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    Dossier: Pauvreté

    La pauvreté

    Léon Bloy

    Seul Villon, qui a lui aussi passé sa vie dans la pauvreté, aurait pu trouver grâce aux yeux de Léon Bloy, qui connut une vie de misère indescriptible, entouré d'une véritable conspiration du silence entretenue par sa volonté de « se rendre insupportable » (Petit Robert 2)

    La loi salique ne fut jamais écrite, parce que c'était la loi vitale, essentielle, de la monarchie française, et que tout essai de rédaction l'eût délimitée. L'Absolu est intranscriptible.



    Pour cette raison, le Crime d'être pauvre n'est mentionné clairement dans aucun code, ni dans aucun recueil de jurisprudence pénale. Tout au plus, est-il classé parmi les simples délits relevant des tribunaux correctionnels et assimilé au vagabondage, qui n'est, lui-même, qu'une conséquence de la pauvreté.



    Mais ce silence est une sanction péremptoire de la terreur universelle qui refuse de préciser son objet.



    Indiscutablement, la Pauvreté est le plus énorme des crimes, et le seul qu'aucune circonstance ne saurait atténuer aux yeux d'un juge équitable. C'est un crime tel que la trahison, l'inceste, le parricide ou le sacrilège paraissent peu de chose, en comparaison, et sollicitent l'attendrissement social.



    Aussi, le genre humain ne s'y est jamais trompé, et l'infaillible instinct de tous les peuples, en n'importe quel lieu de la terre, a toujours frappé d'une identique réprobation les titulaires de la guenille ou du ventre creux.



    Puisqu'on ne pouvait édicter aucun châtiment déterminé, pour un genre d'attentat que les législations épouvantées ne consentaient pas à définir, on accumula sur le Pauvre toutes les formes infamantes ou afflictives de la vindicte unanime. Pour être assuré de tomber juste, on empila sur sa tête la multitude des expiations, au milieu desquelles il était impossible de faire un choix sans danger de caractériser le forfait.



    Les indigents ne furent condamnés formellement ni au feu, ni à l'écartèlement, ni à l'estrapade, ni à l'écorchement, ni au pal, ni même à la guillotine. Nulle disposition légale ne précisa jamais qu'on dût les pendre, les émasculer, leur arracher les ongles, leur crever les yeux, leur entonner du plomb fondu, les exposer, enduits de mélasse, au soleil de la canicule, ou simplement les traîner, dépouillés de leur peau, dans un champ de luzerne fraîchement fauché... Aucun de ces charmants supplices ne leur fut littéralement appliqué, en vertu d'aucune explicite loi.



    Seulement, le génie tourmenteur qui s'est appelé la Force sociale a su rassembler pour eux, en une gerbe unique de tribulation souveraine, toute cette flore éparse des pénalités criminelles. On les a sereinement, tacitement, excommuniés de la vie et on en fait des réprouvés. Tout homme du monde, -- qu'il le sache ou qu'il l'ignore, -- porte en soi le mépris absolu de la Pauvreté, et tel est le profond secret de l'HONNEUR, qui est la pierre d'angle des oligarchies.



    Recevoir à sa table un voleur, un meurtrier ou un cabotin, est chose plausible et recommandée, -- si leurs industries prospèrent. Les muqueuses de la considération la plus délicate n'en sauraient souffrir. Il est même démontré qu'une certaine virginité se récupère au contact des empoisonneurs d'enfants, -- aussitôt qu'ils sont gorgés d'or.



    Les plus liliales innocences offrent, en secret, la rosée de leurs jeunes voeux au rutilant Minotaure, et les mères les plus vertueuses pleurent de douces larmes à la pensée qu'un jour, peut-être, cet accapareur millionnaire qui a ruiné cent familles aura la bonté de s'employer à l'éventrement conjugal de leur « chère enfant ».



    Mais l'opprobre de la misère est absolument indicible, parce qu'elle est, au fond, l'unique souillure et le seul péché. C'est une coulpe si démesurée que le Seigneur Dieu l'a choisie pour sienne, quand il s'est fait homme pour tout assumer.



    Il a voulu qu'on le nommât, par excellence, le Pauvre et le Dieu des pauvres. Ce goulu Sauveur, -- homo devorator et potator, comme le désignaient les juifs, -- qui n'était venu que pour se soûler et pour s'empiffrer de tortures, a judicieusement élu la Pauvreté pour cabaretière. Aussi, les gens honorables ont réprouvé, d'une commune voix, le scandale d'une telle orgie, et prohibé, dans tous les temps, la fréquentation de cette hôtesse divinement achalandée.



    Voilà bientôt deux mille ans que l'Église préconise la pauvreté. D'innombrables saints l'ont épousée, pour ressembler à Jésus-Christ, et la vermineuse proscrite n'a pas monté d'un millionième de cran dans l'estime des personnes décentes et bien élevées.



    C'est qu'en effet la pauvreté volontaire est encore un luxe, et, par conséquent, n'est pas la vraie pauvreté, que tout homme abhorre. On peut, assurément, devenir pauvre, mais à condition que la volonté n'y soit pour rien. Saint François d'Assise était un amoureux et non pas un pauvre. Il n'était indigent de rien, puisqu'il possédait son Dieu et vivait, par son extase, hors du monde sensible. Il se baignait dans l'or de ses lumineuses guenilles...



    La pauvreté véritable est involontaire, et son essence est de ne pouvoir jamais être désirée. Le christianisme a réalisé le plus grand miracle en aidant les hommes à la supporter, par la promesse d'ultérieures compensations. S'il n'y a pas de compensations, au diable tout! Il est insensé d'espérer mieux de notre nature.



    Un plantigrade, doué de raison et contradictoirement privé d'espérance religieuse, est dans l'impossibilité la plus étroite d'accepter cette geôle d'immondices et de consentir qu'on le traite plus durement qu'un parricide pour avoir perdu sa fortune ou pour être né sans argent. S'il se résigne sans décalogue et sans eucharistie, on ne peut rien dire de lui, sinon qu'il est un lâche ou un imbécile. À ce point de vue, les nihilistes ont cent fois raison. Que tout tombe, que tout périsse, que tout s'en aille au tonnerre de Dieu, s'il faut endurer indéfiniment cette abominable farce de souffrir pour rien!



    Hier soir, un millionnaire crétin, qui ne secourut jamais personne, a perdu mille louis au cercle, au moment même où quarante pauvres filles que cet argent eût sauvées tombaient de faim dans l'irrémédiable vortex du putanat; et la délicieuse vicomtesse que tout Paris connaît si bien a exhibé ses tétons les plus authentiques dans une robe couleur de la quatrième lune de Jupiter, dont le prix aurait nourri, pendant un mois, quatre-vingts vieillards et cent vingt enfants!



    Tant que ces choses seront vues sous la coupole des impassibles constellations, et racontées avec attendrissement par la gueusaille des journaux, il y aura, -- en dépit de tous les bavardages ressassés et de toutes les exhortations salopes, -- une gifle absolue sur la face de la Justice, et, -- dans les âmes dépossédées de l'espérance d'une vie future, -- un besoin toujours grandissant d'écrabouiller le genre humain.



    -- Ah! vous enseignez qu'on est sur la terre pour s'amuser. Eh bien! nous allons nous amuser, nous autres, les crevants de faim et les porte-loques. Vous ne regardez jamais ceux qui pleurent et ne pensez qu'à vous divertir. Mais ceux qui pleurent en vous regardant, depuis des milliers d'années, vont enfin se divertir à leur tour et, -- puisque la Justice est décidément absente, -- ils vont, du moins, en inaugurer le simulacre, en vous faisant servir à leurs divertissements.



    Puisque nous sommes des criminels et des damnés, nous allons nous promouvoir nous-mêmes à la dignité de parfaits démons, pour vous exterminer ineffablement.



    Désormais, il n'y aura plus de prières marmonnées au coin des rues, par des grelotteux affamés, sur votre passage. Il n'y aura plus de revendications ni de récriminations amères. C'est fini, tout cela. Nous allons devenir silencieux...



    Vous garderez l'argent, le pain, le vin, les arbres et les fleurs. Vous garderez toutes les joies de la vie et l'inaltérable sérénité de vos consciences. Nous ne réclamerons plus rien, nous ne désirerons plus rien de toutes ces choses que nous avons désirées et réclamées en vain, pendant tant de siècles. Notre désespoir complet promulgue, dès maintenant, contre nous-mêmes, la définitive prescription qui vous les adjuge.



    Seulement, défiez-vous!... Nous gardons le feu, en vous suppliant de n'être pas trop surpris d'une fricassée prochaine. Vos palais et vos hôtels flamberont très bien, quand il nous plaira, car nous avons attentivement écouté les leçons de vos professeurs de chimie et nous avons inventé de petits engins qui vous émerveilleront.



    Quant à vos personnes, elles s'arrangeront pour acclimater leur dernier soupir sous la semelle sans talon de nos savates éculées, à quelques centaines de pas de vos intestins fumants; et nous trouverons, peut-être, un assez grand nombre de cochons ou de chiens errants, pour consoler d'un peu d'amour vos chastes compagnes et les vierges très innocentes que vous avez engendrées de vos reins précieux...



    Après cela, si l'existence de Dieu n'est pas la parfaite blague que l'exemple de vos vertus nous prédispose à conjecturer, qu'il nous extermine à son tour, qu'il nous damne sans remède, et que tout finisse! L'enfer ne sera pas, sans doute, plus atroce que la vie que vous nous avez faite.



    Mais, dans ce cas, il sera forcé de confesser devant tous ses anges que nous aurons été ses instruments pour vous consumer, car il doit en avoir assez de vos visages! Il doit être, au moins, aussi dégoûté que nous, cet hypothétique Seigneur, il vous a, sans doute, vomi cent fois, et si vous subsistez, c'est qu'apparemment il a l'habitude de retourner à ses vomissements!



    Tel est le cantique des modernes pauvres, à qui les heureux de la terre, -- non satisfaits de tout posséder, -- ont imprudemment arraché la croyance en Dieu. C'est le Stabat des désespérés!



    Ils se sont tenus debout, au pied de la Croix, depuis la sanglante Messe du grand Vendredi, -- au milieu des ténèbres, des puanteurs, des dérélictions, des épines, des clous, des larmes et des agonies. Pendant des générations, ils ont chuchoté d'éperdues prières à l'oreille de l'Hostie divine, et, -- tout à coup, on leur dévoile, d'un jet de science électrique, ce gibet poudreux où la dent des bêtes a dévoré leur Rédempteur... Zut! alors, ils vont s'amuser!



    Manger de l'argent. Qui donc a remarqué l'énormité symbolique de cette locution familière? L'argent ne représente-t-il pas la vie des pauvres qui meurent de n'en pas avoir? La parole humaine est plus profonde qu'on ne l'imagine. Ce mot est étrangement suggestif de l'idée d'anthropophagie, et il n'est pas tout à fait impossible, en suivant cette contingente idée, de se représenter un lieu de plaisir comme un étal de boucherie ou un simple restaurant bouillon où se débiterait par portions la chair succulente des gueux. Les gourmets, par exemple, choisiraient dans la culotte et les ménagères économes utiliseraient jusqu'aux abatis, tandis que des viveurs délabrés d'une noce récente se contenteraient d'un modeste consommé de leurs frères déshérités. On est étonné du tangible corps que prend un tel rêve, quand on interroge ce propos banal.



    Tout riche qui ne se considère pas comme l'INTENDANT et le DOMESTIQUE du Pauvre est le plus infâme des voleurs et le plus lâche des fratricides. Tel est l'esprit du christianisme et la lettre même de l'Évangile. Évidence naturelle qui peut, à la rigueur, se passer de la solution du surnaturel chrétien.



    C'est heureux pour les détrousseurs et les assassins, que l'animal soi-disant pensant soit si réfractaire au syllogisme parfait. Il y a diablement longtemps qu'il aurait conclu à l'étripement et à la grillade, car la pestilence, bien sentie, du riche sans coeur n'est pas humainement supportable. Mais la conclusion viendra, tout de même, et probablement bientôt, -- étant annoncée de tous côtés par d'indéniables prodromes...



    Les riches comprendront trop tard que l'argent dont ils étaient les usufruitiers pleins d'orgueil ne leur appartenait ABSOLUMENT pas; que c'est une horreur à faire crier les montagnes, de voir une chienne de femme, à la vulve inféconde, porter sur sa tête le pain de deux cent familles d'ouvriers attirées par des journalistes et des tripotiers dans le guet-apens d'une grève; ou de songer qu'il y a, quelque part, un noble artiste qui meurt de faim, à la même heure qu'un banqueroutier crève d'indigestion!...



    Ils se tordront de terreur, les Richards coeurs-de-porcs et leurs impitoyables femelles, ils beugleront en ouvrant des gueules où le sang des misérables apparaîtra en caillots pourris! Ils oublieront, d'un inexprimable oubli, la tenue décente et les airs charmants des salons, quand on les déshabillera de leur chair et qu'on leur brûlera la tête avec des charbons ardents; -- et il n'y aura plus l'ombre d'un chroniqueur nauséeux, pour en informer un public de bourgeois en capilotade! Car il faut, indispensablement, que cela finisse, toute cette ordure de l'avarice et de l'égoïsme humains!



    Les dynamiteurs allemands ou russes ne sont que des précurseurs ou, si l'on veut, des sous-accessoires de la Tragédie sans pareille, où le plus pauvre et, par conséquent, le plus Criminel des hommes que la férocité des lâches ait jamais châtiés, -- s'en viendra juger toute la terre dans le Feu des cieux!

    Source

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Léon Bloy
    Mots-clés
    richesse, désespoir, christianisme, révolte, critique des riches, journaliste
    Extrait
    Ils se tordront de terreur, les Richards coeurs-de-porcs et leurs impitoyables femelles, ils beugleront en ouvrant des gueules où le sang des misérables apparaîtra en caillots pourris! Ils oublieront, d'un inexprimable oubli, la tenue décente et les airs charmants des salons, quand on les déshabillera de leur chair et qu'on leur brûlera la tête avec des charbons ardents; -- et il n'y aura plus l'ombre d'un chroniqueur nauséeux, pour en informer un public de bourgeois en capilotade! Car il faut, indispensablement, que cela finisse, toute cette ordure de l'avarice et de l'égoïsme humains!
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