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    Dossier: Oecuménisme

    Il sera une fois...Oecumenopolis

    Cesare Marchetti

    CRITÈRE. Cesare Marchetti, voulez-vous évoquer pour les lecteurs de Critère l'historien du futur qu'est Doxiadis et sa conception de la ville mondiale Oecumenopolis?

    Cesare Marchetti. Doxiadis est un architecte et un philosophe qui a les pieds sur terre (ça arrive!). Il a un bureau d'études, à Athènes, et il s'occupe essentiellement de la planification des villes et des territoires. Fondateur d'une revue, Ekistics, il fait des études très approfondies, en particulier en Grèce et dans la région de Détroit, concernant l'évolution des diverses populations du monde et la dynamique de l'habitat urbain. Doxiadis a trouvé que cette évolution peut être décrite sur la base d'un certain nombre de paramètres et que l'on peut extrapoler sur le futur, prévoir pour les cinquante ou cent prochaines années l'occupation du territoire par les populations et l'évolution de la structure des villes.

    CRITÈRE. Comment se dessine cette évolution déjà prévisible?

    C.M. On observe deux phénomènes. D'abord, la progressive urbanisation dans le monde. Ce phénomène général, dans son ensemble, peut être décrit de façon très élégante par des équations. Par exemple, M. Pride, de la société General Electric, a fait, il y a sept ans, une étude sur l'évolution et l'urbanisation aux USA et a trouvé qu'au cours des derniers cent ans cette évolution suit une loi logistique très simple. Si on fait un rapport entre les gens qui vivent en ville et ceux qui vivent à la campagne, on voit que le coefficient de l'équation est constant dans le temps et on peut prévoir que dans cent ans les gens vivront tous en ville. Il y a là une tendance apparemment irréversible.

    D'autre part, en utilisant les données d'un passé récent, on peut extrapoler sur les structures de la ville. Doxiadis l'a fait et il a trouvé qu'une tendance générale se manifeste dans le monde: la ville devient une structure filamentaire, c'est-à-dire qu'un certain nombre de villes s'alignent de plus en plus, formant une conglomération continuelle. Ces conglomérations s'unissant les unes aux autres, le monde sera couvert par un réticule des zones urbanisées; à l'intérieur de ce réticule, des espaces seront réservés à l'agriculture. Cette évolution vers une structure unique est assez rapide et atteindra probablement dans cent ans, si elle progresse au même rythme, cette structure particulière qui couvrira le monde, appelée par Doxiadis Oecumenopolis, la ville mondiale. En raison de la structure continuelle, on ne pourra pas distinguer une ville d'une autre.

    Le réseau de communication, dans ce système, sera tellement évolué que l'homme pourra vivre dans une partie du réticule et travailler dans une autre, en faisant du commuting. Au Japon, il y a déjà une ville de ce genre en train de se développer, couloir entre Tokyo et Osaka.

    CRITÈRE. Qui s'appelle, je crois, Tokaido et compte déjà cinquante millions d'habitants. Est-ce que ça fonctionne bien?

    C.M. Oui, ça fonctionne déjà, en ce sens que des gens peuvent vivre à Osaka et travailler à Tokyo et vice versa. Les communications sont très bonnes, très rapides et on les améliore constamment. D'ici dix ans, on aura construit un train à suspension magnétique en mesure de rouler à 600 kilomètres à l'heure et qui permettra de relier Osaka-Tokyo en une heure. En l'an 2000, cette ville (que Doxiadis a prévue et qui existe déjà en un sens) aura peut-être 80 millions d'habitants.

    CRITÈRE. À une époque comme la nôtre où l'on a parfois l'impression que le monde est en train de craquer aux entournures, où l'homme suffoque déjà dans des villes inhabitables en raison du manque d'espace vital, où il est quotidiennement confronté avec des problèmes de pollution très graves, cette perspective d'une ville d'un milliard d'habitants a quelque chose de terrifiant.

    C.M. Vous vous demandez comment la ville pourra survivre, puisque déjà elle est en crise. Disons que la ville a toujours vécu au-dessus de ses moyens, en ce sens que si l'on regarde les derniers 60 ans, l'organisation des villes a toujours été inférieure à la demande: transports, pollution, bruit ont atteint un niveau très gênant pour les habitants. Sauf peut-être les villes du Moyen Age, qui étaient dans un état stationnaire (enserrées dans leurs bastions, sédimentées, elles pouvaient résoudre de façon plus ou moins satisfaisante un certain nombre de problèmes), les villes en croissance, depuis 300 ans, posent des problèmes, toujours les mêmes. Il y a cent ans, à Londres, les rues étaient tellement polluées par les chevaux que des gens s'installaient aux points de passage des piétons et nettoyaient la rue en fixant un péage selon la richesse apparente des clients. Aujourd'hui, il est encore difficile de traverser les rues, mais pour d'autres raisons. Malgré tout, les villes continuent de croître, elles ont quelque chose d'irrésistible qui constitue la base du mécanisme de leur développement et il y a des moyens de corriger les problèmes inhérents à leur croissance.

    CRITÈRE. Personnellement, seriez-vous volontiers un Oecumenopolien?

    C.M. Pourquoi pas, si la ville était bien organisée.

    CRITÈRE. La beauté n'est-elle pas aussi nécessaire à l'homme que le pain quotidien?

    C.M. Absolument.

    CRITÈRE. Oecumenopolis serait-elle belle?

    C.M. Disons que la ville n'est pas belle en elle-même. Ce sont les gens qui l'habitent qui ... il et étonnant que vous me posiez cette question, car j'ai fait, personnellement, des études assez approfondies sur a beauté de la ville, vous les avez lues?

    CRITÈRE. Non, je le regrette. Mais penser à la beauté de la ville du futur n'est-ce pas normal? Vive dans un ghetto n'est pas "agréable et il faut bien dire que les villes sont de plus en plus laides; et qu'on l'on y vit de plus en plus mal.

    C.M. Nous ouvrons là un discours qui pourrait être assez long: quelle est la fonction de la beauté dans la vie des hommes? La beauté est un message qui nous; vient de l'extérieur et nous rassure, c'est un tranquillisant faute de beauté, l'homme devient névrosé. Au Moyen Age, l'homme était obligé de vivre dans l'enceinte de la ville, il ne pouvait pas en sortir, parce que cela comportait trop de dangers. Le problème de la beauté se posait et on l'a résolu grâce à l'art. À mon avis, cela explique pourquoi les; villes du Moyen Age sont si belles. La beauté était un élément nécessaire à la santé psychologique des gens qui vivaient dans les enceintes. Pour cette raison, on consacrait des sommes énormes à la construction des cathédrales. La cathédrale, faite en principe à l'image de Dieu, était la condition nécessaire à la santé intellectuelle et mentale des habitants; elle était la beauté transportée à l'intérieur de la vile; elle n'était pas un luxe, mais une nécessité.

    CRITÈRE. La beauté n'est jamais un luxe.

    C.M. On aurait pu alors penser que la cathédrale était un luxe tant elle absorbait d'efforts. Les possibilités des villes étaient alors si minces qu'on aurait pu croire que la cathédrale était une extravagance; en fait, elle était absolument nécessaire, compensant l'absence des beautés de la nature.

    CRITÈRE. Vous évoquez ces gens qui ne quittaient pas les murs de la ville au Moyen Age, pour des raisons de sécurité personnelle. Aujourd'hui, nous avons le problème inverse. Dans les villes, on circule à ses risques et périls. À New York, par exemple, on a peur d'être assailli, volé, assassiné.

    C.M. C'est vrai. Mais disons qu'il s'agit là de mauvaise organisation. Une ville n'est pas dangereuse en soi. Tokyo, ville de 10 millions d'habitants, est une ville sûre, presque à 100%. Il n'y a jamais ni crimes ni vols importants. Pékin aussi est une ville sûre. La sécurité d'une ville n'est pas directement liée à sa superficie ou au nombre de gens qui l'habitent, c'est une question d'organisation, de mentalité, de psychologie.

    CRITÈRE. Que deviendront les paysages naturels si nécessaires à l'homme?

    C.M. Il y a plus de gens qui vont visiter les villes du Moyen Age que de gens qui vont visiter une forêt. La beauté est quelque chose que l'on peut construire avec l'art à un niveau plus élevé, plus satisfaisant pour l'homme. Avec la cathédrale, lieu privilégié de la beauté, pas besoin de paysage. À Florence, une maison avec vue sur la cathédrale coûte au moins cinq fois plus cher que la même maison avec vue sur un boisé. Cela donne à penser.

    CRITÈRE. À Oecumenopolis, y aura-t-il encore des poètes?

    C.M. La poésie est une compensation pour la beauté qui nous manque. Les gens qui vivent dans les bois ne sont pas poètes, ils ont déjà leur dose de poésie. Demain, c'est l'image qui régnera, mais elle ne sera pas dépourvue de poésie.

    CRITERE. Vous semblez très optimiste. Pourtant je pense à l'Italie où les problèmes de pollution sont particulièrement aigus. On a dit que la péninsule est une vaste usine de transformation et que la seule zone industrielle de Milan est une poudrière où peuvent se produire dix ou cent Seveso. Seveso et Manfredonia, pour ne citer que ces deux cas, ne sont pas le fruit des cauchemars des écologistes.

    C.M. Disons que les écologistes ont à la fois tort et raison. Ils ont raison en disant qu'il faut considérer le problème dans son ensemble. Quand il s'agit de construire une nouvelle installation, il faut prévoir le coût des conséquences. Par exemple, quand on installe une centrale électrique, on utilise du charbon avec haute teneur en soufre, parce que ce charbon est meilleur marché. Mais le soufre qu'on brûle forme de l'acide sulfurique qui va dans l'atmosphère, rend les gens malade, désagrège les bâtiments. En établissant des devis, il faudrait inclure le coût de toutes les conséquences sur le milieu ambiant et quand on ne le fait pas, c'est à cause, une fois de plus, de la mauvaise organisation de la société.

    CRITÈRE. Mais que fait-on actuellement? On traite les écologistes de Cassandre, on dit que ce sont des réactionnaires qui s'inquiètent de la mort d'un arbre pour ne pas voir les génocides, les guerres, etc.

    C.M. Moi, je dis que les écologistes sont des Cassandre quand ils exagèrent et ils exagèrent souvent.

    CRITÈRE. Est-ce que Cousteau exagère quand il prétend que la Méditerranée est en train le devenir un cloaque?

    C.M. Il a peut-être raison, je ne connais pas les détails de cette question Mais je peux vous dire pourquoi je trouve que les écologistes exagèrent. Ils prétendent que certains systèmes écologiques doivent être maintenus stables, car si on les déstabilise on commet un crime écologique. Pourtant, si on examine le système naturel, par exemple les forêts du Canada, on voit que le système est en continuelle évolution; on n'y trouve jamais l'équilibre statique qu'évoquent plusieurs écologistes, mais plutôt un équilibre dynamique. Si on voulait arrêter ce dynamisme du système en le congelant, in commettrait précisément alors un crime écologique. D'intéressantes études ont été faites à ce sujet, à Vienne, par un Canadien, Hollinger, qui a maintenant un institut d'écologie, à Vancouver. Les 50 paramètres qui décrivent le système écologique bougent, se transforment naturellement à l'intérieur d'un certain espace d'évolution. Si le stress qu'on introduit dans le système le fait bouger, mais toujours dans cet espace-là, de façon à ce que si on enlève le stress le système rentre dans son orbite originelle, alors on dit que l'on n'a pas perturbé de façon essentielle le système écologique. Mais si le stress est tel que le système est transporté d'un certain espace dans un autre espace séparé du premier et ne réintègre pas le point d'origine une fois le stress enlevé, alors on dit qu'on a commis un viol écologique. C'est là une définition beaucoup plus élastique, beaucoup plus réaliste que celle utilisée implicitement ou explicitement par de nombreux écologistes. Il ne faut pas penser ai système écologique comme à un système figé.

    CRITERE. Je pense en ce moment au World Wildlife Fund et à Italia nostra qui font des campagnes très vigoureuses contre la prolifération des centrales nucléaires.

    C.M. Ne changeons pas de sujet. Je viens de vous donner un exemple prouvant que certains écologistes disent des choses irréalistes qui les ridiculisent, ce qui ne veut pas dire qu'ils ont toujours tort. Ils ont tort quand ils s'appuient sur quelque chose qui n'existe pas dans la nature, par exemple la stabilité, la fixité du système.

    De leur côté, les problèmes de la pollution avec lesquels nous sommes confrontés pourront être résolus de façon raisonnable et simple (ce qui n'est pas simple ne marche pas).

    CRITÈRE. Les cris d'alarme du Club de Rome ...

    C.M. Ah! le Club de Rome. J'ai donné devant ses membres, il y a quelques années, une conférence aux accents polémiques. Certains d'entre eux ont été vexés. J'ai soutenu que même si la terre avait demain mille milliards d'habitants on pourrait vêtir, nourrir, loger et rendre tous ces gens plus ou moins heureux sans épuiser les ressources. Le problème est soluble de façon fort simple.1 Plus de mille personnes ont vu mon texte (qui paraîtra en janvier dans l'édition italienne de la revue IBM), sans réussir à y trouver la moindre faille.

    CRITÈRE. Si les solutions existent déjà et sont simples, comme vous dites, pourquoi ne les applique-t-on pas?

    C.M. On aborde ici un autre problème. Pour appliquer des solutions, introduire des idées nouvelles dans l'humanité, il faut un temps incroyable. On attend parfois la crise absolue avant d'apporter un remède. Mais, en vérité, cent ans ce n'est pas beaucoup si on regarde la vie dans son ensemble. Les inventions de demain sont nées hier.

    CRITERE. Les ressources ne sont pas inépuisables.

    C.M. Non. Seulement il y a moyen de résoudre le problème des ressources par la substitution. Quand une ressource s'épuise, on passe à une autre. Le Club de Rome a dit que l'aluminium sera limité dans l'avenir, parce que les gisements de bauxite seront bientôt épuisés. Que fera-t-on alors? disent ces gens qui, mathématiciens plutôt qu'ingénieurs et géologues, ont pris à la lettre cette description de la pénurie, sans esprit critique. En fait, l'aluminium est un élément très répandu dans la croûte terrestre; l'argile, en particulier, contient 85% d'aluminium. La raison pour laquelle on extrait l'aluminium à partir de la bauxite est fort simple: si on l'extrayait de l'argile, il en coûteraient 5 à 10 % de plus. Le procédé existe, mais coûte plus cher. Pour avoir cette matière première à volonté, il suffirait de détruire deux ou trois collines.

    CRITÈRE. Et en ce qui concerne le pétrole?

    C.M. Le pétrole, c'est l'énergie. J'ai fais, à ce sujet, des études poussées, car il faut envisager dès maintenant sa substitution. Il y a cent ans, la source principale de l'énergie était le bois. Le bois a progressivement cédé la place au charbon et enfin le charbon a été remplacé par le pétrole et le gaz. Il est probable que d'ici cent ans l'énergie nucléaire se sera substituée au pétrole. Il importe de noter que les substitutions s'effectuent de façon très régulière; il y a des équations qui se maintiennent constamment. Si on regarde les quantités de bois, charbon, pétrole utilisées, on observe le phénomène suivant: on amorce la substitution avant même qu'on ait épuisé une ressource. Selon mes équations, il en ira de même en ce qui concerne les gisements de pétrole. Il y aura encore du pétrole quand on le remplacera par l'énergie nucléaire ou solaire.

    CRITÈRE. Le nucléaire pose des problèmes de taille.

    C.M. Disons qu'il s'agit là de la dynamique du système: passer d'une source à l'autre bien avant l'épuisement. C'était vrai dans le passé et si mes équations s'avèrent justes l'hypothèse se vérifiera pour le pétrole et le gaz. Le problème des ressources énergétiques ne s'est pas posé dans le passé et ne se posera probablement pas dans le futur. L'énergie nucléaire par fission ou fusion et l'énergie solaire seront en mesure de fournir l'énergie nécessaire à l'humanité, même pour mille milliards de personnes, ce qui est une hypothèse d'un niveau optimal.

    CRITÈRE. Vous croyez au progrès inévitable de l'humanité?

    C.M. Le progrès dans une certaine mesure est inévitable en ce sens qu'on ne peut pas l'empêcher. Philosophiquement, on pourrait démontrer qu'il est possible de l'arrêter, mais, pratiquement, il y a tout un jeu de mécanismes qui rendent l'évolution inévitable, un peu comme cette stabilité du système écologique dont nous parlions tout à l'heure. Tous les systèmes écologiques examinés sont dynamiques, les rapports entre animaux et plantes sont en équilibre; cet équilibre est dynamique et change continuellement. Un système vivant n'est jamais figé.

    CRITÈRE. Pourtant, il n'en demeure pas moins que les installations de centrales nucléaires suscitent beaucoup d'opposition. En Suède, les gens ont signifié leur refus des centrales nucléaires en élisant, c'est presque symbolique, un autodidacte, éleveur de moutons par surcroît.

    C.M. Il faut voir toute question avec un certain recul historique. Les gens qui refusent les centrales nucléaires ont à la fois raison et tort. Comme d'habitude, les raisons et les torts ne sont jamais complètement départagés. Ils ont raison en ce sens que les centrales nucléaires sont des engins très dangereux qu'il importe de manipuler avec un maximum de précautions. Ils ont tort parce que dans son évolution l'humanité a toujours pris des risques. Le risque est inhérent à l'évolution. S'appuyant sur le passé, il convient de faire ce que l'on doit faire en prenant une quantité raisonnable de risques. C'est possible même avec les centrales nucléaires, du moins c'est mon opinion personnelle. D'autre part, la société a toujours réagi de façon violente à l'introduction de toute technologie nouvelle. Il y a un demi-siècle, quand il s'est agi d'introduire l'électricité aux Etats-Unis, il y a eu des opposants aussi violents et d'aussi bonne foi que les adversaires actuels des centrales nucléaires. Chaque année, des gens meurent à cause de l'électricité.

    CRITÈRE. L'atome est quand même un peu plus dangereux.

    C.M. Disons que je ne voulais pas faire de comparaison entre l'atome et l'électricité, je voulais simplement signaler que la société s'oppose de façon extrême, violente et systématique à l'introduction de toute technique nouvelle. En Angleterre, au début du siècle dernier, on a réussi à bloquer pendant presque quarante ans l'introduction des voitures. Les opposants ont fait voter une loi tellement dure "Locomotiv act" (vers 1830) qu'elle prévoyait, entre autres, que chaque voiture devait être précédée par un homme à pied agitant un drapeau rouge. Tout cela en vertu d'un argument très réel: la voiture transportait 50 litres d'un liquide inflammable, explosif, dangereux. Cette loi a freiné, mais n'a pas finalement empêché le progrès de la voiture. On peut même se demander aujourd'hui si le nombre des morts (200,000, je crois, par année, dans le monde) dû aux accidents de voiture est un tribut juste ou non à payer pour la liberté du transport. La question reste ouverte.

    CRITÈRE. Quel sort connaîtra l'agriculture?

    C.M. L'agriculture, à mon avis, est appelée à disparaître. La nourriture sera faite de façon bio-synthétique. On peut, en principe, fabriquer la nourriture à partir de l'énergie (par exemple, la paraffine ou, pour moi, l'hydrogène). Des micro-organismes produiront ce qui est nécessaire à l'homme en utilisant l'hydrogène comme source d'énergie. Cette source primaire d'énergie indépendante du soleil constitue la découverte révolutionnaire de notre siècle. Si nous réussissons à trouver un lien entre la biosphère et cette nouvelle source, la chlorophylle et l'agriculture vont perdre leur position privilégiée actuelle.

    CRITÈRE. Cela serait bon?

    C.M. Il faudrait plutôt demander si cela sera sain et nourrissant. Supposons que cela soit sain. En ce qui concerne la saveur, il y a deux nourritures très importantes dans l'alimentation de l'homme qui sont essentiellement synthétiques: le vin et le fromage; toutes deux extraites de matières premières fades et pas très bonnes en elles-mêmes: le jus de raisin et le lait. Avec le lait, on est en mesure de fabriquer des milliers de types différents de fromages qui sont des produits bio-synthétiques (les micro-organismes transforment le lait par fermentation). Le vin aussi est tiré d'une matière première bon marché et peut fournir une variété infinie de vins et champagnes fort appréciés des connaisseurs. Voilà deux exemples concrets acceptés depuis au moins 5000 ans. On peut donc, à travers la technologie, obtenir des aliments satisfaisants au point de vue du goût.

    CRITÈRE. Revenons à nos poètes. Comment ces gens vont-ils se nourrir, Intellectuellement cette fois? Qu'est-ce qu'ils vont lire?

    C.M. Les gens vont lire de moins en moins, car lire est difficile. Cela prend du temps et puis l'image transporte plus d'informations que le mot, la parole.

    CRITÈRE. Vous partagez les théories de McLuhan à ce sujet?

    C.M. Si vous voulez. C'est en ce sens que va l'évolution: l'intensification de l'image au détriment de la parole.

    CRITÈRE. N'est-ce pas regrettable?

    C.M. Peut-être, parce qu'au fond la langue contient des superstructures très importantes philosophiquement et qu'il y a davantage dans une langue qu'on peut le croire. La langue est l'échec le plus important de la civilisation et il est juste que les gens défendent leur langue. Chaque langue contient une civilisation codifiée et transmise à travers elle. Si on renonce à sa langue, on renonce à sa civilisation, à sa façon de voir le monde. C'est une question très importante. Si on perd sa langue qu'aura-t-on en échange? Je n'en sais rien. La tendance actuelle va néanmoins vers l'image, plus efficace pour transmettre l'information, mais demain nous recevrons l'image de façon plus autonome. Je m'explique. Aujourd'hui, les moyens de diffusion de l'image sont commandés de l'extérieur. Vous ouvrez la télé et vous voyez ce que l'on veut bien vous faire voir. Vous pouvez changer de "chaîne", mais ca demeure très limité, tandis que si vous allez dans une bibliothèque vous pouvez choisir entre des milliers de livres.
    Au Moyen Age, le sermon dominical constituait l'information. On avait, tout au plus, le choix entre deux ou trois églises. Demain, les connaissances de l'humanité seront codifiées dans de grands "computers" et la télé sera organisée de façon telle que le choix de l'information sera infini; on pourra entrer dans la bibliothèque de l'image et choisir à volonté. Tous les individus auront à leur disposition cette mémoire mondiale donnant accès à tout genre d'information.

    CRITÈRE. On prétend que les gens, aujourd'hui bombardés d'informations, risquent déjà d'en perdre la tête.

    C.M. Il s'agit là d'une question de digestion de l'information. On donne le prix Nobel, en science, aux gens capables de concentrer une somme énorme d'informations en une petite formule réduite à une loi simple. La digestion réduit la quantité d'informations originelle, la met à la portée de l'homme. On trouvera de plus en plus de détails disponibles et de plus en plus de lois contrôlant ces détails; et j'espère qu'on pourra en revenir, dans le temps et à travers la science, à un niveau tel que tout homme suffisamment intelligent sera en mesure de contrôler pratiquement (dans le sens de dominer) les données des connaissances de l'humanité: le scientifique total, comme au temps de la Renaissance. A cette époque, certains hommes savaient tout. Aujourd'hui, cet idéal semble utopique; mais demain, à travers les documents de la science, à travers les lois des principes généraux, cela redeviendra probablement une réalité.

    CRITÈRE. Quel genre de gouvernement prévoyez-vous pour des villes aussi gigantesques?

    C.M. Le gouvernement inévitable: Un gouvernement mondial; mais, je crois, avec beaucoup moins de pouvoirs qu'en ont, aujourd'hui, les gouvernements nationaux. Je précise. Je pense à une forme de gouvernement hiérarchisé et décentralisé, mais avec des liens, naturellement, à des niveaux croissants. Disons que chaque village a son gouvernement. Le maire et la mairie doivent demeurer de façon à ce que les gens puissent s'organiser selon leur goût. On peut arriver au gouvernement mondial par quatre ou cinq niveaux: mairie, région, province. Cela est inévitable et j'ai déjà prévu le mécanisme par lequel cette situation se développera. Certes, ce changement ne s'opérera pas par la volonté des gouvernements actuels. Tout pouvoir est centralisateur et cherche à exclure les autres; d'ailleurs, la formation de l'Europe le montre clairement. Il est très difficile d'homogénéiser, d'amalgamer des gouvernements nationaux, mais ces derniers devront s'unir et créer un gouvernement supranational si se dresse devant eux une contreforce et, à mon avis, cette présence adverse existe déjà: les compagnies multinationales.

    CRITÈRE. Les multinationales aujourd'hui tant décriées?

    C.M. Justement. Les multinationales menacent les pouvoirs des gouvernements et forceront ces derniers à s'unir, par réaction, et à former des structures supranationales.

    CRITÈRE. Elles sont donc invincibles, les multinationales?

    C.M. Elles sont vulnérables, mais ne seront pas vaincues. Au fond, elles sont nécessaires et on ne peut pas les vaincre en leur faisant la guerre: elles sont trop fortes et elles constituent en outre un élément structurel adapté à l'évolution de notre société. Il y a toujours un enchevêtrement de cause à effet et notre société est structurée de façon telle qu'elle donne une fonction utile, voire nécessaire, aux multinationales.

    CRITÈRE. Croyez-vous que l'homme va s'adapter à ce monde en devenir? On prévoit déjà pour les prochaines années des "épidémies" de dépressions nerveuses.

    C.M. La dépression nerveuse et toutes les maladies liées au stress de la vie peuvent être également causées par l'isolement.

    CRITÈRE. On peut être aussi très isolé dans une grande ville.

    C.M. Oui, mais les troubles nerveux ne sont pas liés à la ville. Un minimum de contacts humains est nécessaire pour la stabilité psychologique de l'homme. Le problème pourra être résolu si on réalise à l'intérieur des villes des communautés suffisamment petites pour créer une ambiances de sympathie et de chaleur humaine où les gens pourront se connaître et s'entraider. Il s'agira aussi de compenser l'absence des beautés naturelles par l'art.

    CRITÈRE. Vous êtes optimiste en somme?

    C.M. Je suis essentiellement optimiste, mais d'un optimisme de probabilités. Je ne fais pas de prévisions. Je ne dis pas que l'avenir sera rose, je dis qu'il peut être rose, tandis que le Club de Rome dit qu'il ne peut être que noir. Il sera peut-être noir, le monde va peut-être vers une sorte d'autodestruction. Naturellement, si tous les gens d'une ville deviennent fous et se mettent à s'entre-tuer, la ville va se détruire d'elle-même.

    CRITÈRE. Sans besoin de l'atome.

    C.M. Absolument. Il y a des exemples dans le passé où des villes ont été anéanties sans laisser de traces. Mais si vous supposez que la ville va continuer, cela veut dire que les problèmes dont nous parlons seront résolus. A mon avis, ils le seront, je le répète, en créant à l'intérieur de pays stables des communautés suffisamment petites et en y insérant la beauté.

    Varèse, 27 novembre 1976

    Docteur Marchetti,

    Permettez-moi de vous adresser une question supplémentaire, qui m'est suggérée par la mort du biologiste Lyssenko. La collusion entre la science et le pouvoir n'est-elle pas à redouter également ailleurs que dans l'orbite de l'URSS?

    Rolande Allard-Lacerte


    Laxenburg, 30 novembre 1976

    Chère madame Lacerte,

    La collusion entre la science et le pouvoir est en principe redoutable, mais en pratique semble inévitable.

    Déjà les prêtres égyptiens utilisaient leur science dans ce but sans parler des prêtres mayas. Le pouvoir s'allie à tout ce qui peut l'accroître et le confirmer. La collusion entre le pouvoir politique et l'armée n'est-elle pas redoutable? (Voir les pays sud-américains ou africains).

    Le problème est surtout politique. Une démocratie se tient à travers des équilibres dynamiques entre les pouvoirs, et les forces démocratiques doivent continuellement agir pour que les équilibres restent dynamiques. Supprimer ou "stériliser" l'armée ou la science, ou les syndicats ne résoud rien.

    Et voilà.

    Cesare Marchetti

    «On peut prévoir des jardins Intérieurs pour les nourritures de luxe, comme les câpres, les myrtilles. Une sorte de "papier-tenture" de framboisiers pourra donner à son possesseur une récompense esthétique et le plaisir de trouver, à domicile, la saveur originelle du fruit sauvage toute l'année.»
    Cesare Marchetti dans une conférence devant le Club de Rome.


    Note
    1. Le système-hydrogène conçu par le physicien prévoit l'évolution des systèmes énergétiques en mesure de résoudre plusieurs problèmes qui se posent à l'humanité.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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