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    Dossier: Weir Peter

    Peter Weir et la Connaissance - Une odyssée Socratique

    Jean-Philippe Costes


     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

     

    Peter Weir (cliquez ici pour accéder à son dossier biographique)

     

                L’Homme a inventé la roue, construit toutes sortes de véhicules, tracé des millions de kilomètres de routes, visité chaque parcelle des six continents, sondé les mers et l’espace et pourtant, il ignore encore le sens de son existence. L’Homme a étudié la Nature, de l’infiniment grand à l’infiniment petit et malgré son immense culture, les particules élémentaires du Bonheur lui sont encore inconnues. L’Homme s’est cru Dieu sur la foi d’une intelligence qu’il croyait sans limite, mais de ses folles ambitions de Progrès ne subsiste qu’un profond désarroi. « La Science nous a rendus cyniques et inhumains », constatait amèrement Chaplin à la fin de son Dictateur. « La vitesse nous a enfermés en nous-mêmes. L’abondance nous a laissés insatisfaits ». Les Anciens, il est vrai, nous avaient avertis : nul ne conjugue impunément le verbe « savoir ». Prométhée fut enchaîné aux flancs du Caucase pour avoir transmis aux hommes le feu sacré de la Connaissance. Adam et Eve furent bannis de l’Eden pour avoir croqué dans la pomme de la Connaissance. « Plus on a de Connaissance, plus on a de tourments », clamait l’Ecclésiaste du haut de sa montagne de sagesse. « Connaissance », ce mot fut longtemps notre obsession, il est maintenant notre hantise, il fut jadis notre bénédiction, il est à présent notre anathème, il fut notre seul et unique horizon, il est désormais notre impasse. Soit nous ne savons pas, soit nous savons et alors, nous souffrons. Ite, missa est

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

     

       

     

     

    The Truman Show

     

                Peter Weir n’est pas de ceux qui se satisfont de ces formules liturgiques aux accents apocalyptiques. Pour le metteur en scène, iconoclaste Océanien qui conquit Hollywood en prêchant sans relâche contre le dogme de la Fatalité, la messe n’est pas dite. De même qu’il y a un au-delà du Néant cérébral, il existe une alternative à la résignation au pire. Instruction n’est pas synonyme de condamnation. Elle peut rimer avec élévation si l’esprit se déprend des superstitions comme des croyances indigentes qui, à l’heure de l’arrogance technologique, défendent une conception réductrice de l’Intelligence. Toute l’œuvre du plus pénétrant des réalisateurs Australiens porte la marque indélébile de cette conviction. De Pique-nique à Hanging Rock (Picnic at Hanging Rock) aux Chemins de la Liberté (The Way Back) en passant par Etat second (Fearless) et Green Card, la courte mais remarquable production est peuplée de professeurs, de scientifiques, de journalistes et de maints personnages qui ont fait vœu d’exorciser la Connaissance de ses démons et de la réhabiliter aux yeux de chacun. 

      

                Truman Burbank (Jim Carrey) apparaît, avec le recul du temps et de l’analyse critique, comme le premier de ces prophètes modernes[1]. Le héros du Truman Show n’a certes pas l’envergure spirituelle de bon nombre de ses frères cinématographiques. Il n’appartient pas au cénacle prestigieux des penseurs. Ce modeste courtier en assurances est toutefois digne du plus grand intérêt. Il est en effet la créature de Christof (Ed Harris), sorte de père éternel qui l’a adopté dans le ventre de sa mère afin de faire de lui l’acteur principal d’une émission de « télé-réalité ». Ce profil singulier est riche d’implications. Le jeune candide, filmé à son insu depuis l’âge fœtal, n’est pas simplement un homme. Il est l’Homme, avec la noble majuscule qui confère au particulier qui l’arbore le privilège d’incarner l’Universel. Il vit sur une île paradisiaque opportunément appelée « Sea Heaven ». Le microcosme utopique n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Il a été conçu de toutes pièces dans les studios gigantesques d’un démiurge de génie. Son soleil radieux, projecteur fabuleux fixé dans un ciel plus vrai que nature, brille d’un bout à l’autre de l’année sur une cité idéale qui prospère entre une mer d’azur et des bois luxuriants. Ses habitants sont des comédiens dévoués corps et âme à leur puissant employeur. Plus que des amis, des voisins, des collègues de bureau ou des passants, ils sont des anges gardiens qui jouent à merveille le jeu édénique de la sécurité, de la paix et de la sérénité. Truman pourrait jouir sans entrave des mille et une joies de ce décor de rêve. Son prénom l’indique, il est cependant un être authentique[2]. Les artifices qui l’entourent ne lui suffisent pas. A l’image de l’ancêtre mythique de l’Humanité, il s’ennuie dans son jardin extraordinaire. Son travail monotone, son épouse conformiste et son destin tout tracé sur une terre qu’il ne peut quitter, en raison d’une phobie de l’eau, le plongent peu à peu dans un abîme de déréliction[3]. Ecce homo, nous glisse ironiquement Peter Weir en décrivant ce malaise dans la Civilisation. Le héros du cinéaste est pareil à l’ensemble de ses congénères : il éprouve le besoin irrépressible de savoir. D’où vient-il ? Où va-t-il ? A quoi le monde extérieur ressemble-t-il ? Truman brûle de répondre à ces questions fondamentales. Il veut retrouver son géniteur, fantôme insaisissable qui le hante nuit et jour. Il aspire à visiter les Fidji, îles des antipodes qui ne cessent d’exciter son imagination frustrée. Cerbère de l’ordre biblique, le divin Christof use de tous ses pouvoirs pour dissuader son enfant turbulent d’accéder à la Connaissance. Ce mot blasphématoire, il en est conscient, scellerait la tombe de son royaume cathodique. Truman refuse néanmoins de se soumettre à la loi de son Seigneur et maître. Sur la recommandation insistante de Sylvia (Natascha McElhone), nouvelle Eve avec laquelle il entend refaire sa vie, il mord à pleines dents dans le fruit défendu. Il déjoue méthodiquement le complot dont il est victime, vainc courageusement sa peur panique de la mer et quitte en bateau son faux Nirvana pour goûter enfin à la joie véritable : partir librement sur les sentiers de la découverte. La morale de la fable contredit sans vergogne les enseignements de la Genèse. C’est dans l’apprentissage et subséquemment, dans la contestation de la pensée dominante, que l’Homme trouve le salut[4] 

     

     

     

      

      

     

     

     

    Master and Commander de l’autre côté du monde

    (Master and Commander the Far Side of the World)

                Peter Weir réaffirme audacieusement ce credo dans Master and Commander : de l’autre côté du monde (Master and Commander : the Far Side of the World). Le film, grand spectacle projeté sur la toile historique des guerres Napoléoniennes, propose une version hérétique du mythe de Jonas. Son héros est le Capitaine Anglais Jack Aubrey (Russell Crowe). A l’instar d’Achab, le pêcheur apostat imaginé par Herman Melville dans Moby Dick, l’impétueux officier se détourne ostensiblement des règles édictées par les Saintes Ecritures[5]. Il pourchasse son ennemi juré sur tous les océans du globe. Cet adversaire évanescent, navire Français baptisé l’Achéron en référence au fleuve des Enfers, ne saurait être vaincu tant il est rapide et puissamment armé. Aubrey est cependant résolu à le retrouver et à le couler. Il reste sourd aux avertissements que lui lance son équipage, communauté d’hommes pieux qui le soupçonnent de vouloir s’identifier au Très Haut. La poursuite homérique, engagée contre le plus redoutable des corsaires Bonapartistes, tourne rapidement à la catastrophe. Son bouillant initiateur voit son embarcation confrontée à une série d’avaries mais aussi, à toutes sortes de calamités météorologiques qui semblent donner raison aux partisans de la Foi. C’est néanmoins au moment même où la nuit de la défaite commence à tomber que le soleil de la victoire se lève et dissipe le cauchemar de Jonas, le prophète qui fut avalé par un cétacé pour avoir offensé son Créateur. Aubrey décide ainsi de faire étape aux Galapagos et d’accéder aux demandes répétées de Stephen Maturin (Paul Bettany), ami fidèle, médecin de bord et par-dessus tout, naturaliste en quête de nouvelles espèces animales. L’escale dans l’archipel aux innombrables trésors écologiques s’avère décisive. Contre toute attente, elle se solde par la découverte de la crique dans laquelle se tapit l’Achéron. La symbolique est dépourvue d’équivoque : l’Humanité s’ouvre à la lumière dès lors qu’elle pousse les portes de la Science. La pertinence de la maxime est soulignée par le dénouement de l’intrigue. Que fait en effet le Capitaine Aubrey pour terrasser son indestructible opposant ? Fasciné par le mimétisme des phasmes, insectes qui ont coutume de se confondre avec les branches des végétaux pour mieux fondre sur leurs proies, il maquille son bateau en baleinier afin d’attirer dans un piège le pirate qu’il a fait vœu de mettre hors d’état de nuire. Le succès de son stratagème, savant alliage de bravoure, d’art militaire et de biologie, porte en son sein le vibrant éloge de la Connaissance et le cinglant désaveu de l’Ancien Testament.

     

                 Curieusement, la fin du film paraît invalider cette interprétation. Aubrey l’irréligieux récite en effet un Notre Père aussi émouvant que sincère pour célébrer les funérailles de ses matelots morts au combat. Ce revirement est-il frappé du sceau infamant de la contradiction ? Serait-il la conséquence du Politiquement Correct de Hollywood, vitrine d’une Nation rétive à toute forme d’athéisme ? En vérité, il est l’expression légitime et cohérente d’une volonté de conciliation. Peter Weir est certes un apôtre du Savoir. Il voue un culte au Rationalisme et au Progrès. Cependant, il est également pétri de spiritualité. L’ensemble de sa filmographie en témoigne. La dernière vague (The Last Wave) et L’année de tous les dangers (The Year of Living Dangerously) sont ainsi imprégnés des croyances Aborigènes et Asiatiques. Mosquito Coast est marqué par les sermons enflammés d’un missionnaire Protestant désireux d’évangéliser l’Amérique Latine. Welton, l’école dans laquelle se déroule l’action du Cercle des poètes disparus (Dead Poets Society), est un établissement confessionnel qui vit au rythme de la messe. Le paroxysme est atteint dans Witness, récit d’une chasse à l’homme en plein cœur de la secte Américaine des Amish. Deux invariants traversent donc les travaux du singulier auteur des Voitures qui ont mangé Paris (The Cars That Ate Paris). Le premier, d’essence mythique, s’inscrit dans les cieux tandis que le second, profane, est ancré dans les réalités terrestres. De prime abord, ces constantes sont pareilles à des droites parallèles qui jamais ne se croiseront. Peter Weir, c’est là son génie, parvient pourtant à les fléchir. Il les amène à se rencontrer par la force de son talent et de sa culture. Le point de jonction qu’il dessine sur nos écrans porte un nom à la fois mystérieux et bien connu : Socrate. Pour le plus prestigieux des philosophes antiques, les dieux existent. Ils ont crée le monde et l’Homme est leur progéniture. A ce titre, il nous incombe d’étudier notre âme avec rigueur et persévérance. La connaître, c’est en effet mettre en évidence notre lien filial avec la Transcendance. Le mot essentiel a été prononcé au détour de ces propos schématiques. Il est possible de chercher à connaître tout en ayant foi[6]. Mieux, c’est dans l’exigence du « Connais-toi toi-même », formule gravée dans le fronton du temple de Delphes, que réside le secret de notre épanouissement.   

     

     

         

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Le cercle des poètes disparus (Dead Poets Society)

     

           Peter Weir emprunte avec enthousiasme la passerelle que ce « Gnôthi seauton » jette entre Science et Religion[7]. John Keating (Robin Williams) porte l’étendard de son engagement. Le professeur de Littérature du Cercle des poètes disparus est plus qu’un simple représentant du corps enseignant. Il est pour ses élèves un maître à penser. Par l’audace de ses méthodes pédagogiques, il incarne une Modernité qui entend s’affirmer contre la Tradition et l’Académisme. Il n’est pas un avatar d’Epicure, comme d’aucuns pourraient l’imaginer en entendant le Carpe diem qui lui sert de devise[8]. Il est l’anticonformiste de grande classe qui pousse les autres à en savoir toujours plus sur la Vie, il est le téméraire universitaire qui n’hésite pas à déchirer les livres des agrégés en état de désagrégation intellectuelle, il est le libre-penseur dont le destin est d’être condamné à boire la ciguë par la foule des bien-pensants. En un mot comme en cent, il est le descendant direct de Socrate.

     

                La conception de l’apprentissage qu’il développe dans les salles, les couloirs, la cour ou encore, le terrain de football de Welton, nous renseigne sur les principes moraux de son illustre aïeul. Quiconque l’écoute et le regarde attentivement remarquera ainsi qu’il ne se borne pas à initier les jeunes à la Poésie. Son objectif prioritaire est plus profond. Il souhaite amener les membres de son auditoire à explorer leur « univers intérieur ». Cette dernière phrase est de première importance. Elle permet à Peter Weir d’exposer l’élément fondateur de la philosophie Socratique : le chemin de la Connaissance passe d’abord par l’esprit individuel. C’est pour avoir fait fi de cet énoncé qu’Allie Fox (Harrison Ford) sombre peu à peu dans la misère et l’autodestruction. Le scientifique de Mosquito Coast est un inventeur de haute volée. Il est aussi un idéaliste, qui croit nécessaire de dépasser l’American Way of Life et son consumérisme débilitant. Fort de sa parfaite maîtrise de la Physique, de la Chimie, de l’Architecture et de l’Agriculture, il emmène femme et enfants dans la jungle Sud-Américaine pour bâtir la cité de ses rêves. Sa soif d’utopie est inextinguible[9]. « Je crois que la Nature est tordue », confie-t-il aux siens. « Je veux la rectitude, des lignes droites ». Ce Cortés du cortex a hélas oublié un paramètre essentiel dans ses calculs sophistiqués de Conquistador des Mathématiques : il ignore tout de l’âme humaine. Il sous-estime l’avidité de ses contemporains, rapaces implacables qui vont l’obliger à tuer pour survivre et balayer ses désirs d’Eldorado. Il ne sait pas que son volontarisme est l’antichambre d’une violence, d’un extrémisme et d’un entêtement qui susciteront la haine farouche de sa famille et entraîneront finalement sa perte[10].  Il a oublié qu’avant de chercher à connaître le monde, il convenait de se connaître soi-même.   

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Mosquito Coast

     

                Cette impérieuse nécessité fait écho à la Maïeutique de Socrate. L’esprit doit accoucher des vérités qu’il recèle, nous murmure Peter Weir à la façon de son mentor Grec[11]. Nous savons tout. Notre ignorance n’est qu’une apparence. Elle est la conséquence trompeuse de notre amnésie. Cette théorie de la Réminiscence, que Platon décrit parfaitement dans ses dialogues, est au cœur de La dernière vague. David Burton (Richard Chamberlain) est le héros de ce film policier des plus originaux. L’avocat Australien doit assurer la défense de Chris Lee (David Gulpilil), un Aborigène accusé d’avoir assassiné l’un de ses semblables. Pour faire toute la lumière sur le dossier dont il a la lourde charge, il mène une enquête de grande envergure dans les bas-fonds de la Société. Il passe outre les préjugés raciaux dont est victime son client. Ce dernier l’informe cependant qu’il fait fausse route en prospectant dans son environnement. La clef de l’énigme, lui révèle-t-il, est enfouie au plus profond de lui-même. Les songes prémonitoires qui ponctuent chacune de ses nuits en sont la preuve[12]. Burton surmonte son incrédulité d’homme moderne. Il accepte de consulter un chaman. Le sorcier le plonge dans un état de transe et le conduit, au terme d’une descente éprouvante dans les abysses de son âme, à se délivrer de faits emprisonnés dans les oubliettes de sa conscience : il est le messager des dieux du plus ancien des peuples d’Océanie ; Chris Lee est son serviteur et n’a tué que pour châtier un être qui avait profané des objets de son culte[13]. L’ésotérisme du propos fera sourire les rationalistes. Son sérieux ne saurait toutefois être négligé. Loin de constituer une vaine surenchère dans le spectaculaire, il est en effet un vecteur intellectuel, soigneusement élaboré dans le but de familiariser le Public au processus cognitif mis au point par Socrate. Peter Weir a, par la suite, privilégié des moyens plus conventionnels pour arriver à ses fins. Il a fait de ses personnages des voyageurs. Archie Hamilton (Mark Lee) et Frank Dunne (Mel Gibson), les soldats de Gallipoli, quittent ainsi leur Queensland natal pour aller combattre les troupes Ottomanes sur les rives de la Mer Noire. John Book (Harrison Ford), le policier de Witness, est amené à résider chez les inaccessibles Amish. Dans Mosquito Coast, la famille Fox abandonne les Etats-Unis pour vivre en Amérique Latine. Guy Hamilton (Mel Gibson), le reporter de L’année de tous les dangers, part de Sidney pour officier à Djakarta. Quant aux marins de Master and Commander, ils naviguent de l’autre côté du monde. Ces déplacements ont une vocation analogue à celle des expériences magiques qui se déroulent dans La dernière vague. Ils s’identifient à des aventures intérieures, dont les protagonistes reviennent plus savants sur eux-mêmes. Ils sont, en tant que tels, des allégories de la Maïeutique.

     

                Une observation minutieuse montre d’ailleurs que Weir reprend chacun des axes de cette Science morale. A l’instar de Socrate, le cinéaste utilise par exemple le Dialogue pour faire naître la Vérité[14]. La tendance est clairement perceptible dans Le cercle des poètes disparus. John Keating, le professeur charismatique, proscrit ainsi les cours magistraux. Il se fie aux vertus de l’échange pour éveiller ses élèves à la Vie[15]. Plutôt que de se perdre en de longs monologues, comme le font ses confrères épris d’orthodoxie, il interroge son assistance sur chacun des grands problèmes de l’Existence. Parfois, ce questionnement a lieu entre cultures et non, entre individus. Tel est le cas dans Witness, conversation édifiante dont les parties prenantes sont d’une part, l’Amérique incarnée par le rugueux policier John Book et d’autre part, une secte biblique représentée par la douce Rachel (Kelly McGillis). Quelle que soit leur forme, ces discussions poursuivent un objectif invariable : faire jaillir le Vrai du tréfonds des consciences assoupies.   

      

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

       

     

    La dernière vague (The Last Wave) 

                 En digne descendant de Socrate, Peter Weir emprunte également la voie de l’Ironie pour arriver à cette fin suprême. Truman Burbank est assurément le meilleur promoteur de ce protocole philosophique. Quelle stratégie adopte-t-il, lorsqu’il sent qu’il y a quelque chose de pourri en son royaume ? Il feint l’ignorance devant les caméras qui le surveillent en permanence. Comme aurait pu le faire le plus sage des penseurs Helléniques, il s’affuble du masque du benêt pour rechercher, aussi discrètement qu’efficacement, les origines de l’étrange phénomène qui transforme son quotidien en un « show » irréel.

     

                Guy Hamilton, le dieu Grec au physique Apollinien de L’année de tous les dangers, apporte la dernière pierre à l’édifice méthodologique que Peter Weir a projeté de reconstruire film après film. Le journaliste inexpérimenté ne marche pas seul, dans les rues enfiévrées de l’Indonésie du dictateur Sukarno. Il est accompagné de Billy Kwan, un caméraman Sino-Australien. Le petit homme est semblable à un androgyne Platonicien[16]. Dans le secret de sa maison, il étudie la personnalité de son collègue et ami. Il compose avec ce dernier une sorte de « dialogue à une voix » sur le Bien et le Mal, la Vie et la Mort, la Richesse et la Pauvreté. Il le met en garde contre la tentation de l’arrivisme. Quand Guy se montre insensible à ses avertissements et fait assaut d’ambition, il le réprimande sévèrement[17]. En cela, le mystérieux personnage n’apparaît pas comme un ange gardien traditionnel. Il est en vérité la réincarnation du Démon légendaire qui empêchait Socrate de se fourvoyer dans l’erreur. Il symbolise l’intuition du Divin et la rectitude de la Pensée. Il porte le flambeau de l’Homme égaré dans la nuit noire de l’inepte[18].

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

     

     

    Gallipoli

     

                Cet esprit malin, qu’il convient ici d’apprécier positivement, est crucial dans le cheminement intellectuel de Peter Weir. A l’image de Socrate, le réalisateur conçoit en effet le voyage au pays de la Connaissance comme un instrument de purification personnelle. Phare qui éclaire les tares que nous voudrions maintenir dans l’ombre, il nous purge de nos passions les plus ténébreuses[19]. Au terme de sa mortelle randonnée dans la jungle tropicale de Mosquito Coast, Allie Fox fait ainsi le deuil de l’effarant orgueil qui l’animait. Sur la barque funéraire qui le ramène dans son pays, comme un dieu Wagnérien qui atteint le crépuscule de son existence, il prend conscience de l’extravagante obstination qui l’a conduit au pire. John Book, l’Inspecteur de Witness, se débarrasse pour sa part de ses idées reçues. Au contact des Amish, peuplade fondée sur la famille et le pacifisme, il apprend que sa violence et sa solitude de célibataire endurci ne constituent pas des valeurs indépassables. Tom Perry (Kurtwood Smith), le père autoritaire du Cercle des poètes disparus, est quant à lui confronté aux terribles conséquences de sa vanité. Au lieu de permettre à son fils Neil (Robert Sean Leonard) de laisser libre cours à son amour du Théâtre, il lui oppose avec rudesse le principe de bonne réputation. Il le contraint à poursuivre des études de Médecine et le pousse finalement au suicide. Le cas de cet homme inflexible et superficiel est instructif à bien des égards. Non seulement il montre à merveille les méfaits du conformisme ordinaire mais de surcroît, il met en évidence les effets curatifs que peuvent avoir les préceptes Socratiques sur les maladies de la Société[20]. Qu’induit ainsi la maxime « Connais-toi toi-même » ? Elle suggère que le mot « individu » s’écrit avec une minuscule, elle nous donne à penser que chaque être humain est spécifique et qu’il convient d’en cerner les particularités, loin des modèles arbitrairement établis par la loi du plus grand nombre[21]. Ce faisant, elle nous invite à nous affranchir de notre fâcheuse propension à placer tous nos congénères dans le carcan de la Norme.

     

                Ce verre grossissant placé sur nos maux fait ressortir un autre intérêt majeur de l’odyssée Socratique dont Peter Weir a choisi d’être le chantre : se connaître soi-même, c’est prendre la mesure de ses propres limites. Archie Hamilton fait cette expérience décisive tout au long de Gallipoli. Comme son compère Frank Dunne, ce sportif émérite est constamment à la recherche de sa frontière intime. Il traverse à pied le désert Australien, il distance un cheval à la course, il s’impose dans toutes les compétitions d’athlétisme organisées dans son pays. Ces exploits sont toutefois impuissants à satisfaire ses attentes. Il veut savoir où se situe l’acmé de la Vie. Telle est la raison pour laquelle il s’engage, au mépris de son jeune âge, dans un bataillon en partance pour le Sud-Est de l’Europe. La première guerre mondiale et ses massacres industriels ne tardent pas à répondre à ses interrogations. Le point culminant de l’Humanité, sent-il sous le feu foudroyant des armes, n’est autre que le trépas.

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Witness

     

                « Philosopher, c’est apprendre à mourir » disait précisément Socrate. Peter Weir reprend cet aphorisme à son compte et en fait le fondement de son art de vivre. Aux yeux du cinéaste, jumeau de Platon ou d’Aristote que le Temps et le Progrès auraient pourvu d’une caméra, la connaissance de notre finitude n’implique en aucune façon la fin de nos espoirs. Elle marque au contraire le début d’une marche triomphale vers le bien-être. John Keating l’a parfaitement compris. Son premier acte de professeur, dans Le cercle des poètes disparus, consiste à confronter ses élèves à la photographie de leurs défunts prédécesseurs[22]. Son but n’est nullement d’effrayer son auditoire. S’il proclame d’emblée la certitude de l’effacement, c’est pour encourager chacun de ses interlocuteurs à écrire sans délai le roman de son existence. Le Carpe diem qui lui est cher prend alors tout son sens : puisque demain n’est qu’une hypothèse, il convient de sucer dès aujourd’hui la mœlle de la Vie. Les lycéens de Welton s’approprient cette vision du monde avec une exaltation communicative. Ils se sensibilisent à la Beauté en déclamant de la Poésie dans une caverne secrète. Jour après jour, ils s’initient à tous les plaisirs que la Terre est en mesure de leur procurer. Charles Dalton (Gale Hansen) se découvre ainsi une âme d’aventurier. Il brave hardiment les interdits de son école aux mœurs archaïques[23]. Neil Perry se laisse conquérir par la passion de la Scène. Il brûle les planches dans Le songe d’une nuit d’été de William Shakespeare. Knox Overstreet (Josh Charles) fait son éducation sentimentale. Il courtise assidûment Chris (Lara Flynn Boyle), la fille d’un ami de son père, en dépit des ennuis que son amour extatique est susceptible de lui causer. Quant à Todd Anderson, adolescent timide et complexé jusqu’au dégoût de lui-même, il apprend à devenir un homme fier et combatif. Il est d’ailleurs le premier à se révolter lorsque John Keating, injustement accusé d’avoir conduit Neil Perry au suicide, est renvoyé de Welton. Il monte sur son pupitre, comme un tribun de l’Antiquité, pour saluer son mentor outragé comme un nouveau Socrate[24].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

     

     

     L’année de tous les dangers (The Year of Living Dangerously)

     

               Aussi nombreux soient-ils, ces bienfaits n’épuisent pas la substance du « Connais-toi toi-même » et de son corollaire, l’acceptation de la Mort. Peter Weir le démontre dans l’ensemble de ses films. Charlie Fox (River Phoenix), le fils aîné de l’Empereur éphémère de Mosquito Coast, profite ainsi du naufrage de son ambitieux géniteur pour faire l’apprentissage de la lucidité, de la tempérance et de l’humilité[25]. Les soldats de Gallipoli prennent conscience de leur fragilité dans les tranchées meurtrières du détroit des Dardanelles. Convaincus de la précarité des choses, ils apprécient à leur juste valeur la solidarité, l’amitié et toutes ces richesses plébéiennes qu’ils ignoraient naguère au nom de leur culte patricien de la Transcendance. Ultime symbole de renaissance intellectuelle et morale, Guy Hamilton renonce à ses vaines prétentions de carriériste à l’issue de L’année de tous les dangers. Gravement blessé par un militaire Indonésien alors qu’il défiait la prudence élémentaire pour écrire un article à sensation, il s’imprègne de la sagesse de Billy Kwan, le diablotin Socratique qui s’était juré de guider ses pas. Il oublie ses rêves de célébrité pour se concentrer sur l’essentiel, fuir le chaos et retrouver sa bien-aimée Jill Bryant (Sigourney Weaver).

     

                Les images saisissantes de ces personnages en quête d’eux-mêmes ne manqueront pas d’inspirer une remarque aux spectateurs les plus avisés : la Connaissance de soi mène directement à la Connaissance du monde. Explorer son for intérieur, c’est ouvrir une fenêtre sur l’extérieur. Savoir ce qui est en moi me permet de dégager des concepts et de passer du cas particulier au modèle général. Cette extension du domaine de la Science morale se manifeste symboliquement à la fin de La dernière vague. C’est en apprenant qu’il est un envoyé des dieux Aborigènes que David Burton accède ainsi à la clairvoyance et comprend que l’Histoire est cyclique. A mesure qu’il fait la lumière sur sa personnalité, il perçoit le sens profond des pluies noires, des grêlons et des raz-de-marée qui accablent sa patrie. L’Apocalypse approche, comprend-il entre horreur et fascination. Dans sa rage diluvienne, elle s’apprête à rappeler aux hommes que la Vie n’est qu’un éternel recommencement.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

     

     

     

     

    Socrate, l’accoucheur d’esprits

     

                Ite, missa est. Cette fois, la messe est dite et Peter Weir en accepte volontiers l’augure. Le cinéaste a porté, dans son œuvre de catéchiste laïc, la bonne parole de Socrate. Il a ainsi contribué à lever une malédiction immémoriale. « Connaissance » ne rime pas fatalement avec « souffrance », nous dit-il en baissant le rideau sur ses films à la fois classiques et singuliers. Savoir est une route qui ne conduit à l’impasse que les inconscients qui l’empruntent à contresens. C’est une odyssée exaltante qui du Moi, mène à l’Infini. C’est un verbe faussement familier qu’il nous faut réapprendre à conjuguer comme il se doit.

     



    [1] Ce personnage emblématique est né de l’imagination d’Andrew Niccol, scénariste de talent et réalisateur de brillants longs-métrages tels que Gattaca, Simone ou Lord of War.

    [2] « True » et « Man » signifient en Anglais « l’Homme véritable », sans fard ni faux-semblants.

    [3] De ce point de vue, il se présente aussi comme une victime de l’American Way of Life, mode de vie fondé sur la production et la consommation mécanique de biens et de services. Les spectateurs de ses aventures n’échappent pas à cette malédiction. Obèses, oisifs et ignorants, ils n’ont d’autres ressources que d’exister par procuration, en regardant un antihéros qui leur ressemble en tous points.

    [4] L’une des forces du film est qu’il délivre un message solennel avec un humour irrésistible. Cette performance admirable n’est pas seulement le fait du réalisateur et de son scénariste. Elle est également l’œuvre de Jim Carrey, pantin extraordinaire qui, sous son masque facétieux et naïf, dissimule des trésors d’abnégation, de ruse et d’intelligence.

    [5] Rappelons que Moby Dick a été adapté au Cinéma par John Huston, dans les années 1950.

    [6] Les réflexions d’Aristote, disciple de Socrate et les méditations de Saint Thomas d’Aquin, Docteur de l’Eglise, donnèrent toute sa consistance à cette idée.

    [7] « Connais-toi toi-même » se dit « gnôthi seauton » en Grec.

    [8] Ces deux mots qui signifient « Profite du jour présent » sont tirés d’un ver du poète Latin Horace.

    [9] On notera que l’utopie se retrouve dans The Truman Show. Elle imprègne également le projet existentiel des Amish dans Witness. Cette récurrence est probablement motivée par des considérations méthodologiques : existe-t-il un terrain plus propice à l’investigation intellectuelle qu’une ville, une île ou une communauté qui prétendent incarner la perfection ?

    [10] Chassé de la forêt par des brigands, Fox décide de s’établir à l’embouchure d’un fleuve. Il refuse de rentrer aux Etats-Unis comme il s’obstine à dédaigner les indigènes qui le mettent en garde contre les cyclones et la montée régulière des eaux. Exaspéré par ses échecs, convaincu de son infaillibilité, il devient autoritaire et brutal. Il réduit son épouse et ses enfants à l’état de clochards. Sa triste aventure se termine sous les balles du Révérend Spellgood (André Gregory), missionnaire dont il a incendié l’église par « fanatisme laïc ».

    [11] La Maïeutique, dérivation du Grec « Maieutika », est littéralement « l’art de faire accoucher ». Socrate a inventé ce terme en se souvenant de sa mère, qui exerçait la profession de sage-femme.

    [12] « Vous ne savez plus ce que veulent dire les rêves », lui dit Chris Lee en bon théoricien Socratique de la Réminiscence.

    [13] Il s’agissait, en l’occurrence, de pierres sacrées.

    [14] « Dialectique » peut ici être substitué à « Dialogue ». Les deux mots partagent la même racine (« dialogein », parler « à travers » l’espace qui sépare les interlocuteurs). Chez Socrate, ils sont synonymes : la Dialectique est l’art du Dialogue.

    [15] Le mot « éveil », essentiel chez Socrate, est habilement suggéré par la lumière du film. Cette dernière, « entre chien et loup », évoque en effet les lueurs de l’aurore. Elle suggère la torpeur intellectuelle de l’enfance et l’entrée progressive dans la conscience de l’âge adulte.

    [16] Billy Kwan est d’ailleurs interprété par une femme, Linda Hunt. Chez Platon, les androgynes constituent le troisième sexe originel. Dotés d’une force extraordinaire, ils se seraient révoltés contre les dieux de l’Olympe. Pour les punir, Zeus aurait coupé chacun d’eux par la moitié.

    [17] Avide de promotion sociale et de notoriété, Guy n’hésite pas à trahir un secret diplomatique pour obtenir un scoop sur la guérilla Communiste.

    [18] Reflet tragique de sa nature Socratique, Billy Kwan finit par se suicider. Il ne boit pas la ciguë mais il déploie une banderole critique à l’égard du Président Sukarno, en sachant que cet acte de rébellion lui sera fatal.

    [19] Cette vocation purificatrice accentue logiquement la dimension cathartique de l’œuvre de Weir. Elle offre, en quelque sorte, un exutoire aux vices du Spectateur.

    [20] Maladies dont la rigoriste Académie Welton est le foyer, au même titre que la maison des Perry.

    [21] John Keating n’a de cesse de l’enseigner à ses élèves, enfants promis par des parents obtus à des carrières qu’ils n’ont pas choisies.

    [22] Notons que le Cercle des poètes disparus, le club littéraire qu’animait Keating au temps où il étudiait à Welton, porte un nom qui suggère l’idée de la Mort.

    [23] Il ose notamment réclamer la mixité immédiate de l’établissement, alors même que son directeur est un machiste notoire.

    [24] Socrate fut, à l’instar de Keating, condamné pour avoir corrompu la jeunesse.

    [25] Socrate aimait à faire l’éloge de ces vertus.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jean-Philippe Costes

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