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    Dossier: Vadeboncoeur Pierre

    Lapins-tortues, de père en fils

    Alain Vadeboncoeur


    L'auteur, fils de Pierre Vadeboncoeur, est médecin.

    Emporté par une pneumonie en février dernier, mon père a terminé son grand parcours un bel après-midi de mai au sommet du cimetière Côte-des-Neiges. À deux kilomètres de la maison de son enfance, entre une allée de lilas, des pommetiers gorgés de rose et la grille noire séparant catholiques et protestants, on peut admirer tout autour une verdure foisonnante dont le bruissement atténue les murmures de la ville.

    Après témoignages, musique et recueillement, nous avons mis en terre les cendres puis comblé la fosse, aussi émus que pensifs. Sa mort continuait de nous transformer doucement. Ayant déjà souhaité que les miennes soient dispersées dans le lac de mon enfance, j’ai compris ce jour-là que seul un retour à la terre avait du sens. Aussi ai-je réservé le lot d’en face. Nos noms gravés dialogueront en silence au moins jusqu’au prochain mouvement tectonique.

    «  1920. Pierre Vadeboncoeur. 2010. Écrivain.  » Il aurait aimé la simplicité de l’épitaphe, inscrite sur un sobre granit rose. Lui-même travaillait la pierre au chalet  : deux beaux portraits de ma mère jalonnent cette carrière méconnue, de même que les mots «  New York  » et «  Qui est le chevalier ?  »

    Ayant longtemps joui d’une santé presque aussi admirable que son écriture, il aura paradoxalement vécu dans la crainte quasi constante de la maladie. Peut-être parce qu’encore jeune, il vit mourir son père ? Il avait toutefois l’hypocondrie rigolarde. Et son rire franc, qui lui venait par accès, en était le contrepoids, mieux, le contrepoison.

    Aussi, les conversations parfois intenses qui agrémentaient nos soupers raisonnablement arrosés étaient presque toujours entrecoupées de dérapages loufoques ; ses envolées sur le grand siècle français – Ah, la France ! – achoppaient souvent sur une question triviale que le Petit Larousse, aussitôt réclamé, nous permettait de régler  : étymologie, orthographe, sémantique ou histoire. J’avais parfois raison, lui plus souvent.

    Peu en importait l’issue, nous nous amusions ferme et exaspérions du même coup femmes et enfants, notamment un soir épique où, deux heures durant, nous confrontèrent violemment nos analyses respectives du sens des mots «  bol  » et «  plat  », illustrées par moult démonstrations pratiques tout en lavant la vaisselle.

    On parlait aussi de littérature, de politique, quelquefois d’art, mais le plus souvent, la conversation glissait avec légèreté sur d’amusants récits de vie, ponctués d’anecdotes, s’attardant aux personnages pittoresques habitant notre entourage commun, listant les morts plus ou moins frais, évoquant Lévesque, de Gaulle ou Picasso. Il parlait aussi souvent de ma mère, qu’il aimait tant, me confiant à quel point il appréciait la compagnie de mon épouse ; il s’informait aussi de mes enfants qu’il avait vus grandir de près, relatait les moments forts de sa vie passée ou présente, se projetait dans un avenir qu’il représentait parfois sombrement – tout en évitant ce qui concernait la maladie ou la médecine, sujets mis à l’index, sauf pour en rire ou se plaindre de quelques symptômes concrets d’origine imaginaire.

    Le récit de sa vie, aussi complexe que remarquable à bien des égards, où s’entrecroisaient le père, l’homme d’action et l’écrivain, si intimement associée à l’époque et à ses formidables acteurs, de Trudeau à Bouchard, de Marchand à Chartrand, de Laurendeau à Péladeau, nous l’écoutions toujours avec le même plaisir, mais sans déférence exagérée ; ce qu’il appréciait, ne se prenant jamais bien au sérieux.

    L’écrivain, actif comme jamais les derniers temps, était un personnage autrement plus mystérieux, presque secret  : circonspect, n’évoquant ses projets que par allusions. Seule ma mère, sa meilleure lectrice, critique au jugement sûr, en connaissait un peu plus long que nous.

    Ce mutisme de l’écrivain s’expliquait sans doute par une vraie pudeur d’artiste, nécessaire pour que sa méthode de travail puisse porter fruit  : intuition, écriture sur le souffle, absence de plan, avancées résolues inventant à la fois l’objet et le chemin – pour que s’impose librement cette écriture limpide, d’une efficacité souveraine.

    Vue de l’extérieur, sa routine d’écrivain semblait réglée par une minuterie. Chaque matin, isolé dans sa petite chambre, il écrivait trois à quatre heures sur des tablettes quadrillées, toujours les mêmes. Puis, vers midi, il émergeait ; sans doute avait-il faim. Encore perdu dans ses pensées, il saluait les enfants, jetait un coup d’œil au lac, jaugeait les travaux à réaliser, les pierres à déplacer, les bûches à fendre, planifiait les courses et l’achat rituel des journaux.

    En après-midi, il marchait deux kilomètres. Chaque jour. Pas un ni trois, deux. Au chemin quand il faisait beau, sinon sur la galerie, dans le cimetière lorsqu’il était à Montréal et parfois même dans le couloir de son condo, changeant fréquemment d’étage lorsqu’il croisait ses congénères, ballet évitant de donner l’impression qu’il ne retrouvait plus sa porte.

    Non qu’il aimât l’exercice, mais il écoutait les conseils médicaux. Il continua ses marches quotidiennes jusqu’à la veille de son entrée à l’hôpital, le 29 janvier 2010. Alors inhabituellement essoufflé, s’en inquiétant, il se limita à un seul kilomètre et contacta le lendemain son médecin, qui vint l’examiner pour ensuite le référer prestement à l’urgence. Appelons ce médecin le docteur Michel.

    Je m’y rendis avec lui, par une nuit glaciale. Mon père avait au froid un teint terreux que je ne lui connaissais pas, qui m’inquiétait beaucoup. Avec raison. La pneumonie, éventuellement fatale, fut confirmée par cliché radiologique le soir même. Elle avait commencé son travail de sape.

    C’était la seconde fois que le docteur Michel s’occupait de lui lors d’une grave maladie. Quelques années plus tôt, à l’été 2003, l’examinant au chalet, il avait remarqué sa pâleur. Mimer la bonne humeur est plus facile que de feindre un teint rosé.

    Sans doute une anémie, ce que la prise de sang confirma. Cela peut paraître banal, mais le problème témoignait indirectement d’un diagnostic plus grave dont je tairai ici le nom. Son médecin l’informa de la nécessité de retourner rapidement en ville pour compléter l’investigation, puis sortit de la petite chambre, l’air soucieux. Je remarquai alors qu’un éphémère s’était accroché, immobile, à son dos. Il me salua, partageant ses craintes, puis quitta les lieux.

    J’étais aussi troublé. Pour la première fois, la vulnérabilité de mon père, figure jusque-là un peu intemporelle, se manifestait tangiblement. Je me rendis au bord de l’eau, m’installant sur le quai. En ce début de soirée, le vent soufflait doucement sud-ouest et le soleil allait tomber sous peu derrière les montagnes.

    J’ai toujours eu tendance à anticiper  : tâches, événements tristes ou gais, morts. J’estime d’ailleurs avoir commencé mon deuil ce soir-là, bien qu’il ne pourrait prendre vraiment forme que près de sept ans plus tard.

    Une heure durant, la vue troublée par des larmes, j’observai le ballet des vagues se succédant régulièrement sur la plage, chacune s’estompant dans le sable et laissant place à la suivante, cycle hypnotisant dont le spectacle m’avait toujours apaisé. Les fils succèdent aussi aux pères, dans le vaste cycle des générations.

    Réunis chez moi quelques jours plus tard, après l’investigation, nous attendions le verdict qu’allait maintenant nous livrer le docteur Michel. Il lui fallait choisir les mots avec prudence, mais être bien compris. Mon père apprit la dure nouvelle sans surprise, résigné. C’était comme une évidence. Il s’en doutait, probablement.

    Le médecin planifia rapidement la suite des choses, une chirurgie qui aurait lieu à l’Hôpital général juif trois semaines plus tard.

    À l’adolescence, durant les années trente, un grave empyème thoracique avait déjà failli l’emporter, n’eût été une intervention thoracique pratiquée in extremis par l’illustre Norman Bethune. Depuis, l’hypocondrie le tenaillait.

    Il avait conséquemment souffert d’innombrables maladies imaginaires, toujours fatales, affectant successivement chacun de ses organes. Soit, comme il survivait systématiquement, sans traitement, il dut finir par s’accommoder d’une santé quasi parfaite, aussi difficile à contester qu’à concilier avec ses passionnants symptômes.

    Certains voyaient en mon père vieillissant un être serein, calme et philosophe. Il est vrai qu’en société, autour d’une bonne table, entouré d’amis souvent plus jeunes que lui auxquels il tenait tant, c’était un homme pleinement heureux, discutant avec entrain, confrontant avec plaisir les idées, blaguant, notamment à propos de lui-même.

    Sans doute sa vie intérieure profonde, hantée par ce désir manifeste de se réapproprier le monde par l’écriture, cycles de pensées avançant comme des vagues, cette nécessité de se réinventer chaque jour, transformant chaque matin en art ses idées, tout cela constituait un puissant antidote à l’angoisse.

    Mais après soixante ans d’attente anxieuse, la maladie qui le frappa de nouveau eut un effet aussi paradoxal qu’imprévu  : son hypocondrie proverbiale en fut anéantie. D’un coup. Devenu malade, la crainte de la maladie s’était évanouie.

    La visite subséquente au chirurgien l’avait pourtant secoué  : sommité en son domaine, l’éminent médecin, fort habile mais peu bavard, surtout en français, ne pouvait aisément établir le contact avec l’auteur  : le dialogue était comiquement pauvre, quelque chose d’une pièce de Ionesco.

    Peu impressionné par deux énormes traités médicaux trônant sur le vaste bureau, dont le chirurgien était bien entendu le fier auteur, mon père lui avait répondu que lui en était à vingt-deux. Vingt-deux quoi ? Vingt-deux livres ! Vous avez perdu vingt-deux livres ? Non, je les écris ! Etc.

    Entre auteurs aussi considérables, peut-être mon père s’attendait-il à une conversation littéraire de haut vol. Aussi éprouvait-il une certaine difficulté à suivre le fil de ce questionnaire platement médical.

    Vous écrivez quand ? Mais toujours ! Quoi… des romans, des policiers ? Des essais ! Des essais vous dites… vous essayez quoi ? Je n’essaie pas, je réussis ! Etc.

    Mon père, essayiste peu porté sur le théâtre, était consternant dans le rôle du vrai patient, ayant le symptôme trop littéraire et traitant les questions portant sur les fonctions biologiques comme autant de métaphores existentielles.

    Écoutant ce dialogue de sourds que je tentais de faciliter, je retenais mon rire quand, coupant court, le chirurgien enfila un gant de latex, ce qui étonna fort l’essayiste qui soudain se tut.

    Quoi qu’il en soit, la chirurgie fut impeccablement menée. Au postopératoire toutefois, un œdème pulmonaire carabiné faillit emporter le patient. Ce récit serait trop long, mais sachons que le docteur Michel, qui effectuait une visite de courtoisie impromptue (il ne pratiquait pas dans cet hôpital), constata immédiatement la gravité de la situation, cependant que l’équipe chirurgicale était fort difficile à joindre, trop occupée à opérer des tas d’autres patients. Aussi avait-il lui-même dévalé l’escalier jusqu’à l’urgence pour revenir à bout de souffle avec une de ses connaissances.

    Dans cette situation critique où son cœur emballé entraînait le patient déjà fragilisé dans une spirale où il allait littéralement se noyer dans ses poumons, les deux médecins manœuvrèrent habilement pour le sortir de cette mauvaise passe.

    Après le transfert aux soins intensifs, pouvant maintenant respirer plus librement, mon père subit un autre choc, observant éberlué les nombreux patients intubés tout autour, branchés sur d’étranges appareils, entourés de cadrans, éclairés par diverses lumières alors que des sons bizarres surgissaient de partout. Vision d’enfer pour un hypocondriaque.

    Cette nuit-là, m’observant de temps en temps, sonné, entre deux assoupissements, il finit par pleurer en silence. M’approchant pour demander si je pouvais faire quelque chose, il eut simplement cette phrase  : «  Non, je pensais seulement à notre relation  ». Ému, j’y ai songé presque chaque jour depuis sa mort.

    Quelques jours après son congé de l’hôpital, il retourna à son condo, prit deux tylénols puis en rangea définitivement la bouteille, refusa sans négociation possible de retourner voir son chirurgien et reprit peu à peu ses forces comme sa routine d’écrivain. C’est durant cette convalescence qu’il décida, sans raison apparente, de ne jamais reprendre ses marches rituelles.

    Or, le docteur Michel lui rendait justement visite ce jour-là. Apprenant cette décision de s’immobiliser, son médecin le semonça vertement  : l’ankylose finirait par le gagner, il terminerait ses jours dans une chaise roulante, voilà.

    Le grand auteur, décontenancé qu’on pût aussi directement contester son jugement proverbial, mais tout de même un peu inquiet, obéit prestement, ne rouspétant que pour la forme. Et dès le lendemain, il reprit graduellement ses marches quotidiennes.

    Fort reconnaissant, il fit ensuite porter à son chirurgien et au chef de l’urgence un livre dédicacé chacun et abonna le docteur Michel au Monde diplomatique, geste qu’il renouvela ensuite chaque année. Mais rien n’étant parfait en ce bas monde, l’hypocondrie revint de plus belle une fois la guérison complétée.

    Puis, il y eut un jour cette seconde maladie, qui allait lui être fatale.

    Mon père s’était toujours inquiété pour ses poumons, qui émettaient depuis sa chirurgie de l’enfance des bruits curieux, mais stables. Par crainte d’une pneumonie, il avait développé au fil des ans une intense virophobie qu’il m’a d’ailleurs un peu transmise – je supporte difficilement les tousseux, surtout sans masques.

    Toute mon enfance, il nous avait gavés d’une gamme de produits conséquents, aujourd’hui folkloriques  : le sirop CréoTerpin, douteux composé verdâtre contenant de la créosote ; le Stérisol, gargarisme bourré d’alcool et censé stériliser la gorge la plus enflammée ; et le mercurochrome, beau liquide écarlate qu’il déposait sur nos plaies avec application.

    Sa crainte des pneumonies était fondée  : lors de l’hospitalisation fatale, le pneumologue m’avait confirmé que le poumon gauche, jadis opéré, s’était depuis longtemps figé dans une sorte de coque fibreuse, ne laissant que le droit pour assurer l’oxygénation.

    Or, la pneumonie avait élu domicile justement à droite. N’en occupant au début qu’une portion congrue, l’infection l’avait complètement envahi le lendemain, malgré antibiotiques et soins reçus – ticket pour un long séjour aux soins intensifs.

    Parfois trop fatigué pour lire, il avait passé les premières soirées à regarder, sur un petit lecteur portable que je lui avais procuré, des photos familiales et un montage de courts films tournés par lui dans les années soixante à l’aide d’un appareil huit millimètres à crinque. J’avais ajouté des musiques qu’il aimait. La Marche à l’amour de Piaf lui arracha larmes et sourires sous son masque.

    Mais curieusement cette fois, même s’il était de nouveau prisonnier d’un environnement redoutablement médical, même entouré de bidules et de lumières, réveillé par les alarmes, les bruits, les râles et les cris, il semblait cette fois fasciné comme un enfant qui s’émerveille, jasant gaiement avec le personnel, notamment les infirmières, toutes plus attentionnées les unes que les autres, qui le trouvaient aussi attendrissant que distrayant.

    Il me confia un soir, avec enthousiasme, le secret suivant  : «  Je viens de découvrir l’Amérique  ». L’Amérique c’était quoi ? La modernité ? La médecine ? La technologie ? Il haussa les épaules en prenant un air mystérieux.

    Je lui rappelai alors cette belle journée de juin de 1988, où je l’avais informé de mes résultats d’examens, laborieusement réussis. Ma graduation avait paru lui faire plaisir, bien qu’il n’eût aucune affinité avec les médecins ou la médecine. Dans ma famille, où on était plutôt artiste, peut-être avais-je choisi ce métier par souci de rébellion ?

    Son cheminement avait été rigoureusement inverse  : quarante ans plus tôt, rebelle au sein d’une famille libérale, il avait fait sans conviction des études d’avocat, assez peu travaillé jusqu’à trente ans, pour s’engager ensuite résolument dans le monde syndical, l’action politique et l’écriture.

    Je soupçonne que l’opposition à son propre père ne fut pas étrangère à sa vocation. Ce remarquable self-made-man, à seize ans chef de famille en raison de la mort précoce de son propre père, travaillant très tôt comme garçon de pharmacie, poursuivit malgré l’adversité ses études en pharmacie, qui le menèrent jusqu’à fonder la Faculté de pharmacie de l’Université de Montréal ! Impliqué partout, président de multiples associations professionnelles, il fut malheureusement ruiné par la Grande Dépression. Mon père resta longtemps discret sur ce personnage pourtant impressionnant, qui mourut jeune.

    Malgré les médicaments, la pneumonie semblait chaque jour plus grave. Les forces quittaient graduellement son corps, comme si chacune de ses cellules épuisait son potentiel vital. À cet âge, la condition est souvent fatale. Il s’en allait doucement, dans une sorte de lent cérémonial biologique.

    Pressentait-il la fin prochaine ? «  Je ne m’attendais pas à cela  », avait-il écrit assez tôt durant son séjour. Toujours plus dépendant de l’oxygène, manquant de souffle au point d’en avoir de la difficulté à parler, il préférait parfois nous livrer par écrit ses pensées.

    Ou bien pensait-il pouvoir s’en sortir ? «  Le feeling des partys de 1960, tu te rappelles ?  », écrivait-il à ma mère. «  Béchet avec tout ça. À prévoir pour ma libération. Oui, il faut faire ça  ».

    Il lui passa ensuite une commande bien précise  : «  Très petite bouteille à bouchon de métal dévissant, et qu’on peut très bien camoufler. Italien, si possible, pour boire la nuit venue. – Fais-tu des farces ? lui avait-elle demandé – Évidemment non. Séjour possible à cette condition. Autrement je sacre mon camp. Une évidence  ».

    Le soir même, j’ai donc acheté avec mon fils une demi-bouteille du meilleur blanc, bien frappé. Amusés, nous l’avons introduite dans l’hôpital et jusque dans sa chambre comme des voleurs.

    Un large sourire éclaira son visage amaigri tandis qu’il savourait le vin, les yeux clos, versant quelques larmes.

    Mais la pneumonie progressait, l’Amérique n’y pouvait rien.

    Les derniers jours, encore conscient, il faiblissait et dormait donc beaucoup. Ses mots ultimes en témoignent  : «  Même quand je sais où les choses sont, je ne peux pas les situer, me démerder… » Sa carrière d’écrivain se terminait sur un triste constat, quoique formellement impeccable.

    Il nous fallut l’aider davantage. Comme chacun des membres de la famille, je passais plus de temps à son chevet, lui parlant, le réconfortant, le rafraîchissant avec un linge humide, lui épongeant le front où perlait la sueur. Et j’observais son beau visage, calme, apaisé.

    Plus le temps passait, plus il gardait les yeux fermés, murmurant parfois quelques mots, se reposant, attendant. On le sentait résigné, mais serein, il savait où il s’en allait, sans peur ni douleur. Il ne pouvait se défiler, nous non plus.

    Son visage arborait alors cet air concentré que je lui connaissais bien. Peut-être réfléchissait-il à la nature même de cette curieuse expérience, tentant de jauger les forces puissantes qui menaçaient sa vie ? Concevait-il le plan de quelque chapitre final ?

    Il semblait ne plus s’étonner de rien. Constater, comprendre, seulement. Retrouver quelque état limite souvent évoqué dans ses écrits. Contemplation active. Ce qu’exprimait aussi la douceur de ses traits.

    Ce degré d’acceptation étonnait chez un homme qui avait tellement craint la mort mais s’y rendait pourtant, sans sourciller, sans hésiter. Entier.

    Cette fin comportait les qualités de son écriture. Aucun faux-fuyant, aucun théâtre. De la grâce, apaisée, solennelle, précise. Grave. En phase.

    Je constatais pour ma part que cette avancée vers la mort était aussi d’une lumineuse beauté. Aussi intense que profondément humaine. Complète par elle-même. Poème muet de fin de vie.

    Car c’est aussi une joie profonde pour un fils que d’avoir le privilège d’accompagner son père, de pleurer près de lui, d’offrir un peu d’eau, de replacer ses cheveux, de l’aider à trouver une position confortable.

    En ces moments uniques résonnait comme l’écho de notre relation vieille de quarante-six ans, qui trouvait aujourd’hui une résolution parfaitement symétrique par ce complet renversement des rôles. Je marquais, par des gestes simples, l’essence même de ma filiation.

    Relisant certains soirs les très belles dernières pages d’Un amour libre, pris à la gorge par l’émotion suscitée, j’étais encore étonné de voir à quel point, avec quelle justesse, il avait saisi l’essence de sa relation paternelle. «  J’ignore ce qu’il en adviendra. La seule chose que je sais, c’est que j’ai vu le passage de l’enfance sous mes yeux, intacte et chantante, dans un monde que je sais mauvais. […] J’aurais vu pour toujours un spectacle révélateur de l’espérance. […] »

    Mon père était en avance sur son temps, mais par certains aspects, il portait la réserve paternelle de sa génération. Il avait une pudeur.

    Nous avions beaucoup parlé, beaucoup ri, parfois pleuré, parfois crié, mais toutes ces années, certains mots manquaient à nos confidences. Un soir, à l’acmé de cette veille attentive, je lui demandai s’il savait à quel point je l’aimais.

    Fatigué mais encore conscient, gardant les yeux clos quelques instants, son visage s’immobilisa. Puis il sourit.

    Il souriait comme d’une évidence, acquiescement que je lui connaissais bien, résumant notre bonheur partagé. Entre les premiers rires, lâchés jadis au-dessus de mon berceau d’enfant, jusqu’à ce dernier sourire, il n’y avait pas de distance. Au-delà des mots, il soulignait à sa façon la persistance d’un amour libre, qui continuait et continuerait peut-être toujours.

    Peut-être réalisa-t-il à ce moment qu’il ne s’était trompé que sur un point  : «  Il me resterait le regret, puis, après, le vieil âge. […] Nos histoires seraient devenues fixes comme des souvenirs, spectrales et pâles comme eux. […] Elles rappelleraient un temps, mais par elles-mêmes elles ne seraient plus rien ». Quarante ans plus tôt, il avait en effet douté de la pérennité de notre relation.

    Or il n’en était rien, malgré nos vies divergentes, malgré les épreuves, les douleurs et les doutes, malgré l’âge et la vie elle-même. Cette relation était demeurée intacte, inaltérable, inamovible.

    La nuit de sa mort, le docteur Michel est revenu à son chevet pour nous accompagner. Les soins actifs interrompus depuis la veille, il ne s’agissait plus que de l’entourer amoureusement jusqu’à la fin.

    J’avais pris quelques heures de repos à la maison, mais les forces de mon père déclinant rapidement, on nous avait fait revenir à l’hôpital.

    Les membres de la famille maintenant présents, nous avons reformé autour de lui un cercle ému et silencieux. Il n’y avait plus qu’un homme attendant la mort au milieu des siens.

    Le docteur Michel nous expliqua simplement que la fin était toute proche. Il y eut des pleurs, mais résignés, quelques cris assourdis et des soupirs, mais brefs.

    La bouche délicatement entrouverte, sa lèvre supérieure légèrement relevée, mon père affichait alors une pose très digne, les yeux clos, parfaitement immobile.

    Le taux d’oxygène s’abaissait, mais les chiffres étaient maintenant futiles. Il fallait fermer l’Amérique, éteindre New York, oublier Pollock, les bidules, les cadrans, les chiffres, les écrans.

    Le docteur Michel fit donc éteindre les appareils de surveillance. Nous allions nous concentrer sur son cycle respiratoire agonique, mantra sans mot, chacun méditant en lui-même au rythme de ce souffle ténu. Combien de temps cela allait-il durer ? Nous l’ignorions.

    Les chuchotements, les mots doux glissés à son oreille, la respiration, tout cela formait une berceuse atonale nous transportant dans un monde quelque peu irréel. Au bout de longues minutes, la famille, comme hypnotisée, semblait ne plus former qu’un seul corps essentiel, incorporant celui du père. Un tel sentiment d’unité provenait peut-être de la part de lui que nous savions bien vivante en chacun de nous et partagions maintenant.

    Après un temps, le docteur Michel proposa que l’on abaisse l’apport d’oxygène, dont le chuintement continu était dorénavant superflu. Il y eut un dernier mouvement de recul autour, une dernière trace, vaine et rapidement dissipée, de refus. Chacun franchissait en lui-même le bout de chemin à parcourir jusqu’à une pleine acceptation.

    C’était une évidence  : prolonger le tout ne servait plus à rien. Nous étions prêts à quitter l’Amérique, à retourner dans la vieille Europe au chevet de notre ancêtre, Paul Mirabin dit Vadeboncoeur.

    Après avoir jeté un regard à l’infirmière, le docteur Michel tendit la main vers la roulette contrôlant le débit d’oxygène, l’abaissant de dix à neuf litres par minute. On pleura de nouveau. Il se rassit et attendit quelques minutes.

    Puis se releva. Huit.

    Sept. Imperceptiblement, la respiration se fit non pas de plus en plus difficile, comme nous avions pu le craindre, mais bien de plus en plus douce, sans qu’apparaisse le moindre signe de détresse. Six.

    Cinq. La vie s’éteignait donc comme la mèche d’une lampe au bout de son huile. Quatre.

    Trois. Le médecin se relevait régulièrement, calmement, dans un silence absolu, abaissant chaque fois l’oxygène. Deux.

    Un. Le chuintement finit par s’éteindre tout à fait.

    Zéro.

    Mon père partageait maintenant avec nous l’air ambiant, insuffisamment pourvu en oxygène pour ses poumons malades. Le médecin retira le masque avec une grande délicatesse, nous laissant voir le beau visage, si paisible dans cet éclairage orangé provenant d’un luminaire extérieur.

    Le souffle se fit de plus en plus faible. Les mouvements respiratoires, de plus en plus lents. Jusqu’à ce point ultime, nadir vital, où il fut impossible d’affirmer qu’il respirait encore. On voyait bien certains mouvements des muscles de la gorge, mais l’air ne semblait plus y pénétrer.

    Puis, ce fut l’immobilité définitive, incontestable, prolongeant et résumant la nuit, les semaines, les années, toute une vie. Arc temporel puissamment tendu sur près d’un siècle, dont la seconde extrémité venait de trouver son point d’ancrage. Trois heures cinquante-deux, le 11 février 2010.

    Le médecin s’approcha, prit le poignet, chercha le pouls, resta pensif, baissa les yeux, parut triste, puis se retira.

    Nous sommes restés encore un peu de temps, je ne sais combien, pour les derniers adieux. Mon fils souleva le corps pour mieux le serrer dans ses bras. Il m’inquiétait un peu. C’était une expérience difficile et intense pour lui, mais combien essentielle.

    Alors que nous quittions la chambre pour déambuler sans but dans cet étrange lieu qu’est, la nuit, un hôpital, j’ai serré mon fils dans mes bras. C’était presque un homme. Il n’oublierait jamais ces moments fondateurs qu’il n’avait voulu manquer pour rien au monde.

    Le lendemain, nous avons trouvé un texte que mon père avait terminé deux jours avant son entrée à l’hôpital, intitulé «  Fragments d’éternité  ». Le contenu, la forme et la prescience en étaient bouleversants. «  L’homme est en contradiction avec la fatalité. C’est une ambition impossible, mais il l’oppose aux réalités sans défaillir. Mortel, il se réclame obstinément de la vie, dans une partie perdue d’avance  ». Le texte fut publié le jour suivant dans Le Devoir, grâce à Jean-François Nadeau.

    Après la détresse des derniers jours, la sensation dominante s’apparentait maintenant pour moi au lent mouvement d’un bateau ayant perdu ses amarres et dérivant dans la brume, s’éloignant des rives. C’est alors que les innombrables témoignages d’affection reçus furent si importants, me permettant de retrouver le cap et de continuer la route.

    Au salon, j’aperçus le second soir un vieillard amaigri, voûté, seul, immobile, fixant longuement le cercueil. Je me suis approché ; il pleurait en silence, profusément, secoué de sanglots.

    Michel Chartrand, mon parrain, cette force de la nature, se répétait pour lui-même  : «  Mon ami… J’ai perdu mon ami… » Entourant ses épaules, je l’ai serré contre moi. Son fils m’a dit ne l’avoir jamais vu pleurer ainsi. Il ne venait pas seulement de perdre son ami, mais aussi une part de son passé et sans doute de lui-même.

    Très affecté par cette mort, Michel allait nous quitter à son tour quelques semaines plus tard, emporté par un cancer. Une vaste époque paraissait ainsi révolue. Qui prendrait la relève de ces hommes faits tout d’un bloc, plus grands que nature ?

    Il reste un point à régler. Le lapin-tortue était bien le fruit de mon imagination d’enfant. Mais qui était le docteur Michel ?

    Moi.

    Il n’y eut pas de docteur Michel. Du fils et du père lapins-tortues avaient surgi «  avec la force et la soudaineté d’un ressort  » un fils-médecin, s’occupant tant bien que mal d’un père-patient.

    Un fils qui se retrouva donc, par un curieux retour des choses, médecin de ce père refusant catégoriquement de faire confiance à d’autres.

    Durant ces deux semaines intenses de février, à travers des moments très durs, mais aussi d’une grande beauté, j’ai retrouvé l’homme qui jadis m’avait consolé, bordé, endormi, dans cette mystérieuse intimité que procure l’approche de la mort. Peut-être aussi en raison de ce double rôle que j’avais dû assumer jusqu’au bout.

    Je ne regrette rien. Et aujourd’hui, trois mois plus tard, après l’avoir beaucoup pleuré, je m’ennuie moins de lui que je ne l’avais anticipé.

    C’est que je le sens en moi, comme physiquement, père toujours attentif mais désormais silencieux. Comme si je l’avais intériorisé et que mon sentiment pour lui continuait de mûrir.

    Ceux que nous aimons continueraient donc à nous habiter, à nous transformer, même au-delà de la mort ?

    Peut-être ce sentiment tenait-il en partie à l’intensité de notre relation initiale, dont la résonnance persistait en moi comme le rayonnement fossile fait écho au big-bang originel de l’univers.

    Riche, infiniment plus complexe que le souvenir de sa voix ou de son visage, cette mémoire viscérale peut encore accélérer mon cœur, me faire monter des larmes ou provoquer mon rire.

    Le père aimé était mort, mais pas la part d’amour qui lui est dévolue. Sa mort avait servi de révélateur à une présence insoupçonnée, qui surgissait d’autant plus nettement qu’avait été prégnante la relation avec l’enfant, construite pourtant fort simplement sur des rires, des pleurs, des regards amoureux, des mots échangés, des câlins, des images partagées, des souvenirs communs. Des lapins-tortues.

    Ce que le père avait semé, je le récoltais aujourd’hui.

    Il n’y aurait pas coupure, plutôt continuité. Yvon Rivard le disait mieux  : il n’y a qu’un seul royaume.

    Le père lapin-tortue ne quitterait pas le fils. Il ne l’avait d’ailleurs jamais quitté.


    Lac Nominingue, le 25 mai 2010

    Source

    Article d'abord paru dans l'Action Nationale et reproduit avec l'autorisation de l'éditeur et de l'auteur

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Alain Vadeboncoeur
    Extrait
    Les chuchotements, les mots doux glissés à son oreille, la respiration, tout cela formait une berceuse atonale nous transportant dans un monde quelque peu irréel. Au bout de longues minutes, la famille, comme hypnotisée, semblait ne plus former qu’un seul corps essentiel, incorporant celui du père. Un tel sentiment d’unité provenait peut-être de la part de lui que nous savions bien vivante en chacun de nous et partagions maintenant.
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    Alain Létourneau
    Modernité, prométhéisme moderne, transcendance, histoire, altérité, spiritualité, intériorité, source, médiation, espace, tradition, romantisme

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