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    Dossier: Machiavel Nicolas

    Machiavel

    Gabriel Brunet
    On rencontre souvent dans l'ensemble d'une œuvre la page qui, sous l'aspect d'un vigoureux raccourci, resserre en elle les tendances les plus caractéristiques d'un écrivain. Ce qu'il y a dans le regard de Machiavel de cruellement intrépide, ce qu'il y a d'inexorablement lucide dans son jugement, tout cela je le trouve condensé dans une page de l'Histoire de Florence où en bref s'enchevêtrent tous les grands thèmes machiavéliques.

    En 1378, le peuple de Florence s'est amusé à libérer ses instincts idylliques. Pour se donner de l'agrément et pour améliorer le monde, il s'est mis en état de révolte. En vue d'instaurer un ordre nouveau plus juste que l'ancien, il a brûlé les maisons des principaux citoyens de Florence, il a pillé les monastères et fait sortir des prisons ceux qui, sous le nom de malfaiteurs, se consumaient dans une oisiveté contraire à leurs tempéraments. Mais ce bon peuple de Florence après une suprême violence se sent pris d'une suprême peur. Craignant des représailles, il connaît les remords. Il doute de lui. Pour amollir le châtiment, ne conviendrait-il pas de faire humblement soumission? C'est alors qu'un «séditieux» prend la parole. A cet homme, Machiavel pour un instant prête son regard incisif et sa logique audacieuse. Foin d'une lâche soumission en vue d'un pardon que d'inflexibles maîtres n'accorderont pas:
    Il faut, à mon avis, dit-il, si nous voulons obtenir le pardon de nos anciennes erreurs, en commettre de nouvelles, redoubler les excès, porter en tous lieux le vol et la flamme, et multiplier le nombre de nos complices. Lorsque les coupables sont trop nombreux, on ne punit personne: on châtie un simple délit, on récompense les grands crimes... C'est dans l'excès du désordre que nous devons trouver notre pardon, et la voie pour obtenir ce qui est nécessaire à notre liberté... Je suis vraiment affligé lorsque je vois beaucoup d'entre vous se reprocher dans leur conscience ce qu'ils ont fait et vouloir s'abstenir de nouvelles entreprises... Vous ne devez craindre ni les remords ni l'infamie; car il n'y a jamais d'infamie pour les vainqueurs, de quelque manière qu'ils aient vaincu. Nous ne devons pas faire plus de compte des reproches de la conscience, car partout où existe, comme chez nous, la crainte de la faim ou de la prison, celle de l'enfer ne saurait trouver place. Si vous examinez les actions des hommes, vous trouverez que tous ceux qui ont acquis de grandes richesses, ou une grande autorité, n'y sont parvenus que par la force ou par la ruse... Dieu et la nature ont mis la fortune sous la main de tous les hommes; mais elle est plutôt le partage de la rapine que de l'industrie, d'un métier infâme que d'un travail honnête: voilà pourquoi les hommes se dévorent entre eux, et que le sort du faible empire chaque jour. Usons donc de la force quand l'occasion nous le permet... J'avoue que ce projet est hardi et dangereux; mais quand la nécessité entraîne les hommes, l'audace devient prudence...
    Ah! que ce séditieux jailli de la populace possède un regard étincelant et dur de maître! Que ce vigoureux théoricien de la violence révèle à merveille le regard aristocratique de ceux qui, habitués à commander aux réalités, les fouillent à fond sans la moindre palpitation de paupières. Derrière le paravent de ce «séditieux», Machiavel a indiqué les conditions de succès pour un mouvement de révolte. Dans des termes équivalents, il précise la manière dont un prince doit employer les cruautés pour désarmer toutes tentatives de résistance. Il avouait d'ailleurs lui-même qu'il avait tout à la fois «enseigné aux princes à devenir tyrans» et «appris au peuple à s'en défendre». A vrai dire, le discours de ce «séditieux» blesse en moi bien des fibres. Il meurtrit en moi un certain idéal de l'homme et de l'humanité; mais je suis bien obligé de dire que si j'examine impartialement ses propos, ils me semblent témoigner d'une étrange acuité de jugement. Ce séditieux me fait horreur, mais si je considère seulement le succès de son entreprise haïssable, je ne vois pas grande chose à lui objecter. Et cela me suffit pour dire que Machiavel a possédé l'un des plus pénétrants regards de l'intelligence sur le réel.

    Et voici apparaître un autre trait de ces natures installées d'une manière décidée sur le versant de la claire et incisive Intellectualité. Nietzsche, parlant quelque part de Thucydide, employait pour le caractériser cette expression: une «effrayante impartialité». Ce qui est intéressant dans l'expression de Nietzsche, c'est d'avoir accolé l'épithète «d'effrayante» à un mot en apparence aussi anodin que le mot impartialité. Il est génial de l'avoir fait. Chez les natures intellectuelles les plus parfaites, l'impartialité prend une forme si singulière qu'on ne peut la considérer sans être blessé jusqu'au fond de l'âme. C'est une manière de regarder le réel si dépouillé de reproches, si affranchi de tout point de vue moral, si insoucieuse de nos sensibilités qu'elle paraît inhumaine. Le plus choquant du réel avec un détachement supérieur étalé sous les yeux. Plus encore, c'est pour pénétrer toutes choses une entière sympathie donnée par delà le bien et le mal, le juste et l'injuste, l'aimable et le haïssable.

    Il m'est facile, à l'aide de quelques exemples, de mettre en lumière plusieurs degrés de «l'effrayante impartialité» de Machiavel. Considérez dans l'Histoire de Florence les pages consacrées à l'établissement du cadastre en 1427. Vous y verrez la bourgeoisie et le peuple se combattre avec acharnement pour cette question d'impôts. Un homme d'une nature intellectuelle moins pure oublierait dans ce cas irritant sa connaissance générale des hommes et suivrait le penchant qu'a chacun de nous soit pour la plèbe, soit pour la classe supérieure. Machiavel a jugé que du haut en bas de la société, les mobiles humains sont les mêmes. Et lui de mettre «riches» et «pauvres» sur le même plan d'humanité, c'est-à-dire fort bas. Les «riches» dénomment une mesure de justice mesure de persécution. Dans leur âpreté à consacrer leur or, ils en arrivent naïvement et cyniquement à vouloir rejeter toutes les charges sur la classe inférieure. Quant au peuple, Machiavel discerne, derrière ce principe de justice qu'il brandit contre les possédants, un insatiable et vil appétit de vengeance et de représailles. Voir derrière les luttes de principes et les gestes de parade de la vie politique et sociale la pareille médiocrité d'âme des partis en présence, uniquement soucieux de leurs chers intérêts, voilà ce que je dénomme le premier degré de «l'effrayante impartialité» de Machiavel. Entendons-nous bien. Je ne me demande pas si, dans ce cas particulier, Machiavel a vu juste ou non. A travers lui, je caractérise simplement une attitude intellectuelle à l'état de pureté.

    Considérez maintenant d'autres cas. Machiavel nous parle quelque part d'Agathocle de Sicile qui, voulant acquérir le pouvoir et le garder paisiblement, rassemble tous les grands et les fait périr d'un seul coup. L'effrayante impartialité de Machiavel, c'est de considérer cet acte monstrueux uniquement dans sa qualité de coup bien joué par rapport au but visé. Même attitude en face de Romulus faisant périr son frère Rémus. Par rapport au but à atteindre: la fondation de Rome, le moyen est jugé par Machiavel en parfait accord avec la fin visée. César Borgia ayant conquis la Romagne y envoie un gouverneur avec mission de faire périr les brigands et les fauteurs de trouble. Par le fer et par le feu, l'ordre est établi. Un matin, les gens du pays voient le corps du gouverneur coupé en quartiers et exposé à tous les regards. Borgia le châtiait ainsi de la cruauté qu'il lui avait dictée. Résultat: les populations de la Romagne aiment César Borgia qui les débarrasse d'un gouverneur pris en exécration. L'effrayante impartialité, c'est d'avoir considéré le fait monstrueux uniquement dans son rapport avec cette double fin que doit se proposer un chef d'Etat: 1° faire régner l'ordre; 2° se faire aimer des populations.

    Et voici ce que j'appellerai le troisième degré de «l'effrayante impartialité» de Machiavel. Il ne se contente pas de juger une action monstrueuse uniquement dans sa qualité de moyen né pour une fin définie: il donne la théorie générale de telles actions considérées dans leurs rapports avec le succès. Il codifie à l'usage de l'homme d'État l'emploi raisonné des cruautés. Qu'il les calcule longuement, puis le compte bien fait, qu'il les exécute d'un seul coup, il réussira.

    Atteignons enfin le point culminant de «l'effrayante impartialité». Machiavel juge que Jean-Paul Baglioni, prince italien de son temps, d'esprit décidé en maintes circonstances (il portait allégrement sa réputation d'incestueux et de parricide) a manqué tel jour du coup d'œil et de l'audace nécessaires pour s'élever à un grand destin. Un jour donc, le pape Jules II, son ennemi, emporté par sa fougue, s'élance dans la ville de Jean-Paul, suivi seulement de ses cardinaux et de quelques hommes d'armes... Un peu plus de sang-froid de Jean-Paul: il faisait saisir Jules II et ses cardinaux, il les faisait périr et un magnifique avenir s'ouvrait devant lui. Rectifier tranquillement le jeu d'un monstre politique dans le genre de Jean-Paul Baglioni, tel un officier d'artillerie corrigeant sur le champ de bataille le pointage d'un obusier qui broie par grappes les insectes humains, voilà ce que je dénomme le suprême degré de «l'effrayante impartialité» de Machiavel.

    Ce que j'ai appelé la naïveté des grandes natures intellectuelles, je le trouve aisément chez lui. Un Machiavel voit aussi clair dans le réel qu'un Frédéric II, roi de Prusse. Tout comme lui, il sait bien que si vous voulez conquérir une province, il faut la saisir d'abord à l'aide d'une bonne armée et justifier ensuite le succès par d'excellents motifs juridiques. Mais un Frédéric II si machiavélique dans la pratique écrit un Antimachiavel où il prétend que le Prince doit toujours agir avec loyauté, justice, magnanimité et bonté. Machiavel n'a point songé que la plus triste réputation s'attacherait non pas à ceux qui dans l'ordre politique pratiquent cruauté et fourberie, mais à l'écrivain qui, regardant cela d'un œil clair, en ferait l'exacte théorie comme il décrirait les mœurs des frelons ou des termites. Esprit scientifique parfait, Machiavel a regardé agir les hommes d'État, il a précisé les cas généraux de leur réussite et de leur insuccès. Il doit porter pour l'avenir à titre personnel le fardeau infamant des mœurs politiques qu'il a observées et qui reflètent le principe de férocité de la vie elle-même.

    Mais la naïveté de Machiavel est autre chose encore que cela. Elle pourrait délecter le dieu de l'ironie si ce dieu accorde quelques instants aux vaines affaires des hommes. Ce Machiavel a jeté sur le monde un regard dominateur et minutieux. Il sait que dans le réel un œil ferme et lucide peut discerner et prévoir. Il a mis l'art de la réussite en recettes certaines. Cet homme qui, placé au gouvernail de l’État, traverserait sans à-coup les vents, les orages et les crises, fut particulièrement malhabile quant au succès de sa médiocre existence individuelle. Qui peut le plus peut le moins, dit-on. C'est faux. Baudelaire a dit du poète-albatros que sur terre «ses ailes de géant l’empêchent de marcher». Pareille remarque vaut pour un exceptionnel clairvoyant du réel tel que Machiavel. Qu'on le suive dans ses missions, on verra qu'il voit clair non seulement sur le plan théorique, mais aussi dans la complexité et le fuyant des cas particuliers. Cependant, cet homme ne songea pas à transposer pour son usage personnel les principes de ruse et de duplicité qu'il avait forgés pour la conduite de l'État! Il jeta sur l'ensemble de la mêlée humaine le regard d'un géant souverainement supérieur aux vagues agitations des fourmis. Mais il ne réussit point à conserver sa modeste place de secrétaire de la Seigneurie de Florence. Lorsque les Médicis reprirent le pouvoir après la chute de Soderini, Machiavel fut disgracié. Il fut même impliqué dans une conjuration et mis à la torture qu'il supporta avec fermeté. Il lui fallut vivre une très pauvre vie d'exilé. Il faut lire et relire les Lettres familières écrites en exil. On y verra le destin pratique du plus extraordinaire cerveau politique que le monde ait enfanté. On verra celui contre qui, et médiocrement d'ailleurs, Frédéric II de Prusse essaya de se mesurer, prendre des grives à l'aide de gluaux et vendre le bois de ses modestes boqueteaux. On le verra discuter dans une piètre hôtellerie de village sur les affaires d'un boucher, d’un meunier et de deux chaufourniers, ses compagnons habituels, avec lesquels il «s'encanaille» la plus grande partie de la journée et joue parmi les jutons et les injures des parties dont l'enjeu s'élève à un liard! On le verra ailleurs fort embarrassé parce qu'il lui manque quelques sols pour pouvoir payer son écot dans un repas. On le verra songeant à se «fourrer dans quelque ville abandonnée pour y enseigner à lire aux enfants». Telles lettres de Machiavel où l'on trouve des mots jaillis d'un grand cœur honnête me vont droit à l'âme. «Le meilleur garant que je puisse donner de mon honneur et de ma probité, dit-il quelque part, c'est mon indigence.»

    J'aime méditer sur le cas de ce pauvre et grand Machiavel. Son effort loyal pour voir clair dans le réel ne lui apporta point récompense durant sa vie. Il ne lui apporta point non plus grand bénéfice dans la postérité. Je me demande alors: celui qui, à la suite d'un effort obstiné, croit être arrivé à voir plus clair que le commun dans ce qui est n'a-t-il point tort de communiquer son expérience? Le Zarathoustra de Nietzsche, lorsqu'il se sentit dans l'état d'une abeille chargée de trop de nectar, voulut faire bénéficier les hommes de son trop de richesse. Eut-il raison? J'imagine un homme qui aurait jeté au cœur du réel le plus pénétrant regard. Il sentirait que le moment est venu de dispenser son trop de richesse. Je lui conseillerais d'écrire sur quelques feuillets la quintessence de sa méditation. Un soir, il irait l'offrir au vent et à l'océan et puis il mettrait ses mains dans les mains de l'Ingénuité première. Je dis que cet homme aurait accompli la rédemption de la connaissance par un geste suprême de poésie. En réalité, les hommes haïssent toujours ceux qui veulent leur faire voir clair dans ce qui est. L'humanité est toujours prête à s'écrier avec Jules Soury: «Des légendes, par pitié! Des légendes! Des légendes! Je suis assoiffée de légendes!» Je n'ose point lui donner tort.
    §

    Il a son charme bien à lui et bien prenant, ce Machiavel. Il vous impose aussi dans un livre comme le Prince une qualité de malaise qu'on rencontre rarement chez d'autres écrivains. Il fascine par un ton impérieux et par une diction de certitude. Il subjugue par l'audace et l'intrépidité de son regard. Le plus épouvantable du réel ne peut embuer ses paupières. Nul ne donne mieux la sensation de l'homme étreignant corps à corps le réel et le pliant à son commandement. Émotion de qualité sportive! Spectacle passionnant du match de l'intelligence contre le réel pour l'enserrer dans ses mailles. Volupté d'être plongé à fond et tout ensemble dans le monde des faits et aussi dans le monde de l'intelligence qui les saisit, les ordonné et les asservit. Par instants même, un pathétique ardent: cette chasse haletante de l'intelligence traquant les multiples cas du réel et les forçant dans leurs derniers repaires.

    Machiavel apporte aussi un malaise singulier et de qualité noble: celui qu'éprouve l'âme en face du réel étalé sous une lumière trop crue. C'est alors une hantise des sous-bois, des pénombres et des fraîcheurs de nuit.

    Plus que tout autre écrivain, Machiavel laisse souvent la sensation de la parfaite amoralité du réel et le sentiment que nos aspirations dites supérieures sont chimère et duperie. Plus que tout autre écrivain, il nous incite à penser que posséder une âme aimante et scrupuleuse représente le plus mauvais lot dans le monde tel qu'il est. Plus que tout autre écrivain, il nous amène à penser que le glacial calcul, la force et la ruse s'adjugent tous les avantages. A la scélératesse jointe à l'intelligence, tous les triomphes d'ici-bas! Il nous incite, ce Machiavel, à réformer notre conception du grand homme. Nous nous demandons après l'avoir lu si une bonne part des êtres supérieurs qui ont accompli les grandes choses d'ici-bas n'étaient pas dénués de tout sens du bien et du mal et souverainement insoucieux de ce qu'ils brisaient sur leur chemin. Le véritable anti-Plutarque, c'est Machiavel. Nous voyons apparaître chez lui un type de grand homme qui nous trouble intimement: une sorte de monstre humain paré de toutes les séductions, de toutes les grâces et joignant à tous les charmes qui enchantent, à toutes les finesses d'une intelligence exquise, une parfaite absence d'humanité, de sensibilité et de moralité.

    Mais en réalité, si Machiavel est un objet de scandale, c est qu'il est l'homme le moins fait pour le lecteur moyen. On pourrait supposer parfois dans la nature une sorte de sagesse cachée. Le don de voir clair dans les choses de la vie et de trouver du plaisir à cette lucide vision n'est jamais départi par elle qu'à une infime minorité. A la masse du troupeau, elle impose les grosses illusions qui lui donnent l'ivresse d'exister et le désir de collaborer à l'élan de la vie. D'ailleurs, l'œuvre d'un écrivain de premier ordre ne peut être taxée en soi de bonne ou de mauvaise. Elle est bonne ou mauvaise suivant le public qui l'aborde. L'œuvre de Machiavel, si choquante pour le public ordinaire, apparaîtrait à des gens qui ont eu l'expérience des affaires dans des époques difficiles, tissée d'un grand nombre d'évidences et même de vérités premières. Le scandale de Machiavel, c'est de porter devant le grand public non la parade de la politique qu'enregistre l'histoire, mais la technique de l'homme de gouvernement agissant sur les hommes, la mentalité particulière que peut créer en lui l'exercice du pouvoir et tout le jeu de ficelles manœuvrées dans les coulisses.

    On a la ressource d'objecter à Machiavel que s'il a vu clair dans maints cas du réel, il n'a pas saisi la totalité du réel. On peut lui dire que la forme d'intelligence réaliste qui est la sienne n'appréhende elle aussi qu'une face des choses. On peut prétendre que les visions «réalistes» sont parfois à leur manière des interprétations du réel et pas simplement un fidèle miroir de ce qui est. On peut ajouter que les hommes doués du tour «réaliste» d'esprit tendent à leur insu à accentuer cette attitude native devant les faits au lieu de s'appliquer à en discerner les limites et l'exacte portée. Ils éprouvent je ne sais quelle joie à faire la réalité plus «réaliste» qu'elle ne l'est vraiment et cela est visible chez Machiavel. D'autre part, ne peut-on pas penser que «l'expérience politique», si intéressante qu'elle soit, ne saisit pas l'homme dans ses aspects les plus généreux et les plus sympathiques? Pour être juste envers l'homme, il faut s'élever au point de synthèse des «expériences» partielles faites sur des plans différents. On peut hasarder par surcroît qu'en systématisant la réalité de l'époque des Borgia, Machiavel n'a pas exprimé la réalité de toutes les époques. Il faut enfin remarquer que le regard de Machiavel était si ouvert à la multiplicité des cas particuliers, qu'il a introduit lui-même dans son tableau du réel des éléments qui contredisent telles de ses affirmations cardinales.

    Toujours est-il que si Machiavel me donne le plaisir qu'impose tout effort loyal et courageux pour pénétrer le réel, la lecture de son œuvre suscite en moi pour la contrebalancer la nostalgie du Poète…

    Comme la plupart des grandes âmes de la Renaissance, Machiavel nous étonne par la richesse contrastée de sa physionomie.

    Cet implacable théoricien du réel fait souvent preuve d'une humeur enjouée. Il écrit qu'un prince après s'être emparé d'un État doit faire périr tous les membres de l'ancienne dynastie. Il écrit aussi un «Règlement pour une société de plaisir» où il raille aimablement, édictant des règles de ce genre: «Celui ou celle qui débitera le plus de paroles pour ne rien dire sera le plus honoré et l'on en fera le plus grand cas.» Telle lettre où il conte que Jules II aurait fait jeter César Borgia dans le Tibre après l'avoir comblé de promesses tourne tout naturellement au badinage sur ce pape qui «commence à payer ses dettes très honorablement». Au temps où, dans son exil, il écrit le Prince pour montrer à un Médicis sa connaissance approfondie des affaires, il compose La Mandragore, comédie qui abonde en verve, en bonne humeur et en franc comique.

    Passionné pour les grandes affaires d'État, Machiavel s'intéresse cependant aux conversations des petites gens. Il croit toujours y trouver de l'utile. Même l'organisation d'un couvent de frères mineurs pique son attention. De menues histoires de mœurs ne sont pas pour lui déplaire. Il aime à les conter et à en rire de tout cœur. Il est telle lettre sur l'aventure survenue à un Corydon de l'époque qui est franchement divertissante. Machiavel allie ingénument la plus haute gravité appliquée aux grands intérêts de l'État à une parfaite absence de pruderie et à une manière narquoise et enjouée de regarder la vie courante. Dans sa Correspondance, il aimait à faire alterner les lettres les plus élevées et les plus hautes avec des lettres d'un tour franchement léger et pimpant. Un jour même, il voulut unir dans la même lettre les deux tendances contraires. Il ne lui suffit pas que les lettres échangées avec ses amis donnent l'impression tantôt «d'hommes graves occupés de grandes affaires» et tantôt d'hommes «légers, inconstants, et livrés exclusivement à des bagatelles», il lui faut réunir les contraires dans une même lettre afin de mieux imiter la nature «toujours variée dans sa marche». Lui-même avait été vivement frappé de remarquer chez. Laurent de Médicis l'alliance d'un esprit de haute gravité et d'un penchant presque enfantin pour les jeux, les plaisanteries, les choses légères de la vie. Machiavel joignait en lui les deux natures qu'il voyait associées chez Laurent de Médicis! Heureuse richesse et magnifique souplesse de ces âmes de la Renaissance! Notre manière un peu grossière de prendre les choses nous fait aujourd'hui réclamer d'un homme, qu'il se développe franchement dans la zone de la gravité ou dans celle de la légèreté. Les hommes de la Renaissance se comportaient d'une manière tout ensemble plus naïve et plus large. Ils ne rougissaient pas d'épanouir leur humanité dans ses naturelles oppositions.

    Doué d'un regard d'une fermeté presque inhumaine devant les plus cruelles réalités, Machiavel aime cependant les poètes les plus délicats, ceux qui ont rencontré les accents les plus doux et les plus subtiles caresses pour les cœurs. Dans une lettre où il conte sa médiocre vie d'exilé, il écrit:
    Lorsque je quitte le bois, je me rends auprès d'une fontaine, et de là à mes gluaux avec un livre sur moi, soit le Dante, soit Pétrarque, soit un des petits poètes tels que Tibulle, Ovide, Catulle et autres de ce genre. Je lis leurs plaintes passionnées et leurs transports amoureux; je me rappelle les miens, et je jouis un moment de ce doux souvenir.
    L'implacable auteur du Prince en douce rêverie auprès d'une fontaine et berçant son esprit aux musiques d'un voluptueux poète, tandis que les grives viennent se prendre à ses gluaux, quelle image charmante et imprévue!

    Quels abîmes, ces âmes individuelles! Tout homme qui fait montre d'une supériorité, même dans une seule direction, atteste par là même une profusion de richesses cachées et d'un ordre tout différent! Je crois m'être appliqué à regarder dans la vie réelle l'homme en moi et autour de moi avec une attention passionnée et presque amoureuse. J'avoue cependant que cette connaissance directe de l'homme ne m'empêche pas de découvrir maintes choses intéressantes et neuves dans les livres.

    Je crois que le dur et inhumain Machiavel eut tout comme les âmes tendres l'amour de l'amour. Machiavel que les poètes mettaient en gracieuse rêverie aimait à aimer. A cinquante ans, une de ses lettres nous le montre ému d'amour d'une manière à la fois si ardente et si délicate que la lettre en a conservé un vertige de jeunesse. Il faut voir avec quel accent pénétrant, il nous dit qu'il a été pris dans «des filets dorés tendus au mi1ieu des fleurs, par la main de Vénus».

    Mais voici la plus curieuse opposition qui vit en l'esprit de Machiavel. Il est tout à la fois l'esprit le plus tranchant et le plus nuancé. Ce n'est pas lui qui craindrait l'épithète de dogmatique. Ce n'est pas lui qui hésite à affirmer et parfois même avec une brutalité qui déconcerterait beaucoup de nos «penseurs» d'aujourd'hui pour qui le courage du oui et du non s'identifie avec l'absence de complexité intellectuelle et avec l'incapacité de voir les choses sous leurs faces opposées. La manière renanienne de «nuancer» les jugements a été adoptée par beaucoup d'esprits comme marquant le point le plus élevé de l'esprit de finesse. Certains d'entre eux ont en réalité choisi dans la nuance renanienne l'enveloppe la plus confortable pour le manque de caractère. La nuance renanienne est si riche en plis et en replis qu'elle en est pleine d'abris.

    Machiavel se comporte de manière toute différente. Il se place devant le réel, il le palpe, l'examine avec attention et quand il voit clair dans un cas particulier, il affirme avec netteté. Mais son jugement une fois émis, Machiavel ne s'endort pas sur le mol oreiller de la chose jugée. Son œil ne quitte pas le réel. Il reste à l'affût des nombreux cas d'espèce. La nuance s'introduit chez lui par la multiplicité des cas considérés et par un examen sans trêve renouvelé des faits particuliers. L'observation du réel par Machiavel est si complète, si minutieuse, si loyale qu'on assiste chez lui au travail de l'Intelligence s'efforçant d'insérer le réel dans ses cadres et qu'on voit également Machiavel accueillir des faits qui font craquer les cadres construits par l'intelligence. Et cela est bien une manière d'être nuancé.

    Machiavel unit également en lui deux formes d'esprit qui n'ont pas coutume d'aller de pair: l'esprit d'extrême minutie et l'esprit qui s'élève aux ensembles. Constamment le souci de dominer la poussière des faits pour atteindre des principes généraux et constamment le souci de considérer de minces détails qui, négligés, se trouvent être autre chose que des broutilles sans importance. Il est tel passage de L'Art de la Guerre où Machiavel étale les plus menus exercices de préparation militaire inventés par les Romains pour donner une écrasante supériorité à leurs soldats. Et lui d'écrire: «Ne vous étonnez pas que les Anciens aient porté leur attention sur ces petits détails; car, lorsqu'il s'agit d'en venir aux mains, le moindre avantage est de la plus haute importance.»

    Ajouterai-je encore comme contraste curieux l'opposition assez souvent frappante d'un regard ferme et froid sur le réel et d'un tempérament passionné? On voit assez souvent Machiavel observer le réel humain, même dans ses monstruosités, avec l'impassibilité parfaitement détachée du savant. Et voici que, soudain, la fibre patriotique se met à vibrer. C'est alors un grand enthousiasme qui se révèle. Le Prince, qui a meurtri tant de natures généreuses, se termine par un appel lyrique et brûlant à celui qui voudra être le «libérateur» de la patrie livrée aux barbares! A cet homme providentiel, Machiavel offre à l'avance ses «larmes de joie». Ailleurs, lorsque, considérant l'infinie méchanceté des hommes, il songe au législateur qui donne à ces misérables mortels les bienfaits de l'institution sociale, c'est encore un frémissement passionné. Que se présentent à son esprit les actions magnifiques de l'antiquité, le souvenir de la vertu romaine et le tableau du citoyen antique dévoué corps et âme à la cité, cet inhumain contemplateur des réalités rencontre à l'avance les accents brûlants de Rousseau. Vous trouveriez aisément chez Machiavel un Montesquieu avec un caractère plus accusé et un Jean-Jacques avant l'heure. Vous vous tromperiez. Vous avez là une physionomie qu'il faut saisir de haut et de loin, dans son ensemble, en choisissant bien ses points de perspective. Toute vision partielle de Machiavel ne peut être qu'une erreur.

    Avant de pousser plus avant, je tiens à adresser mon salut non seulement à Machiavel, mais à toutes les magnifiques âmes qui en tous pays fleurirent au temps de la Renaissance. Je les aime toutes. Elles sont ma droite balle. Je ne connais rien de plus émouvant que cette gerbe bigarrée d'âmes épanouies dans la richesse, la magnificence et la franchise. Ronsard, prince des poètes, à un pôle; Machiavel prince des réalistes à l'autre; ils me plaisent autant l'un que l'autre. Mais ce qui m'intrigue, c'est de voir, sous l'effet du levain antique, cette multitude d'âmes donnant d'un seul coup les plus extraordinaires réalisations d'humanité. Cela suppose une longue préparation spirituelle antérieure. Le catholicisme n'y serait-il pour rien? Et même les exercices de scolastique! Profondeur de l'âme par le catholicisme! Extraordinaire virtuosité par les exercices scolastiques... Et là-dessus «la sainte ardeur antique» s'insufflant dans les esprits... Je songe à l'expression platonicienne: «le contraire recevant son contraire». Mariage paradoxal... La nature humaine s'en est dépassée elle-même quelques lustres dans ses meilleurs représentants... Et puis les mains de gel des Luther, des Zwingle, des Calvin... Et la bizarre tentative de ramener le christianisme à sa pureté primitive...
    §

    On peut supposer maintenant que les contradictions ne seront pas absentes de l'œuvre de Machiavel. Il faut les indiquer pour être juste envers lui.

    Il en est une qui a sauté à tous les yeux. Dans le Prince, Machiavel semble pencher pour le gouvernement monarchique. Dans le Discours sur Tite-Live, il s'élève avec véhémence contre le gouvernement des princes. Il essaie de prouver la supériorité du gouvernement républicain.

    Tels passages de Machiavel nous incitent à penser qu'il a une confiance absolue dans la vertu des institutions pour conserver la valeur et le bonheur d'un peuple. Plusieurs fois cependant, il s'élève à une vue générale de l'histoire qui assigne à toute civilisation un cycle fatal de vie: tout État s'installant avec de bonnes institutions s'épanouit, atteint un haut degré de splendeur; puis son trop de richesse, de puissance et de bien-être engendrent ensuite une inéluctable décadence, en sorte que les bonnes institutions finiraient par se dévorer elles-mêmes.

    Machiavel semble admettre parfois qu'il est des cas où la corruption d'un peuple est telle que les institutions sont impuissantes à le sauver. Or, il affirme d'une part que l'Italie de son temps est tombée dans le pire état de corruption qui puisse être et il croit d'autre part à une possibilité de régénération par la restauration des institutions romaines.

    Machiavel ne cesse d'affirmer la méchanceté foncière de l'homme. Il montre cependant que, dans certains cas, un prince peut compter à fond sur ses sujets quand il a su se faire aimer. Il montre que la bonté de Scipion a été, un actif agent de sa réussite et il constate que l'admirable et constante vertu de Marc-Aurèle a mis sa personne et son pouvoir hors de toute atteinte. Ici, Machiavel reconnaît une constance de méchanceté chez l'homme; ailleurs, il croit à la sublimité d'âme des Romains de la bonne époque. Enfin, il affirme contradictoirement l'égoïsme de tous les hommes et l'existence de législateurs nés parfaitement désintéressés et uniquement enflammés par le souci de l'intérêt général.

    Contradictions peut-être encore: croire que l'homme est foncièrement méchant et croire que de bonnes institutions peuvent arriver à le dénaturer; croire que le calcul et l'audace peuvent venir à bout de la Fortune et affirmer dans d'autres circonstances sa souveraineté.

    Je néglige naturellement les contradictions de détail.

    Cependant, ces contradictions, dont on pourrrait d'ailleurs réduire l'opposition avec un peu d'ingéniosité, ne témoignent point contre Machiavel, On les trouve chez tout homme qui ne s'est pas abstrait une fois pour toutes des réalités. Et d'ailleurs les systèmes n'ont jamais été construits qui rendent compte de l'expérience sans contradictions.

    L'opposition entre la tendance monarchiste du Prince et la tendance républicaine du Discours sur Tite Live m'apparaît d'ailleurs moins vive qu'on ne le pense généralement.

    En réalité, dans le Discours sur Tite-Live, Machiavel exprime son idéal et la croyance que si les circonstances s'y prêtent, la forme républicaine est la meilleure. Dans le Prince, il considère une situation de fait: comment doit se conduire pour réussir un Prince nouveau qui veut fonder un gouvernement dans une ville, ce qui était la réalité de Florence au temps où Machiavel écrivait son ouvrage. Les deux livres sont construits sur des plans spirituels différents. Ce qui atténue par surcroît la contradiction entre le Machiavel du Prince et le Machiavel du Discours sur Tite-Live, c'est que la distinction profonde faite par Machiavel n'est pas entre la monarchie et la république, mais entre les États qui ont des lois stables et respectées et les États où les lois ne sont pas observées. Tyrannie quand le Prince viole les lois, anarchie quand le peuple les méprise, Machiavel haït également ces deux extrêmes. Il acquiesce volontiers à une monarchie et à une république où les lois sont stables et religieusement appliquées.

    Mais ce qu'il y a de contradictoire dans les idées de Machiavel est dû surtout à l'existence en son esprit de plusieurs systèmes différents d'expérience. Nous parlons de «notre expérience du réel», nous devrions dire «nos expériences». Chez Machiavel, il y a trois formes d'expériences tout à fait différentes. Tout d'abord expérience directe de la vie de son temps. Il observe la cruauté, la fourberie, l'absence de scrupules, la perfidie raffinée des princes de son époque. Chez leurs sujets, il discerne partout l'avidité de jouir et de posséder et l'égoïsme le plus délibéré. Cette source d'expérience alimente le Prince et fournit à Machiavel sa théorie générale de l'humanité.

    Mais Machiavel se plonge avec ferveur dans les historiens antiques. Plein de vénération pour eux, il ne discute guère la valeur de leurs témoignages. L'esprit critique appliqué sans respect aux livres les plus imposants de l'antiquité n'est pas encore né. Sur la foi des historiens antiques, il admit qu'il exista sous la république romaine un temps de mœurs sublimes et d'âmes plus qu'humaines. Il crut à une époque de vertu et presque de perfection. Telle la deuxième expérience de Machiavel. Fort de cette expérience qui s'affirme surtout dans le Discours sur Tite-Live, il méprise son temps, se passionne pour la République qui élève les âmes, et croit que restaurer les institutions romaines ferait renaître la vertu romaine.

    Enfin, troisième source d'expérience: l'expérience intime, l'expérience de soi-même. Dans cette expérience de son âme passionnée pour le service de l'État, Machiavel puise ses accents «d'honnête homme» et sa croyance à un type d'homme d'État désintéressé, entièrement dévoué au bien public et fort différent des Princes qu'il a observés.

    Le choc de ces trois «expériences» est à l'origine des contradictions de Machiavel. Ce Machiavel est un esprit expérimental parfait. Mais l'expérience n'est jamais un bloc homogène. Si l'on veut bien admettre que tout esprit individuel est tissé de contradictions, si l'on veut bien admettre que l'expérience du réel se présente à nous sous l'aspect de plans contradictoires; loin de faire des reproches à Machiavel, nous louerons la loyauté de son observation.

    Et cependant, il est peu de physionomies à être aussi fermement dessinées que celle de Machiavel. Il tient cette position d'équilibre si difficile à obtenir entre l'esprit empirique poussé à l'extrême qui, se défiant de tout effort vers le général, ne veut voir que des faits particuliers irréductibles les uns aux autres, et l'esprit systématique outré qui se flatte d'emprisonner la profusion chaotique des faits dans les mailles de quelques principes. Machiavel m'a donné l'un des plus curieux spectacles d'humanité, celui d'une intelligence tout ensemble systématique et ondoyante et ce spectacle est beau. Je m'abstiendrai donc de considérer la pensée politique de Machiavel comme une menuiserie d'idées rigides. Je vois plutôt une ample et souple intelligence élaborant une riche et complexe symphonie idéologique d'où émergent des tendances directrices, des orientations privilégiées et des thèmes dominateurs. Celui qui a le sens de la vie profonde de l'Intelligence, qui est tout autre chose que cette faculté inerte et mécanique à quoi on a voulu la réduire, voit l'effort d'un penseur se réaliser sous l'aspect d'un vivant ensemble orchestral, beaucoup plus que sous celui d'un grêle et sec système. J'aurais beaucoup à dire là-dessus, je passe. Je me contente de faire remarquer que comprendre une symphonie intellectuelle est un fait d'ordre poétique beaucoup plus qu'on ne le croirait.

    Abandonnons-nous à l'orchestration idéologique de Machiavel et sans trop l'immobiliser, sans trop la réduire à de maigres schémas qui la fausseraient et la pétrifieraient, essayons d'en faire apparaître les thèmes dominateurs en précisant les attitudes psychologiques qui les font naître.
    §

    Le point initial du mouvement qui engendre la pensée machiavélique est un regard incisif et inexorable sur l'homme. D'un seul coup, Machiavel arrache à l'humanité le vieux masque qu'elle s'est posée pour se duper elle-même.
    Ainsi que le démontrent tous ceux qui ont parlé sur la politique, et les nombreux exemples que fournit l'histoire, il est nécessaire à celui qui établit la forme d'un État et qui lui donne des lois, de supposer d'abord que tous les hommes sont méchants et disposés à faire usage de leur perversité toutes les fois qu'ils en ont la libre occasion. Si leur méchanceté reste cachée pendant un certain temps, cela provient de quelque cause inconnue que l'expérience n'a point encore dévoilée, mais que manifeste enfin le temps appelé, avec raison, le père de toute vérité.
    Machiavel ajoute:
    Jamais les hommes ne font le bien que par nécessité; mais là ou chacun, pour ainsi dire, est libre d'agir à son gré, et de s'abandonner à la licence, la confusion et le désordre ne tardent pas à se manifester de toutes parts.
    Il vous serait d’ailleurs aisé de voir que Machiavel, devant un assez grand nombre de cas particuliers présentés par le réel, oublie lui-même son principe inexorable sur l'humanité.

    Le vrai fonds de l'homme? Soif d'honneurs, soif de posséder, appétit de puissance. Mais avant tout, une avidité sans bornes de possession. La classe dirigeante, quand elle se voit menacée par la classe des pauvres, lui cédera au besoin une partie de ses honneurs, mais elle se résoudra à toutes extrémités pour n'abandonner rien de ses richesses. Celui qui ne possède pas est tourmenté du besoin de posséder, celui qui possède est tourmenté du besoin de posséder davantage et de la crainte qu'on ne lui ravisse ce qu'il possède. Voilà ce qui préside avant tout à l'histoire humaine. Le plus souvent, quand Machiavel regarde les hommes, tout se passe pour lui comme si les mobiles religieux et moraux n'étaient que des apparences. Un. Savonarole périt sur le bûcher. Machiavel cependant ne peut voir dans cet illuminé qu'un hypocrite avide dont les rêves ambitieux ont mal tourné.

    Lisez l'Histoire de Florence où, considérant des événements non rapportés par des historiens anciens, Machiavel peut voir les faits sous son angle personnel. Nulle velléité de penser qu'un idéal caché puisse tenter de se réaliser à travers les catastrophes successives. Nulle place pour ce qu'on appelle les aspirations supérieures de l'homme. Morale et religion ne jouent aucun rôle. Une suite de luttes cruelles entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas, de durs conflits d'ambitions et d'avidités, et, dès que l'autorité mollit, des orgies de licence, de stupides excès, la passion du mal pour le mal.

    Mais l'histoire elle-même apporte à Machiavel la preuve que le remède est à côté du mal. Car le réel déroulé dans le temps lui offre le spectacle d'époques livrées en proie à tous les malheurs et d'époques où les peuples goûtent tout ensemble prospérité, vigueur et concorde. A quoi tient cette différence? A un fait unique: l'absence ou la présence de bonnes institutions imposées par la force aux peuples qui, livrés à eux-mêmes, ne peuvent se plier à l'ordre. L'instant béni dans la vie d'un peuple, c'est le moment où apparaît l'homme vaillant, le législateur prédestiné, qui possède le sens supérieur de l'intérêt public. Tel le cas de Michel di Lando qui, en 1378, imposa son autorité aux Florentins, apaisa tous les troubles, contraignit chacun à se soumettre aux grands intérêts de la cité et fut ainsi «digne d'être compté parmi le petit nombre de ceux qui ont bien mérité de la patrie». Pour voir que tout dépend des institutions, il suffit d'opposer le tableau de l'Italie de la Renaissance, divisée en une multitude de cités rivales livrées aux factions et oscillant de la licence à la tyrannie, au tableau de l'Italie antique dans la période où elle fut soumise aux meilleures institutions qu'ait créées les hommes.
    Dans ces anciens temps, tout est plein d'actions merveilleuses, tandis que dans les nôtres il n'y a rien qui puisse racheter la profonde misère, l'infamie et la honte où tout est plongé.
    Le remède est donc indiqué: il faut restaurer les institutions antiques. En cela, Machiavel accomplit sur le plan de la politique ce retour à l'antique qui caractérise la Renaissance en tous les domaines. Les institutions antiques restaurées, les bonnes mœurs renaîtront, le sentiment du devoir refleurira dans les âmes, les citoyens s'aimeront mutuellement au lieu de se déchirer et tous espoirs seront permis. Et ce grand réaliste s'épanouit ainsi par moments en un poète. Tant il est vrai que toute tendance en allant au bout d'elle-même rencontre son contraire.

    Et Machiavel nous pose ainsi de bien intéressants, de bien difficiles et de bien obscurs problèmes où lui-même, malgré son ton tranchant, laisse d'immenses traînées d'ombre. Machiavel croit par instants que la contrainte inflexible des institutions peut obtenir des résultats spirituels qui ne laissent pas de m'étonner. Il semble croire que chez ces hommes méchants par nature, les institutions peuvent par contrainte faire épanouir de l'affection pour les autres hommes et le désir de s'immoler pour l'intérêt général! Comme je crains que ce lucide observateur du réel n'ait été dupé par le faux monnayage psychologique de certains historiens antiques! Et cependant tout cela n'est pas faux s'il est vrai que certaines habitudes imposées aux hommes peuvent faire naître chez eux les sentiments qui correspondent à ces habitudes, à moins qu'elles n'enfantent les sentiments contraires...

    De multiples problèmes se poseraient à nous pour entrer en discussion avec Machiavel. Nous ne pouvons les aborder ici. Il faudrait voir se poser la question compliquée du rapport des mœurs et des institutions dont Machiavel a entrevu parfois la difficulté sans y insister suffisamment. Il faudrait définir «les bonnes institutions» et l'on verrait que sur ce point les hommes de bonne volonté s'entendent malaisément et que la pensée de Machiavel elle-même est un peu flottante. Il faudrait envisager la question de la mise en pratique des «bonnes institutions», ce qui n'est pas non plus une question simple. Il faudrait voir si Machiavel n'a pas trop identifié puissance de l'État et intérêt des vies individuelles. Il faudrait voir si dans des questions capitales l'individu et l'État ne peuvent pas entrer en conflit. Il faudrait voir si les «mauvaises institutions» n'ont pas quelques avantages et si de trop «bonnes institutions» ne sont pas dans certains cas particuliers dangereuses, pour un pays. Tout cela nous entraînerait trop loin. Je n'ai pas la place d'en traiter ici.

    Je veux me borner à montrer que certaines idées de Machiavel atteignent chez lui la ferveur d'une religion.

    C'est d'abord le culte de l'État. Il faut que l'État règne, quel que soit le prix à mettre pour fonder et maintenir son existence. Le salut de l'État est le souverain bien. Dès qu'il s'agit de le sauver ou de le maintenir, il n'existe plus ni bien ni mal, ni juste ni injuste, tous les moyens sont sacrés. Le chef de l'État est vertueux dans la mesure où il assure la vie de l'État. Et les vertus privées n'ont rien à voir avec cette vertu politique.

    C'est ensuite le sentiment de la sainteté des lois. Une fois les bonnes institutions établies, les lois doivent être observées sans défaillance et surtout par ceux qui doivent les faire appliquer. Savonarole est inexcusable d'avoir violé des lois qu'il avait établies lui-même. Vivre dans un pays qui a des lois, obéies par tous, c'est vivre dans un pays libre. La liberté pour Machiavel, c'est le fait même de vivre sous des lois religieusement observées. L'irrespect des lois, c'est licence ou tyrannie.

    Troisième attitude religieuse: vénération pour la continuité et la stabilité des institutions. Lorsque dans l'Histoire de Florence, Machiavel évoque les invasions barbares d'Honorius à Théodoric, il trouve une âpre éloquence pour peindre cet épouvantable malheur qu'est le changement de lois, de gouvernement, de mœurs et d'usages.
    La pensée d'une seule de ces calamités suffit, dit-il, à glacer le cœur le plus ferme.
    Quatrième attitude cardinale de Machiavel: l'exaltation de l'armée. Pour Machiavel, les meilleures institutions ne sont rien sans une armée à l'abri de quoi elles assurent au peuple leurs bienfaits. Il s'indigne avec véhémence contre ces armées mercenaires de condottieri qui sont le fléau de l'Italie. Créer une armée nationale longuement exercée sous l'égide de la discipline antique restaurée, voilà un des buts les plus chers de Machiavel!

    Cinquième attitude enfin: une impérieuse tendance à la déification du législateur dont nulle gloire ici-bas, même se serait-il contenté d'écrire ses vues sans les appliquer, ne saurait approcher.

    Et tout cela est au fond le rêve d'un grand réaliste tel qu'il devait être dans une époque où sa nation était humiliée et la notion du bien public et des lois obscurcie dans les esprits. Avec outrance, Machiavel apportait aux questions politiques un grand effort de clarté.
    §

    Le désir d'améliorer la réalité politique de son temps est évident chez Machiavel. Mais le plus original de sa physionomie me semble naître de la persistance en lui d'une idée fixe: codifier les moyens de succès à employer par l'homme politique qui veut dominer le réel. D'une part, chez Machiavel, un homme qui veut conformer les institutions et son temps à un certain idéal; d'autre part, une intelligence vraiment objective qui, se plaçant devant les faits politiques, les envisage en qualité de coups bien joués et de coups mal joués par rapport au résultat visé. Les deux attitudes de Machiavel à l'occasion s'entrecroisent curieusement. Il peut juger tel acte abominable par rapport à son idéal et il peut en même temps le considérer comme un modèle à suivre si, conçu pour une certaine fin, il a su l'atteindre exactement. C'est même une sorte d'attitude esthétique que sait prendre Machiavel. Il éprouve une véritable émotion de beauté lorsqu'il voit des moyens nettement adaptés aux fins qu'ils se proposent, ces fins seraient-elles révoltantes.

    Cela vous explique que Machiavel donne sans sourciller la théorie des actions politiques les plus opposées. Machiavel étudie l'art pour un prince d'éviter et de déjouer les conjurations, mais il codifie également l'art de perpétrer une conjuration contre un prince. Vues sous cet angle, bien des contradictions de Machiavel s'expliquent aisément.

    On sent dans l'esprit de Machiavel un désir impérieux. Il serait parfaitement heureux s'il pouvait réduire le réel à un ensemble de forces que l'intelligence peut parfaitement discerner et calculer. Il existerait ainsi une science du succès et ceux qui la posséderaient seraient assurés de la réussite.

    Pour poser les bases de cette science du succès, Machiavel écarte conceptions et attitudes qui pourraient le gêner. Les interventions du miraculeux et du surnaturel dans le monde seraient des éléments incalculables. Machiavel les met de côté. L'homme politique se sert de la croyance des foules aux miracles, mais il ne fait aucune part dans ses calculs au miracle. A ceux qui prétendent que la ruée des étrangers sur l'Italie est une punition des péchés commis par les Italiens du temps, Machiavel répond avec humour qu'en effet les Italiens sont punis de leurs péchés, mais que leurs péchés ont consisté dans l'absence d'une forte armée. Machiavel élimine donc du réel toutes les forces surnaturelles et occultes. Il est l'Anti-mystique par excellence. Dans les choses humaines, il ne voit que des éléments humains parfaitement observables.

    Il écarte aussi une mauvaise attitude d'observation: regarder le réel à travers ses désirs et à travers son idéal.

    Il jette un sarcasme à ceux qui raisonnent sur des principautés qui n'ont jamais existé ailleurs que dans leur imagination. Il faut avant tout éloigner de soi l'écran moral à travers quoi les choses se montrent telles qu'elles devraient être et non telles qu'elles sont. Machiavel prône donc l'examen objectif du réel, l'analyse lucide des forces qui le constituent, en vue de les utiliser ou de les vaincre.

    Ces mesures préalables étant prises, se débarrasser du surnaturel, se débarrasser des écrans mystiques, sensitifs et moraux qui embuent le regard, le terrain est déblayé. La science du succès est possible, elle, tient dans ces mots: calculer et prévoir.

    Machiavel essaie ensuite de poser un certain nombre de bases pour cette science du succès et ce sont les suivantes:

    Tout d'abord les passions et les mobiles des hommes sont les mêmes en tout temps. Par l'étude de l'histoire et de la réalité présente, on peut connaître exactement l'homme. Cette connaissance est la condition essentielle de la science du succès.

    Deuxième principe: la nature ne dispose que d'un certain nombre de situations. Elle est donc contrainte de se répéter. Conclusion: toute situation devant laquelle vous vous trouvez a déjà existé. Sachez la retrouver dans l'histoire. Vous verrez par quels moyens heureux ou malheureux on l'a abordée. Vous n'aurez qu'à éviter les moyens qui ont échoué et à appliquer ceux qui ont réussi.

    Troisième principe de la science du succès: l'intelligence humaine devant toute situation peut en faire un schéma qui la traduit exactement. Louis XII entrant en Italie aurait dû, pour réussir, élaborer le schéma général du prince étranger voulant asseoir son autorité dans une province éloignée de ses États. Ce schéma comportait cinq conditions de réussite. Il est aisé de voir que Louis XII a échoué faute d'avoir mis au clair les cinq conditions de succès que réclamait sa situation.

    En possession de ces principes, la conduite de l'homme d'État sera une manière essentiellement intellectuelle et savante d'agir. Il vivra dans le pur calcul des forces humaines à diriger et à conjurer. Il sera un œil qui voit juste, un esprit qui calcule exactement, prévoit sans erreur et agit sans hésitation. Rien chez lui ne naîtra de l'enthousiasme ou de la colère, de la pitié ou de la haine, de la passion de la vertu ou de l'horreur du vice. Par delà le Bien et le Mal, le Juste et l'Injuste, les larmes et la joie, il calculera sans erreur et choisissant tantôt l'extrême violence et tantôt les ruses les mieux machinées, il agira inflexiblement dans une divine insensibilité.

    Lorsque Machiavel rencontre dans l'histoire quelqu'un de ces hommes dont la réussite est uniquement due à son art de voir clair et de calculer exactement, il éprouve une parfaite satisfaction. Telle sa joie devant la réussite d'Agathocle de Sicile: «Quiconque réfléchira sur la marche et les actions d'Agathocle n'y trouvera rien, si même il y trouve quelque chose, qu'on puisse attribuer à la Fortune.» Comme on sent son désir de prouver contre Tite-Live que les «chances» des Romains n'ont été que le résultat tangible de leurs bonnes institutions et de leur virtuosité politique!

    L'ennemi intime de Machiavel, c'est ce qu'on appelle le hasard des choses humaines, la part de la fortune, la chance. Sa tendance profonde serait d'éliminer du monde ce hasard, cette chance, cette fortune qui limitent la toute puissance du calcul. Et lui de protester contre ceux pour qui Dieu et la fortune disposent des événements à telle enseigne «que toute la prudence humaine ne peut en arrêter ni en régler le cours». La fortune, dit-il, «montre surtout son pouvoir là où aucune résistance n'a été préparée».

    Et cependant, le regard de Machiavel est trop bon pour n'avoir pas vu qu'au désir de réduire le réel à un ensemble de forces parfaitement observables et parfaitement calculables, le réel oppose des résistances. Il a même senti qu'il est dans le réel des variables qui plusieurs fois l'ont sérieusement inquiété.

    Machiavel a d'abord senti qu'il est des situations embrouillées où l'esprit n'arrive pas à voir clair ou qu'on n'a pas le temps d'étudier à fond. Il faut alors suppléer au manque de connaissance par l'audace, la violence, le caractère extrême des décisions. Il faut traiter la fortune comme une femme. D'une manière générale d'ailleurs, la modération, les demi-mesures, l'hésitation sont essentiellement facteurs d'insuccès. Machiavel pense que la longue chance des Romains fut due à ce qu'ils embrassaient toujours des mesures extrêmes et les exécutaient implacablement. Mais sous le nom même de «fortune», Machiavel, qui a tenté d'éliminer cette part imprévisible du réel, maintient souvent l'existence d'une variable par quoi le réel déconcerte tous calculs. Il y a chez Machiavel un effort tout à fait intéressant pour définir cette variable du réel. La définir, c'est pour lui s'en affranchir en grande partie. Il remarque que la science du succès ayant été formulée en principes certains, il est des cas où ces principes bien observés échouent et même d'autres cas où les principes tout contraires réussissent.

    Machiavel entrevoit parfois qu'une des variables peut bien être le tempérament propre de celui qui agit. A tel caractère, tels moyens réussiraient. A tel autre caractère, tels autres moyens différents. Mais Machiavel croit avoir discerné la variable capitale du réel dans ce qu'il appelle «l'esprit du temps». Il y aurait ainsi une manière de réussir propre à tel temps et pas à tel autre. Il y aurait des hommes propres à réussir en une époque et pas en une autre. Tel homme a triomphé brillamment jusqu'ici. Si l'esprit du temps vient à changer, il succombera ensuite par ses qualités mêmes. Une république en définitive serait plus apte qu'un prince à réussir parce qu'ayant des équipes d'hommes d'État de caractères très différents, elle peut changer son personnel de gouvernement selon les variations mêmes de l' «esprit du temps».

    Et Machiavel de posséder enfin, théoriquement du moins, la formule suprême du succès, celle qui dominerait le réel non seulement par l'utilisation de ses constantes, mais aussi par le calcul de ses variables. S'il était un virtuose dans l'art d'agir, capable de calculer toutes les variations de l'esprit du temps et de changer de caractère et de méthodes à chaque variation de cet esprit du temps le hasard et la fortune seraient vaincus: «Si nous pouvions changer de caractère selon le temps et les circonstances, la fortune ne changerait jamais.» Alors «on verrait se vérifier cette sentence, que le sage commande aux astres et aux destins». Et c'est ainsi que par une de ces volte-face si propres à Machiavel, sa science géométrique du succès me semble s'épanouir en une virtuosité de la souplesse. Il tient d'ailleurs à nous dire que l'homme capable de réussir pareil prodige n'existe pas.

    La discussion de la théorie du succès construite par Machiavel nous entraînerait fort loin.

    Je dirai d'abord que le type d'homme d'État conçu par Machiavel ne semble guère aisé à réaliser dans la pratique. Je vois mal un homme vivant sans relâche dans une telle tension de calcul. Je craindrais même qu'à vouloir tout calculer avec minutie des éléments du chaotique et à l'infini complexe réel, il ne se perdît lui-même dans les réseaux trop compliqués de ses calculs. Peut-être ne faut-il pas trop raffiner, avec le réel. Cet homme d'État devrait perpétuellement embrasser, sous le regard de son intelligence, passé, présent et avenir; c'est beaucoup demander. D'ailleurs son jeu une fois deviné, il ferait naître contre lui des réseaux de calculs pareils aux siens et je crois qu'à sa première défaillance de jeu, ce serait pour lui la perte totale. Il me semble d'autre part que les grands politiques sont autre chose que de pures natures intellectuelles et calculatrices. Je les crois doués avant tout d'un sens intuitif et extraordinaire du réel. Placés devant le réel, je ne crois pas que leur premier mouvement soit l'analyse savante des forces qui constituent la situation, mais une sorte de sentiment instinctif que la situation est favorable ou défavorable, que le coup est à jouer ou à ne pas jouer, que rapidité ou temporisation s'imposent. Chez les grands politiques, avant le calcul du réel, il y a le flair du réel, véritable sens qui est d'un autre ordre que l'intelligence, qui ne doit pas la mépriser, mais qui est autre chose cependant et qu'on possède ou qu'on ne possède pas. Le sens intuitif du réel à lui seul fait un homme politique trop flottant, trop mobile, trop invertébré et aux desseins trop courts. Le pur calcul seul manquerait de souplesse, de faculté rapide de retournement et pourrait conduire à de grosses erreurs. Un Cavour et un Bismarck avaient à la fois flair instantané du réel et longue continuité de calculs.

    Mais où n'irait-on pas si l'on voulait seulement esquisser une critique des grands principes de Machiavel!

    Peut-on se vanter d'avoir des hommes une connaissance suffisante pour prévoir la manière dont ils se comporteront dans une situation particulière? On peut construire un ensemble de probabilités (et c'est beaucoup pour la pratique), mais pas de certitudes. L'homme peut toujours vous surprendre. Il est en lui tant de forces indiscernables et obscures et l'imprévisible folie joue un si grand rôle dans la vie normale de l'humanité. En particulier, toute situation donnée comporte l'inconnaissable des caractères individuels. Sieyès, à l'heure où la manière patiente et sûre dont il avait manœuvré les hommes allait réussir, rencontre l'imprévisible dans le caractère de Bonaparte qui découd tous ses calculs.

    L'intelligence en face d'une situation peut-elle d'autre part en faire un schéma adéquat? On en peut douter. Machiavel d'un ton décidé nous constitue par exemple le schéma qui exprime la chute de la République romaine. Les éléments essentiels du même schéma dessiné par les historiens d'aujourd'hui ne sont pas les mêmes que ceux du schéma machiavélique. Si pareille différence peut exister pour un événement passé, que sera-ce pour un événement à venir? Sur le plan de la sévère précision, on peut affirmer qu'il n'y a pas de schéma intellectuel adéquat à une situation donnée. Prendre au moment d'agir le schéma intellectuel de la situation pour la correspondance exacte de la situation pourrait entraîner de graves erreurs. On peut avoir omis l'essentiel masqué sous des caractères secondaires mis en pleine lumière. Et cependant, sur le plan pratique, des schémas insuffisants peuvent avoir la valeur d'hypothèses directrices qui permettent d'aborder le réel et de le tâter. On affronte la situation, on la laisse se développer et au fur et à mesure qu'elle dévoile ses éléments cachés, on retouche le schéma premier. Au besoin on le brise, pour lui en substituer un autre. Le défaut de Machiavel, c'est de trop prendre la situation réelle d'une manière statique à l'avance calculable. Il suffit d'envisager la situation dans son développement et de considérer le schéma intellectuel comme une hypothèse provisoire pour que la méthode de Machiavel reste utilisable.

    On pourrait objecter encore à Machiavel qu'il se fait du «nouveau» dans le monde et que la nature n'est pas seulement un nombre limité de combinaisons qui se répètent. On pourrait lui dire que la complexité du réel est telle que toute situation présente un caractère d'originalité, de «différence» par rapport à toutes les autres et que ce caractère est l'essentiel d'elle-même. Il faudrait donc savoir penser une situation à neuf, pourrait-on dire, comme si le passé n'avait pas existé. Il faudrait la saisir dans sa fraîche nouveauté, dans le plus particulier d'elle-même et chercher des moyens originaux pour s'attaquer à elle... Je crois que tels esprits d'aujourd'hui pencheraient vers cette attitude. Mais qui pourrait se vanter en procédant ainsi de ne pas apporter à son insu pour s'attaquer à la situation donnée sa connaissance des hommes, son expérience passée et ses idées plus ou moins vagues sur l'histoire? Car c'est bien une des formes permanentes de l'esprit humain de penser, consciemment ou non, l'inconnu et le nouveau au moyen du connu et de l'ancien.

    Enfin, on pourrait prétendre que vouloir rapprocher une situation actuelle d'une situation passée révélée par l'histoire peut conduire souvent à de fausses assimilations. Il faudrait être sûr que la situation du passé que nous jugeons analogue à celle d'aujourd'hui a bien correspondu à la réalité telle qu’elle fut. Si beaucoup de l'expérience du passé due aux historiens n'était qu'une suite d'erreurs adoptées par la tradition! On peut se poser la question. Je suis frappé de voir que la manière dont se constitue l'histoire de la guerre diffère beaucoup de ce que j'ai vu dans la réalité. J'ai peur que le plus clair de l'histoire soit de la poésie plus que du réel. Alors, quelle circonspection ne faut-il pas pour rapprocher une situation actuelle d'une situation passée sur quoi plane tant d'incertitude? Songez que le misérable effort du gouvernement de la Défense nationale pour rattraper en 71 une partie perdue procéda de la fausse notion historique des armées de l'an II improvisées et faites d'hommes aspirant à mourir pour la liberté! Il est cependant dans l'histoire des faits dont la connaissance n'est pas inutile. Elle peut nous montrer aux diverses époques ce qui se passe dès qu'on inquiète l'instinct de propriété sans disposer de moyens terribles et irrésistibles. Mais, au fond, chacun retrouve dans l'histoire ce qui lui est venu de sa directe expérience des hommes. Et tout cela est d'une effroyable complication. Soit dans le pour, soit dans le contre, évitons sur de tels sujets de penser simple. Sachons ne pas trop voir les situations du passé à travers celles du présent et les situations du présent à travers celles du passé. Il se peut que la nature tout en se répétant ne soit jamais la même cependant et c'est peut-être l'axiome à ne pas perdre de vue.

    Pour en terminer avec cet examen de la science du succès fondée par Machiavel, il me faut jeter un coup d'œil sur ce César Borgia, duc de Valentinois, que Machiavel nous donne comme le type même du virtuose dans l'art de réussir. Machiavel voit en lui l'homme qui sut le mieux asservir le réel par le calcul et la prévision. Nous le voyons briller dans le Prince, dans les Lettres, dans les Relations d'Ambassade avec un fauve éclat, une sorte de grandeur attirante et terrible qui exalte l'âme et lui laisse cependant le plus étrange malaise. Il domine l'œuvre de Machiavel, cruel et beau, aimable et implacable, fascinateur et monstrueux, paré de toutes les séductions de l'homme, de toutes les finesses de la culture, et cependant surhumain et inhumain. Je le vois, enveloppé dans ses vêtements somptueux, en arrêt devant le réel comme un félin dans la Jungle. Bâti à la fois en force et en souplesse, aspirant la vie à pleines narines, il scrute d'un œil froid le paysage changeant du réel. Il a vu clair, il va bondir sur sa proie. Tout homme qui a du caractère rencontre soit directement, soit par l'intermédiaire du livre, le maître né pour lui et dont l'ombre le suivra toute sa vie. Même quand Machiavel se rebelle contre les «scélérats» et les «tyrans», le fantôme de César Borgia ne le quitte pas. César Borgia a fasciné Machiavel. Ce ne devait pas être facile. Telle l'ombre de Napoléon pesant sur les vies de Stendhal et de Balzac.

    A travers Machiavel, nous le voyons, ce César Borgia qui, de bonne heure, a su inflexiblement ce qu'il voulait réaliser au cours de cette aventure qu'est la vie. Il portait en lui son secret et jamais nulle oreille humaine ne recueillit ses confidences. Son œil terrible est descendu au plus profond des mobiles des hommes et nul ne poussa si loin l'art de se les attacher et de leur plaire quand il le jugeait bon. Il allait son chemin, indifférent à la prière et aux larmes, employant d'une manière toujours méditée soit la cruauté extrême soit les plus insinuantes ruses. Dans la partie géante qu'il livrait contre le destin, les autres hommes étaient pour lui simples pièces qu'il manœuvrait sur l'échiquier. Ils ne l'intéressaient que par rapport au résultat qu'il s'était proposé. Machiavel l'a rencontré sur son chemin, le mortel né pour commander à la destinée, celui qui savait tout calculer et tout prévoir.

    Et cependant, Machiavel doit avouer que ce prince des virtuoses perdit la partie. Cette fois, il est obligé de faire à la fortune sa part. L'homme qui avait tout prévu a rencontré «la contrariété la plus extraordinaire de la Fortune». Et nous de voir dans cette mise en échec de César Borgia par le destin l'occasion de méditer sur le jeu du calcul et du réel dans l'aventure d'ici-bas. Machiavel avoue que César avait prévu tout ce qu'il y aurait à faire dans le cas ou il perdrait son père, le pape Alexandre Borgia. Il avait tout prévu, sauf un imprévisible rien qui se trouva être tout. Il oublia de prévoir qu'il pût tomber malade au moment où son père s'en irait... Conjonction d'événements exceptionnelle, infiniment improbable. Mais ce fut l'Improbable et l'Exceptionnel qui se réalisèrent. Quel beau thème d'ironie: le plus habile calculateur entre tous les hommes oubliant qu'il est un homme sujet à la maladie, chose courante de l'humanité. Mais Machiavel nous laisse entendre qu'un autre élément du réel n'a pu être calculé ni prévu par César Borgia. Au moment où il s'agit de choisir le successeur d'Alexandre Borgia, César n'est plus assez fort pour imposer un candidat choisi par lui, mais il l'est assez pour empêcher d'élire tout candidat qui ne lui plairait pas. Or, il soutient Julien de la Rovère qu'il a offensé jadis. Il a été séduit par de magnifiques promesses et il fable sur le fait que cet homme a manifesté jusqu'ici sincérité et franchise. Ainsi par les soins de César est élu Jules II qui, devenu pape, jette par-dessus bord toutes ses belles promesses et emploie toute sa puissance contre son bienfaiteur. César Borgia s'est donc brisé ici contre l'inconnue d'un caractère individuel. Enfin, il me semble que ce grand calculateur mettait ses incroyables talents réalistes au service d'une folie: la volonté d'accomplir de son vivant l'unité de l'Italie sous sa domination. Et cela me divertit. Il me semble d'ailleurs que bien souvent chez les humains, les plus implacables calculs réalistes ont été mis au service de la Folie, empérière du monde. D'autre part, cet impeccable réaliste ne traitait-il pas le facteur temps avec trop de désinvolture? Étant donné ce qu'était l'Italie du XVe siècle, son grand dessein ne pouvait se réaliser d'une manière durable en quelques années. La plus géniale preuve d'esprit réaliste, c'est le calcul de sa limite. Je doute que César Borgia se soit nettement posé le problème. J'ai peur par instants que ce grand politique n'ait été qu'un grand aventurier. C'est d'ailleurs beaucoup et je me demande si le meilleur usage de la vie n'est pas simplement de la traiter comme une partie d'aventure qu'on vient durant quelques années jouer contre le destin. C'est une grande satisfaction de se dire, en quittant cette brève existence, qu'on l'a élevée à la dignité du Jeu. Je ne vois pas de tâche plus noble!

    Machiavel n'a pas pu jouer le grand Jeu contre le réel. Mais par l'imagination, il a joué tous les coups possibles contre la fortune. Si l'on veut bien admettre, ce qui me semble évident, que la réalité est une sorte d'illusion et les choses imaginaires une intense réalité, la part de Machiavel ici-bas vaut bien celle de César Borgia.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Gabriel Brunet
    Mots-clés
    Pensée politique de Machiavel, son sens du réel, Nietzsche, Cesar Borgia
    Extrait
    «Il a son charme bien à lui et bien prenant, ce Machiavel. Il vous impose aussi dans un livre comme le Prince une qualité de malaise qu'on rencontre rarement chez d'autres écrivains. Il fascine par un ton impérieux et par une diction de certitude. Il subjugue par l'audace et l'intrépidité de son regard. Le plus épouvantable du réel ne peut embuer ses paupières. Nul ne donne mieux la sensation de l'homme étreignant corps à corps le réel et le pliant à son commandement. Émotion de qualité sportive! Spectacle passionnant du match de l'intelligence contre le réel pour l'enserrer dans ses mailles. Volupté d'être plongé à fond et tout ensemble dans le monde des faits et aussi dans le monde de l'intelligence qui les saisit, les ordonné et les asservit..»
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