu’on ignore ?

    PHÈDRE.

    C’est tout à fait impossible.

    SOCRATE.

    N’est-il donc pas évident que toute opinion fausse ne vient que de certaines ressemblances qui existent entre les objets ?

    PHÈDRE.

    Assurément.

    SOCRATE.

    Et qu’on ne saurait posséder l’art de faire passer peu à peu ses auditeurs, de ressemblance en ressemblance, de la véritable nature des choses à son contraire, en évitant pour son propre compte une semblable erreur, si l’on ne sait à quoi s’en tenir sur l’essence de chaque chose ?

    PHÈDRE.

    Cela ne se peut.

    SOCRATE.

    Ainsi donc celui qui prétend posséder l’art de la parole sans connaître la vérité et qui ne s’est jamais inquiété que des opinions, prend, à ce qu’il semble, pour un art ce qui n’en est qu’une ombre risible.

    PHÈDRE.

    Il en court grand risque.

    SOCRATE.

    Veux-tu, dans le discours de Lysias, que tu tiens à la main, et dans ceux que nous avons prononcés, voir quelle différence nous faisons entre l’art et ce qui n’en a que l’apparence ?

    PHÈDRE.

    Très-volontiers : aussi bien nos raisonnements ont quelque chose d’un peu creux, ne s’appuyant sur aucun exemple positif.

    SOCRATE.

    En vérité c'est un heureux hasard qui nous a fait prononcer deux discours propres à montrer que celui qui possède la vérité peut, en se faisant un jeu de la parole, faire prendre le change à ses auditeurs. Pour moi, mon cher Phèdre, je n’hésite pas à les rapporter aux divinités qui habitent ces lieux ; peut-être aussi ces chanteurs inspirés des Muses (38), qui habitent au-dessus de nos têtes, nous ont-ils communiqué leur inspiration : car j’ai toujours été tout à fait étranger à l’art oratoire.

    PHÈDRE.

    Cela te plaît à dire : mais venons à l’examen des deux discours.

    SOCRATE.

    Lis donc le commencement du discours de Lysias.

    PHÈDRE

    "Tu es donc instruit de tous mes sentiments, et tu sais que je regarde l’accomplissement de mes désirs comme devant nous profiter à tous deux. Il ne serait pas juste de repousser mes voeux, parce que je ne suis pas ton amant. Car les amants une fois satisfaits..."

    SOCRATE.

    Arrête. Il faut examiner en quoi Lysias se trompe et manque d’art ; n’est-il pas vrai ?

    PHÈDRE.

    Oui.

    SOCRATE.

    N’est-il pas évident que nous sommes tous d’accord sur certaines matières et que sur d’autres nous sommes toujours en discussion ?

    PHÈDRE.

    Je crois comprendre ce que tu dis, mais explique-toi plus clairement.

    SOCRATE.

    Par exemple, si l’on prononce devant nous les mots de fer ou d’argent, n’avons-nous pas tous la même idée ?

    PHÈDRE.

    Sans doute.

    SOCRATE.

    Mais qu’on nous parle du juste ou de l’injuste, ces mots n’éveillent-ils pas des idées différentes, et ne sommes-nous pas aussitôt en désaccord avec les autres et avec nous-même ?

    PHÈDRE.

    Assurément.

    SOCRATE.

    Il est donc des choses sur lesquelles tout le monde s’accorde, et d’autres sur lesquelles tout le monde dispute ?

    PHÈDRE.

    Il est vrai.

    SOCRATE.

    Quelles sont donc les matières où l’on peut nous égarer le plus facilement, et où la rhétorique a le plus de pouvoir ?

    PHÈDRE.

    Évidemment dans les matières incertaines et douteuses.

    SOCRATE.

    Celui donc qui se propose d’aborder l’art oratoire devra auparavant avoir fait méthodiquement cette distinction et avoir appris à reconnaître, à leurs caractères différents, les choses sur lesquelles l’opinion de la multitude est naturellement flottante, et celles sur lesquelles le doute est impossible ?

    PHÈDRE.

    Celui qui saurait faire cette distinction serait un habile homme.

    SOCRATE.

    Après cela je crois qu’avant de traiter un sujet particulier il doit voir d’un oeil pénétrant, et en se gardant de toute confusion, à quelle espèce ce sujet appartient.

    PHÈDRE.

    Sans doute.

    SOCRATE.

    Et l’amour ? est-il des choses dont on dispute, ou non ?

    PHÈDRE.

    Des choses dont on dispute assurément. Autrement, crois-tu que tu eusses pu en parler comme tu l’as fait tout à l’heure, soutenant tantôt qu’il est un mal pour l’amant et pour l’objet aimé, tantôt qu’il est le plus grand des biens ?

    SOCRATE.

    On ne peut mieux. Mais dis-moi, car dans la fureur divine qui me possédait j’ai perdu la mémoire, ai-je défini l’amour en commençant mon discours ?

    PHÈDRE.

    Par Jupiter, à merveille.

    SOCRATE.

    Que dis-tu ? les nymphes, filles d’Achéloüs et Pan fils d’Hermès (39) sont donc plus habiles dans l’art de la parole que Lysias fils de Céphale ? ou bien est-ce que je me trompe, et Lysias, en commençant son discours sur l’amour, nous a-t-il aussi fait accepter une définition à laquelle il ait rapporté toute la suite de son discours et la conclusion elle-même ? Veux-tu que nous en relisions encore le commencement ?

    PHÈDRE.

    Comme tu voudras : cependant ce que tu cherches n’y est pas.

    SOCRATE.

    Lis toujours ; je veux l’entendre encore.

    PHÈDRE.

    "Tu es donc instruit de tous mes sentiments, et tu sais que je regarde l’accomplissement de mes désirs comme devant nous profiter à tous deux. Il ne serait pas juste de repousser mes voeux, parce que je ne suis pas ton amant. Car les amants ne sont pas plutôt satisfaits qu’ils regrettent déjà tout ce qu’ils ont fait pour l’objet de leur passion."

    SOCRATE.

    Il s’en faut bien, ce me semble, qu’il ait fait ce que nous demandons. Il ne débute pas par le commencement, mais par la fin, comme un homme qui nage sur le dos et contre le fil de l’eau. Ne commence-t-il pas par où devrait finir l’amant qui s’adresse à son bien-aimé ; ou bien me trompé-je, Phèdre, mon très-cher ami ?

    PHÈDRE.

    Mais aussi, Socrate, il n’a voulu faire que la fin du discours.

    SOCRATE.

    Je le veux bien ; mais ne te semble-t-il pas que ses idées sont entassées confusément ? ce qu’il dit en second lieu paraît-il devoir nécessairement être à cette place plutôt que telle ou telle autre partie de son discours ? Pour moi, qui avoue d’ailleurs mon ignorance, j’imagine que l’auteur a bravement écrit tout ce qui lui venait à l’esprit. Mais toi, as-tu découvert dans sa composition un plan d’après lequel il ait dû en disposer toutes les parties dans l’ordre où elles se trouvent ?

    PHÈDRE.

    Tu es bien bon de me croire en état de pénétrer ainsi dans tous les artifices de l’éloquence d’un Lysias.

    SOCRATE.

    Tu m’accorderas du moins que tout discours doit, comme un être vivant, avoir un corps qui lui soit propre, une tête et des pieds, un milieu et des extrémités exactement proportionnées entre elles et dans un juste rapport avec l’ensemble.

    PHÈDRE.

    Cela est évident.

    SOCRATE.

    Eh bien ! examine un peu le discours de ton ami, et dis-moi s’il réunit toutes ces conditions. Tu avoueras qu’il ressemble fort à l’inscription que l’on a mise, dit-on, sur le tombeau de Midas, roi de Phrygie.

    PHÈDRE.

    Quelle est cette épitaphe, et qu’a-t-elle de particulier ?

    SOCRATE.

    La voici :

    « Je suis une vierge d’airain, je repose sur le tombeau de Midas ;

    « Tant que l’eau coulera, tant que les grands arbres verdiront,

    « Debout, sur ce tombeau arrosé de larmes,

    « J’annoncerai aux passants que Midas repose en ces lieux (40). »

    Tu vois aussi bien que moi qu’on peut indifféremment lire cette inscription en commençant par le premier vers ou par le dernier.

    PHÈDRE.

    Tu te moques de notre discours, Socrate.

    SOCRATE.

    Laissons-le donc pour ne pas te fâcher, quoique, selon moi, il renferme un grand nombre d’exemples fort utiles à étudier pour nous détourner à tout jamais de les imiter. Parlons des autres discours. Nous y trouverons, je crois, les enseignements dont pourra profiter celui qui veut s’instruire dans l’art oratoire.

    PHÈDRE

    Que veux-tu dire ?

    SOCRATE.

    Ces deux discours se contredisaient : car l’un tendait à prouver qu’on doit accorder ses faveurs à l’homme épris d’amour, et l’autre à celui que l’amour n’a point touché.

    PHÈDRE.

    Et le pour et le contre étaient également soutenus avec chaleur.

    SOCRATE.

    Je croyais que tu allais dire le mot propre, qui eût été avec fureur. C’est ce mot que je cherchais ; n’avons-nous pas dit, en effet, que l’amour était une sorte de fureur ?

    PHÈDRE.

    Oui.

    SOCRATE.

    Il y a deux espèces de fureur ou de délire : l’un, qui n’est qu’une maladie de l’âme, l’autre qui nous fait franchir les bornes de la nature humaine par une inspiration divine.

    PHÈDRE.

    D’accord.

    SOCRATE.

    Nous avons distingué quatre espèces de délire divin, suivant les dieux qui les inspirent, attribuant l’inspiration prophétique à Apollon, celle des initiés à Bacchus, celle des poëtes aux Muses, enfin celle des amants à Aphrodite et à Éros ; et nous avons dit que le délire de l’amour était de tous le plus divin. Et je ne sais comment, touchés nous-mêmes par le souffle du dieu d’amour, tantôt nous rapprochant de la vérité, tantôt nous en écartant, faisant en somme un discours assez plausible, nous avons composé, en nous jouant avec décence et avec piété, une sorte d’hymne mythologique à l’Amour, ton maître et le mien, Phèdre, le dieu des beaux jeunes gens.

    PHÈDRE.

    J’ai été charmé de l’entendre.

    SOCRATE.

    Servons-nous donc de ce discours pour voir comment l’on peut passer du blâme à l’éloge.

    PHÈDRE.

    Voyons.

    SOCRATE.

    Tout le reste, en effet, n’est selon moi qu’un jeu d’enfant. Mais il y a deux procédés que le hasard nous a suggérés sans doute, mais dont il serait très­utile de bien comprendre toute la portée en se les appropriant par la méthode (41).


    PHÈDRE.

    Quels sont ces procédés ?

    SOCRATE.

    C’est d’abord d’embrasser d’un seul coup d’oeil toutes les idées particulières éparses de côté et d’autre et de les réunir sous une seule idée générale, afin de faire comprendre, par une définition exacte, le sujet que l’on veut traiter. C’est ainsi que tout à l’heure nous avons donné de l’amour une définition qui pouvait être bonne ou mauvaise, mais qui a du moins servi à répandre dans notre discours la clarté et l’ordre.

    PHÈDRE.

    Et quel est l’autre procédé, Socrate ?

    SOCRATE.

    C’est de savoir de nouveau diviser l’idée générale en ses éléments, comme en autant d’articulations naturelles, en se gardant toutefois de mutiler aucun de ces éléments primitifs, comme un méchant écuyer tranchant. C’est ainsi que tout à l’heure nos deux discours ont donné premièrement du délire une idée générale ; ensuite, de même que l’unité de notre corps comprend sous une même dénomination les membres qui sont à gauche et ceux qui sont à droite, de même nos deux discours ont dégagé de cette définition générale du délire deux notions distinctes : l’un a distingué tout ce qui était à gauche et n’est revenu sur ses pas pour faire une nouvelle division qu’après avoir rencontré un malheureux amour qu’il a accablé d’injures bien méritées ; l’autre a pris vers la droite ; il a rencontré un autre amour qui porte le même nom, mais dont le principe est divin ; et, le prenant pour matière de ses éloges, il l’a vanté comme la source des plus grands biens.

    PHÈDRE.

    Tu dis vrai.


    SOCRATE.


    Pour moi, mon cher Phèdre, je goûte fort cette façon de décomposer et de recomposer tour à tour les idées (42) ; c’est le moyen d’apprendre à parler et à penser. Et quand je crois rencontrer un homme capable de saisir à la fois l’ensemble et les détails d’un objet, je marche sur ses traces comme sur celles d’un Dieu (43). Ceux qui ont ce talent, Dieu sait si j’ai tort ou raison de leur donner ce nom, mais enfin, jusqu’ici, je les appelle dialecticiens (44). Mais ceux qui se sont formés à ton école et à celle de Lysias, comment les appellerons-nous ? ou serait-ce là cet art de la parole, par lequel Thrasymaque et les autres sont devenus d’habiles discoureurs, et qu’ils enseignent à ceux qui veulent bien leur faire des présents comme à des rois (45) ?


    PHÈDRE.

    Ce sont des rois en effet, mais ils ne se doutent guère de l’art dont tu parles. Du reste, tu peux avoir raison de le nommer dialectique ; mais il me semble que jusqu’ici nous n’avons pas parlé de la rhétorique.


    SOCRATE.

    Que dis-tu ? Y aurait-il dans l’art de la parole quelque partie importante distincte de la dialectique ? Vraiment, gardons bien de la dédaigner, voyons en quoi consiste cette rhétorique dont nous n’avons point parlé.


    PHÈDRE.

    Ce n’est pas si peu de chose, mon cher Socrate, que les préceptes contenus dans les traités sur l’art oratoire.


    SOCRATE.

    Tu me les rappelles fort à propos. D’abord vient l’exorde, car c’est ainsi, je crois, qu’il faut appeler le début du discours. C’est là, n’est-ce pas, un des raffinements de l’art ?


    PHÈDRE.

    Oui.


    SOCRATE.

    Ensuite la narration (46), et après elle les dépositions des témoins, puis les preuves et enfin les présomptions. Je crois même que l’habile artisan de discours qui nous est venu de Byzance parle aussi de la confirmation et de la sous-confirmation.


    PHÈDRE.

    Tu veux parler de l’illustre Théodore ?

    SOCRATE.

    Oui, de Théodore (47). Il nous apprend encore quelle doit être la réfutation et la sous-réfutation dans l’accusation et dans la défense. Donnons aussi audience à l’habile Événus de Paros, qui a inventé l’insinuation et les louanges détournées. On dit même qu’il a mis en vers mnémoniques la théorie des attaques indirectes ; enfin, c’est un savant homme. Laisserons-nous dormir Tisias et Gorgias (48) ? Ils ont découvert que la vraisemblance vaut mieux que la vérité, et savent, par leur parole toute-puissante, faire paraître grandes les choses petites, et petites les choses grandes, donner un air de nouveauté à ce qui est antique, et un air d’antiquité à ce qui est nouveau ; enfin ils ont trouvé le moyen de parler indifféremment sur le même sujet d’une manière concise ou très-développée.

    Un jour que j’en parlais à Prodicus, il se mit à rire, et m’assura qu’il était seul en possession de la bonne méthode, et qu’il fallait éviter également la concision et les développements oiseux, restant toujours dans une limite convenable.

    PHÈDRE.

    C’est bien parler, Prodicus (49).

    SOCRATE.

    Que dirons-nous d’Hippias (50) ? Car je pense que l’étranger d’Elis doit être du même avis.

    PHÈDRE.

    Pourquoi pas ?

    SOCRATE.

    Que dire encore de Polus (51) avec ses consonnances (52), ses répétitions, son abus des sentences et des métaphores, et ces mots qu’il a recueillis dans les leçons de Licymnion pour en orner ses discours ?


    PHÈDRE.

    Protagoras (53), mon cher Socrate, n’enseignait-il pas des artifices du même genre ?


    SOCRATE.

    Sa manière, jeune homme, était remarquable par une certaine propriété d’expressions jointe à d’autres belles qualités.

    Pour l’art d’exciter la pitié en faveur de la vieillesse et de la pauvreté par des plaintes pathétiques, on ne peut comparer personne au puissant rhéteur de Chalcédoine (54).

    C’est un homme capable de soulever une multitude et de l’apaiser comme par enchantement, ainsi qu’il s’en vante lui-même. Il excelle à accumuler les accusations et à les détruire n’importe comment. Quant à la fin du discours, tous sont du même avis, qu’ils l’appellent du nom de récapitulation ou de tout autre nom.

    PHÈDRE.

    Tu veux parler du résumé que l’on fait en finissant pour rappeler aux auditeurs ce qui a été dit ?

    SOCRATE.

    C’est cela même. Crois-tu que j’aie encore oublié quelqu’un des secrets de l’art oratoire ?

    PHÈDRE.

    Il reste si peu de chose, que ce n’est pas la peine d’en parler.

    SOCRATE.

    Eh bien, n’en parlons pas, et tâchons maintenant de voir au grand jour ce que valent ces artifices et où éclate la puissance de la rhétorique.

    PHÈDRE.

    C’est en effet un art tout-puissant, Socrate, du moins dans les assemblées populaires.

    SOCRATE.

    Il est vrai. Mais vois, mon excellent ami, si tu ne trouveras pas comme moi que ces savantes compositions montrent la trame en plusieurs endroits.

    PHÈDRE.

    Explique-toi davantage.

    SOCRATE.

    Dis-moi, si quelqu’un venait trouver ton ami Eryximaque ou son père Acuménos, et leur disait : Je sais, par l’application de certaines substances, échauffer ou refroidir le corps à volonté, faire vomir ou évacuer, et produire d’autres effets semblables : et avec cette science je puis passer pour médecin et me croire capable de faire des médecins de ceux à qui je la communiquerai. Que répondraient, à ton avis, tes illustres amis ?

    PHÈDRE.

    Ils lui demanderaient assurément s’il sait, en outre, à quels malades il faut appliquer ces remèdes, dans quels cas, et jusqu’à quelle dose.

    SOCRATE.

    Et s’il leur répondait qu’il n’en sait absolument rien mais qu’assurément celui qui aura reçu ses leçons saura remplir toutes ces conditions ?

    PHÈDRE.

    Je crois qu’Eryximaque dirait que notre homme est fou, et qu’ayant ouvert par hasard un livre de médecine, ou entendu parler de quelques remèdes, il s’imagine pour cela être médecin, quoiqu’il n’y entende absolument rien.

    SOCRATE.

    Et si quelqu’un, s’adressant à Sophocle ou à Euripide, leur disait : Je sais trouver sur le plus petit sujet les développements les plus étendus et traiter brièvement la plus ample matière ; je sais faire des discours tour à tour pathétiques ou terribles et menaçants ; je possède encore d’autres talents semblables ; et je m’engage, en enseignant cet art à quelqu’un, à le mettre en état de composer une tragédie.

    PHÈDRE.

    Ces deux poëtes, Socrate, pourraient bien rire aussi aux dépens d’un homme qui s’imaginerait faire une tragédie de toutes ces parties assemblées au hasard, sans les rapporter à de justes proportions ni les faire accorder avec l’ensemble.

    SOCRATE.

    Mais ils se garderaient de le railler grossièrement. Si un musicien rencontrait un homme qui pense savoir parfaitement l’harmonie, parce qu’il sait tirer d’une corde le son le plus aigu ou le son le plus grave, il ne lui dirait pas brutalement : Malheureux, tu as perdu la tête. Mais en digne favori des Muses, il lui dirait avec douceur : Mon cher, il faut savoir ce que tu sais pour bien connaître l’harmonie ; néanmoins, on peut fort bien en être à ton point sans rien entendre à l’harmonie ; tu possèdes les notions préliminaires de l’art, mais non l’art lui-même.

    PHÈDRE.

    Ce serait parler fort sensément.

    SOCRATE.

    De même Sophocle dirait à son homme qu’il possède les éléments de l’art tragique et non l’art lui­même ; et Acuménos dirait au sien qu’il connaît les notions préliminaires de la médecine et non la médecine elle-même.

    PHÈDRE.

    Assurément.

    SOCRATE.

    Mais que diraient Adraste à l’éloquence douce comme le miel, ou Périclès, s’ils nous avaient entendus tout à l’heure parler de tous ces beaux préceptes de l’art oratoire, du style concis ou figuré, et de tous les autres artifices que nous nous proposions d’examiner au grand jour ? Auront-ils, comme toi et moi, la grossièreté d’adresser des injures de mauvais ton à ceux qui ont imaginé ces préceptes, qui les donnent à leurs disciples pour l’art oratoire ? ou, plus sages que nous, n’est-ce pas plutôt à nous-mêmes qu’ils feront des reproches : 0 Phèdre ! ô Socrate ! diront-ils, au lieu de vous fâcher, vous devriez pardonner à ceux qui, ignorant la dialectique, n’ont pu, par suite de son ignorance, définir l’art de la parole ; ils possèdent les notions préliminaires de la rhétorique, et s’imaginent pour cela avoir trouvé la rhétorique elle-même ; et, quand ils enseignent tous ces détails à leurs disciples, ils croient leur enseigner parfaitement l’art oratoire ; mais quant à l’art de disposer tous ces moyens en vue de produire la persuasion et d’ordonner tout le discours, croyant sans doute la chose trop facile, ils laissent à leurs auditeurs le soin de se tirer eux­mêmes d’affaire sur ce point lorsqu’ils composent une harangue.

    PHÈDRE.

    Il se pourrait bien que tel fût cet art de la rhétorique que ces hommes si fameux enseignent dans leurs leçons et dans leurs traités, et je crois que tu as raison. Mais la véritable rhétorique, l’art de persuader, comment et où peut-on l’acquérir ?

    SOCRATE.

    La perfection dans les luttes de la parole est soumise, à mon avis, aux mêmes conditions que la perfection dans les autres genres de lutte. Si la nature t’a fait orateur et que tu cultives ces bonnes dispositions par la science et par l’étude, tu seras illustre quelque jour ; mais s’il te manque une de ces conditions de succès, tu n’auras jamais qu’une éloquence imparfaite. Quant à l’art, il y a bien une méthode à suivre ; mais Tisias et Thrasymaque ne me paraissent pas des guides excellents.

    PHÈDRE.

    Quelle est donc cette méthode ?

    SOCRATE.

    Périclès pourrait bien avoir été l’homme le plus consommé dans l’art oratoire.

    PHÈDRE.

    Comment ?

    SOCRATE.

    C’est que tous les grands arts s’inspirent de ces spéculations oiseuses et indiscrètes qui prétendent pénétrer les secrets de la nature (55) ; on ne saurait sans elles avoir l’esprit élevé, ni se perfectionner dans aucune science que ce soit (56).

    Périclès développa par ces études transcendantes son talent naturel ; il rencontra, je crois, Anaxagore qui s’y était donné tout entier, et se nourrit auprès de lui de ces spéculations ; Anaxagore lui apprit la distinction des êtres doués de raison et des êtres privés d’intelligence, sur laquelle il ne tarissait point, et Périclès en tira pour l’art oratoire tout ce qui pouvait être utile.

    PHÈDRE.

    Qu’entends-tu par là ?

    SOCRATE.

    Il en est de la rhétorique comme de la médecine.

    PHÈDRE.

    Explique-toi.

    SOCRATE.

    Ces deux arts demandent une analyse exacte de la nature, l’un de la nature du corps, l’autre de la nature de l’âme, si toutefois tu ne veux pas prendre pour guide la routine et l’expérience toutes seules, mais demander à l’art ses lumières, pour donner aux corps la santé et la force par les remèdes et par le régime, pour faire entrer dans les âmes la persuasion et la vertu par de sages discours, d’utiles enseignements.

    PHÈDRE.

    La chose est vraisemblable, Socrate.

    SOCRATE.

    Penses-tu qu’on puisse connaître suffisamment la nature de l’âme, sans connaître la nature universelle ?

    PHÈDRE.

    S’il faut en croire Hippocrate, le descendant des fils d’Esculape, il n’est pas même possible, sans cette étude préparatoire, de connaître la nature du corps.

    SOCRATE.

    Fort bien, mon ami ; cependant il faut encore, après avoir consulté Hippocrate, consulter la raison, et voir s’il est d’accord avec elle.

    PHÈDRE.

    Je suis de ton avis.

    SOCRATE.

    Examine donc ce que disent sur la nature Hippocrate et la droite raison. N’est-ce pas ainsi que nous devons procéder dans les réflexions que nous ferons sur la nature de chaque chose ? D’abord nous examinerons si l’objet dont nous voulons nous rendre compte et que nous prétendons faire connaître aux autres est simple ou composé ; ensuite, s’il est simple, quelles sont ses propriétés, comment et sur quoi il agit, comment et par quoi il peut être affecté ; s’il est composé, nous compterons les parties qu’on y peut distinguer, et nous ferons sur chacune d’elles le même examen que nous aurions fait sur l’objet ramené à l’unité, pour en déterminer toutes les propriétés actives et passives.

    PHÈDRE.

    Ce procédé est peut-être le meilleur.

    SOCRATE.

    Quiconque en suit un autre marche en aveugle dans une route inconnue. Mais ce n’est le fait ni d’un aveugle ni d’un sourd que de traiter un sujet quelconque d’après les règles de la méthode ; celui, par exemple, qui suivra dans tous ses discours un ordre méthodique, expliquera exactement l’essence de l’objet auquel se rapportent toutes ses paroles, et cet objet n’est autre que l’âme.

    PHÈDRE.

    Sans doute.

    SOCRATE.

    N’est-ce pas en effet de ce côté qu’il doit diriger tous ses efforts ? N’est-ce pas dans l’âme qu’il veut introduire la persuasion ? que t’en semble ?

    PHÈDRE.

    J’en conviens.

    SOCRATE.

    Il est donc évident que Thrasymaque ou tout autre qui voudra enseigner sérieusement la rhétorique décrira d’abord l’âme avec exactitude, et fera voir si elle est une substance simple et identique, ou si elle est composée comme le corps. N’est-ce pas là ce que nous appelons expliquer la nature d’une chose ?

    PHÈDRE.

    C’est cela même.

    SOCRATE.

    Ensuite, il décrira ses facultés et ses diverses manières d’être affectée.

    PHÈDRE.

    Sans doute.

    SOCRATE.

    Enfin, après avoir fait une classification des différentes espèces de discours et d’âmes, il dira comment on peut agir sur elles, appropriant chaque genre d’éloquence à chaque auditoire ; et il montrera comment certains discours doivent persuader certains esprits et n’auront aucune action sur les autres.

    PHÈDRE.

    Ta méthode me semble merveilleuse.

    SOCRATE.

    Ainsi, mon ami, ce qui sera enseigné ou composé d’après une autre méthode ne saurait l’être avec art, que ce soit sur cette matière ou sur toute autre. Mais ceux qui ont écrit de nos jours des traités de rhétorique, et que tu as entendus parler, sont des fourbes qui dissimulent l’exacte connaissance qu’ils ont de l’âme humaine. Tant qu’ils ne parleront pas ou n’écriront pas de cette manière, gardons-nous de croire qu’ils possèdent l’art véritable.

    PHÈDRE.

    Quelle est cette manière ?

    SOCRATE.

    Il est difficile de trouver des termes exacts pour l’exposer. Mais, autant que je le puis, j’essayerai de t’expliquer l’ordre que l’on doit suivre dans un traité rédigé avec art.

    PHÈDRE.

    Parle.

    SOCRATE.

    Puisque l’art oratoire n’est autre chose que l’art de conduire les âmes, il faut que celui qui veut devenir orateur sache combien il y a d’espèces d’âmes. Elles sont en certain nombre et ont certaines qualités, d’où vient que les hommes ont différents caractères. Cette division établie, il faut aussi distinguer chaque espèce de discours avec ses qualités particulières.

    Ainsi il est des hommes que certains discours persuaderont dans certaines circonstances par telle ou telle raison, tandis que les mêmes arguments toucheront fort peu d’autres esprits. Il faut ensuite que l’orateur qui a suffisamment approfondi ces principes, soit capable d’en faire l’application dans la pratique de la vie et de discerner d’un coup d’oeil rapide le moment où il faut en user ; autrement il n’en saura jamais plus que lorsqu’il était à l’école de ses maîtres. Quand il sera en état de dire par quels discours on peut porter la persuasion dans les âmes les plus diverses ; quand, mis en présence d’un individu, il saura lire dans son coeur et pourra se dire à lui-même : voici l’homme, voici le caractère que mes maîtres m’ont dépeint ; il est devant moi ; et pour lui persuader telle ou telle chose, c’est ainsi que je dois lui parler ; quand il possédera toutes ces connaissances, quand il saura distinguer les occasions où il faut parler et où il faut se taire ; quand il saura employer ou éviter à propos le style concis, les plaintes touchantes, les amplifications magnifiques, et tous les tours que l’école lui aura appris ; alors seulement il possédera complètement l’art de la parole (57). Mais quiconque, dans ses discours, ses leçons, ses ouvrages, oubliera quelques-unes de ces règles, nous ne le croirons pas s’il prétend parler avec art. Eh bien ! Socrate, eh bien ! Phèdre, nous dira peut-être l’auteur de notre rhétorique, est-ce ainsi ou autrement, à votre avis, qu’il faut concevoir l’art de la parole ?

    PHÈDRE.

    On ne peut s’en faire une idée différente, mon cher Socrate ; mais ce n’est pas peu de chose que d’entreprendre une si longue étude.

    SOCRATE.

    Tu dis vrai. Aussi nous retournerons en tous sens tous les discours pour voir s’il n’y aurait pas une route plus unie et plus courte, et ne pas nous engager témérairement dans un sentier si difficile et si plein de détours, quand nous pouvons nous en dispenser. Si Lysias ou tout autre orateur peut nous être de quelque secours, c’est ici le cas de te rappeler leurs leçons, et de me les répéter.

    PHÈDRE.

    J’y fais mon possible ; mais rien ne se présente à mon esprit.

    SOCRATE.

    Veux-tu que je te rapporte certains propos que j’ai entendu tenir à des gens qui s’occupent de cette matière ?

    PHÈDRE.

    J’écoute.

    SOCRATE.

    On dit, mon cher ami, qu’il faut savoir plaider même la cause du loup.

    PHÈDRE.

    Eh bien ! obéis au proverbe.

    SOCRATE.

    Les rhéteurs nous disent qu’il ne faut pas vanter si fort notre dialectique, et qu’avec tout cet attirail méthodique nous ne saurions prendre notre essor. Ils ajoutent, comme je le disais en commençant cette discussion, qu’il est bien inutile, pour devenir un grand orateur, de connaître la nature du bon et du juste, ni les qualités des hommes naturelles ou acquises ; qu’après tout, devant les tribunaux, on s’inquiète fort peu de la vérité, mais seulement de la vraisemblance ; que c’est au vraisemblable qu’on doit s’attacher, quand on veut parler avec art ; qu’il est même des cas où l’on doit se garder d’exposer les faits comme ils se sont passés, si le vrai cesse d’être vraisemblable, pour les présenter d’une manière plausible, soit dans l’accusation, soit dans la défense ; qu’en un mot l’orateur ne doit avoir en vue que l’apparence, sans se soucier le moins du monde de la réalité. Voilà, disent-ils, les artifices qui, s’appliquant à tous le discours, constituent la rhétorique tout entière.

    PHÈDRE.

    Tu as très-bien exposé, Socrate, les opinions de ceux qui se prétendent habiles dans l’art oratoire ; je me rappelle en effet que nous en avons déjà touché quelques mots ; c’est bien là ce que ces maîtres fameux regardent comme le comble de l’art.

    SOCRATE.

    Tu connais à fond ton Tisias ; qu’il nous dise donc lui-même si, par vraisemblance, il entend autre chose que ce qui paraît vrai à la multitude.

    PHÈDRE.

    Pourrait-il la définir autrement ?

    SOCRATE.

    Ayant donc découvert cette règle si sage et qui est le principe même de l’art, il a écrit qu’un homme faible et courageux qui est traduit en justice pour avoir battu un homme fort et lâche et lui avoir volé son manteau ou toute autre chose ne devra pas dire un mot de la vérité, non plus que celui qu’il a dépouillé. Le poltron n’avouera pas qu’il ait été battu par un seul homme plus courageux que lui ; l’accusé prouvera qu’ils étaient seuls et profitera de cette circonstance pour raisonner ainsi : faible comme je suis, comment me serais-je attaqué à un homme si fort ? Celui-ci, en répliquant, n’avouera pas sa lâcheté, mais il cherchera quelque autre mensonge qui donnera peut-être à son adversaire l’occasion de le confondre. Tout le reste est dans ce genre, et voilà ce qu’ils appellent parler avec art. N’est-ce pas, Phèdre ?

    PHÈDRE.

    C’est cela même.

    SOCRATE.

    En vérité, pour découvrir un art si mystérieux, il a fallu un homme bien habile, qu’il s’appelle Tisias ou de tout autre nom, et quelle que soit sa patrie ; mais, mon ami, ne pourrions-nous pas lui adresser ce langage ?

    PHÈDRE.

    Quel langage ?

    SOCRATE.

    Nous savions, Tisias, avant que tu eusses pris la parole, que la multitude se laisse séduire par la vraisemblance à cause de son rapport avec la vérité, et tout à l’heure nous avons expliqué que celui qui connaît la vérité saura aussi en toutes circonstances trouver ce qui lui ressemble. Si donc tu as quelque autre chose à nous dire sur l’art oratoire, nous sommes prêts à l’écouter ; sinon, nous nous en tiendrons aux principes que nous avons posés, que, si l’orateur n’a pas fait un dénombrement exact des différents caractères de ses auditeurs, s’il ne sait pas analyser les objets et ramener ensuite les parties qu’il aura distinguées à l’unité d’une notion générale, il ne saurait atteindre la perfection de l’art oratoire, autant qu’il est au pouvoir de l’homme. Mais il n’acquerra point ce talent sans un immense labeur, auquel le sage ne se soumettra point en vue de parler aux hommes et de diriger leurs affaires, mais dans l’espoir de plaire aux dieux dans toutes ses paroles et dans toutes ses actions, dans la mesure des forces humaines. Non, Tisias, tu peux en croire de plus sages que nous, ce n’est pas à ses compagnons d’esclavage que l’homme doué de raison doit s’efforcer de plaire, si ce n’est en passant, mais à ses maîtres célestes et d’une céleste origine. Cesse donc de t’étonner si le circuit est long, car le terme où il aboutit est tout autre que tu l’imagines. D’ailleurs la raison nous dit que par un effort de notre libre volonté nous pouvons atteindre par cette voie à un but si magnifique.

    PHÈDRE.

    Fort bien, mon cher Socrate ; mais cette force sera-t-elle donnée à tous ?

    SOCRATE.

    Quand le but est sublime, tout ce qu’on souffre pour y atteindre ne l’est pas moins.

    PHÈDRE.

    Certainement.

    SOCRATE.

    En voilà assez sur l’art et le défaut d’art dans le discours.

    PHÈDRE.

    Soit.

    SOCRATE.

    Mais il nous reste à examiner la convenance ou l’inconvenance qu’il peut y avoir à écrire. N’est-il pas vrai ?

    PHÈDRE.

    Sans doute.

    SOCRATE.

    Sais-tu le moyen de te rendre le plus agréable à Dieu par tes discours écrits ou parlés ?

    PHÈDRE.

    Nullement. Et toi ?

    SOCRATE.

    Je puis te rapporter une tradition des anciens : les anciens connaissent la vérité. Si nous pouvions la découvrir par nous-mêmes, nous inquièterions-nous encore de ce que les hommes ont pensé avant nous ?

    PHÈDRE.

    Plaisante question ! Raconte-moi donc cette antique tradition.

    SOCRATE.

    On m’a conté que près de Naucratis (58), en Égypte, il y eut un dieu, un des plus anciens du pays, celui-là même auquel est consacré l’oiseau que les Égyptiens appellent ibis. Ce dieu se nommait Theuth (59). Il inventa, dit-on, les nombres, le calcul, la géométrie, l’astronomie, ainsi que les jeux d’échecs et de dés, et enfin l’écriture.

    Le roi Thamus régnait alors sur toute la contrée ; il habitait la grande ville de la haute Égypte que les Grecs appellent Thèbes l’égyptienne, et qui est sous la protection du dieu qu’ils appellent Ammon (60). Theuth vint donc le trouver, lui montra les arts qu’il avait inventés et lui dit qu’il fallait les répandre parmi les Égyptiens. Le roi lui demanda de quelle utilité serait chacun de ces arts ; Theuth lui en expliqua les usages en détail ; et, selon que ces explications lui paraissaient plus ou moins satisfaisantes, Thamus blâmait ou approuvait. Ainsi le roi allégua, dit-on, à l’inventeur beaucoup de raisons pour et contre chacun de ces arts, qu’il serait trop long d’énumérer. Quand ils en furent venus à l’écriture :

    "0 roi ! lui dit Theuth, cette invention rendra les Égyptiens plus savants et soulagera leur mémoire ; j’ai découvert un remède contre la difficulté d’apprendre et de retenir (61). -Ingénieux Theuth, répondit le roi, le génie qui invente les arts est autre chose que la sagesse qui apprécie les avantages et les désavantages qui doivent résulter de leur application. Père de l’écriture, et tout charmé de ton invention, tu lui attribues tout le contraire de son effet véritable. Elle ne produira que l’oubli dans les âmes de ceux qui l’auront connue, en leur faisant négliger la mémoire (62) ; se fiant à ce secours étranger, ils laisseront à des caractères matériels le soin de leur rappeler des souvenirs dont leur esprit aura perdu la trace. Tu n’as donc pas trouvé un moyen de cultiver la mémoire, mais d’éveiller des réminiscences ; et tu donnes à tes disciples l’ombre de la science et non la science elle-même. Car, quand ils auront appris beaucoup de choses sans maîtres, ils croiront être bien savants, et ne seront que des ignorants pour la plupart et des faux sages insupportables dans le commerce de la vie."

    PHÈDRE.

    Mon cher Socrate, tu as la meilleure grâce du monde à faire des discours égyptiens, et tu en ferais de tous les pays de l’univers si tu voulais.

    SOCRATE.

    Mon ami, les prêtres du sanctuaire de Jupiter à Dodone disaient que ce fut d’un chêne que sortirent les premiers oracles. Les hommes d’autrefois, qui n’avaient pas votre sagesse, jeunes gens, voulaient bien, dans leur simplicité, écouter un chêne ou une pierre (63), pourvu que le chêne ou la pierre dit la vérité. Mais toi, il faut que tu saches le nom et le pays de celui qui parle ; il ne te suffit pas d’examiner si ce qu’il dit est vrai ou faux.

    PHÈDRE.

    Tu as raison de me blâmer ; et je crois bien qu’il faut juger l’écriture comme le Thébain.

    SOCRATE.

    Ainsi celui qui pense transmettre un art en le consignant dans un livre, et celui qui croit à son tour l’y puiser, comme si ces caractères pouvaient lui donner quelque instruction claire et solide, a vraiment trop de simplicité ; et assurément il ignore l’oracle d’Ammon, s’il pense qu’un écrit puisse être quelque chose de plus qu’un moyen de réveiller les souvenirs de celui qui connaît déjà le sujet qui y est traité.

    PHÈDRE.

    Ce que tu dis est fort juste.

    SOCRATE.

    C’est là, mon cher Phèdre, l’inconvénient de l’écriture comme de la peinture ; les productions de ce dernier art semblent vivantes, mais interrogez-les, elles gardent gravement le silence. Il en est de même des discours écrits ; à les entendre, vous croyez qu’ils pensent ; mais demandez-leur quelque explication sur le sujet qu’ils contiennent, ils répondent toujours la même chose. Ce qui est une fois écrit roule de main en main, passant de ceux qui entendent la matière à ceux pour qui l’ouvrage n’a pas été fait, et ne sachant avec qui il faut parler, avec qui il faut se taire. S’il se voit méprisé ou insulté injustement, un écrit a toujours besoin du secours de son père ; car par lui-même il est incapable de repousser les attaques et de se défendre.

    PHÈDRE.

    Tu as encore raison.

    SOCRATE.

    Mais considérons une autre espèce de discours, soeur légitime de cette éloquence bâtarde : voyons comment elle naît, et combien elle est meilleure et plus puissante que l’autre.

    PHÈDRE.

    Quel est ce discours et comment prend-il naissance ?

    SOCRATE.

    C’est ce discours qui est écrit avec les caractères de la science dans l’âme de celui qui étudie, qui peut se défendre lui-même, qui sait parler et se taire quand il faut.

    PHÈDRE.

    Tu parles du discours vivant et animé, qui réside dans l’âme en possession de la science, et dont le discours écrit n’est qu’un vain simulacre.

    SOCRATE.

    C’est cela même. Dis-moi, un jardinier intelligent qui aurait des graines auxquelles il attacherait du prix et qu’il voudrait voir fructifier, s’aviserait-il sérieusement de les semer en été dans les jardins d’Adonis (64) pour avoir le plaisir de les voir devenir de belles plantes en huit jours ; ou bien, si jamais il le faisait, ne serait-ce pas par forme d’amusement ou à l’occasion de la fête ? Mais pour celles dont il s’occuperait sérieusement, sans doute il suivrait les règles de l’agriculture, et les sèmerait dans un terrain convenable ; et il se contenterait de les voir éclore huit mois après les semailles ?

    PHÈDRE.

    Assurément, mon cher Socrate ; il s’occuperait des unes sérieusement, les autres ne seraient pour lui qu’un amusement.

    SOCRATE.

    Et celui qui a la science du juste, du beau et du bon, aura-t-il, selon nous, moins de sagesse que le jardinier dans l’emploi de ses semences ?

    PHÈDRE.

    Je ne crois point.

    SOCRATE.

    Il n’ira donc pas sérieusement, après les avoir déposées dans une eau noire, les semer à l’aide d’une plume, avec des mots incapables de se défendre eux-mêmes, incapables d’enseigner suffisamment la vérité.

    PHÈDRE.

    Cela n’est pas probable.

    SOCRATE.

    Non, certes ; mais si jamais il écrit, ce ne sera que pour se divertir qu’il sèmera ses connaissances dans les jardins de l’écriture ; et se faisant un trésor de souvenirs pour lui-même, quand il sera arrivé à l’âge où l’on oublie, et pour tous ceux qui parviendront avec lui à la vieillesse, il se réjouira en voyant croître ces jeunes plantes, tandis que les autres hommes poursuivront d’autres divertissements, passant leur vie dans les orgies et les autres plaisirs semblables, ses jours s’écouleront dans l’amusement dont je viens de parler.

    PHÈDRE.

    C’est en effet, Socrate, un noble amusement, si on le compare à ces honteux plaisirs, que celui d’un homme capable de se jouer avec des discours, en composant des allégories (65) sur la justice et les autres choses dont tu as parlé.

    SOCRATE.

    Oui, mon cher Phèdre. Mais il est encore bien plus noble de s’en occuper sérieusement, et, s’aidant de la dialectique, quand on a rencontré une âme bien préparée, d’y semer et d’y planter avec la science des discours capables de se défendre eux-mêmes et de défendre celui qui les a semés, et qui, au lieu de rester stériles, germeront et enfanteront dans d’autres coeurs d’autres discours, qui, immortalisant la semence de la science, donneront à tous ceux qui la posséderont le plus grand des bonheurs de la terre.

    PHÈDRE.

    Oui, cette occupation est encore plus belle.

    SOCRATE.

    Maintenant que nous sommes convenus de ces principes, nous pouvons nous prononcer sur la question.

    PHÈDRE.

    Laquelle ?

    SOCRATE.

    Celle dont l’examen nous a conduits où nous sommes, savoir si les discours de Lysias méritaient nos reproches et quels sont en général les discours faits avec art ou sans art. Il me semble que nous avons suffisamment expliqué comment on suit les règles de l’art et comment on s’en écarte.

    PHÈDRE.

    Je le crois, mais rappelle-moi nos conclusions.

    SOCRATE.

    Avant de connaître la vraie nature de l’objet sur lequel on parle ou on écrit, avant d’être en état d’en donner une définition générale, et d’en distinguer les différents éléments en descendant jusqu’à ses parties indivisibles, avant d’avoir pénétré par l’analyse la nature de l’âme et d’avoir reconnu l’espèce de discours qui est propre à persuader les esprits différents, et disposé et ordonné le discours de manière à offrir à une âme complexe des discours pleins de complexité et d’harmonie, à une âme simple des discours simples, il est impossible de manier parfaitement l’art de la parole, ni pour enseigner ni pour persuader, comme nous l’avons longuement démontré dans tout ce qui précède.

    PHÈDRE.

    C’est ainsi en effet que nous avons conclu.

    SOCRATE.

    Mais quoi ? sur la question de savoir s’il est beau ou honteux de prononcer ou d’écrire des discours et à quelles conditions ce titre de faiseur de discours peut devenir un outrage, ce que nous avons dit précédemment ne nous a-t-il pas éclairés suffisamment ?

    PHÈDRE.

    Explique-toi.

    SOCRATE.

    N’avons-nous pas dit que si Lysias ou quelque autre a composé ou vient jamais à composer un écrit sur un sujet d’intérêt privé ou général, s’il a rédigé des lois qui sont pour ainsi dire des écrits politiques, et s’il pense y avoir mis beaucoup de solidité et beaucoup de clarté, il n’en retirera que de la honte, qu’on en convienne ou non. Car ignorer soit en songe, soit à l’état de veille, ce qui est juste ou injuste, bien ou mal, n’est-ce pas la chose la plus honteuse, quand bien même la multitude tout entière nous couvrirait d’applaudissements ?

    PHÈDRE.

    Sans doute.

    SOCRATE.

    Celui, au contraire, qui pense que dans un écrit sur un sujet quelconque il y a nécessairement beaucoup de badinage ; qu’aucun discours écrit ou prononcé, soit en vers, soit en prose, ne doit être regardé comme bien sérieux, non plus que ces morceaux détachés qu’on récite sans discernement et sans dessein d’instruire, et dans le seul but de plaire ; et qu’en réalité les meilleurs écrits ne servent qu’à réveiller les souvenirs de ceux qui savent déjà ; l’homme, dis-je, qui est persuadé que les discours dialectiques, prononcés pour l’instruction des auditeurs et véritablement écrits dans leurs âmes, qui ont pour sujet le juste, le beau et le bon, réunissent seuls la clarté, la solidité et le sérieux ; que ces discours peuvent passer à juste titre pour les enfants légitimes de leur auteur, d’abord celui qu’il a tiré de son propre fond, puis ceux qui, enfants ou frères des premiers, sont nés dans les autres âmes sans démentir leur origine : s’il est persuadé enfin que les autres discours ne sont dignes d’aucune attention, cet homme-là pourrait bien être celui auquel Phèdre et moi nous voudrions ressembler.

    PHÈDRE.

    Pour moi je le veux de tout mon coeur, et je le demande aux dieux.

    SOCRATE.

    C’est assez badiner sur l’art de la parole : et toi, va-t’en dire à Lysias qu’étant descendus vers la source des nymphes et dans le sanctuaire des Muses, nous avons entendus des discours qui annonçaient à Lysias et à tous les discoureurs, à Homère et à tous les poëtes, qu’ils s’accompagnent ou non de la lyre ; à Solon et à tous ceux qui, sous le nom des lois, composent des écrits politiques, que si, en composant ces ouvrages, ils sont assurés de posséder la vérité, et capables de défendre ce qu’ils auront avancé dans une discussion sérieuse, s’ils peuvent, par leur parole, surpasser encore leurs écrits, ils ne devront point s’appeler faiseurs de discours, mais tirer leur nom de la science à laquelle ils se sont donnés tout entiers.

    PHÈDRE.

    Quel nom veux-tu donc leur donner ?

    SOCRATE.

    Le nom de sage, mon cher Phèdre, me paraît trop grand, et ne convient qu’à Dieu seul ; celui d’ami de la sagesse lui conviendrait mieux et serait plus en harmonie avec la faiblesse humaine.

    PHÈDRE.

    Ce que tu dis est fort raisonnable.

    SOCRATE.

    Mais celui qui n’a rien de plus précieux que ce qu’il a composé et écrit tout à loisir, en tourmentant sa pensée, et en y ajoutant et y retranchant sans cesse, nous lui laisserons ces noms de poëte, de discoureur et de faiseur de lois.

    PHÈDRE.

    Sans doute.

    SOCRATE.

    Redis donc tout cela à ton ami.

    PHÈDRE.

    Mais toi, que vas-tu faire ? car il ne faut pas non plus que tu oublies ton ami.

    SOCRATE.

    De qui veux-tu parler ?

    PHÈDRE.

    Du bel Isocrate. Que lui diras-tu ? ou que dirons-nous de lui ?

    SOCRATE.

    Isocrate est encore jeune, mon cher Phèdre ; je veux néanmoins te faire part de ce que j’attends de lui.

    PHÈDRE.

    Voyons.

    SOCRATE.

    Il me paraît avoir trop de génie pour comparer son éloquence à celle de Lysias, et il a une nature plus généreuse. Je ne serais pas étonné, qu’en avançant en âge, il l’emportât dans le genre qu’il cultive au point que ses prédécesseurs sembleront des enfants auprès de lui (66) ; et que, peu content de ses succès, il ne soit poussé vers des occupations plus hautes par une inspiration divine (67). Car il y a dans son âme une disposition naturelle aux méditations philosophiques (68). Voici ce que j’ai à annoncer de la part des dieux de ces rivages à mon bien-aimé Isocrate. Fais-en autant auprès de ton cher Lysias.

    PHÈDRE.

    Je le ferai ; mais partons, puisque l’air est devenu plus tiède.

    SOCRATE.

    Avant de nous éloigner, adressons une prière à ces dieux.

    PHÈDRE.

    Je le veux bien.

    SOCRATE.

    O Pan, et vous divinités de ces ondes, donnez­moi la beauté intérieure de l’âme, et faites que chez moi l’extérieur soit en harmonie avec cette beauté spirituelle. Que le sage me paraisse toujours riche ; et que j’aie seulement autant de richesses qu’un homme sensé peut en supporter et en employer. Avons-nous encore quelque autre voeu à former ? Pour moi, je n’ai plus rien à demander.

    PHÈDRE.

    Fais les mêmes voeux pour moi ; entre amis tout est commun.

    SOCRATE.

    Partons.»


    Phèdre - 1re partie


    Notes

    30. Nous nous rangeons à l'avis des commentateurs qui ont vu une interpolation dans les mots : őτί α̉πò τον̃... jusqu'à ő τι οί... Ces mots ont été évidemment ajoutés par un copiste pour expliquer le proverbe cité par Socrate : « Il y a de doux détours. »

    31. Nous avons ajouté ces deux mots, qui ne sont pas dans le texte, pour avertir le lecteur qu’il y a ici une allusion au sage Ulysse. V. l'Odyssée.

    32. Allusion au vers 65 du chant III de l’Iliade.

    33. Proverbe athénien.

    34. Il y a ici une allusion à la fonction de Mercure, conducteur des âmes.

    35. « In Phaedro palam, non in judiciis modo et concionibus, sed in rebus etiam privatis ac domesticis Rhetoricen esse Plato demonstrat. » (Quintil. Inst, or., I. II, c. 21.)

    36. Le Scoliaste dit : « Gorgias est mis en parallèle avec Nestor pour sa modestie et son grand âge ; les deux autres avec Ulysse à cause de leur esprit plein de ressources. »

    37. Zénon d’Élée, l’ami de Parménide, parce qu’il possédait 1a science universelle, comme Palamède. (Le Scoliaste.) - Palamedis autem nomine significari liquet virum qui non in judiciis neque in concionibus illa disputandi arte uteretur, sed in quaestionibus philosophicis. (Heindorf.)

    38. Les cigales.

    39. « Les Grecs disent que Pan est fils de Pénélope et d'Hermès. » (Hérodote, liv. II, 145.) « Bien qu’il soit un dieu puissant, il garda les blanches brebis d’un simple mortel, alors qu’il conçut un vif désir de s’unir à la belle Dryopis ; quand leur hymen fut accompli, cette jeune nymphe donna le jour au fils de Mercure, enfant terrible à voir. » (Homère, Hymne à Pan. V. aussi le Cratyle, p. 408.)

    40. L'auteur de la Vie d’Homère attribue cette épitaphe à ce poëte. Mais Diogène Laërce s’appuie sur le témoignage de Simonide pour la rapporter à Cléobule ; il cite après le second vers deux vers omis par Platon, dont voici le sens : «Tant que le soleil se lèvera brillant, tant que la lune luira au ciel, tant que les fleuves rouleront leurs ondes, tant que la mer baignera ces rivages.»

    41. Ces deux procédés sont la définition et la division.

    42. « La méthode analytique, comme dit Platon, comprend l’analyse (comme point de départ) et la synthèse (comme but). Elle divise un genre en ses espèces et fait des dénombrements exacts ; puis elle ramène de nouveau à l’unité les éléments qu’elle a distingués. En un mot, aller de l’unité à la multiplicité, puis remonter de la multiplicité à l’unité, voilà l’analyse. » (Dionys. Halic., Arte, p. 66.)

    43. V. Homère, Odyssée, liv. V, 193, et liv. VII, 38.

    44. V. le Sophiste, p. 253 d.

    45. Les rois de Perse et de Lacédémone (Alcibiade I, p. 123).
    -V., sur les profits énormes que les sophistes tiraient de leurs leçons, Hipp. Maj., p. 282.

    46. V. Arist., Rhet., III, 16, et Ernesti Lex., Rhet. groec., p. 85.

    47. « Quiconque s’amuserait à diviser le discours comme nous venons de dire ferait la même chose que les disciples de Théodore, qui distinguent une narration, une préparation à la narration et une post-narration, une réfutation et une post-réfutation.» (Arist., Rhet., III, 13.) « Theodorus in arte subtilior. » (Cic., Brutus, c. 12.) - Cicéron dit également en parlant de Théodore et des rhéteurs ses contemporains : « Quos λογοδαίδαλους appellat in Phoedro Socrates. Quorum satis arguta multa, sed ut modo primumque nascentia, minuta et versiculorum similia quaedam nimiumque depicta.» (Orat., 12.)

    48. « Artium autem scriptores antiquissimi Corax et Tisias Siculi, quos insecutus est vir ejusdem insulae Gorgias Leontinus, Empedoclis, ut traditur, discipulus. Is beneficio longissimae aetatis (nam centum et novem vixit annos) cum multis simul floruit, ideoque et illorum, de quibus supra dixi, fuit aemulus et ultra Socratem usque duravit. » (Quint., III, 1.) - « Nam et Socrati objiciunt comici docere eum quomodo pejorem causam meliorem faciat, et contra Tisian et Gorgian similia dicit polliceri Plato. » (Quint., II, 16.) - « Leontinus Gorgias... aliique multi temporibus eisdem docere se profitebantur, arrogantibus sane verbis, quemadmodum causa inferior (ita enim loquebantur) dicendo fieri superior posset. His opposuit sex Socrates, qui subtilitate quadam disputandi refellere eorum instituta solebat. » (Cicer., Brutus, c. 8.) - «.... Quod judicaret (Gorgias) hoc oratoris esse maxime proprium, rem augere posse laudando, vituperandoque rursus affligere. » (Cicer., Brutus, c. 12.) - Tisias vint à Athènes comme embassadeur de Léontini avec Gorgias (Pausanias, VI, p. 495). - V. aussi le Protagoras, p. 334, et Isocrate, Panég. d'Ath., c. i. On y retrouve les doctrines attribuées ici par Socrate à Gorgias.

    49. Prodicus d’Iulis, dans l’île de Céos, disciple de Protagoras. condamné à boire la ciguë quelque temps après la mort de Socrate.

    50. V., sur Événus, le Phédon, et sur Hippias, les deux Hippias.

    51. Polus d’Agrigente, disciple de Licymnion, appelé Leicymnios par Aristote et Denys d’Halicarnasse. (V. le Gorgias.)

    52. Μουσει̃χ λόγων, τὰ πάρὶσα, dit le Scoliaste, membres d’une période qui se correspondent ou ont la même désinence, comme ε̉ὰν ή̃ς φιλομαθής, έση̣ χχὶ πόλυμχθὴς (Isocrate). Polus avait composé un traité intitulé : Τὰ πχ́ρισχ.

    53. Protagoras d’Abdère, disciple de Démocrite (489-408 av.J.-C.) ; accusé d’impiété par les Athéniens, il s’enfuit sur une barque et périt dans les flots. Il fut législateur de Thurium. – J’ai entendu ὸρθοέπεια comme le Scoliaste, qui y voit un synonyme de χυριολεξία, malgré l’autorité de Quintilien, qui entend par là « emendatam cum suavitate vocum explanationem » (l. I, c. 5) c’est-à-dire « rectam pronuntiationem. »

    54. Thrasymaque de Chalcédoine. - Aristote parle de l’habileté de Thrasymaque pour émouvoir les juges et du livre qu’il composa sur les moyens d’exciter la pitié (Rhet., III, 1).

    55. Platon emploie à dessein, comme des éloges, les injures que le vulgaire adressait à Socrate et à ses adversaires les sophistes. On peut voir dans le mot μετεωρολογία une allusion à la comédie des Nuées ; et l’on retrouve la même expression dans l’acte d’accusation de Mélitus. (V. Parménide, 135 D, et Cratyle, 403 B.)

    56. V. Sénèque, Épîtres à Lucilius, 65.

    57. Il nous semble que la rhétorique d’Aristote, surtout le second livre, répond exactement à ce programme que Platon met ici dans la bouche de Socrate.

    58. Ville du Delta, sur la branche Canopique du nil.

    59. V. Philèbe, p. 18. - Cicéron, De Natura Deorum, XXII, 56.
    -Diodore de Sicile, I, 16.

    60. Le roi Thamus est évidemment le même que Άμου̃ς, Άμμου̃ς, А̃μμων, Jupiter Ammon. - V. Hérodote, l. II, c. 29 et 42. - Plutarque, Isis et Osiris, 9.

    61. Euripide, dans le Palamède, appelle les lettres des remèdes contre l’oubli.

    62. « Certior est memoria quae nullum extra se subsidium habet. » (Sen., Ep. ad Luc., 88.)

    63. Locution proverbiale prise d’Homère. (Iliade, XXII, 126. Odyssée, XIX, 163.)

    64. V. la seconde partie des Syracusaines (Théocrite, XVième Idylle).

    65. Allusion aux mythes des dialogues.

    66. Isocrate, né en 436, émigra à Chios en 404, pendant la tyrannie des Trente, se laissa mourir de faim après la bataille de Chéronée, 338.

    67. Isocrate nous paraît, au contraire, avoir suivi les traces des sophistes. Il dit dans le Panégyrique d'Athènes : « Le discours a la vertu de rendre les choses grandes petites, et les petites grandes : il sait donner les grâces de la nouveauté aux choses les plus vieilles, et il fait paraître vieilles celles qui sont nouvellement faites. » Gorgias ne parlait pas autrement.

    68. V. la traduction de ce morceau dans Cicéron, Orator, ch. XIII.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Platon
    Mots-clés
    Dialectique, rhétorique, art oratoire, vérité, vraisemblance, persuasion, nature, méthode analytique
    Extrait
    «N’avons-nous pas dit que si Lysias ou quelque autre a composé ou vient jamais à composer un écrit sur un sujet d’intérêt privé ou général, s’il a rédigé des lois qui sont pour ainsi dire des écrits politiques, et s’il pense y avoir mis beaucoup de solidité et beaucoup de clarté, il n’en retirera que de la honte, qu’on en convienne ou non. Car ignorer soit en songe, soit à l’état de veille, ce qui est juste ou injuste, bien ou mal, n’est-ce pas la chose la plus honteuse, quand bien même la multitude tout entière nous couvrirait d’applaudissements ?»
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