Avant de devenir magistrat, Léonce Cliche avait été un avocat rouge, comme on l'était dans ma famille. C'était une mentalité que d'être rouge ou bleu, et c'est Robert qui en a montré le mieux la différence. À Saint-Joseph, un faible d'esprit ingénieux qui avait déjà été employé dans un cirque, devenait, cheval à chaque été, attelé sur une voiturette, bride, et il se louait aux étrangers de passage, américains pour la plupart. Il y gagnait son foin et s'arrangeait l'hiver pour se faire héberger dans les hospices. Mais dès qu'apparaissait le cheval avec la fin du printemps, le village se divisait en deux. D'un côté, sans se soucier du goût et du profit que prenait cet homme à faire le cheval, on s'indignait contre ce qu'on estimait une offense à la dignité humaine et l'on voulait tout simplement l'interner. C'était là le côté des bleus. De l'autre, on défendait sa liberté. En d'autres termes, les rouges favorisaient la diversité dans la société, voire la bizarrerie, et les bleus un conformisme étroit. Les curés en général approuvaient les bleus; les rouges étaient volontiers anticléricaux, quitte à mieux se pénétrer de l'esprit du christianisme, parfois en toute sincérité, parfois pour l'utiliser par-dessus la tête du clergé et se défendre contre lui. Enfin, chez les rouges on pouvait parler de tout, tandis que chez les bleus, on était plus réservé, par soumission à l'autorité qui venait de Dieu.
Mais l'opposition de ces deux mentalités, surtout marquée chez les notables, n'allait jamais jusqu'à la rupture. Léonce Cliche avait déjà répondu au sermon du curé, après la messe, sur le perron de l'église. Devenu magistrat, son humanité sera appréciée par le clergé. D'ailleurs, on retrouve ces deux mentalités complémentaires et compétitives dans toutes les sociétés. Elles persistent encore, même si elles se sont éparpillées et qu'on n'en fait plus beaucoup de cas. En 1944, nous étions beaucoup plus près de l'Affaire Guibord que des problèmes économiques qui passionnent le monde aujourd'hui. Comment aurions-nous pu prévoir qu'on jetterait rétrospectivement la Grande Noirceur sur notre radieuse jeunesse? La Grande Noirceur et la mort aussi, selon.
Mais l'opposition de ces deux mentalités, surtout marquée chez les notables, n'allait jamais jusqu'à la rupture. Léonce Cliche avait déjà répondu au sermon du curé, après la messe, sur le perron de l'église. Devenu magistrat, son humanité sera appréciée par le clergé. D'ailleurs, on retrouve ces deux mentalités complémentaires et compétitives dans toutes les sociétés. Elles persistent encore, même si elles se sont éparpillées et qu'on n'en fait plus beaucoup de cas. En 1944, nous étions beaucoup plus près de l'Affaire Guibord que des problèmes économiques qui passionnent le monde aujourd'hui. Comment aurions-nous pu prévoir qu'on jetterait rétrospectivement la Grande Noirceur sur notre radieuse jeunesse? La Grande Noirceur et la mort aussi, selon.
