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    Dossier: Cézanne Paul

    Zola et Cézanne

    Denise Leblond-Zola
    On a beaucoup insisté sur la brouille survenue entre Zola et Cézanne à la suite de la parution de L'Oeuvre, dont le personnage principal, Claude Lanthier, un artiste aigri par l'hostilité du public, semble devoir beaucoup à Cézanne. Mais on retiendra surtout à la lecture de ces lettres de jeunesse échangées entre les deux amis originaires d'Aix et publiées pour la première fois par la fille de l'écrivain, cette grande et belle amitié qui les lia si longtemps.

    I

    Arriver en seconde, dans un lycée de Paris, lorsqu'on a dix-huit ans, qu'on n'a aucune fortune et qu'on ne connaît personne, lorsqu'à Aix on se moquait de votre manque d'accent et qu'à Paris on vous traite au contraire de Provençal, toutes ces circonstances firent que Zola ne prit aucun goût à la fin de ses études et qu'il ne se fit aucun nouvel ami.

    Zola regrettait surtout son cher Cézanne et Baille, et son collège, sa vieille ville silencieuse d'Aix, et les randonnées dans la campagne. Il entame une longue correspondance avec ses amis, il les appelle, il se lamente de sa solitude. Et Cézanne répond, le 5 avril 1858:
    Depuis que tu as quitté Aix, mon cher, un sombre chagrin m'accable, je ne mens pas, ma foi. Je ne me reconnais plus moi-même: je suis lourd, stupide et lent... Nous 1 pensons que tu viendras à Aix aux vacances, et qu'alors, nom d'un chien, alors, vive la joie! Nous avons projeté des chasses monstrueuses et aussi difformes que nos pêches.
    Cet espoir des vacances prochaines, c'est lui qui soutient Zola et l'encourage à prendre le temps en patience.

    En lisant les lettres que Cézanne lui écrit, rédigées souvent en vers, on croit voir revivre le jeune Aixois, fantaisiste et joyeux, sombre et amer, débordant de vie, admirablement et tout autrement doué pour la poésie que Zola, subissant parfois l'influence de Boileau, ainsi qu'en témoignent ces vers, non datés, mais vraisemblablement d'une époque postérieure:
    Cher ami, cher ami, quand des vers l'on veut faire,
    La rime au bout des vers est chose nécessaire,
    Dans cette lettre donc, s'il vient mal à propos,
    Pour compléter mon vers, se glisser quelques mots,
    Ne va pas t'offusquer d'une rime stérile
    Qui ne se cogne là que pour se rendre utile;
    Te voilà prévenu: je commence et je dis:
    Aujourd'hui 29 décembre, je t'écris.
    Tous les vers de cette pièce sont justes, excepté le dernier, mais il faut remarquer que, avec son accent, Cézanne devait prononcer vingte-neuf.

    On a dit que les vers de Cézanne étaient perdus, mais ses lettres à Zola en sont pleines! et l'on comprend l'exclamation de ce dernier: «pour ce grand poète qui s'en va, rends-moi un grand peintre...»

    Bizarre nature, possédant d'extraordinaires dons littéraires, Cézanne écrivait des chansons qu'il chantait «avec la basse Bayer et le ténor léger Baille». Car tous aimaient la musique: à Aix, tandis qu'un autre camarade, Marguery, s'exerçait sur le piston, Zola jouait de la clarinette, et il écrivait à Baille: «plutôt en avaler le bec que de délaisser ce doux instrument.»

    Beaucoup de lettres de Cézanne contiennent de curieux dessins à la plume, ici une baignade, et là une aquarelle représentant «Cicéron foudroyant Catilina, après avoir découvert la conspiration de ce citoyen perdu d'honneur». Le dessin colorié est accompagné d'un commentaire en vers, et cela nous permet de connaître un autre aspect du talent poétique de Cézanne, grandiloquent, cette fois. Le morceau, où semble circuler un peu de la verve héroï-comique du Lutrin, porte le quantième 29... 1858, sans mention du mois:
    Admire, cher ami, la force du langage
    Dont Cicéron frappa ce méchant personnage,
    Admire Cicéron dont les yeux enflammés

    Lancent de ces regards de haine envenimés,
    Qui renversent Statil, cet ourdisseur de trames
    Et frappent de stupeur ses complices infâmes.
    Contemple! cher ami, vois bien Catilina
    Qui tombe sur le sol, en s'écriant «Ah! Ah!»
    Vois le sanglant poignard dont cet incendiaire
    Portait à son côté la lame sanguinaire.
    Vois tous les spectateurs émus, terrifiés
    D'avoir été bien près d'être sacrifiés.
    Vois-tu cet étendard, dont la pourpre romaine
    Autrefois écrasa Carthage l'Africaine?
    Quoique je sois l'auteur de ce fameux tableau
    Je frissonne en voyant un spectacle si beau.
    Vois-tu des cuirassiers les panaches flottants,
    Ballottés dans les airs par le souffle des vents?
    Vois aussi, vois aussi cet appareil de piques
    Qu'a fait poster par là l'auteur des Philippiques.
    C'est te donner, je crois, un spectacle nouveau
    Que t'exposer aussi l'aspect de l'écriteau.
    «Sénatus Curia». Ingénieuse idée
    Pour la première fois par Cézanne abordée.
    On est bien loin des vers à la Musset, de Zola. De même, ses lettres entrecoupées de poésie et de prose ne ressemblent guère à celles de son ami.

    Le 9 juillet 1858, Paul Cézanne commence une lettre qu'il ne terminera seulement que le 15; il est vrai qu'elle renferme plusieurs pièces de vers ou chansons, dont voici un couplet:
    De la dive bouteille
    Célébrons la douceur.
    Sa bonté sans pareille
    Fait du bien à mon cœur.

    Et l'auteur croit utile d'expliquer: «Ceci doit être chanté sur l'air: d'une mère chérie, célébrons la grandeur.

    Cézanne que sa famille destine, malgré lui, à faire des études de droit, se lamente en ces termes:
    Hélas! j'ai pris du Droit la route tortueuse
    J'ai pris, n'est pas le mot, de prendre on m'a forcé.
    Le Droit, l'horrible Droit d'ambages enlacé
    Rendra pendant trois ans mon existence affreuse.
    Son père, ancien chapelier devenu banquier, voyait avec crainte l'amitié de Paul pour Zola dont il redoutait l'influence. Son ambition était que son fils fût banquier comme lui, et ni poète, ni peintre, ainsi que le jeune homme en manifestait la volonté.

    Pour achever de montrer le caractère ingénu, jovial et bon enfant de cette correspondance restée jusqu'à ce jour inconnue, je détacherai encore une charade, composée par Cézanne collégien, dans le but de distraire son cher Emile et dont le thème est «Charité», ainsi qu'il n'est point malaisé de le deviner:
    Mon premier, fin matois à la mine trompeuse,
    Destructeur redouté de la classe rongeuse,
    Plein de ruse, a toujours sur les meilleurs fricots
    Avec force impudeur prélevé des impôts
    Mon second, au collège, avec de la saucisse.
    De nos ventres à jeun faisait tout le délice;
    Mon troisième est donné dans l'indigestion,
    Et, pour bien digérer, l'anglaise nation,
    Après un bon souper, chaque soir s'en régale;
    Mon entier est nommé vertu théologale.
    Les lettres de Zola, plus sérieuses, discutent d'art, donnent des conseils, mais, comme elles, disent l'impatience de leur auteur, son désir de recevoir des nouvelles de Cézanne et aussi de Baille. Convaincu que Cézanne sera un peintre de renom, Zola l'engage, l'année suivante, à être respectueux vis-à-vis de son père, mais aussi à rester très ferme dans sa décision.

    Avant son départ pour les vacances à Aix, il annonce, le 14 juin 1858, la fin de sa première comédie: Enfoncé le Pion.

    Cézanne forme aussi un grand projet; le 9 juillet 1858, il écrit à Zola qu'il a conçu l'idée d'un drame en cinq actes que tous deux feront en collaboration pendant les vacances et qu'ils intituleront Henri VIII d'Angleterre. Je ne crois pas qu'ils aient jamais écrit une ligne de ce drame, qui aurait été, vu leurs qualités réciproques, un document bien curieux: Cézanne et Zola associés, mêlant leurs pensées et leurs inspirations. Mais, sans doute, les vacances venues, préférèrent-ils reprendre leurs courses dans la campagne, leurs baignades et leurs pêches.

    Au retour des vacances, une fièvre muqueuse rend Zola très malade. C'est au cours de sa convalescence qu'il écrit les notes si fraîches d'impression qui lui serviront plus tard pour les chapitres de La Faute de l'Abbé Mouret où Serge renaît à la vie. C'est à cette époque aussi que sa myopie s'aggrave: il s'aperçoit, un jour, qu'il ne peut plus lire les affiches collées sur un mur en face de sa fenêtre.

    Zola hésite, il veut travailler, ne plus être à la charge de sa mère. À Baille, il confie son dessein d'entrer comme employé dans une administration. Puis, il se révolte contre cette résolution qu'il qualifie de «désespérée et d'absurde». Il réfléchit, se demande s'il doit encore tenter la chance, être bachelier, élève de Centrale, devenir ingénieur. Une voix lui dit: «Tu n'es pas plus né pour faire des sciences que tu n'es né pour être employé 2

    Il annonce son intention de préparer son bachot; il fera son droit, il veut être avocat. Il continue ses études à Saint-Louis et se présente, le 3 août 1859, au baccalauréat ès sciences, négligeant l'année de philosophie. Sa demande d'admission, adressée au recteur de l’Académie de Paris, porte la date du 27 juin 1859. Bien qu'il ait obtenu la place de second à l'écrit, ignorant la date de la mort de Charlemagne et différant d'avis avec le professeur au sujet de La Fontaine, il se voit refusé l'oral, malgré les professeurs de sciences qui plaidaient la cause du candidat.

    Après ses vacances en Provence, et son nouvel échec au baccalauréat, à Marseille, cette fois à l'écrit, il revient à Paris, mais non plus au lycée.

    Une grande mélancolie l'accable et l'avenir le tourmente. Zola lit et fait des vers. Les Grisettes de Provence sont une œuvre de ce temps-là, qu'on n'a pas retrouvée, c'était, paraît-il, une sorte d'autobiographie de l'auteur et de ses amis. Rodolpho fut rimé à Aix en 1859. La Fée Amoureuse, un des premiers Contes à Ninon, fut envoyé au journal La Provence, qui le publia. La fée semble être une jeune Aixoise que Zola aurait aimée et qui ne l'aurait jamais su, héroïne de presque toutes ses créations de 1859 et de 1860.

    Michelet et ses théories sur l'amour pur le passionnent. Zola forme le projet d'écrire trois cents pages allant de l'amour naissant au mariage.
    Je n'ai jamais aimé qu'en rêve et l'on ne m'a jamais aimé, même en rêve. N'importe, comme je me sens capable d'un grand amour, je consulterai mon cœur, je me ferai quelque bel idéal et, peut-être, accomplirai-je mon projet 3.
    La correspondance de 1860 trahit un immense décourageaient: «Pas de fortune, pas de métier.» Il ne rêve pas d'être millionnaire, ni d'aller dans le monde, mais il désire: «la tranquillité et une modeste aisance». Il ne voit devant lui que «luttes», ou plutôt il «ne voit rien distinctement». Il attend une place que, depuis le début de janvier, M. Labot a promis de lui faire obtenir dans l'administration des Docks. Sa pauvreté est pleine de délicatesse; il est touché de l'offre que lui fait Baille de l'aider avec sa bourse de lycéen; il refuse en disant qu'il trouve le nécessaire chez sa mère; il loge dans un hôtel garni, car le logement que Mme François Zola occupe, 21, rue Saint-Étienne-du-Mont, est trop petit pour tous les deux. Il travaille et lit Montaigne «dont il goûte la douce et tolérante philosophie».

    Cézanne, qui doit toujours venir, n'obtient pas le consentement de son père. Zola s'ingénie à dresser pour lui une sorte de devis des dépenses qu'il aurait à faire à Paris avec la somme modique de 125 francs par mois. Il voudrait tant reprendre avec Cézanne les bonnes causeries d'autrefois!

    Paolo qui, avec L'Aérienne et Rodolpho, devaient former L'Amoureuse Comédie, dut être composé vers cette époque. Une copie précédée d'une lettre à Cézanne porte en tête: Paris, 25 juin 1860.
    Dans Paolo, j'avais un double but: exalter l'amour platonique, le rendre plus attrayant que l'amour charnel, puis, montrer que, dans ce siècle de doute, l'amour pur peut servir de foi, donner à l'amant la croyance d'un Dieu, d'une âme immortelle. Quant au fond du poème, il est historique, tu reconnaîtras ce Paolo, adorant son amante comme une sainte madone. Pour les détails, plusieurs sont inventés, les autres sont vrais; bien entendu que le tout est présenté sous une forme poétique que la réalité n'a peut-être pas eue.
    Dans cette lettre-préface, l'auteur reconnaît qu'il admire Musset et qu'il prend sans le vouloir sa forme et quelques-unes de ses idées.

    Une tragédie, ou plutôt le plan d'une tragédie en trois actes, Annibal à Capoue, d'une inspiration toute différente, sans trace de date, doit être située à son retour à Paris, en 1859, si l'on compare l'écriture avec des textes de cette époque.

    La Mascarade, à laquelle il fait allusion le 25 mars 1860, n'a probablement pas été achevée et ne figure pas dans ses papiers de jeunesse.

    Zola s'attache à ses rêves et définit pour Baille 4 les idées qu'éveille le nom d'auteur:
    Ce n'est pas la tribune de l'homme politique, les haines et les applaudissements qui grondent autour d'un chef d'école. C'est la mansarde de la grande ville, le chalet de la montagne, une vie douce peuplée de mes rêves; aucun souci matériel, deux ou trois amis pour rêver et divaguer avec moi, une tâche non imposée, un travail d'inspiration. Puis, il est vrai, le murmure flatteur de la foule, non tant pour contenter mon orgueil que pour faire grincer mes ennemis. (Hélas! j'en ai.) L'estime de tous, l'aisance pour me moquer de la richesse.
    M. Labot, s'intéressant toujours au fils de son ami François Zola, l'avait fait entrer aux Docks. Les modestes appointements mensuels de soixante francs, sans espoir d'augmentation, le peu d'intérêt que Zola trouve à sa besogne, ne l'engagent pas à y rester plus de deux mois. On le sent désespéré de ne pouvoir gagner sa vie. Il n'est pourtant pas exigeant et se contenterait d'une mensualité de cent francs. Il réunit chez lui quelques amis, le 4 mai 1860, et leur lit un proverbe, Perrette, inspiré par la fable de La Fontaine et sans grand intérêt, il faut bien l'avouer.

    Pendant le temps passé aux Docks, il semble que Zola ressente davantage encore sa solitude. Il tente de se distraire, d'aller au théâtre, mais toujours il se retrouve seul. Parfois il s'accuse: «j'ai la meilleure des mères», mais Cézanne et Baille sont trop loin. Il voit, de temps à autre, Chaillan, un Aixois, dont la mauvaise peinture et la naïve vanité l'amusent beaucoup. Il se fâche presque contre Baille 5 qui le dit incapable d'envisager la réalité avec courage et qui parle de la fausse gloire des poètes:
    Tu ne sais pas la lutte que je souffre intérieurement, tu ne sais pas le parti que je vais prendre. Le rieur, le poète, voilà celui que vous voyez, ô mes amis, mais l'homme s'est caché jusqu'ici, peut-être par amour, peut-être pour d'autres raisons... Je ne veux une position que pour me permettre de rêver à l'aise. Tôt ou tard, j'en reviendrai à la poésie; ce que je désire, c'est de pouvoir m'y livrer sans être à charge à personne et de pouvoir manger un morceau de pain et boire un verre d'eau...
    Baille qui lui a écrit des lettres «d'épicier enrichi» 6 le révolte.

    Toujours plein de projets poétiques, Zola commence le plan de La Chaîne des Êtres en trois chants: Passé, Présent, Futur. Dans le premier chant, il veut être savant; dans le deuxième, philosophe; dans le troisième, chantre lyrique; dans les trois poètes. Il est curieux de remarquer que Zola est, dès ses débuts, hanté par de grands cycles qui laissent prévoir le futur romancier des Rougon-Macquart. Il se sépare de plus en plus de Baille dont les idées trop positives le blessent parfois. «Tu n'es pas assez poète... je t'en veux.» Il tente de le ramener à la poésie. Baille est une partie de sa jeunesse; il lui garde, malgré tout, son amitié. De même, il s'irrite contre Cézanne dont il blâme l'attitude envers sa famille. Puisqu'il a la vocation de faire de la peinture, que ne le dit-il hardiment? «Je suis sans doute la liaison dangereuse, le pavé jeté sur ton chemin pour te faire trébucher», écrit-il à Paul en juillet 1860, mais il le galvanise et lui redonne confiance.

    Zola vient de s'installer au 35 de la rue Saint-Victor:
    l'habitation la plus haute du quartier, une immense terrasse, la vue de tout Paris, une chambrette délicieuse que je vais meubler dans le dernier chic, divan, piano, hamac, pipes en foule, narguilé turc, etc. Puis des fleurs, puis une volière, un jet d'eau, une véritable féerie.
    Zola lit Chénier, Sand, Shakespeare, Hugo, qu'il critique tour à tour dans sa correspondance; il donne son avis sur la décentralisation littéraire. Qu'un auteur de province fasse un chef-d'œuvre, qu'il dédaigne Paris et la question sera tranchée. Mais il n'est pas partisan de la décentralisation:
    Paris est la tête de la France, plus la tête s'élève, plus le corps grandit; plus elle pense, plus tout s'améliore.
    Comme il est pauvre, Zola, à cette époque! Riche de ses vingt ans, de sa foi en lui-même, riche de tout ce qu'il sent en lui, mais poursuivi par les dettes, sans travail, obligé de recourir au Mont-de-Piété, restant couché sans vêtement, mangeant du pain trempé dans de l'huile, croquant une pomme, obligé d'attraper, pour les faire rôtir, les moineaux qui viennent s'aventurer sur la fenêtre de sa mansarde. Et pourtant, il rêve. Cette nouvelle: Un Coup de vent, dont il entretient Baille, en juillet 1860, est une farce de bonne humeur. Trois feuillets d'amour, en vers, se sont envolés de la chambre d'un jeune poète, l'un chez la vieille concierge, l'autre chez une riche veuve qui, toutes deux, se croient aimées de l'auteur; mais celui-ci aime la jeune fille illettrée qu'il surprend un jour faisant des papillotes avec le papier rose de son poème. Zola n'est pas le héros de la nouvelle, il l'aurait dit à Baille; il n'a rien, d'ailleurs, d'un Don Juan. Il pense faire éditer cinq ou six contes sous le titre de Contes de Mai. Quelques-uns figureront dans Les Contes à Ninon.

    Il proclame fièrement 7:
    Si je prends définitivement la carrière littéraire, j'y veux suivre ma devise: «Tout ou rien». Je voudrais, par conséquent, ne marcher sur les traces de personne, non pas que j'ambitionne le titre de chef d'école — d'ordinaire un tel homme est toujours systématique — mais je désirerais trouver quelque sentier inexploré et sortir de la foule des écrivassiers de notre temps. Le poème épique, j'entends un poème épique à moi, et non une sotte imitation des anciens, me paraît une voie assez peu commune. Il est une chose évidente: chaque société a sa poésie particulière; or, comme notre société n'est pas celle de 1830, comme notre société n'a pas sa poésie, l'homme qui la trouverait justement serait célèbre. Les aspirations vers l'avenir, le souffle de la liberté qui s'élève de toutes parts, la religion qui s'épure: voilà, certes, des sources puissantes d'inspiration.
    Zola cherche, dès lors, la forme nouvelle pour chanter les peuples futurs, il sent «une grande figure qui s'agite dans l'ombre», mais dont il ne peut «saisir les traits». Si j'ai cité ce long passage, c'est qu'il me semble que Zola est là tout entier, avec son œuvre, et c'est la première fois qu'il en parle. Il a vingt ans, il est pauvre, mais en lui grandit son génie littéraire qui ne se manifestera que huit ou neuf ans plus tard. En 1860, il ne songe qu’à écrire des poèmes. Il attend Cézanne et Baille auxquels il veut adjoindre un ami, Pajot, pour fonder ses fameux jeudis où l'on parlera d'art, sans exclure la science, association amicale ayant pour but de se soutenir les uns les autres.

    Zola espère aller à Aix en juillet; il vient de changer de logement; il habite, 21, rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, une mansarde. Il discute avec Baille: une œuvre littéraire ne doit pas être faite pour être vendue, mais puisque le poète n'est pas soutenu par la société, qu'il en est qui sont morts de faim, il veut, dit-il, que l'œuvre assure du pain à son auteur. Lui qui n'a souvent que du pain à manger, il fait montre de délicatesse.
    Faites donc votre poème, votre roman en artiste consciencieux, mettez-y deux ans, s'il le faut, ne pensez pas à l'argent et que cette pensée ne vienne pas entraver celle de l'art.
    Baille lui prêche l'économie! Zola, qui ne mange pas à sa faim, le raille doucement et espère toujours aller à Aix en octobre 1860. Quelques jours de vacances là-bas l'auraient payé de toutes ses misères. À Aix, Mme François Zola a conservé un petit logement, encore meublé de quelques pauvres objets. Cézanne et Baille ont cru devoir mettre à l'abri des créanciers quelques papiers ainsi qu'un grand tableau de famille, celui-là même qui, désormais, est à Médan, dans le cabinet de travail: peinture de François Zola, de sa femme et de son fils. Émile Zola remercie ses amis et leur conseille d'abandonner les meubles. Et ce voyage qu'il projette n'est pas un voyage d'agrément, des affaires urgentes le réclament à Aix; le défaut d'argent l'obligera pourtant à y renoncer, malgré l'offre de Baille de le recevoir chez ses parents pendant son séjour. Il se résigne et cherche une place, mais vainement.

    En février 1861, le voici installé dans un belvédère, au 24 de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, que Bernardin de Saint-Pierre avait jadis habité et où il avait écrit la plupart de ses œuvres. La maison existe toujours, une de ces vieilles maisons qui rappellent l'ancien Paris, au bout de la rue silencieuse, en haut d'un curieux escalier qui descend vers la rue Monge. Le belvédère a disparu. Sous la voûte, dans la pénombre, on peut lire la plaque scellée en souvenir de Bernardin de Saint-Pierre. La rue se nomme désormais rue Rollin, et le 24 est devenu le numéro 4.

    Zola écrit L'Aérienne, dernier poème de Trois Amours ou L'Amoureuse Comédie dont Rodolpho et Paolo sont les deux premières parties.

    Sa grande joie du mois d'avril 1861 est l'arrivée de Cézanne a Paris.

    Mais la misère s'acharne sur Zola; il est contraint de se loger dans un affreux hôtel garni, 11, rue Soufflot, où il souffre du voisinage des locataires. Il y vit une longue année. Il écrit à Baille 8 qu'il voit Cézanne rarement malgré ce qu'il avait espéré:

    Paul est toujours cet excellent fantasque garçon que j'ai connu au collège. Pour preuve qu'il ne perd rien de son originalité, je n'ai qu'à te dire qu'à peine arrivé ici, il parlait de s'en retourner à Aix; avoir lutté trois ans pour son voyage et s'en soucier comme d'une paille! Avec un tel caractère, devant des changements de conduite si peu prévus et si peu raisonnables, j'avoue que je demeure muet et que je rengaine ma logique. Prouver quelque chose à Cézanne, ce serait vouloir persuader aux tours de Notre-Dame d'exécuter un quadrille.

    Zola laisse percer sa déception:
    Ce n'est plus comme à Aix, lorsque nous avions dix-huit ans, que nous étions libres et sans souci d'avenir.
    Ils sont toujours amis; en août 1861, Cézanne fait le portrait de Zola; les voici de nouveau inséparables. Zola pose «comme un sphinx égyptien». Une esquisse de ce portrait, recommencé plusieurs fois, se trouve à Paris, dans une collection particulière, une autre existe au musée de Munich: un profil de Zola où l'œil tenant une place extraordinaire, le front large, la barbe et les cheveux mal taillés, donnent assez médiocrement une idée de ce que pouvait être la physionomie du romancier à vingt et un ans. On sent surtout l'œuvre inachevée du peintre, mécontent de lui-même, n'attrapant pas la ressemblance.

    Zola accuse ses amis d'être sans courage, Cézanne crevant ses toiles et Baille «maudissant la carrière qu'on lui fait entreprendre». Lui, Zola, se refuse à renier sa jeunesse, à dire adieu à ses rêves de gloire; néanmoins, il est le plus pauvre et, de tous trois, celui qui possède le moins de ressources pour les réaliser.
    II

    Du 29 décembre 1859 au 24 août 1877, aucune lettre de Cézanne ne figure dans les papiers de Zola. Je crois me souvenir que cette correspondance a dû être remise t la famille de Cézanne par Mme Zola, au moment où celle-ci réunissait les lettres de jeunesse de Zola pour l'édition Fasquelle.

    Le ton change donc sans transition et cela est admissible après dix-huit années écoulées. Les lettres de Cézanne sont désormais pleines de tirets et de parenthèses, on ne peut rêver style plus personnel et plus haché. Elles sont d'ailleurs semées de réflexions amusantes, c'est à la fois un mélange de naïveté et de grandiloquence. L'orthographe ne gênait pas Cézanne et la ponctuation encore moins.

    Les relations étaient assez tendues entre M. Cézanne et son fils. Zola, en août 1877, villégiaturait à l'Estaque et servait d'intermédiaire entre son ami et Mme Cézanne.

    Je te prierai de faire savoir à ma mère que je ne désire rien, car je pense passer l'hiver à Marseille. Si le mois de décembre venu, elle veut se charger de me trouver un tout petit logement de deux pièces à Marseille, pas cher, dans un quartier cependant où on n'assassine pas, elle me fera bien plaisir. Elle pourrait y faire transporter un lit et ce qu'il faut pour coucher, deux chaises qu'elle prendrait chez elle, à l'Estaque, pour éviter de faire des dépenses trop lourdes.

    D'ailleurs, quelques jours plus tard, Zola était chargé d'avertir Mme Cézanne que son fils avait changé de projet.

    On eut beau dire que «Cézanne pauvre serait mort de faim», il ne s'en est pas moins débattu contre de terribles embarras d'argent. Il est vrai qu'il avait, à l'insu de sa famille, un ménage à Marseille et un enfant à élever. Les lettres adressées à Zola sont un appel constant à la bourse de ce dernier: de modestes emprunts qu'il semblait n'avoir aucune gêne à solliciter, ainsi qu'un service facile et sans conséquence, de frère à frère. Zola envoyait l'argent directement à la maîtresse de son ami, car M. Cézanne père avait quelques soupçons, et le peintre ne se souciait pas qu'il fût renseigné. Un jour qu'il avait manqué le train, pour ne pas s'exposer à la colère paternelle, il fit à pied les trente kilomètres qui séparent Marseille d'Aix. Il arriva pour dîner avec une heure de retard 9. Usant de ses prérogatives paternelles, M. Cézanne avait déjà ouvert une lettre dans laquelle il était question de «madame Cézanne et du petit Paul».

    Une autre histoire vint troubler la famille. Le peintre avait laissé les clés de son logement de Paris à un cordonnier, son voisin, qui logea des parents chez lui, au moment de l'exposition de 1878. Le propriétaire écrit pour se plaindre, la lettre est interceptée par le père qui en conclut que Cézanne «recèle des femmes à Paris. Ça commence à prendre des allures d'un vaudeville à la Clairville 10». Mais si Paul plaisante, il n'en est pas moins furieux, partagé entre Aix et Marseille, son père et sa mère, son fils et son amie.

    Désormais, c'est Cézanne qui réclame souvent des nouvelles de Zola: «Si tu m'écris, parle-moi un peu d'art 11.» Il travaille. Il peint à Aix, à l'Estaque; il se vante de confectionner «la soupe aux vermicelles à l'huile, si chère à Lantier». Il tempête contre Marseille, la capitale à l'huile de la France, comme Paris l'est au beurre: tu n'as pas idée de l'outrecuidance de cette féroce population; elle n'a qu'un instinct, celui de l'argent, on dit qu'ils en gagnent beaucoup, mais ils sont bien laids, — les voies de communication effacent les côtés saillants des types, au point de vue extérieur. Dans quelques centaines d'années, il sera parfaitement inutile de vivre, tout sera aplati. Mais le peu qui reste est encore bien cher au cœur et à la vie 12.

    Cézanne s'efforce de critiquer les livres que Zola lui envoie régulièrement. Il lit Une Page d'amour en peintre:
    Il me semble que c'est un tableau d'une peinture plus douce que le précédent, mais le tempérament est toujours le même. Et puis, si je ne commets une hérésie, la marche de la passion chez les héros est d'une gradation très suivie.
    À propos de la publication en librairie du Théâtre de Zola, il avoue que Les Héritiers Rabourdin lui rappellent Molière, puis il revient sur cet avis, et parle de Regnard; il ajoute:
    On est peu juste à ton égard, car si, comme pièces, les pièces ne plaisent pas, on pourrait reconnaître la puissance et le lien des personnages et le coulant de la chose déduite.
    Il achète à Marseille l'édition illustrée de L'Assommoir; il demande ironiquement si «des illustrations meilleures n'auraient sans doute pas mieux servi l'éditeur»... Il vient de lire L'Histoire de la Peinture en Italie, de Stendhal, et la signale à Zola comme «un tissu d'observations d'une finesse qui m'échappe souvent».

    Lorsqu'il se rendait à Paris, Cézanne ne manquait pas de passer rue de Boulogne et il acceptait volontiers de séjourner quelques jours à Médan. Il était lié d'amitié avec Guillemet qui, plus d'une fois, lui avait rendu service auprès du jury du Salon. Pourtant, le caractère emporté de Cézanne ne lui permettait pas de supporter la moindre contrariété. Un après-midi, dans le jardin de Médan, il avait demandé à Mme Zola de poser, servant le thé, debout, près d'une table. Cézanne mâchonnait des mots sans suite; cela ne venait pas à son idée. Il s'impatientait sans s'inquiéter de son modèle qui aurait pu trouver la pose fatigante. Survint Guillemet, blagueur et gai, peintre mondain tiré à quatre épingles, qui interpelle joyeusement son ami. La fureur de Cézanne éclate alors; il brise ses pinceaux, troue sa toile, et n'écoutant rien ni personne, le voilà parti à grandes enjambées à travers la campagne.

    Une vive amitié liait Cézanne à Alexis, il était rare qu'il oubliât de demander des nouvelles de son «compatriote», comme il disait toujours. Alexis eut un duel en juillet 1881 avec Delpit, rédacteur à Paris, qui avait fait un article contre lui; Cézanne s'inquiéta longuement de la blessure auprès de Zola. Il avait donné beaucoup de ses toiles à Alexis, qui, vers 1900, les montrait avec fierté. On a soutenu que Zola avait relégué celles qui lui appartenaient dans son grenier de Médan et qu'il ne savait plus ce qu'elles étaient devenues. Il avait peut-être cédé à sa femme qui n'aimait pas cette peinture, mais il les avait soigneusement conservées. On les vendit, après sa mort, à la Salle des Ventes de la rue Drouot.

    Si Zola n'admirait pas totalement le talent de son ami, il reconnaissait la volonté opiniâtre de Cézanne, ambitieux, coûte que coûte, d'interpréter la nature telle qu'il la voyait. Celui-ci n'écrivait-il pas à Zola 13:
    Je m'ingénie toujours à trouver ma voie picturale. La nature m'offre les plus grandes difficultés.
    Lorsque L'Assommoir fut joué à l'Ambigu, Cézanne admira beaucoup les acteurs et il s'amusa fort de la nécessité que s'était imposée Busnach de faire de Virginie une traîtresse de mélodrame:
    Cette obligatoire concession doit avoir consolé les mânes de Bouchardie, qui devaient, sans cela, ne plus s'y reconnaître.
    Plus tard, Cézanne, préoccupé de rédiger son testament, s'adresse à Zola et lui demande conseil; il émet l'intention de lui confier un duplicata, pour plus de sûreté. Le 19 mai 1883, il annonce qu'il l'envoie à Médan, sous pli recommandé... Ainsi donc, chaque fois que Cézanne a un ennui, il se tourne vers Zola qui fait aussitôt le nécessaire pour le satisfaire. De part et d'autre, c'est la vieille amitié qui couve et se réveille à la moindre occasion. Devant Nana, livre «magnifique», Cézanne s'effare; il craint que, «par une entente quelconque, les journaux n'en aient point parlé».

    Zola s'entremet volontiers pour faire passer dans Le Voltaire une protestation, adressée au ministère des Beaux-arts, signée par Renoir et par Monet, mal placés au Salon, que lui envoie Cézanne. Un certain nombre d'artistes, en avril 1881, se réunissent pour organiser une vente de quelques-unes de leurs œuvres, en faveur de Cabarer, un ami musicien, philosophe et poète. Zola, sollicité, écrit la notice du catalogue: «On ne doute pas que le seul appui de ton nom ne soit un grand attrait auprès du public pour attirer des amateurs et recommander la vente», avait dit Cézanne 14.

    Cézanne paraissait heureux d'être mis en relations avec les littérateurs familiers chez Zola. Au sujet de Céard et de Huysmans, il s'exprime ainsi:
    Je te remercie beaucoup de m'avoir fait connaître ces personnes très remarquables.
    Quand La Joie de Vivre, envoyée par Zola, arrive à Aix, Cézanne le remercie de ne pas l' «oublier dans l'éloignement où il se trouve». Chaque fois qu'un livre paraît, le peintre le reçoit et répond; il se laisse aller à parler d'Aix où il n'y a pas de nouvelles à apprendre, le 27 novembre 1884:
    Seulement (mais sans doute ceci ne doit pas beaucoup t'affecter) l'art se transforme terriblement comme aspect extérieur et revêt trop une petite forme très mesquine, en même temps que l'inconscience de l'harmonie se révèle de plus en plus par la discordance des colorations mêmes, ce qui est plus malheureux encore; par l'aphonie des tons.
    En mai 1885, Cézanne est bouleversé par une crise amoureuse: c'est encore à Zola qu'il s'adresse, il n'y a que Zola, l'ami fidèle et sûr, qui puisse recevoir la correspondance qu'il faut dissimuler: «Que sont heureux les sages!» gémit-il. Ses lettres datées de mai à août, sont fébriles; Cézanne semble hors de lui. Il n'est plus question de s'installer chez Zola en juillet, il veut changer de place et se loger dans une auberge à Villennes où d'ailleurs il ne trouve pas de chambre; il file à Vernon, repasse par Médan et, finalement, retourne au Jas de Bouffan, près d'Aix.

    La dernière lettre trouvée dans les papiers de Zola est datée du 25 août 1885; rien n'y fait prévoir une brouille possible. La lettre à propos de L'Œuvre, court billet, rappelle simplement l'émotion du souvenir. Dans toute la correspondance, je le répète, ne cesse de régner une grande entente, une profonde affection. Lorsqu'on parlait de Cézanne devant mon père, quand Alexis racontait quelque histoire où son nom était prononcé, Zola souriait et tout son visage s'éclairait.

    Peut-être a-t-on insinué à Cézanne que Claude Lantier était beaucoup plus son portrait que Zola ne voulait l'avouer, et, peintre incompris, aigri par l'hostilité du public, se sera-t-il fâché tout seul; avec son caractère entier, il aura boudé, n'aura plus écrit, ne sera plus jamais venu revoir son ami.

    Pourquoi Zola n'est-il pas allé fraternellement le trouver, pourquoi ne se sont-ils jamais expliqués? À ces questions, Mme Zola m'a toujours répondu: «Tu n'as pas connu Cézanne, rien ne pouvait l'obliger à changer d'avis.» Je suis née trop tard; je n'ai pu, évidemment, vivre auprès de mon père assez d'années pour l'interroger. Je n'ai pu que l'aimer passionnément et pressentir sa gloire. Lorsque je l'accompagnais, quelle n'était pas ma fierté si on le reconnaissait, si on le saluait! Mais, quand j'ai voulu pénétrer dans sa vie, il m'a fallu en apprendre longuement les détails. À mesure que j'avançais dans ce grand travail, si plein de profonds et émouvants attraits, et que les événements m'apparaissaient plus clairs, qu'un voile se déchirait, pour laisser apparaître la haute personnalité de Zola dominant noblement son époque, je regrettais davantage de n'avoir encore été qu'une petite fille à l'heure de sa mort.

    Que dire, sinon que Cézanne ressentit un violent chagrin, quand la nouvelle du terrible accident qui avait coûté la vie à son ancien ami parvint à Aix. Entre eux avait toujours subsisté la sincère tendresse, enfouie au fond du cœur et du souvenir, et que ni l'un ni l’autre n'avait rejetée: fidélité de pensée, communauté d'espérance aux jours de jeunesse, lutte identique des débuts. Zola connut la gloire, Cézanne ne devina pas la sienne; c'est le doute qui éleva un obstacle entre eux, voilà le seul responsable. C'est lui qui gâta cette merveilleuse amitié, amitié sans exemple, si elle avait uni jusqu'au terme de leur existence le grand peintre aujourd'hui illustre et l'auteur immortel des Rougon-Macquart.



    Notes
    1. Cézanne et Baille
    2. Lettre à Baille, 23 janvier 1859,
    3. Lettre à Cézanne, 30 décembre 1859.
    4. 2 mai 1860.
    5. 2 juin 1860.
    6. 24 juin 1860.
    7. Lettre à Baille, juillet 1860.
    8. 10 juin 1861.
    9. Lettre à Zola, 4 avril 1878.
    10. 29 juillet 1878.
    11. 4 novembre 1878.
    12. 24 septembre 1878.
    13. 24 septembre 1879.
    14. Lettre du 12 avril 1881.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Denise Leblond-Zola
    Fille de l'écrivain Émile Zola. Elle a notamment collaboré avec le cinéaste Jean Renoir à la rédaction des dialogues pour l'adaptation de romans de la série des Rougon-Macquart, dont Nana et la Bête humaine.
    Mots-clés
    Émile Zola, Paul Cézanne, correspondance de jeunesse, vers de Cézanne
    Extrait
    «Que dire, sinon que Cézanne ressentit un violent chagrin, quand la nouvelle du terrible accident qui avait coûté la vie à son ancien ami parvint à Aix. Entre eux avait toujours subsisté la sincère tendresse, enfouie au fond du cœur et du souvenir, et que ni l'un ni l’autre n'avait rejetée: fidélité de pensée, communauté d'espérance aux jours de jeunesse, lutte identique des débuts. Zola connut la gloire, Cézanne ne devina pas la sienne; c'est le doute qui éleva un obstacle entre eux, voilà le seul responsable. C'est lui qui gâta cette merveilleuse amitié, amitié sans exemple, si elle avait uni jusqu'au terme de leur existence le grand peintre aujourd'hui illustre et l'auteur immortel des Rougon-Macquart.»
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