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    Dossier: Périclès

    Vie de Périclès

    Plutarque
    Quand un homme né pour le pouvoir est aussi capable d'admirer Phidias et Anaxagore, alors l'histoire humaine connaît l'un de ses grands moments. Périclès avait le génie du génie. C'est ce que nous apprend Plutarque dans cette vie de Périclès présenté dans la traduction de Dominique Ricard.

    Périclès

    I.
    César, voyant un jour à Rome de riches étrangers qui portaient entre leurs bras de petits chiens et de petits singes auxquels ils prodiguaient des caresses, leur demanda si chez eux les femmes ne faisaient point d'enfants. Cette question, digne d'un homme d'État, était la censure de ceux qui épuisent pour des animaux l'affection et la tendresse que la nature a mises en nous, et qu'on ne doit exercer qu'envers les hommes. N'en peut-on pas dire autant du désir d'apprendre et de connaître, que notre âme a aussi reçu de la nature? et n'a-t-on pas droit de blâmer ceux qui , abusant de ce désir inné, au lieu de le diriger vers des études honnêtes et utiles, ne l'appliquent qu'à voir, et à entendre des choses qui ne méritent aucune attention? Frappés par tous les objets qui. les environnent, nos sens extérieurs sont forcés d'en recevoir les impressions, bonnes ou mauvaises. Mais l'homme peut faire de son entendement l'usage qu'il veut; il est libre de le tourner, de le porter sans cesse vers ce qu'il juge lui être convenable. Il doit donc toujours rechercher ce qu'il y a de meilleur, moins encore pour le contempler, que pour trouver dans cette contemplation l'aliment de son esprit. La couleur qui convient le plus à l’œil est celle qui, par son agrément et sa vivacité, récrée la vue et lie la fatigue point. De même il faut fixer son intelligence sur les objets de méditation qui, par l'attrait du plaisir, dirigent l’âme vers le bien qui lui est propre. Ces objets se présentent dans les actions vertueuses, dont le simple récit produit en nous une vive émulation , un désir aident de les imiter, effets que nous lie ressentons point pour d'autres objets qui méritent d'ailleurs notre admiration. Souvent, au contraire, nous prenons plaisir à l'ouvrage, et nous prisons peu l'ouvrier : par exemple, nous aimons les parfums et les teintures de pourpre, mais nous regardons les parfumeurs et les teinturiers comme des gens d'un état bas et servile. Quelqu'un disait à Antisthène qu'Isménias était un excellent joueur de flûte: “Oui, à répondit-il; mais ce n'est pas un excellent homme , car autrement il ne serait pas si bon joueur de flûte.” “Philippe entendit un jour son fils chanter dans un repas avec beaucoup de grâce et selon toutes les règles de l'art: “ N'as-tu pas honte, lui dit-il, de chanter si bien? ” En effet, il suffit qu'un prince donne quelques moments de loisir à entendre la musique ; et c'est de sa part beaucoup accorder aux Muses, que d'être témoin de leurs combats.

    II.
    L'exercice d'une profession abjecte décèle, dans celui qui s'y livre sa négligence pour de plus nobles occupations; les soins qu'il s'est donnés en s'appliquant à des choses futiles déposent contre lui. Il n'y a pas un jeune homme bien né qui, pour avoir vu à Pise la statue de Jupiter, ou celle de Junon à Argos, voulût être Phidias ou Polyclète; il ne voudrait pas même être Anacréon, Philémon ou Archiloque, parce qu'il a pris plaisir à lire leurs poésies. Un ouvrage qui nous plaît par son agrément n'entraîne pas nécessairement notre estime pour son auteur. Nulle utilité donc dans les objets dont la vue n'excite point l'émulation, et ne fait pas naître dans l'âme l'envie de les imiter. Mais tel est l'ascendant de la vertu, qu'en même temps que nous admirons les actions qu'elle inspire, nous sentons s'allumer en nous un désir ardent de ressembler à ceux qui les ont l'ailes. Dans les biens de la fortune, c'est leur possession et leur jouissance que nous aimons; dans les biens de la vertu, ce sont leurs effets. Quant aux premiers, nous consentons à les tenir d'autrui; mais nous voulons qu'on tienne de nous les derniers. Ce n'est point par un pur penchant à l'imitation que nous nous enflammons au récit des actions vertueuses; la vertu seule, par sa force irrésistible, nous attire vers elle, commande à notre volonté, et forme les mœurs par les exemples qu'elle nous offre. C'est cette considération qui m'engage à continuer d'écrire ces Vies, dont je publie aujourd'hui le dixième volume; il contient celles de Périclès et de Fabius Maximus, celui qui fit la guerre contre Annibal. Ces deux personnages se ressemblent par toutes les vertus qu'ils possédèrent, mais principalement par leur douceur, leur justice, leur patience à supporter les folies de leurs concitoyens et de leurs collègues. Tous deux ils ont rendu à leur patrie les services les plus importants. Ce que nous allons rapporter de leurs actions fera voir si ce jugement est conforme à la vérité.

    III.
    Périclès était de la tribu Acamantide, du bourg de Cholargue, et descendait par sa mère des plus illustres familles d'Athènes. Xanthippe son père, qui vainquit à Mycale les généraux du roi de Perse, épousa Agariste, mère de Clisthène, celui qui chassa les Pisistratides, qui détruisit avec tant de courage la tyrannie, donna des lois aux Athéniens, et établit une forme de gouvernement propre a maintenir parmi les citoyens l'union et la sécurité. Agariste, dans un songe, crut qu'elle accouchait d'un lion, et peu de jours après elle mit au monde Périclès, qui, bien conformé dans le reste de son corps, avait la tête d'une longueur disproportionnée. Aussi toutes ses statues ont-elles le casque en tête; les sculpteurs ont voulu, sans doute, cacher un défaut que les poètes athéniens, au contraire, lui ont publiquement reproché, en l'appelant Schinocéphale; car ils donnent quelquefois le nom de schine à la scille.

    Entre les poètes comiques, Cratinus dit de lui dans sa pièce des Chirons :

    Jadis le vieux Saturne et la Sédition dit de lui dans sa pièce des
    S'unirent dans les airs, au milieu des tempêtes.
    Le plus grand des tyrans, fruit de leur union
    Fut par les immortels nommé l'homme aux cent têtes.

    Il dit encore dans sa comédie de Némésis:

    Accours, ô dieu puissant de l'hospitalité,
    Toi dont la grosse tète est la félicité.

    Téléclides dit aussi de lui :

    Les affaires souvent l'accablent de leur poids ;
    Et, non moins surchargé du fardeau de sa tête,
    On le voit immobile et réduit aux abois.
    Souvent, avec un bruit pareil à la tempête,
    Sa tête monstrueuse, en ébranlant les airs,
    Vomit avec fracas la foudre et les éclairs.

    Eupolis, dans sa comédies des Bourgs, demande des nouvelles de chacun des orateurs du peuple qui reviennent des enfers ; et après avoir entendu nommer Périclès le dernier, il dit de lui :

    Tu conduis des enfers la principale tête.

    IV.
    On dit assez généralement qu'il eut pour maître de musique Damon, dont on prétend que le nom doit être prononcé avec la première syllabe brève; Aristote assure qu'il l'apprit de Pythoclides. Pour Damon , il paraît que ce fut un sophiste très instruit, qui, sous les dehors d'un musicien, voulait cacher au public sa grande capacité. Il se lia particulièrement avec Périclès, qu'il formait à la politique, comme un maître de gymnase dresse un athlète aux combats. Mais il ne put tellement se déguiser, qu'on ne reconnût enfin qu'à la faveur de sa lyre il cachait son application aux affaires et son goût pour la tyrannie. Banni par l'ostracisme, il fut en butte aux railleries des poètes comiques. Platon, dans une de ses pièces, introduit un personnage qui parle ainsi à Damon :

    Dis-moi, nouveau Chiron, si ta haute sagesse
    Du fameux Périclès a formé la jeunesse.

    Périclès prit aussi les leçons de Zénon d'Élée, qui enseignait la physique suivant les principes de Parménide. Sa manière était de disputer contre tout le monde, d'employer les arguments les plus subtils, et de réduire ses adversaires à ne savoir que répondre, C'est ainsi que Timon le Phliasien en parle dans ces vers:

    Zénon dans la dispute est plein de véhémences ;
    Sur le pour et le contre il parle d'abondance.
    Au reste on peut l’en croire; il connaît l’univers
    Comme s’il eut produit tous les êtres divers.

    V.
    Mais l'ami le plus intime de Périclès, celui qui contribua le plus à lui donner cette élévation, cette fierté de sentiment peu appropriées, il est vrai, à un gouvernement populaire ; celui enfin qui lui inspira cette grandeur d’âme qui le distinguait, cette dignité qu’il faisait éclater dans toute sa conduite, ce fut Anaxagore de Clazomène, que ses contemporains appelaient l’Intelligence, soit par admiration pour ses connaissances sublimes et sa subtilité à pénétrer les secrets de la nature soit parce qu'il avait le premier établi pour principe de la formation du monde, non le hasard ou la nécessité, mais une intelligence pure et simple qui avait tiré du chaos les substances homogènes. Pénétré de l’estime la plus profonde pour ce grand personnage, instruit à son école dans la connaissance des sciences naturelles et des phénomènes céleste, Périclès puisa dans son commerce, non seulement une élévation d’esprit, une éloquence sublime éloignée de l’affectation et de la bassesse du style populaire, mais encore un extérieur grave et sévère que le rire ne tempérait jamais, une démarche ferme et tranquille, un son de voix toujours égal, une modestie dans son port, dans son geste et dans son habillement que l’action la plus véhémente, lorsqu’il parlait en public, ne pouvait jamais altérer (1). Ces qualités, relevées par beaucoup d’autres, frappaient tout le monde d’admiration.

    VI.
    On raconte qu'étant insulté par un homme bas et insolent qui ne cessa, durant toute une journée, de lui dire des injures, il les supporta patiemment sans lui répondre un seul mot, et se tint constamment dans la place à expédier les affaires pressées. Le soir il se retira tranquillement chez lui toujours suivi par cet homme, qui l'accablait d'injures. Quand il fut à la porte de sa maison, comme il faisait déjà nuit, il commanda à un de ses esclaves de prendre un flambeau, et de reconduire cet homme chez lui. Le poète Ion dit pourtant que son ton et ses manières respiraient l'arrogance et la fierté; qu’il mêlait à sa dignité beaucoup de hauteur et de mépris pour les autres. Au contraire, il loue fort la politesse, la douceur et l'honnêteté de Cimon dans le commerce de la vie. Mais laissons le poète Ion , qui veut que dans la vertu, comme dans les tragédies, il y ait toujours une partie destinée à la satire. Quand Zénon entendait quelqu'un traiter de faste et d'arrogance la gravité de Périclès, il l'exhortait à avoir lui-même un pareil orgueil ; et il l’assurait que cette imitation produirait en lui l’émulation et l'habitude des bonnes choses. Ce n'était pas le seul fruit que Périclès eut retiré du commerce d'Anaxagore ; il avait encore appris de lui à s'élever au-dessus de cette faiblesse qui fait qu’à l'aspect de certains météores, ceux qui n'en connaissent pas les causes sont remplis de terreur, vivent dans une crainte servile des dieux et dans un trouble continuel. La philosophie, en dissipant cette ignorance, bannit la superstition toujours alarmée, toujours tremblante, et la remplace par, cette piété solide que soutient une ferme espérance.

    VII.
    On dit qu'un jour on apporta de la campagne à Périclès une tête de bélier qui n'avait qu'une corne; et que le devin Lampon, ayant vu cette corne forte et solide qui s'élevait du milieu du front, déclara que la puissance des deux partis qui divisaient alors la ville, celui de Thucydide et celui de Périclès, se réunirait tout entière sur la tête de celui chez qui ce prodige était arrivé. Mais Anaxagore, ayant fait l’ouverture de la tête du bélier, fit voir que la cervelle ne remplissait pas toute la capacité du crâne; que détachée des parois de la tête, et pointue comme un œuf , elle s'était portée vers l'endroit où la racine de la corne prenait naissance. Tous ceux qui étaient présents à cette démonstration en admirèrent la justesse; mais peu de
    temps après, l'exil de Thucydide ayant fait passer entre les mains de Périclès toutes les affaires de la république, on n'admira pas moins la sagacité de Lampon. Au reste, rien n'empêche que le philosophe et le devin n'aient également bien rencontré: l'un a expliqué la cause du prodige, l'autre en a découvert la fin. L'objet du philosophe est de rechercher le principe des choses, et la manière dont elles se font; le but du devin est de prédire pourquoi elles arrivent, et ce qu'elles présagent. Ceux qui prétendent que la découverte de la cause détruit le signe ne font pas réflexion que par-là ils anéantissent à la fois et la signification des signes célestes, et la vertu des symboles artificiels; tels que le son des bassins, la lumière des fanaux, et l'ombre des gnomons. Chacune de ces choses a sa cause et sa préparation, et ne laisse pas que d’être le signe d'une autre. Mais ce serait là peut-être le sujet d'un traité particulier.

    VIII.
    Périclès, dans sa jeunesse, craignait beaucoup le peuple on remarquait dans les traits de son visage quelque ressemblance avec Pisistrate; et les vieillards d'Athènes, en comparant la douceur de sa voix, son éloquence, sa grande facilité à s'exprimer, trouvaient encore cette ressemblance plus frappante. Comme il était d'ailleurs fort riche et d'une grande naissance, qu’il avait beaucoup d'amis puissants, il craignait le ban de l'ostracisme (2), et ne prenait aucune part aux affaires publiques; seulement à l'armée il montrait un grand courage, et affrontait tous les dangers. Mais après la mort d'Aristide et le bannissement de Thémistocle, Périclès, voyant Cimon toujours retenu hors de la Grèce par des expéditions militaires, se déclara pour le parti du peuple, et préféra, au petit nombre des riches, la multitude des citoyens pauvres. Il agissait en cela contre son naturel, qui n’était rien moins que populaire; mais il craignait apparemment qu’on ne le soupçonnât d'aspirer à la tyrannie : d'ailleurs il voyait Cimon attaché au parti des nobles, et singulièrement aimé des principaux citoyens ; il embrassa donc les intérêts du peuple, afin d’y trouver de la sûreté pour lui-même et du crédit pour Cimon.

    IX.
    Dès ce moment il changea sa manière de vivre. Il ne parut plus dans les rues que pour aller à la place publique ou au conseil. Il renonça aux festins, aux assemblées, et à tous les amusements de cette espèce dont il avait contracté l’habitude. Pendant tout le temps de son administration, qui fut fort longue, il ne soupa chez aucun de ses amis, excepté une seule fois qu’il alla aux noces d’Euryptolème, son proche parent ; encore n’y resta-t-il que jusqu’aux libations, après quoi il se retira. En effet, la gravité ne saurait se soutenir au milieu des jeux et des divertissements ; la gaieté familière qui y règne s’accorde mal avec la dignité, et nuit à la considération. Il est vrai que c’est au dehors de l’homme réellement vertueux que la multitude s’attache ; c'est l'apparence qui a le plus de prix à ses yeux et les hommes de bien ne sont jamais aussi admirables pour les étrangers que pour les témoins habituels de leurs actions. Mais Périclès, de peur qu'une trop fréquente communication avec le peuple ne finit par inspirer du dégoût pour sa personne, paraissait rarement et par intervalles dans les assemblées : il s’abstenait de parler sur les affaires d'un médiocre intérêt, et se réservait pour les grandes occasions, comme on faisait, suivant Critolaüs, du vaisseau de Salamine. Dans les circonstances moins importantes, il se servait de ses amis et de quelques orateurs lier d'Éphialtes, celui qui détruisit l’autorité de l’aréopage, et qui fit boire aux citoyens, à longs trait et sans mesure, suivant l’expression de Platon, la coupe de la liberté. Aussi le peuple s'abandonnant à sa fougue, tel qu'un coursier qui n'a plus de frein, ne put être ramené à l'obéissance; et, comme disent les poètes comiques, il se mit à mordre à l'Eubée et à bondir sur les îles.

    X.
    Péricles, pour proportionner à son genre de vie et à l'élévation de ses sentiments son style et son langage, pour en faire comme un instrument qui fût à l’unisson de son âme, le nourrit des leçons d'Anaxagore et donna, pour ainsi dire, à son éloquence la teinture de la physique. Il joignait à un heureux naturel cette sublimité d’esprit qui, suivant le divin Platon, nous rend capables des plus grandes choses, et qu’il avait puisée dans la philosophie. Il appliquait à l’art de la parole tout ce qui pouvait y convenir ; et son éloquence, en élevant au-dessus de tous les autres orateurs, lui mérita le surnom d’Olympien. D’autres veulent que ce surnom lui ait été donné parce qu’il avait embelli la ville d’Athènes d’édifices publics. Il y en a qui prétendent qu’on avait désigné par-là sa grande puissance, soit dans l’administration, soit dans les armées ; peut-être aussi que toutes ces qualités ont concouru à lui faire donner un surnom si glorieux. Cependant les comédies de ce temps-là, dont les auteurs le prenaient souvent pour l’objet de leurs satires, tantôt sérieuses et tantôt plaisante, font voir que ce fut surtout par son talent pour la parole qu’il mérita ce titre. Ils disent que, lorsqu’il parlait dans l’assemblée du peuple, les tonnerres et les éclairs partaient de sa bouche, et que sa langue lançait la foudre. Un mot que Thucydide, fis de Mélésias, dit en plaisantant, sur la force de son éloquence, mérite d’être rapporté. Ce Thucydide, un des principaux et des plus vertueux citoyens d’Athènes, fut longtemps le rival de Périclès dans le gouvernement. Archidamus, roi de Sparte, lui demandait un jour lequel des deux luttait le mieux, de lui ou de Périclès : “Quand je lutte contre lui, répondit Thucydide, et que je l'ai jeté par terre, il soutient qu'il n'est pas renversé, et il finit par le persuader aux spectateurs. ”

    XI.
    Cependant Périclès ne parlait jamais qu'avec la plus grand circonspection; et, toutes les fois qu'il se rendait au tribunal, il demandait aux dieux de ne laisser échapper aucune parole imprudente, ou qui ne convînt pas à la matière qu'il allait traiter. Il n'a laissé par écrit que quelques décrets ; et l'on ne cite de lui qu'un petit nombre de mots remarquables, tels que celui sur l'île d'Égine qu'il appelait une tache sur l'oeil du Pirée, qu'on devait faire disparaître. Il dit un jour qu'il voyait la guerre s'avancer du Péloponnèse à grands pas. Sophocle, son collègue dans le commandement de l'armée, en s'embarquant avec lui, louait beaucoup la beauté d'un jeune Athénien : “ Sophocle, lui dit Périclès un général doit avoir les yeux aussi purs que les mains.” Dans l'oraison funèbre des Athéniens qui avaient péri devant Samos(3), il dit, au rapport de Stésimbrote, qu'ils étaient devenus immortels comme les dieux mêmes : “Car, ajouta-t-il, nous ne voyons pas les dieux ; mais les honneurs ” qu'on leur rend et les biens dont ils jouissent nous font juger qu'ils sont immortels. Ceux qui sont morts pour la défense de leur patrie n'ont-ils pas les mêmes avantages? ”

    XII.
    Thucydide(4) pour nous donner une idée du gouvernement de Périclès, le représente comme une sorte d'aristocratie, à laquelle on donnait le nom de gouvernement démocratique, mais qui dans le fait était une véritable monarchie, où le premier des citoyens avait seul toute l’autorité. D’autres écrivains ont dit que Périclès fut le premier qui distribua au peuple les terres conquises, qui donna de l'argent aux citoyens pour assister aux spectacles, et leur assigna des salaires pour toutes les fonctions publiques; que par ces établissements il leur fit contracter des habitudes vicieuses, leur ôta l'amour du travail et de la frugalité, leur inspira le goût de la dépense et l'amour des plaisirs. Recherchons dans les faits mêmes la cause de ce changement. J'ai déjà dit qu'au commencement de son administration, Périclès, pour balancer le crédit de Cimon, s'était attaché à gagner la faveur du peuple. Mais ce dernier faisait chaque jour de très grandes dépenses pour secourir les pauvres, nourrir les citoyens indigents et habiller les vieillards; il avait fait arracher les haies de ses héritages, afin que les Athéniens eussent la liberté d'en aller cueillir les fruits. Périclès, moins riche que lui, et ne pouvant l'égaler dans ces moyens de se concilier les bonnes grâces du peuple, eut recours à des largesses qu'il prenait sur les revenus publics. C'était, suivant Aristote, Démonides de l'île d'Ios qui lui avait donné ce conseil. En distribuant ainsi aux citoyens pauvres de l'argent pour assister aux spectacles et aux tribunaux, en leur faisant plusieurs autres dons aux dépens du trésor public, il corrompit la multitude, et s'en servit pour rabaisser l'aréopage, dont il n'était point membre , parce que le sort ne l'avait jamais favorisé pour être archonte, thesmothète, roi des sacrifices, ou polémarque : car de tout temps ces charges s'étaient données au sort; et ceux qui s'y étaient bien conduits montaient à l'aréopage.

    XIII.
    Soutenu de la faveur du peuple, Périclès ruina l'autorité de ce conseil; il lui ôta, par le moyen d'Éphialtes, la connaissance d'un grand nombre d'affaires, et fit condamner au ban de l'ostracisme, comme ami des Lacédémoniens et ennemi du peuple, Cimon lui-même, qui n'était inférieur à aucun autre citoyen ni par sa naissance, ni par sa fortune; qui avait remporté sur les Barbares les victoires les plus glorieuses, et qui, comme je l'ai dit dans sa Vie, avait rempli la ville des richesses et des dépouilles des ennemis : tant Périclès avait de pouvoir sur la multitude! La loi fixait à dix ans le ban de l'ostracisme. Pendant l'exil de Cimon, les Lacédémoniens entrèrent avec une grande armée sur le territoire de Tanagre(5) : les Athéniens ayant aussitôt marché contre eux, Cimon quitta le lieu de sa retraite; et, pour détruire par des faits l’imputation qu'on lui faisait de favoriser les Lacédémoniens, il alla se joindre à ceux de sa tribu, afin de partager le péril de ses concitoyens. Mais les amis de Périclès s'étant ligués contre lui, l'obligèrent, comme banni, de se retirer(6). Cela mit Périclès dans la nécessité de faire, en combattant, des efforts extraordinaires de courage, et de se distinguer entre tous les Athéniens par son intrépidité à braver tous les dangers. Les amis de Cimon, que Périclès accusait aussi d'être attachés aux Lacédémoniens, y furent tous tués. Cependant les Athéniens, qui venaient d'être battus sur les frontières de l'Attique, commençaient à se repentir d'avoir éloigné Cimon; et, s'attendant à une rude guerre pour le printemps prochain, ils désiraient vivement son rappel.

    XIV.
    Périclès, qui s'aperçut de cette disposition des esprits, lie larda pas à la seconder, et proposa lui-même le décret pour le rappel de Cimon, qui, aussitôt après son retour, fit conclure la paix entre les deux villes. Car les Lacédémoniens avaient autant d'affection pour lui que de haine pour Périclès et pour les autres chefs du parti populaire. Quelques auteurs disent que Périclès ne proposa le décret pour rappeler Cimon qu’après avoir fait avec lui, par l’entremise d’Elpinice, soeur de ce dernier, un traité secret dont les conditions étaient que Cimon irait, avec deux cents vaisseaux, faire la guerre hors de la Grèce et ravager les états du roi de Perse, et que Périclès aurait toute l’autorité dans Athènes. On croit même qu’Elpinice, lorsqu’on faisait le procès à son frère, adoucit Périclès à son égard. Le peuple avait nommé celui-ci au nombre des accusateurs ; et Elpinice étant allée chez lui pour le solliciter : “Elpinice, lui dit-il en souriant, vous êtes bien vieille pour terminer une si grande affaire.” Cependant il ne parla qu’un fois dans le cours du procès, glissa légèrement sur l’accusation ; et l’ayant bien moins chargé qu’aucun autre de ses accusateurs, il se retira. Quelle confiance peut-on donc avoir en Idoménée, lorsqu’il accuse Périclès d’avoir tué en trahison l’orateur Éphialtes, son ami intime, le confident et l’associé de tout ce qu’il faisait dans le gouvernements, et d’avoir été porté à ce crime par la jalousie que lui causait sa réputation ? Je ne sais où Idoménée a pris toutes ces calomnies qu’il distille, comme une bile noire, sur un homme qui peut bien n’être pas sans reproche, mais dont la grandeur d’âme, dont la passion pour la gloire ne sauraient s’allier avec une action si atroce. Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’Éphialtes, qui s’était rendu redoutable aux partisans de l’oligarchie par son inflexibilité à poursuivre ceux qui commettaient la moindre injustice contre le peuple, fut à ce que dit Aristote, assassiné par Artistodicus de Tanagre, que ses ennemis avaient suborné.

    XV.
    Cependant Cimon mourut en Cypre, où il commandait l,armée des Athéniens(7) ; et les nobles, qui voyaient Périclès, élevé seul au-dessus de tous les citoyens, jouir d’un pouvoir presque absolu, cherchèrent un homme qui pût lui tenir tête dans l’administration, et affaiblir une autorité qui tendait visiblement à la monarchie. Ils lui suscitèrent un rival dans la personne de Thucydide, du bourg d’Alopèce, beau-frère de Cimon(8), homme sage, moins propre à la guerre que ce dernier, mais meilleur politique que lui, plus fait pour gouverner les assemblées populaires ; qui d’ailleurs faisant son séjour à la ville, et se mesurant toujours à la tribune avec Périclès, eut bientôt remis l’équilibre dans le gouvernement. Il ne laissa plus les nobles se mêler et se confondre comme auparavant avec le peuple, et obscurcir leur dignité dans la foule : mais les séparant de la multitude, et concentrant comme en un seul point toute leur puissance pour en augmenter la force, il mit un contre-poids dans la balance politique. Avant lui, la division qui existait entre les deux partis, semblable à ces pailles qui se trouvent dans le fer, marquait simplement la différence entre la faction populaire et celle des nobles; mais l'ambition et la rivalité de ces deux personnages, faisant pour ainsi dire dans le corps politique une incision profonde, le séparèrent en deux parties bien distinctes , dont l'une fut appelée le peuple, et l'autre la noblesse.

    XVI.
    Ce fut là ce qui détermina Périclès à lâcher encore davantage la bride au peuple, et à chercher dans son administration tous les moyens de lui plaire. Ce n’étaient chaque jour que spectacles, que fêtes et banquets, qu'il imaginait pour entretenir dans la ville des plaisirs et des amusements du meilleur goût. Il envoyait chaque année en course soixante galères, montées d'un grand nombre de citoyens qui, soudoyés huit mois de l'année, se formaient à toutes les connaissances de la marine. Il établit aussi plusieurs colonies, une de mille citoyens dans la Chersonèse, une de cinq cents à Naxos, une troisième de deux cent cinquante à Andros, une autre de mille au pays des Bisaltes en Thrace. Enfin il en envoya une en Italie pour peupler la ville de Sybaris, qu'on venait de rebâtir, et qui fut appelée Thurium. En déchargeant ainsi la ville d'une populace oisive qui, faute d'occupation, excitait sans cesse des troubles, il soulageait la misère du peuple, contenait les alliés par la crainte, et leur mettait comme autant de garnisons qui les empêchaient de se porter à des innovations.

    XVII.
    Mais ce qui flatta le plus Athènes, ce qui contribua davantage à son embellissement, ce qui surtout étonna tous les autres peuples, et atteste sent la vérité de tout ce qu'on a dit sur la puissance de la Grèce et sur son ancienne splendeur, c'est la magnificence des édifices publics dont Périclès décora cette ville. De tous les actes de son administration, c'était là ce que ses envieux ne cessaient de lui reprocher ; c'était le texte ordinaire de leurs déclamations dans les assemblées des citoyens. “ Le peuple, disaient-ils, se déshonore et , s'attire les plus justes reproches, en faisant transporter de Délos à Athènes l'argent de toute la Grèce. Une pareille conduite eût pu, aux yeux de ceux qui nous en font un crime, trouver son excuse dans la crainte de voir ce dépôt exposé dans Délos à devenir la proie des Barbares; danger qu'on avait voulu éviter, en le transférant à Athènes comme en un lieu plus sûr: mais ce moyen de justification, Périclès nous l'a enlevé. La Grèce ne peut se dissimuler que, par la plus injuste et la plus tyrannique déprédation, les sommes qu'elle a consignées pour les frais de la guerre sont employées à dorer, à embellit, notre ville, comme une femme coquette que l'on couvre de pierres précieuses; qu'elles servent à ériger des statues magnifiques, à construire des temples dont tel a coûté jusqu'à mille talents.”

    XVIII.
    Périclès, de son côté, représentait aux Athéniens qu'ils ne devaient pas compte à leurs alliés de l'argent qu'ils avaient reçu d'eux. Nous combattons, disait-il, pour leur défense, et nous éloignons les Barbares de leurs frontières; ils ne fournissent pour la guerre ni chevaux, ni galères, ni soldats; ils ne contribuent que de quelques sommes d'argent, qui, une fois payées, n'appartiennent plus à ceux qui les livrent, mais à ceux qui les reçoivent, lesquels ne sont tenus qu'à remplir les conditions qu'ils s'imposent en les recevant. La ville, abondamment pourvue de tous les moyens de défense, que la guerre exige, doit employer ces richesses à des ouvrages qui, une fois achevés, lui assureront une gloire immortelle. Des ateliers en tout genre mis en activité, l'emploi et la fabrication d'une immense quantité de matières alimentant l'industrie et les arts. un. mouvement général utilisant tous les bras; telles sont les ressources incalculables que ces constructions procurent déjà aux citoyens, qui presque tous reçoivent, de cette sorte, des salaires du trésor public; et c'est ainsi que la ville tire d'elle-même sa subsistance et son embellissement. ”

    XIX.
    Ceux que leur âge et leur force appellent à la profession des armes reçoivent de l'état une solde qui suffit à leur entretien. J'ai donc voulu que la classe du peuple qui ne fait pas le service militaire, et qui vit de son travail, eût aussi part à cette distribution de deniers publics : mais, afin qu'elle ne devint pas le prix de la paresse ou de l'oisiveté, j'ai appliqué ces citoyens à la construction de grands édifices, où les arts de toute espèce trouveront à s'occuper longtemps. Ainsi ceux qui restent dans leurs maisons auront un moyen de tirer, des revenus de la république, les mêmes secours que les matelots, les soldats, et ceux qui sont préposés à la garde des places. Nous avons acheté la pierre, l'airain, l'ivoire, l'or, l'ébène, le cyprès; et des ouvriers sans nombre, charpentiers, maçons, forgerons, tailleurs de pierre, teinturiers, orfèvres, ébé nistes, peintres, brodeurs, tourneurs, sont occupés à les mettre en oeuvre. Les commerçants maritimes, les matelots et les pilotes conduisent par mer une immense quantité de matériaux ; les voituriers, les charretiers en amènent par terre; les charrons, les cordiers, les tireurs de pierre, les bourreliers, les payeurs, les mineurs exercent à l'envi leur industrie. Et chaque métier encore, tel qu'un général d'armée, tient sous lui une troupe de travailleurs sans profession déterminée, qui sont comme un corps de réserve et qu'il emploi en sous-ordre. Par-là tous les âges et toutes les conditions sont appelés à partager l'abondance que ces travaux répandent de toute part.

    XX.
    Ces édifices étaient d'une grandeur étonnante, d'une beauté et d'une élégance inimitables. Tous les artistes s'étaient efforcés à l'envi du surpasser la magnificence du dessin par la perfection du travail. Mais ce qui surprenait davantage, c'était la promptitude avec laquelle ils avaient été construits: il n'y en avait pas un seul qui ne semblât avoir exigé plusieurs âges et plusieurs successions d’hommes pour être conduit à sa fin ; et cependant ils furent tous achevés pendant le court espace de l'administration florissante d'un seul homme. On dit, à la vérité , que dans ce temps-là Zeuxis ayant entendu le peintre Agatharcus se glorifier de la facilité et de la vitesse avec laquelle il peignait toute sorte d'animaux: “Pour moi, lui dit-il, je fais gloire de ma lenteur. En effet, la promptitude et la facilité de l'exécution ne donnent ni beauté parfaite, ni solidité durable. Le temps associé au travail pour la production d'un ouvrage lui imprime un caractère de stabilité qui le conserve des siècles entiers. Aussi ce qui rend plus admirables les édifices de Périclès , c’est qu'achevés en si peu de temps, ils aient eu une si longue durée. Chacun de ces ouvrages était à peine fini, qu'il avait déjà, par sa beauté , le caractère de l'antique ; cependant aujourd'hui ils ont toute la fraîcheur, tout l'éclat de la jeunesse: tant y brille cette fleur de nouveauté qui les garantit des impressions du temps ! Il semble qu'ils aient en eux-mêmes un esprit et une âme qui les rajeunissent sans cesse et les empêchent de vieillir.

    XXI.
    Tous ces édifices furent dirigés par Phidias, qui avait seul l'intendance de tous les travaux. Cependant les Athéniens avaient alors de grands architectes et d'habiles artistes. Callicratès et Ictinus construisirent le Parthénon, appelé l'Hécatompédon. La chapelle des mystères à Éleusis fut commencée par Corèbe, qui éleva le premier rang des colonnes et y posa les architraves. Après sa mort, Métagènes, du bourg de Xypète, plaça le cordon et le second rang de colonnes; Xénoclès, du bourg de Cholargue, termina le dôme et la coupole qui est au-dessus du sanctuaire. Callicratès fit l'entreprise de la longue muraille dont Socrate disait avoir entendu proposer la construction à Périclès. C'est ce travail dont Cratinus censure la lenteur dans ses pièces.

    Périclès de ses cris semble presser l'ouvrage;
    Mais au fait rien ne va.

    XXII.
    L'Odéon est, dans son intérieur, entouré de plusieurs rangs de sièges et de colonnes: et le comble, incliné dans tout son contour, va peu à peu en se rétrécissant, et se termine en pointe. Il fut construit, dit-on, sur le modèle du pavillon de Xerxès, et Périclès en donna lui-même le dessin. Cratinus en prend encore occasion de le railler dans sa comédie des Thraciennes :

    Ce nouveau Jupiter à la tête d'oignon ,
    Et dont le vaste crâne est gros de l'Odéon,
    Périclès vient à nous, tout fier de l'avantage
    D'avoir de l'ostracisme évité le naufrage.

    Ce fut alors, pour la première fois, que Périclès proposa un décret pour faire célébrer des jeux de musique à la fête des Panathénées, et il mit la plus grande ardeur à le faire passer. Nommé lui-même distributeur des prix, il régla la manière dont les musiciens qui entreraient en lice devaient chanter, jouer de la flûte et de la lyre. Depuis ce temps-là les jeux de musique furent toujours célébrés dans l'Odéon. Les propylées de l'Acropole, construits par l'architecte Mnésiclès , furent achevés en cinq ans. Un événement merveilleux, arrivé pendant qu'on les bâtissait, fit connaître que la déesse, loin de s'opposer à leur construction, l'approuvait, et voulait même y concourir. Le plus habile et le plus laborieux des artistes, ayant fait un faux pas, se laissa tomber du haut de l'édifice, et se blessa si dangereusement que les médecins désespéraient de sa vie. Périclès en était très affligé, lorsque la déesse, lui ayant apparu en songe, lui indiqua un remède qui procura à cet homme une prompte guérison. En reconnaissance de ce bienfait, Périclès fit faire en bronze la statue de Minerve Hygiée(8) et la plaça dans la citadelle, près de l'autel qu'on y voyait auparavant.

    XXIII.
    Ce fut Phidias qui exécuta la statue d'or de la déesse; et l'on assure que le nom de cet artiste est gravé sur le piédestal. J'ai déjà dit que Périclès, qui l'aimait beaucoup, lui avait conféré l'intendance générale des travaux, et l'inspection sur tous les ouvriers. Cette faveur excita l'envie contre l'un et donna lieu de calomnier l'autre. On disait que Phidias recevait chez lui les premières femmes d'Athènes, sous prétexte de leur montrer ses ouvrages, et qu'il les livrait à Périclès. Ce bruit fut saisi avidement par les poètes comiques qui en prirent occasion de l’accuser d’incontinence: ils lui imputèrent de vivre avec la femme de Ménippe, son ami et son lieutenant à l'armée. Ils disaient qu'un autre de ses amis, nommé Prilampès, nourrissait des oiseaux curieux, et en particulier des paons pour en faire présent aux maîtresses de Périclès. Mais comment s’étonner de ces injures proférées par des hommes dont le métier est de médire; qui, chaque jour, sacrifient à l'envieuse malignité de la multitude, comme à un génie malfaisant, la réputation des hommes les plus honnêtes, en les noircissant par leurs calomnies? N'a-t-on pas vu Stésimbrote deThrace lui-même oser imputer à Périclès un crime horrible, l'accuser d'un commerce criminel avec la femme de son propre fils? tant il est difficile à l'histoire de découvrir la vérité! Les historiens qui écrivent plusieurs siècles après les événements ont devant eux le voile du temps qui leur en dérobe la connaissance; et l'histoire contemporaine, ou aveuglée par la haine et l'envie, ou corrompue par la flatterie et par la faveur, altère et déguise les faits.

    XXIV.
    Comme les orateurs attachés au parti de Thucydide ne cessaient de crier que Périclès dilapidait les finances et ruinait la république, il demanda un jour au peuple assemblé s'il croyait qu'il eût beaucoup dépensé : “Oui, répondit le peuple - et beaucoup trop. - Eh bien ! reprit Périclès, cette dépense ne sera pas à votre charge; je m'engage à la supporter seul. Mais mon nom seul aussi sera place dans les inscriptions des édifices. ” À ces mots, soit admiration pour sa grandeur d'âme, soit que par jalousie on ne voulût pas lui céder la gloire de tant de beaux ouvrages, tout le peuple s'écria qu'il n'avait qu'à prendre dans le trésor de quoi en couvrir les frais et de ne rien épargner. Cependant sa rivalité avec Thucydide étant venue à un tel point qu'elle ne pouvait plus se terminer que par le bannissement de l'un ou de l'autre, il vint à bout de le faire exiler, et détruisit ainsi cette faction ennemie. L'exil de Thucydide fit cesser les divisions, rétablit l'union et la paix dans la ville, et rendit Périclès maître absolu d'Athènes, dont il dirigea seul toutes les affaires.

    XXV.
    Il avait en sa disposition les revenus publics, les armées et les flottes, les îles et la mer. Il exerçait seul cette vaste domination qui, s'étendant et sur la Grèce et sur les Barbares, était encore soutenue par l'obéissance des nations soumises, par l'amitié des rois et l'alliance des princes. Mais alors il ne se montra plus le même; il ne fut ni si doux, ni si facile à céder aux désirs du peuple, à se prêter à ses divers caprices, comme à des vents contraires. Il tendit les ressorts du gouvernement, semblable auparavant, par sa faiblesse, à un instrument dont les cordes trop relâchées ne rendent que des sous faibles et mous, il y substitua un gouvernement aristocratique qui approchait de la monarchie. Il se proposa toujours dans son administration ce qu'il croyait le meilleur; et, tenant lui-même une conduite irréprochable, il faisait adopter ses conseils au peuple parla douceur et la persuasion, employait pour vaincre sa résistance la force et la contrainte, et l’amenait malgré lui à ce qui lui paraissait le plus utile. Il imitait en cela un médecin prudent qui, ayant à traiter une maladie longue et dont les accidents varient, sait administrer à propos à son malade ou des médicaments agréables et doux , ou des remèdes violents, et lui rend ainsi la santé. Comme citez un peuple à qui un empire si étendu donnait une grande puissance, il germait nécessairement des passions de toute espèce, il était seul capable d'appliquer à chacune de ces maladies morales le traitement qui lui convenait, d'employer tour-à-tour l'espérance et la crainte, comme un double gouvernail: l'une retenait les emportements de la multitude, et l'autre la ranimait quand elle était découragée. Il fit voir par-là que l'éloquence est, comme dit Platon(9), l'art de conduire les esprits; que sa principale fonction consiste à manier à propos les pissions et les penchants des hommes, comme autant de cordes qui demandent à être touchées par une main habile.

    XXVI.
    Au reste, il avait acquis cette grande autorité, non seulement par soit éloquence, mais encore, selon Thucydide(10), par l'opinion que sa bonne conduite donnait de lui, par la confiance qu'inspiraient son désintéressement et son mépris pour les richesses. Il porta si loin ces deux vertus, qu'après avoir prodigieusement accru la grandeur et l'opulence dont Athènes jouissait avant lui ; après avoir surpassé en puissance plusieurs rois et plusieurs tyrans, de ceux mêmes qui transmirent à leurs enfants la possession de leurs états, il n'augmenta pas d'une drachme le bien dont il avait hérité de son père. Thucydide nous a donné une idée juste de la puissance; mais les poètes comiques ont chargé malicieusement le tableau, en appelant ses amis nouveaux
    Pisistratides ils demandent qu'on lui fasse jurer qu'il n'aspire pas à la tyrannie pour faire entendre que son excessive autorité était incompatible avec un gouvernement populaire. Téléclides, par exemple, dit que les Athéniens lui avaient abandonné

    Les villes de l'Attique et toutes leurs richesses;
    Qu'il pouvait à son gré lier et délier,
    Détruire, relever les murs, les forteresses,
    Faire la paix, la guerre, aux peuples
    Et, disposant de tout avec pleine puissance
    Jouir de lent, grandeur et de leur opulence.

    Et ce ne l'ut pas une autorité passagère, un crédit de quelques instants, une faveur populaire qui n'eut eu que l'éclat et la durée d'une fleur; elle se soutint durant quarante ans au milieu des Éphialtes, des Léocrates, des Myronides, des Cimon, des Tolmidas et des Thucydide. Après la chute et le bannissement de ce dernier, il ne conserva pas moins de quinze ans la supériorité sur tous les autres orateurs ; et quoiqu'il eût rendu perpétuel et absolu un pouvoir qui jusqu'à lui n'avait été qu'annuel, il se montra toujours inaccessible à l'amour des richesses.

    XXVII.
    Ce n'est pas qu'il négligeât ses propres affaires; mais pour éviter, ou que, faute de soins, le bien que ses pères lui avaient laissé et qu'il possédait si légitimement ne vint à dépérir, ou qu'en y donnant trop d'attention, il ne se détournât d'occupations plus importantes, il avait adopté le plan d'administration qui lui avait paru le plus exact et le plus facile. Il faisait vendre tous les ans, et à la fois, les produits de ses terres; et chaque jour il envoyait acheter au marché ce qu'il
    fallait pour l'entretien de sa maison. Ses fils, parvenus à un âge fait, ne goûtèrent pas cette économie; elle déplut encore davantage à leurs femmes, qui ne se trouvaient pas assez bien entretenues, et qui blâmaient cette dépense calculée jour par jour avec une telle exactitude, qu'on ne voyait chez lui aucune trace de cette abondance qui règne ordinairement dans les maisons opulentes; la recette et la dépense allaient toujours d'un pas égal, par règle et par mesure. Celui qui conduisait, si bien ses affaires intérieures était un domestique nommé Évangelus, homme d'une intelligence rare, soit qu'elle lui fût naturelle, soit que Périclès l'eût formé lui-même à l'économie.

    XXVIII.
    Au reste, cette manière de vivre était encore bien loin de la sagesse d'Anaxagore, à qui sa grandeur d'âme ou plutôt un enthousiasme divin avait fait quitter sa maison, et abandonner aux troupeaux ses terres incultes. Il est vrai, ce me semble, qu'il faut mettre une grande différence entre la vie d'un philosophe spéculatif et celle d'un homme d'état. Le premier, n'appliquant son esprit qu'à la contemplation des choses honnêtes, peut se passer de tout instrument extérieur qui le seconde; l'autre, qui fait servir sa vertu à l'utilité commune, a besoin de richesses comme d'un moyen également nécessaire et louable. Périclès employait les siennes à secourir les citoyens pauvres, et Anaxagore lui-même en éprouva les effets. On dit que dans sa vieillesse, se voyant négligé par Périclès, que ses grandes affaires empêchaient de penser à lui, il se coucha et se couvrit la tète de son manteau, résolu de se laisser mourir de faim. Périclès n'en fut pas plus tôt informé, qu'accablé de cette nouvelle, il courut chez lui, et employa les prières les plus pressantes pour le détourner de son dessein : “ Ce n'est pas vous que je pleure, lui disait-il , c'est moi qui vais perdre un ami ” dont les conseils me sont si utiles pour le gouvernement de la république.” Alors Anaxagore se découvrant la tête : “ Périclès, lui dit-il, ceux qui ont besoin d'une lampe ont soin d'y verser de l'huile. ”

    XXIX.
    Les Lacédémoniens commençaient à voir d'un oeil jaloux la puissance des Athéniens faire chaque jour de nouveaux progrès. Périclès, qui voulait encore inspirer à ses concitoyens plus à élévation, plus d'ardeur pour les grandes entreprises, décida d'inviter par un décret tous les peuples grecs, dans quelque partie de l'Europe ou de l'Asie qu'ils fussent établis, toutes les villes grandes et petites, à envoyer des députés à Athènes, pour y délibérer sur la reconstruction des temples brûlés par les Barbares; sur les sacrifices qu'on avait voués aux dieux pour le salut de la Grèce, pendant les guerres des Perses; enfin sur les moyens de rendre la navigation sûre, et d'établir la paix entre tous les Grecs. On choisit, pour aller faire cette invitation, vingt citoyens au-dessus de cinquante ans, dont cinq furent envoyés vers les Ioniens, les Doriens d'Asie et les insulaires, jusqu'à Lesbos et à Rhodes; cinq autres allèrent dans l'Hellespont et la Thrace, jusqu'à Byzance; cinq dans la Béotie, la Phocide et le Péloponnèse, d'où ils passèrent par la Locride dans le continent voisin jusqu'à l'Acarnanie et l'Ambracie : les cinq derniers, traversant l'Eubée, parcoururent les pays voisins du mont Œta et les environs du golfe de Malée, les pays des Phthiotes, des Achéens et des Thessaliens. Ils firent tous leurs efforts pour persuader à ces peuples de se rendre à Athènes, afin d'y prendre part à des délibérations qui devaient avoir pour objet la paix et les affaires générales de la Grèce; mais toutes leurs démarches furent inutiles; les villes ne s'assemblèrent point, parce que les Lacédémoniens s'y opposèrent; car ce fut d'abord dans le Péloponnèse que cette proposition fut rejetée. J'ai cru devoir rapporter cette circonstance, pour faire connaître l'élévation d'esprit et la grandeur d'âme de Périclès.

    XXX.
    Mais rien ne lui concilia tant l'estime publique que la circonspection qu'il mettait dans ses expéditions militaires. Il ne hasardait jamais une bataille dont le succès lui semblait incertain , et qui offrait un danger apparent. Il estimait peu ces généraux qu'une heureuse témérité faisait regarder comme de grands capitaines; peu jaloux de les imiter, il disait souvent à ses concitoyens que, s'il pouvait, il les rendrait immortels. Tolmidas, fils de Tolméus, enflé de ses succès et de la gloire qu'ils lui avaient acquise, voulait, hors de propos, entrer en armes dans la Béotie : non content des troupes qu'il avait, il persuada aux jeunes gens les plus braves et les plus avides de gloire, au nombre de plus de mille(11), de le suivre en qualité de volontaires. Périclès fit son possible pour le retenir, et lui dit en pleine assemblée ce mot si connu : “ Si vous ne voulez pas en croire Périclès , vous ne risquez rien au moins d'attendre; le temps est le conseiller le plus à sage. ” Cette parole ne fut pas trop remarquée dans le moment; mais peu de jours après, lorsqu'on reçut la nouvelle que Tolmidas avait été défait et tué à Coronée avec la plupart des braves Athéniens, ce mot lui fit beaucoup d'honneur, et lui mérita la bienveillance du peuple, qui rendit justice à sa prudence et à son amour pour les citoyens.

    XXXI.
    De toutes ses expéditions, aucune ne lui acquit plus de réputation que celle de la Chersonèse, qui fut si salutaire à tous les Grecs de ce pays. Non seulement il y transporta une colonie de mille Athéniens qui firent la force de leurs villes, mais encore il ferma l'isthme par une muraille tirée d'une mer à l'autre, avec des forts de distance en distance : par-là il mit les Grecs à l'abri des incursions des Thraces répandus dans la Chersonèse; il les délivra d'une guerre pénible et presque continuelle qu'ils avaient à soutenir contre les Barbares qui les avoisinaient, et les garantit des brigandages des peuples limitrophes et des naturels du pays. Mais sa course maritime autour du Péloponnèse le fit estimer et admirer des étrangers mêmes. Parti du port de Pages sur la côte de Mégare, il ne se borna pas à ravager les villes maritimes, comme Tolmidas l'avait fait avant lui ; il débarqua ses troupes, et, s'étant avancé dans le continent, il en força les habitants, effrayés de sa présence, à se tenir renfermés dans leurs murailles. À Némée, il défit en bataille rangée les Sicyoniens, qui osèrent se mesurer avec lui, et dressa un trophée pour cette victoire : il prit des renforts dans l'Achaïe, alliée des Athéniens, s'embarqua pour passer dans le continent opposé, côtoya le fleuve Achéloüs, ravagea l'Acarnanie, renferma les Œnéades dans leurs murailles, ruina tout le pays, et rentra glorieusement dans Athènes, après s'être montré aussi redoutable aux ennemis que rempli de prudence et d'activité pour la sûreté de ses concitoyens. Dans toutes cette expédition, ses troupes n’éprouvèrent ni revers ni accident.

    XXXII.
    Depuis, il fit voile vers le Pont avec une flotte nombreuse et magnifiquement équipée : il accorda aux villes grecques de ce pays tout ce qu’elles lui demandèrent, et les traita avec beaucoup d’humanité ; en même temps il déploya aux yeux des nations barbares qui les environnaient, en présence de leurs rois et de leurs princes, la puissance imposante des Athéniens, et leur fit voir que, maîtres de la mer, ils naviguaient partout avec la plus grande confiance et une entière sûreté. Il laissa aux Sinopiens treize galères commandées par Lamachus, et des troupes pour les défendre contre le tyran Timésiléon(12), qui fut bientôt chassé de Sinope avec tous ceux de son parti. Périclès fit publier un décret qui permettait à six cents Athéniens d'aller, s'ils le voulaient , s'établir dans cette ville, et de partager entre eux les maisons et les terres que les tyrans y avaient possédées.

    XXXIII.
    Mais il avait soin d'ailleurs de réfréner les folles prétentions des Athéniens, et ne se prêtait pas aux projets téméraires que le sentiment de leurs forces et leurs succès passés leur faisaient concevoir. Ils voulaient aller reconquérir l'Egypte, attaquer les provinces maritimes du roi de Perse; déjà même commençait à s'allumer dans le coeur de la plupart d'entre eux ce fatal et malheureux désir de subjuguer la Sicile, que les orateurs du parti d'Alcibiade enflammèrent depuis avec tant de violence(13). Quelques-uns rêvaient la conquête de l'Etrurie et de Charthage ; et ces projets n'étaient, pas sans quelque espoir de succès, fondé sur la grandeur de leur empire et sur le cours de leurs prospérités : mais Périclès arrêta cette fougue impétueuse, et réprima l'essor de leur ambition; il n'employa la plus grande partie de leurs forces qu'à conserver ce qu'ils possédaient. Persuadé que c'était beaucoup pour lui que de contenir les Lacédémoniens, dont il était toujours l'ennemi, il le fit voir en plusieurs occasions, et surtout dans la guerre sacrée. Les Lacédémoniens étaient entres et. armes dans le pays de Delphes, et avaient ôté aux Phocidiens l'intendance du temple, pour la donner aux Delphiens. Ils ne furent pas plus tôt partis, que Périclès y alla à la tête d'une armée, et rétablit les Phocidiens dans leurs fonctions. Les Lacédémoniens avaient fait graver sur le front du loup d'airain le privilège que les Delphiens leur avaient accordé, de consulter les premiers l'oracle - Périclès obtint le même privilège pour les Athéniens, et le fit graver sur le côté droit du loup.

    XXXIV.
    La sage précaution qu'il avait eue de retenir dans la Grèce les forces des Athéniens fut justifiée par les événements. Bientôt les Eubéens se révoltèrent; Périclès, sans perdre un instant, marcha contre eux à la tête d'une armée : il apprit en arrivant que les Mégariens avaient déclaré la guerre à Athènes, et que les Lacédémoniens, commandés par leur roi Plistonax, étaient sur les frontières de l’Attique. Il quitte alors promptement l’Eubée, pour ne s’occuper que de cette guerre intérieure ; mais n’osant pas en venir aux mains avec des troupes si nombreuses et si aguerries qui lui présentaient la bataille, et sachant que Plistonax, jeune encore, se conduisait principalement par les avis de Cléandridas, que les éphores, à cause de la grande jeunesse du prince, lui avaient donné pour conseil et pour guide, il fait solliciter secrètement Cléandridas, qui avait pris la fuite, fut condamné à mort par contumance. Il était père de ce Gylippe qui vainquit les Athéniens en Sicile. Il paraît que l’avarice était dans cette famille une maladie héréditaire, car elle passa au fils, qui, convaincu de plusieurs actions honteuses, fut chassé de Lacédémone. J’ai raconté son histoire dans la Vie de Lysandre.

    XXXV.
    Dans le compte que Périclès rendit de cette expédition, il porta en dépense une somme de dix talents, avec cette seule indication : Pour emploi nécessaire. Le peuple la lui alloua sans aucune information, et ne voulut pas en connaître le motif secret. Quelques écrivains, entre autres Théophraste le philosophe, disent que Périclès faisait passer chaque année à Sparte dix talents (14), pour gagner les principaux magistrats, afin d’éloigner la guerre ; il achetait non la paix, mais le temps nécessaire pour pouvoir à loisir se préparer à entrer en campagne avec plus d’avantage. Ses dispositions terminées, il marche de nouveau contre les rebelles, repasse dans l’Eubée avec cinquante vaisseaux et cinq mille hommes de bonnes troupes, soumet toutes les botes (15) ; c’étaient les plus riches et les plus puissants du pays. Il fit sortir aussi les Histiéens de leur ville, et les remplaça par des Athéniens ; ils furent les seuls qu’il traita avec cette rigueur, parce qu’ayant pris un vaisseau athénien, ils en avaient massacré tout l’équipage.

    XXXVI.
    Quelque temps après (16), les Athéniens ayant conclu avec les Spartiates une trêve de trente ans, Périclès fit déclarer la guerre aux Somiens ; il donna pour prétexte leur refus d’obéir à l’ordre qui leur avait été signifié de pacifier leurs différends avec les Milésiens. Mais comme on a cru qu’il ne fit la guerre à Samos que pour complaire à Aspasie, c’est ici le moment de rechercher par quel art si puissant, par quel charme si persuasif, cette femme put prendre un tel empire sur les premiers hommes de la république, et faire dire tant de bien d’elle aux philosophes les plus célèbres(17).Tout le monde convient qu’était de Milet et fille d'Axiochus. On dit qu'à l'exemple d'une courtisane d'entre les anciennes Ioniennes, nommée Thargélia, elle ne s'attacha qu'aux premiers de la ville. Cette Thargélia, qui joignait à beaucoup de grâces et de beauté un esprit vif et agréable, fut liée avec tout ce qu'il y avait de plus grand et de plus puissant parmi les Grecs; elle gagnait au roi de Perse tous ceux qui l'approchaient, et elle avait répandu dans toutes les villes de la Grèce des semences de la faction médique.

    XXXVII.
    Pour Aspasie, on dit que Périclès s'attacha à elle à cause de son savoir et de ses connaissances en politique. Socrate lui-même allait la voir quelquefois avec ses amis ; et ceux qui la fréquentaient le plus y menaient souvent leurs femmes pour l’entendre, quoiqu'elle fit un métier peu honnête, et qu'elle eût dans sa maison plusieurs courtisanes. Eschine dit que Lysiclès, simple marchand de bestiaux, homme d'un esprit bas et abject, devint le premier des Athéniens par une suite du commerce qu'il eut avec Aspasie après la mort de Périclès. Platon, dans son Ménexème, quoique le commencement de ce dialogue soit écrit sur un ton de plaisanterie, avance comme un fait positif que plusieurs Athéniens allaient chez elle pour y prendre des leçons de rhétorique.

    XXXVIII.
    Il paraît cependant que l'attachement de Périclès pour Aspasie fut une véritable passion. En effet, quoique sa femme, qui était sa parente, et qui avait épousé en premières noces Hipponicus, dont elle avait eu le riche Callias, eût donné à Périclès deux fils, Xanthippe et Paralus, ils s'inspirèrent réciproquement un tel dégoût, que l'ayant mariée à un autre, de son consentement, il épousa Aspasie. Il l'aima si tendrement, qu'il ne sortait et ne rentrait jamais chez lui sans l'embrasser. Aussi dans les comédies de ce temps-là est-elle appelée la nouvelle Omphale, Déjanire et Junon. Cratinus la traite ouvertement de courtisane :

    Elle eut cette Junon, cette belle Aspasie
    Qui se déshonora par sa mauvaise vie.

    On croit que Périclès en avait eu un fils naturel ; car Eupolis, dans sa comédie des Bourgs, lui en fait demander des nouvelles :

    Et mon fils naturel, dis-moi, vit-il encore?

    Pyronides lui répond :

    Sans doute; et déjà même il serait marié,
    S'il n'eut craint de trouver une femme impudique
    Qui marchât sur les pas d'une mère lubrique.

    Enfin cette Aspasie eut tant de célébrité, que Cyrus, celui qui fit la guerre au roi Artaxerxe et lui disputa l'empire des Perses, donna le nom d'Aspasie à celle de ses concubines qu'il aimait le plus, et qui s'appelait auparavant Milto. Elle était de la Phocide, et fille d'Hermotimus. Cyrus ayant péri dans le combat, elle fut amenée au roi Artaxerxe, auprès duquel elle eut un grand crédit. Voilà des particularités qui me sont revenues à la mémoire, en écrivant la Vie de Périclès; et il eût été sans doute d'une sévérité outrée de les passer sous silence.

    XXXIX.
    Pour revenir à la guerre de Samos, on accuse Périclès d'avoir, à la prière d'Aspasie, fait prendre aux Athéniens le parti de ceux de Milet. Ces deux villes étaient en guerre au sujet de celle de Prienne. Les Samiens ayant eu l'avantage, les Athéniens leur ordonnèrent de mettre bas les armes, et de venir discuter devant eux leurs prétentions. Ils le refusèrent; et Périclès, étant allé à Samos avec une flotte, y abolit le gouvernement oligarchique, prit pour otages cinquante des principaux citoyens, avec un pareil nombre d'enfants, et les fit partir pour Lemnos. On dit que chacun de ces otages voulut lui donner un talent pour avoir sa liberté; que ceux qui craignaient le gouvernement démocratique lui offrirent aussi plusieurs talents; enfin le Perse Pissouthnès, qui favorisait les Samiens, lui envoya dix mille pièces d'or pour l'engager à leur faire grâce. Périclès refusa tout; il traita les Samiens comme il l'avait d'abord résolu, et après leur avoir donné un gouvernement populaire; il s'en retourna. À peine il fut parti, que les Samiens, dont Pissouthnès avait enlevé furtivement les otages, se révoltèrent et firent tous leurs préparatifs de guerre. Périclès, s'étant aussitôt rembarqué, marcha contre eux. Il ne les trouva point dans l'inaction ou dans la crainte, mais bien déterminés à combattre et à disputer l'empire de la mer. Les deux flottes se livrèrent un grand combat près de l'île de Trigie(18). Périclès, qui n'avait que quarante-quatre vaisseaux, remporta la victoire, et défit entièrement soixante-dix vaisseaux ennemis, dont vingt étaient des vaisseaux de Guerre(19). Profitant de sa victoire, il s'empara du port de Samos, et mit le siège devant la ville. Les Samiens se défendirent avec vigueur; ils osèrent même faire des sorties et combattre devant leurs murailles. Cependant il vint d'Athènes une nouvelle flotte qui resserra les Samiens de tous les côtés. Périclès, ayant pris avec lui soixante vaisseaux, s'avança dans la mer extérieure(20), pour aller, disent la plupart des historiens , au-devant d'une flotte phénicienne qui venait au secours des Samiens, et la combattre le pus loin qu’il pourrait de Samos ; ou, suivant Stésimbrote, pour aller en Cypre; ce qui ne paraît pas vraisemblable.

    XL.
    Mais, quelque dessein qu'il eût , il commit une grande faute. À peine il était embarqué, que Mélissus, fils d'Ithagène, philosophe distingué, et alors général des Samiens, méprisant le petit nombre de vaisseaux que Périclès avait laissés, et l'inexpérience de ceux qui les commandaient, persuade à ses concitoyens de les aller attaquer. Il se livre un combat où les Samiens vainqueurs font un grand nombre de prisonniers, coulent à fond plusieurs vaisseaux ennemis; et, restés maîtres de la mer, ils se munissent de tout ce qui leur manquait pour être en état de soutenir le siège. Aristote dit que, dans un combat plus tragique, accuse Périclès et les Athéniens d'une horrible cruauté, précédent, Périclès en personne avait été battu sur mer par Mélissus. Ceux de Samos, pour rendre aux prisonniers athéniens l’autrage que les leurs avaient reçu, les marquèrent au front d'une chouette, comme à Athènes on avait marqué les Samiens d’une samine. La samine est un vaisseau samien que sa proue basse et ses flancs larges et creux rendent propre pour la haute mer, et fort léger à la course. On lui a donné ce nom, parce que le premier vaisseau de cette forme fut construit à Samos par ordre du tyran Polycrate. C’est, dit-on, à cette marque des Samiens au front que le poète Aristophane fait allusion, lorsqu’il dit :

    Le peuple samien est un peuple lettré.

    Périclès, informé de la défaite de son armée, se hâta d'aller à son secours ; il battit Méllissus venu à sa rencontre, força les ennemis à se renfermer dans leur ville, dont il fit le blocus, aimant mieux la réduire avec plus de temps et de dépense, que d'exposer ses troupes à des dangers, et d’acheter la victoire au prix de leur sang. Mais les Athéniens, lassés de la longueur du siège(22), ne demandaient qu’à combattre ; et, comme il n’était pas facile de les contenir, il imagina, pour les distraire, de partager sa flotte en huit escadre qu’il faisait tirer au sort. Celle à qui la fève blanche était échue faisait bonne chère et se divertissait, pendant que les autres étaient occupées du blocus. De là vient, dit-on, que ceux qui ont eu un jour de plaisire l’appellent le jour blanc, à cause de la fève blanche.

    XLI.
    L’historien Éphore dit que ce fut à ce siège que Périclès se servit, pour la première fois, de machines de guerre, invention nouvelle qui lui parut merveilleuse. Il avait avec lui l’ingénieur Artémon, qui était boiteux, et qui, dans les cas pressants, se faisait porter en litière aux batteries ; d’où on lui avait donné le nom de Périphorète(22). Mais Héraclide de Pont réfute ce fait par des vers d’Anacréon, où cet Artémon Périphorète est nommé plusieurs siècles avant la guerre et le blocus de Samos. Il dit que c’était un homme voluptueux, lâche et timide, qui restait renfermé dans sa maison, où deux esclaves tenaient toujours au-dessus de lui un bouclier d’airain, de peur qu’il ne lui tombât quelque chose sur la tête ; que, lorsqu’il était obligé de sortir, il se faisait porter dans un petit lit fort bas, et qui touchait presque à terre ; ce qui le fit surnommer Périphorète.

    XLII.
    Samos se rendit enfin après neuf mois de siège : Périclès en fit raser les murailles ; il ôta aux Samiens leurs vaisseaux, exigea d’eux de très grosses sommes dont ils payèrent comptant une partie, prirent des termes pour le reste, et donnèrent des otages pour la sûreté du paiement. Duris de Samos, afin de rendre l’événement plus tragique, accuse Périclès et les Athéniens d’une horrible cruauté, dont ni Thucydide, ni Éphore, ni Aristore, n’ont fait mention. Aussi son récit n’a-t-il aucune apparence de vérité. Il raconte que Périclès fit conduire les capitaines des vaisseaux et les soldats samiens sur la place publique de Milet ; que là ils furent attachés à des poteaux, où ils restèrent exposés pendant dix jours ; qu’enfin, comme ils étaient sur le point d’expirer, on les assomma à coups de bâton, et on leur refus a même la sépulture. Mais Duris, qui, lors même qu’il n’est pas entraîné par quelque affection particulière, respecte rarement la vérité, a voulu, dans cette occasion, rendre les Athéniens odieux, en exagérant les malheurs de sa patrie.

    XLIII.
    Périclès, après avoir réduit Samos, se rembarqua. Arrivé à Athènes, il fit des obsèques magnifiques aux citoyens morts dans le cours de cette guerre ; et, suivant l’usage qui se pratique encore aujourd’hui, il prononça lui-même sur leur tombeau leur oraison funèbre, qui fut généralement admirée. Lorsqu’il descendit de la tribune, toutes les femmes allèrent l’embrasser et lui mirent sur la tête des couronnes et des bandelettes, comme à un athlète qui revient vainqueur des jeu. La seule Elpinice lui dit en s’approchant : “Voilà, sans doute, Périclès, des exploits admirables et bien dignes de nos couronnes, d’avoir fait périr tant de braves citoyens, non en faisant la guerre aux Péniciens ou aux Mèdes, comme mon frère Cimon, mais en ruinant une ville alliée qui tirait de nous son origine.” Périclès se mit à sourire, et ne lui répondit que par ce vers d’Archiloque :

    Mettez donc moins d’essence avec ces cheveux blancs.

    Ion écrit que la défaite des Samiens enfla tellement le coeur à Périclès, qu’il disait avec complaisance qu’Agamemnon avec mis dix ans entiers à prendre une ville barbare, et que lui il avait conquis en neuf mois la ville la plus riche et la plus puissante de toute Ionie. Au reste, ce n’était pas sans fondement qu’il s’en glorifiait ; car, outre que cette guerre fut très périlleuse et le succès longtemps incertains, peu s’en fallut, suivant Thucydide, que les Samiens ne fissent perdre à Athènes l’empire de la mer.

    XLIV.
    Quelque temps après, pressentant l’éruption prochaine de la guerre du Péloponnèse, il persuada au peuple d’envoyer du secours aux habitants de Coreyre, que les Corinthiens avaient attaqués, et de mettre dans leurs intérêts une île dont les forces maritimes leur seraient si utiles dans l’invasion qui les menaçait du côté du Péloponnès. Le peuple ayant ordonné ce secours, Périclès n’y envoya que dix vaisseaux sous la conduite de Lacédémonius, fils de Cimon, sans doute dans l’intention de lui porter préjudice. Comme la maison de Cimon avait de grandes liaisons avec les Lacédémoniens, il n’envoyait son fils avec ces dix vaisseaux, et même malgré lui, qu’afin que, s’il ne faisait rien d’utile ou de brillant dans cette expédition, il fût encore plus soupçonné de favoriser les Lacédémoniens. Tant qu’il vécut, il s,opposa à l’agrandissement des fils de Cimon, sous prétexte qu’ils n’étaient pas de vrai Athéniens, mais des étrangers issu d’une race mêlée ; leurs noms même le prouvaient. L’un s’appelait Lécédémonius, l’autre Théssalus, le troisième Éléus ; et ils passaient pour fils d’une Arcadienne. Mais Périclès fut fort blâmé de n’avoir envoyé que ces dix galères qui ne pouvaient seconder que bien faiblement ceux qui en avaient besoin, en même temps que ses ennemis ne manqueraient pas d’en tirer un prétexte de le calomnier. Il en fit donc partir un plus grand nombre, qui n’arrivèrent à Corcyre qu’après le combat. Les Corinthiens, irrités, portèrent leurs plaintes à Lacédémone : ils furent soutenus par les Mégariens, qui se plaignaient, de leur côté, que contre le droit des gens, contre les serments faits par tous les Grecs, les Athéniens leur fermaient l’entrée de leurs marchés et des ports qui étaient sous leur obéissance. Les Éginètes, qui se voyaient opprimés et traités avec violence, n’osèrent pas accuser ouvertement les Athéniens ; mais ils firent passer en secret leurs plaintes à Lacédémone.

    XLV.
    Dans ce même temps, la ville de Potidée, qui était soumise a Athènes, quoique colonie de Corinthe , s’étant révoltée, les Athéniens allèrent l'assiéger; et cette démarche accéléra la guerre. Archidamus , roi de Sparte, lit tous ses efforts pour pacifier la plupart de ces différends et adoucir les esprits des alliés; il est même probable que les Athéniens ne se seraient pas attiré la guerre pour les autres griefs qu'on avait contre eux, si on avait pu les amener a révoquer leur décret contre les Mégariens, et à faire la paix avec ce peuple. Périclès, qui s 'y opposa de toutes ses forces , et qui excita le peuple à persévérer dans sa haine contre Mégare, fut regardé comme le seul auteur de cette guerre. Les Lacédémoniens envoyèrent à ce sujet une ambassade à Athènes; et comme Périclès alléguait une loi qui défendait d'ôter le tableau sur lequel ce décret était écrit, Polyarces, un des ambassadeurs , lui dit : “ Eh bien ! ne l'ôtez pas ; mais retournez-le ; il n'y a pas de loi qui le défende.” Ce mot fut trouvé plaisant; mais Périclès n'en persista pas moins dans son inflexibilité. Il avait sûrement contre les Mégariens quelque motif personnel de haine; mais, pour lui donner une cause publique et manifeste, il les accusa d’avoir labouré les terres sacrées; et il fit ordonner par un décret qu’on enverrait un héraut à Mégare pour s'en plaindre, et de là à Lacédémone pour y accuser les Mégarien.

    XLVI.
    Ce décret, que Périclès avait rédigé, ne contenait que des plaintes raisonnables et exprimées en des termes très doux. Mais le héraut Anthémocritus qu’on avait chargé de le porter, étant mort dans sa mission, et, à ce qu’on croit, par le fait des Mégariens, Charinus fit un décret qui vouait à ce peuple une haine implacable, prononçait la peine de mort contre tout Mégarien qui entrerait sur les terres de l'Attique, et ordonnait que les généraux, en prêtant le serment du sage, y ajouteraient l'engagement d'aller deux fois l'an ravager le territoire de Mégare. Il portait encore qu'Anthémocritus serait enterré près des portes Thrasiennes, qu'on appelle aujourd'hui le Dipyle. Mais les Mégariens repoussaient fortement l'inculpation de la mort du héraut, et rejetaient les causes de la guerre sur Aspasie et sur Périclès; ils alléguaient en preuve ces vers si piquants et si connus des Acarnanéens d'Aristophane :

    De jeunes étourdis que leur ivresse égare
    Vont un jour enlever Simétha de Mégare.
    Outrés de cet affront, quelques Mégariens,
    Cherchant à se venger sur les Athéniens,
    Ravissent deux beautés du logis d'Aspasie.

    XLVII.
    Il n'est donc pas facile d'assigner la véritable origine de cette guerre: mais tous les historiens conviennent que Périclès fut seul la cause qu'on n'abolit pas le décret contre Mégare. Les uns, il est vrai, attribuent cette inflexibilité à sa prudence et à sa grandeur d'âme, qui lui firent juger que c'était le parti le plus avantageux, et que la demande des Lacédémoniens n'était de leur part qu'une tentative pourvoir si les Athéniens céderaient; complaisance qu'on aurait regardée comme un aveu de leur faiblesse. D'autres prétendent que ce fut par fierté, et pour faire montre de sa puissance, que Périclès méprisa les instances des Lacédémoniens. On en donne encore une autre raison; et quoiqu'elle soit rapportée par plusieurs historiens, c'est de toutes la plus mauvaise. Le statuaire Phidias avait, comme je l'ai déjà dit, entrepris de faire la statue de Minerve; il était l'ami de Périclès, et jouissait d'un grand crédit auprès de sa personne. Cette faveur lui attira beaucoup d'ennemis et d'envieux, qui , pour essayer sur lui quel jugement le peuple porterait de Périclès, engagèrent un des ouvriers de cet artiste, nommé Ménon, à se rendre, comme suppliant, sur la place publique, et à demander sûreté pour le dénoncer et l'accuser. La demande fut accueillie, et la poursuite de l'accusation se fit devant le peuple assemblé. Mais on ne put prouver le larcin dont on accusait Phidias. Cet artiste, en commençant l'ouvrage, avait, par le conseil de Périclès, travaillé et place l'or de manière qu'on pouvait l’ôter tout entier et le peser; ce que Périclès ordonna à ses accusateurs de faire.

    XLVIII.
    Mais rien n'excitait tant l’envie contre Phidias que la grande réputation de ses ouvrages. On lui en voulait surtout, parce qu'en gravant sur le bouclier de la déesse le combat des Amazones, il s'y était représenté lui-même sous la figure d'un vieillard qui soulève de ses deux mains une grosse pierre. On y voyait aussi une très belle figure de Périclès combattant contre une Amazone. Sa main, levée pour lancer un javelot, lui couvre en partie le visage; elle est placée avec tant d'art, qu'elle semble cacher la ressemblance de la figure, qui cependant est très sensible des deux côtés. Phidias fut donc jeté dans une prison, où il mourut de maladie, et selon d'autres, du poison que ses ennemis lui donnèrent, pour avoir lieu de calomnier Périclès. Sur un décret de Glicon, le dénonciateur Ménon obtint du peuple une exemption de tout impôt, et les capitaines eurent ordre de veiller à sa sûreté.

    XLIX.
    Vers ce même temps, Aspasie fut traduite en justice pour crime d'impiété, à la poursuite d'un poète comique nommé Hermippus, qui l'accusait aussi de recevoir chez elle des femmes de condition libre qu’elle prostituait à Périclès. Diopithès fit un décret qui ordonnait de dénoncer ceux qui ne reconnaissaient pas l’existence des dieux, ou qui enseignaient des doctrines nouvelles sur les phénomènes célestes. Il cherchait à étendre ce soupçon sur Périclès, à cause de ses liaisons avec Anaxagore. Ces dénonciations ayant paru faire plaisir au peuple, Dracontides proposa et fit passer un troisième décret, qui portait que Périclès rendrait ses comptes devant les prytanes ; et que les juges, après avoir pris sur l’autel les billets pour les suffrages, prononceraient le jugement dans la ville. Mais Agnon supprima du décret cette dernière disposition ; il fit décider que l’affaire serait portée devant quinze cents juges, et que l’accusation serait intentée pour cause de vol, de concussion ou d’injustice, au choix de l’accusateur. Aspasie dut son salut aux prières de Périclès, aux larmes que, suivant Eschine, il répandit devant les juges pendant l’instruction du procès. Mais, craignant qu’Anaxagore ne fût condamné, il le fit sortir de la ville, et l’accompagna lui-même. Comme il avait déplu au peuple dans l’affaire de Phidias, et qu’il redoutait l’issue du jugement, il souffla le feu de la guerre qu’il trouvait trop tardive à s’enflammer, et qui n’était encore que fumante. Il se flattait par-là de dissiper toutes les imputations dont on le chargeait, et d’affaiblir l’envie ; il ne doutait pas que dans des affaires si importantes, dans des dangers si pressants, le peuple, entraîner par sa puissance et par son mérite, ne se reposât sur lui seul de sa défense. Telles sont, dit-on, les raisons qui le portèrent à empêcher le peuple de céder aux Lacédémoniens ; mais ses vrais motifs ne sont pas connus.

    L.
    Les Lacédémoniens, persuadés qu'en abattant la puissance de Périclès, ils rendraient les Athéniens plus souples et plus faciles, leur ordonnèrent de bannir de leur ville les restes du crime Cylonien, dont la race de Périclès était, suivant Thucydide, entachée du côté de sa mère. Mais cette tentative eut un effet tout contraire à celui qu'ils s'en étaient promis : au lieu d'attirer sur Périclès les soupçons et la calomnie, il augmenta le respect et la confiance des citoyens, parce qu'ils virent que c'était lui que les ennemis haïssaient et craignaient le plus. C'est pourquoi, avant qu'Archidamus entrât dans l'Attique avec les troupes du Peloponèse, Périclès déclara aux Athéniens que si ce roi, dans les incursions qu'il ferait sur le pays, épargnait ses terres, soit à cause de l'hospitalité qui les unissait, soit pour donner à ses ennemis un prétexte de le calomnier, il donnait dès ce moment à la république ses biens et ses maisons de campagne. Les Lacédémoniens et leurs alliés étant donc entrés dans l'Attique avec une armée nombreuse, sous les ordres du roi Archidamus, et ayant. ravagé tout le pays, s'avancèrent jusqu'au bourg d'Acharnes, et y assirent leur camp; persuadés que les Athéniens, ne voulant pas les y souffrir, viendraient les attaquer pour défendre leur territoire et soutenir leur ancienne réputation. Mais Périclès jugea qu'il serait trop dangereux de risquer une bataille et de hasarder la ville même, en attaquant une armée de soixante mille hommes, tant du Péloponèse que de la Béotie; car il n'y en eut pas moins dans cette première expédition : et pour calmer l'impatience de ceux qui, ne pouvant supporter de voir ainsi ravager leur territoire, voulaient absolument combattre, il leur disait que des arbres coupés et abattus repoussent en peu de temps, niais que la perte des hommes est irréparable.

    LI.
    Il évita d'assembler le peuple, de peur d'être entraîné hors de ses résolutions. Ainsi qu'un sage pilote menacé de la tempête, après avoir mis ordre à tout, et disposé toutes ses manœuvres, fait usage des moyens que son art lui donne, sans s'arrêter aux prières et aux larmes des passagers, sans être touché de leurs souffrances ni de leurs craintes; de même Périclès, après avoir fermé la ville et posé partout des gardes pour la sûreté publique, ne suivit que ses propres conseils et s'inquiéta peu des cris et des murmures de ses concitoyens.
    Il fut également inflexible soit aux vives instances de ses amis, soit aux clameurs et aux menaces de ses ennemis, soit enfin aux chansons satiriques dont on l'accablait, et dans lesquelles on le décriait, ou blâmait sa conduite, on le traitait d'homme lâche qui abandonnait tout aux, ennemis. Cléon même se déchaînait contre lui, et commençait déjà à profiter de la colère du peuple pour s'emparer de sa confiance, comme on le voit dans ces vers d'Hermippus :

    Roi des satyres effrontés,
    Pourquoi crains-tu de manier la lance?
    Ta langue est pleine de vaillance;
    Tu parles de la guerre en termes exaltés,
    Ton âme de Télès semble avoir le courage.
    Vois-tu briller le fer; tu trembles, tu frémis;
    Tu vois partout des ennemis,
    Et la sombre pâleur obscurcit ton visage,
    Quoique Cléon, par son ardeur,
    S'efforce à tout moment d'aiguillonner ton coeur.

    LII.
    Mais rien ne put émouvoir Périclès; supportant avec calme, et en silence les injures de ses ennemis, il fit partir pour le Péloponèse une flotte de cent vaisseaux; et au lieu d'en prendre le commandement, il se tint tranquille dans sa maison, afin de contenir la ville jusqu'à ce que les Péloponésiens se fussent retirés. En attendant, pour consoler le peuple affligé de cette guerre, et pour soutenir son courage, il lui fit des distributions d'argent et de terres. Il chassa les Eginètes de leurs îles, et en distribua le territoire, par la voie du sort, à des citoyens d’Athènes. Ils avaient encore un motif de consolation dans ce que souffraient leurs ennemis. La flotte envoyée dans le Péloponèse avait ravagé une grande étendue de pays, et ruiné beaucoup de bourgs et de petites villes. Périclès lui-même, étant entré par terre dans le pays des Mégariens, y mit tout à feu et à sang. Les ennemis, a qui les Athéniens faisaient autant de mal sur mer qu'ils en souffraient eux-mêmes par terre, n'auraient pas soutenu si longtemps cette guerre ruineuse et s'en seraient passés beaucoup plus tôt, comme Périclès l'avait annoncé dès le commencement, si une puissance surnaturelle n'eût rendu inutiles tous les conseils de la prudence humaine.

    LIII.
    D'abord une peste cruelle vint affliger la ville; et, en moissonnant la fleur de la jeunesse, elle affaiblit sensiblement les forces des citoyens. La maladie affecta tout à la fois les corps et les esprits : les Athéniens s'aigrirent tellement contre Périclès, que, semblables à des frénétiques qui s'emportent contre leur médecin ou contre leur père, ils le traitèrent avec la dernière injustice. Une telle conduite leur était inspirée par ses ennemis, qui attribuaient cette contagion à la multitude des habitants des bourgs qui s'étaient retirés dans la ville, et qui, accoutumés à respirer un air libre et pur, se trouvaient, au fort de l’été, entassés pêle-mêle dans de petites maisons et sous des tentes étouffées, où ils passaient les journées entières. Ils en rejetaient la faute sur celui qui, pendant la guerre, avait, disaient-ils, attiré dans leurs murs ce déluge de gens de campagne qu'il n’employait à rien, qu'il tenait renfermés comme des troupeaux, et qu’il laissait s'infecter les uns les autres, sans leur procurer aucun changement de situation, sans leur donner aucun rafraîchissement.

    LIV.
    Périclès, pour remédier à tous ces maux, et nuire en même temps aux ennemis, fit équiper une flotte de cent cinquante vaisseaux, sur lesquels il embarqua un nombre considérable de bonnes troupes de pied et de cavalerie. Un armement si considérable releva les espérances des Athéniens, et jeta la terreur parmi les ennemis. Les vaisseaux étaient prêts à faire voile, et Périclès montait déjà sur sa galère, lorsqu'il survint une éclipse de soleil qui changea le jour en ténèbres, et qui, regardée comme un sinistre présage, remplit de frayeur tous les esprits. Périclès, voyant son pilote trouble et incertain de ce qu'il devait faire, lui mit son manteau devant les yeux, et lui demanda s'il trouvait à cela quelque chose d'effrayant et de sinistre. Le pilote lui répondit qu'il ne voyait pas là de quoi s'effrayer. “ Eh bien! lui dit Périclès, quelle différence y a-t-il entre mon manteau et ce qui cause l'éclipse, sinon que ce qui produit ces ténèbres est plus grand que mon manteau? ” Mais c'est dans les écoles des philosophes qu'on doit traiter ces matières. Périclès, s'étant embarqué, ne fit rien qui répondit à de si grands préparatifs : il mit seulement le site devant la ville sacrée d'Épidaure, qu'il espérait prendre en peu de temps; mais il en fat empêché par la maladie qui attaqua non seulement ceux qui faisaient le siège, mais encore tous ceux qui approchaient du camp. Ce contretemps ayant indisposé contre lui les Athéniens, il essaya de les consoler et de ranimer leur confiance : mais il ne réussit pas à les apaiser ; et, n'écoutant que leurs préventions, ils prirent les suffrages, le privèrent du commandement, et le condamnèrent, avec une rigueur extrême, à une forte amende, que les uns font monter au moins à quinze talents, et les autres au plus à cinquante. Ce fut Cléon qui, selon Idomenée, intenta l'accusation; Théophraste l'attribue à Simmias; et Héraclide de Pont, à Lacratidas.

    LV.
    Cette disgrâce ne fut pas de longue durée; le peuple laissa toute sa colère dans la plaie, comme l'abeille y laisse son aiguillon. Mais ses malheurs domestiques s'accrurent de plus en plus. La peste lui avait enlevé plusieurs de ses amis; et il avait le. chagrin de voir la dissension troubler depuis longtemps sa famille. Xanthippe, l'aîné de ses fils, qui aimait naturellement la dépense, était marié à une jeune femme, fille d'Isander et petite-fille d'Épilycus, laquelle avait le même goût que lui. Il supportait impatiemment la sévère économie de son père, qui fournissait bien peu à ses plaisirs. Il fit donc emprunter de l'argent à un de ses amis, sous le nom de Périclès; et, quand cet ami le redemanda, Périclès refusa de le payer, et le cita même en justice. Le jeune homme, irrité contre son père, se permit de le décrier: il commença par tourner en ridicule les assemblées qu'il tenait chez lui, et ses conversations avec les sophistes: il disait qu'un jour dans les jeux un athlète ayant tué, sans le vouloir, d'un coup de javelot, le cheval d'Épitimius de Pharsale, Périclès avait passé la journée entière, avec Protagoras, à rechercher quel était, selon l'exacte raison, ou du javelot, ou de celui qui l'avait lancé, ou enfin des agonothètes(23), le véritable auteur de cet accident. Selon Stésimbrote, ce fut Xanthippe lui-même qui fit courir le bruit que sa femme était entretenue par Périclès(24); et ce jeune homme conserva jusqu'à la mort une animosité irréconciliable contre son père. Il mourut de la peste; et dans le même temps Périclès perdit sa soeur, avec plusieurs de ses parents et de ses amis, en particulier ceux dont les conseils lui étaient le plus utiles pour le gouvernement.

    LVI.
    Il ne se laissa pourtant pas abattre par tant de malheurs, et ne perdit rien de cette fermeté, de cette grandeur d'âme qui lui était naturelle; on ne le vit ni pleurer, ni faire des funérailles, ni aller au tombeau d'aucun de ses proches. Mais quand il vit mourir le dernier de ses fils légitimes, il fut accablé de cette perte, et s'efforça d'abord de soutenir son caractère et de conserver tout son courage en s'approchant de son fils pour lui mettre la couronne sur la tête, il ne put supporter cette vue, et, succombant à sa douleur il poussa des cris et des sanglots, et répandit un torrent de larmes, ce qui ne lui était pas encore arrivé dans tout le cours de sa vie. Cependant la ville ayant essayé des autres généraux et des autres orateurs pour conduire cette guerre, et aucun d'eux ne lui ayant paru avoir ni assez de poids ni assez d'autorité pour un commandement de cette importance, elle commença à désirer Périclès, à le rappeler à la tribune et au gouvernement. Il se tenait renfermé dans sa maison, inconsolable de la perte de son fils; mais Alcibiade et ses autres amis le déterminèrent à reparaître en public : le peuple lui témoigna du regret de son ingratitude, et Périclès reprit le timon des affaires Nommé général, il s'occupa tout de suite de faire révoquer la loi qu'il avait autrefois fait passer lui-même contre les enfants naturels : comme il n'avait plus alors de successeur légitime de son nom, il ne voulait pas que sa famille et sa maison s'éteignissent avec lui.

    LVII.
    Voici ce qui s'était passé au sujet de cette loi. Périclès jouissait depuis longtemps de la plus grande autorité et avait, comme je l'ai déjà dit, des fils légitimes; il fit alors une loi qui portait qu'on ne reconnaîtrait pour vrais citoyens d'Athènes que ceux qui seraient nés de père et de mère athéniens. Depuis ce décret le roi d'Egypte ayant fait présent au peuple d'Athènes de quarante mille médimnes de blé, il fallut les distribuer aux citoyens ; mais en vertu de cette loi, on cita en justice un grand nombre de bâtards qu'on avait oubliés, et qui n'étaient pas même connus. D'autres sur de mauvaises chicanes furent exclus de cette distribution; il y en eut plus de cinq mille de condamnés et vendus comme esclaves, et le nombre des Athéniens maintenus dans le droit de bourgeoisie ne se monta qu'à quatorze mille quarante. C'était donc une grande injustice qu'une loi, exécutée avec tant de rigueur contre un si grand nombre de personnes fût révoquée par celui-là même qui l'avait faite : mais les Athéniens, touchés de ses malheurs domestiques, qu'ils regardaient comme une punition de son arrogance et de sa fierté, crurent qu'après avoir éprouvé la vengeance céleste, il méritait quelque humanité; ils lui permirent donc de faire inscrire son fils bâtard sur les registres de sa tribu, et de lui donner son nom. C'est celui qui, dans la suite, après avoir remporte sur les Péloponésiens une victoire navale près des îles Arginuses, fut condamné à mort par le peuple, avec les autres généraux ses collègues.

    LVIII.
    C'est alors que Périclès fut atteint de la peste : elle ne se déclara pas chez lui par des symptômes aussi aigus et aussi violents que dans les autres. Faible et peu active, sujette dans sa longue duré, à de fréquentes variations, elle mina lentement son corps et affaibli insensiblement son esprit. Théophraste, dans cette partie de ses morales où il recherche si les moeurs changent avec la fortune, en sorte qu'altérer par les affections visité dans sa maladie par un de ses amis, lui montra un amulette que des femmes lui avaient suspendu au cou : il donnait à entendre qu’il devait être bien malade, puisqu’il se prêtait à de pareilles faiblesses. Comme il était sur le point de mourir, les principaux citoyens et ceux de ses amis qui avaient échappé à la contagion, assis autour de son lit, s’entretenaient de ses vertus et de la grande puissance dont il avait joui pendant sa vie. Ils racontaient ses belles actions et le grand nombre de ses victoires ; il avait érigé, comme général, neuf trophées à l’honneur d’Athènes, pour autant de batailles qu’il avait gagnées : ils parlaient ainsi entre eux, persuadés qu’il ne les entendait pas et qu’il avait perdu tout sentiments. Mais il ne lui était rien échappé de ce qu’ils avaient dit ; et prenant tout-à-coup la parole : “Je suis surpris, leur dit-il, que vous ayez si présents à l’esprit et que vous ne parlez pas de ce qu’il y a de plus grand et de plus glorieux dans ma vie ; c’est que jamais je n’ai fait prendre le deuil à aucun Athénien.”

    LIX.
    Périclès mérite donc toute notre admiration, non seulement par la douceur et la modération qu'il conserva toujours dans une multitude d'affaires si importantes et au milieu de tant d’inimitiés, mais plus encore par cette élévation de sentiments qui lui faisait regarder comme la plus belle de ses actions de n'avoir jamais, avec une puissance si absolue, rien donné à l'envie ni au ressentiment, et de n'avoir été pour personne un implacable ennemi. Il me semble que
    cette douceur de moeurs, cette vie qu'il maintint toujours pure dans l'exercice de son autorité, suffisent seules pour ôter au surnom fastueux et arrogant d'Olympien ce qu'il pouvait avoir d'odieux, et qu'elles nous montrent au contraire combien ce titre lui convenait car nous croyons que les dieux, étant par leur nature auteurs de tous les biens, sont incapables de produire les maux; c'est à ce double titre que nous les reconnaissons pour les rois et les maîtres du monde(25). Mais nous n'adoptons pas à cet égard les idées des poètes, qui, par les opinions extravagantes qu'ils nous en donnent dans leurs ouvrages, troublent les esprits, et tombent en contradiction avec eux-mêmes. Ils nous peignent le séjour des dieux comme une demeure ferme et inébranlable, qui n'est jamais ni agitée par les vents, ni obscurcie par les nuages; où règne toujours la plus douce sérénité; où brille la plus pure lumière: un tel séjour est en effet le seul qui convienne à des êtres immortels et souverainement heureux; et cependant ils nous représentent les dieux eux-mêmes livrés à des agitations continuelles, pleins de haine, de colère, et de toute les passions qui déshonoreraient des hommes raisonnables et sensés. Mais ce serait là le sujet d'un autre ouvrage.

    LX.
    Les événements qui suivirent la mort de Périclès firent bientôt sentir aux Athéniens toute la perte qu'ils avaient faite, et leur donnèrent les plus vifs regrets. Ceux qui, pendant sa vie, supportaient le plus impatiemment une puissance qui les offusquait, n'eurent pas plus tôt essayé, après sa mort, des autres orateurs et de ceux qui se mêlaient de conduire le peuple, qu'ils furent forcés d’avouer que jamais personne n'avait été ni plus modéré que lui dans la sévérité, ni plus grave dans la douceur. Cette puissance si enviée, qu'on traitait de monarchie et de tyrannie, ne parut plus alors qu'un rempart qui avait sauvé la république : tant, depuis sa mort, la corruption se répandit dans toute la ville, et y fit régner cette foule de vices que Périclès avait su contenir et réduire pendant sa vie, et qu’il avait empêchés de dégénérer en une licence qui serait devenue irrémédiable !


    Notes
    1) Voy, Plat, in Phoedro, tom. III, p. 269.
    2) Il n’était établi que contre ceux dont on craignait le crédit.
    3) Losque Périclès prit cette îles.
    4) Liv. II, c. 96.
    5) En Béotie, entre les fleuves Ismenus et Asopus.
    6) Ils obtinrent pour cela un ordre du conseil.
    7) Amyot l’a fait à tort beau-père de Cimon.
    8) Qui donne la santé.
    9) Dans son Phèdre, t. III, p. 270.
    10) Liv. II, c. 63.
    11) Il n’y avait d’Athéniens que ces mille volontaires; les autres tropes étaient celles des alliés.
    12) Ce tyran est inconnu.
    13) Quinze ou seize ans après la mort de Périclès.
    14) Environ cinquante mille livres.
    15) Qui nourrissent des chevaux.
    16) Cinq ans après.
    17) Socrate et Platon.
    18) Une des Sporades, vis-à-vis de Samos.
    19) C’est-à-dire qui portaient des troupes de débarquement.
    20) La mer Méditerranée.
    21) Il durait depuis neuf mois.
    22) C’est-à-dire qu’on porte de côté et d’autre.
    23) Les présidents des jeux.
    24) Voy. Ch. XXIII.
    25) Belle leçon pour les souverains et pour tous ceux qui gouvernent.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Plutarque
    Philosophe et historien grec
    Mots-clés
    Phidias Anaxagore Cléon
    Extrait
    Mais l'ami le plus intime de Périclès, celui qui contribua le plus à lui donner cette élévation, cette fierté de sentiment peu appropriées, il est vrai, à un gouvernement populaire ; celui enfin qui lui inspira cette grandeur d’âme qui le distinguait, cette dignité qu’il faisait éclater dans toute sa conduite, ce fut Anaxagore de Clazomène, que ses contemporains appelaient l’Intelligence, soit par admiration pour ses connaissances sublimes et sa subtilité à pénétrer les secrets de la nature soit parce qu'il avait le premier établi pour principe de la formation du monde, non le hasard ou la nécessité, mais une intelligence pure et simple qui avait tiré du chaos les substances homogènes.
    Documents associés
    Henri Lechat
    Art grec, Athènes, Parthénon, Phidias, architecture, urbanisme

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