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    Dossier: Machiavel Nicolas

    La politique de Machiavel

    Paul Janet
    On doit reconnaître que ce n'est pas dans les questions de politique abstraite et spéculative que la supériorité de Machiavel se manifeste. Il a peu pénétré dans ces sortes de problèmes; et il se contente d'emprunter à Polybe ses principales idées sur ce sujet. Ce qu'il dit de l'origine des sociétés et des gouvernements, de leurs formes, de leurs inconvénients, de l'ordre dans lequel ils se succèdent, est emprunté et presque traduit de Polybe; mais en général ces considérations abstraites tiennent peu de place dans ses livres, et paraissent peu convenir à la nature de son esprit.

    Au contraire, il excelle dans ces problèmes de politique pratique, qu'éclaire l'expérience de l'homme d'État. Ses études sont des modèles admirables de psychologie politique. Il connaît les passions des princes et des peuples, comme un homme qui a servi une république et négocié avec des monarques. L'histoire romaine lui est une occasion de recueillir ses propres souvenirs, et de s'interroger sur les différentes conduites qui conviennent à des circonstances diverses; et il porte dans ces recherches une sagacité, une finesse et une force qui n'ont pas été surpassées. On ne s'étonnera point, en le lisant, que les politiques du XVIe siècle l'aient eu en si grande estime, et que quelques-uns, même des plus grands, le portassent toujours avec eux. Ils y trouvaient ce qu'ils cherchent avant tout, non des discussions de principes, mais des maximes pratiques, des réflexions sur les faits et des réponses à toutes les difficultés de leur état. Le chapitre des conspirations, dans les Discours sur Tite-Live, avait plus d'intérêt à leurs yeux que les grandes et philosophiques méditations de la République de Pluton sur les révolutions des États. Enfin, même lorsque Machiavel touche aux hautes questions de la science, il les traite encore par des faits, des exemples, des expériences visibles en quelque sorte, plus claires aux yeux du monde que les arguments des théoriciens.

    Machiavel, dans ses considérations générales sur les gouvernements, établit, avec Polybe et Aristote, la supériorité des gouvernements pondérés sur les gouvernements simples; et il cite à l'appui de ce principe l'exemple de Sparte et celui de Rome 1. Mais il est douteux que cette théorie ait jamais été autre chose chez Machiavel qu'une réminiscence de Polybe et des anciens. En effet, dans un autre passage de ses écrits il paraît se prononcer expressément contre ce genre de gouvernement: «Je dis qu'on ne peut assurer la constitution d'un État, qu'en y établissant une véritable république ou une véritable monarchie; et que tous les gouvernements intermédiaires sont défectueux. La raison en est évidente: il n'est qu'un moyen de destruction pour la monarchie, comme pour la république; pour l'une, c'est de descendre vers la république; pour l'autre, c'est de monter vers la monarchie; mais il y a un double danger pour les gouvernements intermédiaires; ils peuvent et descendre vers la république, et monter vers la monarchie: et de là naissent toutes les révolutions auxquelles ils sont exposés 2.» En général, Machiavel n'a connu, pratiqué et décrit que deux sortes de gouvernements: la république et la tyrannie. L'Italie n'offrait guère autre chose à cette époque. Elle était alors dans l'état de l'ancienne Grèce, divisée en cités hostiles les unes aux autres, et tour à tour la proie des tyrans ou des démagogues. Si l'on songe que c'est là que Machiavel a appris la politique, on admirera que sur un tel théâtre il ait pu trouver la matière d'observations si étendues, et qui portent si loin: mais on s'expliquera en même temps comment cette politique si pénétrante reste encore cependant assez étroite, et trouve difficilement son application dans des situations plus compliquées 3.

    Quels que soient les reproches qu'ait encourus Machiavel, et nous ne les avons pas atténués, il est un mérite qu'on ne peut lui refuser: c'est une prédilection, et même une véritable passion pour la liberté. C'est là sans doute une charge de plus contre lui, puisque, ayant aimé et connu la liberté; il a pu écrire le Prince; mais si vous écartez cette comparaison vous ne pouvez méconnaître dans les Discours sur Tite-Live un noble écho des maximes fières de l'antiquité. Ce n'est plus un observateur froid et corrompu, c'est un citoyen qui parle, un tribun du peuple: sous l'empire de cette passion vraie et élevée, la parole de Machiavel s'élève à son tour, et l'on reconnaît l'homme qui écrivait à un ami ces mâles et éloquentes paroles: «Le soir venu, j'entre dans mon cabinet;… je mets mes habits de ville et de cour, et vêtu convenablement, j'entre dans les anciennes cours des hommes antiques. Reçu d'eux avec bienveillance, je me repais de cette nourriture qui seule me convient, et pour laquelle je suis né. Je ne rougis donc point de m'entretenir avec eux, et de les interroger sur les motifs de leurs actions. Ils ont assez de bonté pour me répondre, et pendant quatre heures de temps, je n'éprouve aucun ennui, j'oublie toutes mes peines, je ne crains ni la pauvreté, ni la mort 4

    Machiavel n'est pas un politique spéculatif. Aussi ne défend-il pas la liberté par des raisons abstraites et philosophiques, mais par des raisons tirées de l'expérience. L'expérience démontre, selon lui, qu'un État n'accroît sa richesse et sa puissance que sous un gouvernement libre, que l'on ne veut le bien général que dans les États populaires, que la liberté des mariages y développe la population, que la sécurité des biens et des personnes rend les unions plus nombreuses et plus fécondes. «Chaque citoyen s'empresse de s'accroître et d'acquérir un bien qu'il est assuré de conserver; et tous, à l'envi les uns des autres, travaillent au bien général par là même qu'ils s'occupent de leur avantage particulier... Le contraire arrive sous le gouvernement d'un prince: le plus souvent son intérêt particulier est en opposition avec celui de l'État. Aussi un peuple libre est-il asservi, le moindre mal qui puisse lui arriver, sera d'être arrêté dans ses progrès, et de ne plus accroître ni sa richesse, ni sa puissance, mais le plus souvent il ne va qu'en déclinant 5

    Machiavel ne tarit pas sur la comparaison des gouvernements libres et populaires et des gouvernements absolus: et il donne sur tous les points l'avantage aux premiers. Cependant le préjugé est en général contre le peuple et pour les princes. D'où vient cela? «C'est que tout le monde a la liberté de dire du mal du peuple, même au moment où il domine avec le plus d'empire, au lieu que ce n'est qu'avec la plus grande circonspection et en tremblant qu'on parle mal d'un prince 6.» Machiavel est plein d'admiration pour la clairvoyance et le bon sens du peuple: «Ce n'est pas sans raison, dit-il que l'on a appelé la voix du peuple, la voix de Dieu. On voit l'opinion publique pronostiquer les événements d'une manière si merveilleuse qu'on dirait que le peuple est doué de la faculté occulte de prévoir les biens et les maux 7. Il est vrai, et Machiavel le reconnaît, que le peuple trompé par de fausses apparences désire souvent sa propre ruine 8. C'est ce qui fait le rapport de l'ingratitude 9. Il y a, dit-il, deux causes d'ingratitude: l'avarice ou la crainte. Le premier motif est déshonorant. Car refuser un bienfait, pour ne point se dépouiller soi-même, à celui qui l'a mérité et qui vous a servi, est une faute qui n'a point d'excuse; elle est cependant très commune chez les princes, beaucoup moins chez les peuples. La crainte est un motif excusable d'ingratitude. Lorsqu'un personnage s'est élevé dans l'État par de grands services, le prince doit craindre qu'il ne lui dispute l'empire, et le peuple qu'il ne lui ravisse la liberté: de là une cause d'ingratitude, aussi fréquente parmi les princes que parmi les peuples, et dont les monarchies, comme les républiques, offrent également des exemples. Et même, si vous considérez la République romaine, y eut-il jamais un peuple moins ingrat que les Romains? Ils le furent envers Scipion, mais sur l'avis du grand Caton lui-même, qui déclara qu'une république se vante faussement d'être libre, quand un citoyen y est redoutable aux magistrats.

    Pour la fidélité aux alliances, elle est mieux observée par les républiques que par les monarques 10. Le plus petit intérêt décide souvent un prince à manquer aux traités: en général une république dont les mouvements sont plus lents, s'y résout plus difficilement: il lui faut de fortes raisons pour cela, et même les plus fortes ne l'y déterminent pas toujours, comme le prouve l'exemple de Thémistocle dans l'assemblée d'Athènes.

    Machiavel reconnaît encore deux avantages aux républiques sur la monarchie. Le premier, c'est de fournir par son système électif une succession de grands hommes qui maintiennent l'État, tandis que dans les gouvernements héréditaires, un ou deux princes faibles et méchants suffisent pour tout détruire: «S'il suffit, dit-il, de deux hommes de talent et de courage pour conquérir le monde, comme prouve l'exemple de Philippe et d'Alexandre, que ne doit pas faire une république qui, par le mode des élections, peut se donner non-seulement deux hommes de génie, mais des successions de pareils hommes à l'infini? Or, toute république bien constituée doit produire une pareille succession 11». Le second avantage des républiques sur les monarchies, c'est la facilité de se plier aux changements des temps, grâce à la variété et à la différence de génie de leurs citoyens 12. Un homme change difficilement son système de conduite: d'abord, parce qu'on résiste rarement à la pente de son naturel, et en second lieu, parce que, si l'on a réussi par un moyen, on croit qu'on réussira toujours en continuant à l'employer. Mais il faut changer de méthode avec les temps: c'est l'avantage des républiques.

    La conclusion politique de cette comparaison, c'est que les princes valent mieux pour fonder, les républiques pour conserver et agrandir 13. Pour fonder, il faut être seul; l'unité de pouvoir est indispensable pour établir une constitution et des lois fondamentales. Mais la liberté est nécessaire pour conserver et agrandir. Un prince peut détruire ce qu'un prince a élevé. Mais pour qu'une république laisse périr les institutions qu'elle a adoptées, il faut un accord de volontés difficile à obtenir. De plus la liberté donne aux peuples l'élan, le courage et l'amour de la patrie. De là les merveilles qu'ont accomplies les républiques de l'antiquité, Athènes, Rome, une fois débarrassées de la tyrannie.

    Il y a beaucoup de vérité sans doute dans cette discussion: cependant, elle n'est pas à l'abri de toute objection. Cette méthode n'est pas rigoureuse: à des exemples on peut opposer des exemples, et des généralités à des généralités. Par exemple, lorsque Machiavel affirme que les peuples sont plus persistants dans leurs idées que les monarques, on peut lui demander s'il n'y a pas dans les monarchies autant et quelquefois plus de traditions que dans les républiques. La monarchie française, pour en citer une que Machiavel connaissait bien, et dont il savait apprécier la politique, a montré pendant plusieurs siècles une suite d'idées comparable à la ténacité du sénat romain. Il est d'ailleurs bien difficile de mesurer et de peser le nombre de fautes commises dans les différentes espèces de gouvernements. Il manque donc quelque chose à la démonstration de Machiavel, c'est la supériorité morale des gouvernements libres sur ceux qui ne le sont pas. A égal mérite, l'un vaut mieux que l'autre, par cela seul qu'il est libre. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas des gouvernements absolus qui soient préférables à des gouvernements libres, si les uns sont raisonnables, et si les autres ne le sont pas. Ce n'est pas à dire encore que la forme républicaine soit essentielle à la liberté, ou le despotisme à la forme monarchique: il y a des républiques tyranniques, comme celle de Venise et celle de 93, et il y a des monarchies libérales, comme celle de l'Angleterre. Enfin si l'on voulait traiter à fond la question soulevée par Machiavel, il faudrait entrer dans beaucoup de distinctions et de nuances qu'il n'a pu connaître, parce que son expérience était trop étroite, et s'élever à des principes qui manquent totalement à sa philosophie.

    Quoi qu'il en soit, le point essentiel pour nous, c'est que dans cette discussion Machiavel a une opinion: il est pour la liberté et pour le peuple, contre le despotisme et contre les princes. Il est plutôt partial qu'indifférent. Il cherche à prouver que la liberté est bonne, que le peuple vaut mieux que les princes, la forme populaire que la forme monarchique. Ce n'est pas seulement un observateur qui constate, un empirique qui donne des préceptes; c'est un républicain, c'est un homme qui a une préférence, une passion juste ou injuste. C'est là une différence essentielle entre les Discours sur Tite-Live, et le livre du Prince, et sur ce point Rousseau a raison. Dans le Prince, en effet, il dit bien comment il faut s'y prendre pour être un tyran, mais non pas qu'il soit bon d'être un tyran, il n'a pas même un mot d'éloge en faveur de la tyrannie; il lui fait la leçon, sans l'aimer, sans l'approuver, sans la condamner; il admire l'art dans un grand tyran, César Borgia; il le donne comme modèle à ceux qui voudront l'imiter; mais rien de plus. Dans les Discours sur Tite-Live, il plaide une cause, celle des bons peuples: Dans le Prince, il endoctrine, les mauvais monarques. Je le crois sincère de part et d'autre, en ce sens qu'il admirait sincèrement un tyran habile, et croyait sincèrement aux moyens qu'il donnait de l'imiter. Mais dans les Discours il est passionné, et dans le Prince il est indifférent. Différence importante qui explique l'erreur de Rousseau, et qui nous fait faire un pas dans l'appréciation de Machiavel.

    C'est ici le lieu de revenir sur les doctrines politiques du Prince, dont nous n'avons examiné encore que les doctrines morales. Si l'on ne consultait que le titre du livre, on pourrait croire que c'est un traité sur la monarchie. Mais on voit dès les premiers chapitres que l'auteur retranche une partie considérable, et la plus importante du sujet; les monarchies héréditaires. Il ne s'agit pas de rechercher les principes et les règles du gouvernement dans une grande monarchie telle que celle de France ou d'Espagne. Le seul problème traité est celui-ci: comment s'établir ou se maintenir dans une principauté nouvelle? Question pleine d'intérêt pour l'Italie du XVe siècle, qui ne se composait guère que de deux sortes d'États: 1° d'États soumis à des princes nouveaux, qui chaque jour naissaient, succombaient, renaissaient, tels que les Médicis, les Sforze, les Borgia, et d'autres beaucoup moins célèbres: car les mêmes révolutions avaient lieu jusque dans les plus petites cités, Machiavel en donne de nombreux exemples; 2° de provinces conquises, perdues, reconquises, disputées entre les souverains étrangers et les souverains du pays, telles que le Milanais et le royaume de Naples. De là deux problèmes: 1° Comment conserver des provinces conquises et ajoutées à un État ancien? 2° Comment s'établir et se maintenir dans une souveraineté toute nouvelle? Machiavel traite ces deux problèmes, particulièrement le second.

    Rien ne témoigne mieux des changements d'idées et des changements politiques, qui s'étaient introduits en Italie du XIIIe au XVe siècle, que la comparaison du Prince, de Machiavel, et du De monarchia, de Dante, ouvrages composés l'un et l'autre par un Italien, par un Florentin, et, à ce qu'il semble, sur le même sujet. Je ne parle pas de la différence des méthodes: d'une part la méthode syllogistique, de l'autre la méthode expérimentale; ici l'autorité d'Aristote, là l'autorité de l'histoire et des peuples contemporains. Mais, sur le fond, quelle différence plus profonde encore! Dante plaide la cause d'une monarchie universelle, éternelle, de droit divin, qu'il prétend s'être perpétuée sans interruption des empereurs romains aux empereurs d'Allemagne: et cette monarchie de l'Empire, il l'oppose à une autre monarchie, celle de l'Église, réclamant pour la première la souveraineté temporelle, et ne réservant à la seconde que la souveraineté spirituelle. Au temps de Machiavel, tout a changé de face; tout s'est morcelé, brisé. Au lieu de ce grand rêve de l'empire romain, trois ou quatre grandes monarchies et, en Italie, une infinité de petites principautés, plus ou moins fragiles, victimes des révolutions, des usurpations, des conquêtes, entre lesquelles la papauté, déchue elle-même de ses prétentions à la monarchie universelle, n'aspirait plus qu'à se faire une place, un territoire, et à lutter de prépondérance avec la république de Venise ou de Florence, et le duché de Milan. Dans le Prince, expression fidèle de cette époque, pas un mot d'allusion à ces prétentions de monarchie universelle, à ces rivalités de l'Église et de l'Empire, ces grands problèmes du moyen âge, remplacés maintenant par ce problème unique: Comment un prince doit-il s'y prendre pour usurper et conserver le pouvoir dans un État particulier?

    Quoique ce problème paraisse surtout inspiré à Machiavel par l'histoire de son temps, il soulève une question bien plus générale, celle de l'origine des gouvernements princiers. A quelle condition une monarchie est-elle légitime? C'est ce que Machiavel n'entreprend pas d'examiner. Il ne cherche pas quels sont les moyens justes et bons de s'élever au pouvoir et de s'y maintenir, mais seulement quels sont ceux qui réussissent le mieux, et quelles sont les chances de chacun d'eux.

    Les politiques anciens distinguaient deux origines du pouvoir royal: la violence ou le consentement du peuple. Ils appelaient du nom de tyrannie le pouvoir conquis par la force, et réservaient le nom de royauté à celui qu'accompagnait le suffrage populaire, et qui se transmettait par l'hérédité. Machiavel reconnaît bien ces différentes origines, mais il n'y attache pas les mêmes idées. Il distingue d'abord deux manières d'arriver à la souveraineté: les talents et le courage, ou bien la fortune et les secours d'autrui 14. Comme exemples du premier cas, il cite les grands fondateurs d'empires: Moïse, Cyrus, Thésée, Romulus. Comme exemple du second cas, il cite particulièrement César Borgia, et c'est là que se place l'apologie de ce prince, donné comme modèle à tous ceux «qui, par fortune ou par les armes d'autrui, sont arrivés à la souveraineté». Il discute les avantages, mais non le droit de ces divers moyens d'élévation. Dans le premier cas, il est vrai, il ne cite que de grands hommes, et des fondateurs d'empires; mais il rapporte tout l'honneur à leur habileté et à leur courage, et ne fait pas mention dès grandes choses qu'ils ont faites. Délivrer les Hébreux du joug des Égyptiens, et les conduire à travers mille dangers jusqu'à la terre promise, affranchir les Perses de la servitude et fonder un grand empire, rassembler des bourgades éparses en une seule cité et lui donner des institutions et des lois, subjuguer un peuple de bandits, et fonder un peuple de conquérants, d'aussi grandes entreprises élèvent Moïse, Cyrus, Romulus, Thésée, au-dessus des princes ordinaires, et la souveraineté se trouve justifiée en eux, d'une part par la volonté des sujets, et de l'autre par la grandeur des résultats. Pour Machiavel, il n'y voit autre chose que l'art de conquérir la souveraineté et de la conserver. Il admire ces grands hommes, comme il admirerait des usurpateurs habiles.

    Machiavel fait une seconde distinction. Il distingue encore deux moyens de s'élever à la souveraineté: le crime et le consentement des citoyens 15. N'était-ce pas le cas ou jamais de distinguer le pouvoir légitime de celui qui ne l'est pas, et d'établir enfin quelques degrés de justice dans l'origine du gouvernement? Voyons comme il parle de ces deux manières de s'élever: «Je vais citer deux exemples du premier moyen, l'un ancien, l'autre moderne, sans entrer dans l'examen de ce qu'ils ont de juste ou d'injuste, je pense qu'ils suffiront à ceux qui désireraient les imiter, si l'occasion les y forçait.» Ainsi il n'est jamais question du droit qui fait qu'un pouvoir est légitime, mais uniquement des moyens de l'établir.

    Quant au second moyen, c'est-à-dire le consentement des sujets, voici comment il s'exprime: «Mais pour en venir à un autre point, on peut devenir prince de son pays par la faveur de ses concitoyens et sans employer la violence et la trahison. C'est ce que j'appellerai principauté civile. Il n'est pas nécessaire pour y arriver d'avoir un mérite rare, ni un bonheur extraordinaire, mais seulement une heureuse astuce 16.» Ainsi non seulement Machiavel ne fait pas remarquer le caractère légitime de cette élévation par le consentement populaire, mais il le corrompt et l'altère, en le rapportant à l'astuce. Ce n'est plus alors qu'un mode d'usurpation comme les autres, plus commode, moins cruel, mais aussi peu louable: ce n'est plus un sage, un citoyen honnête, appelé par la faveur de ses concitoyens à leur donner des lois, un Solon, un Timoléon: c'est un tyran habile qui asservit ses concitoyens avec adresse, au lieu de les opprimer avec cruauté, un Pisistrate, un Cromwell.

    On a essayé d'expliquer d'une manière assez favorable à Machiavel la théorie du Prince. S'il consent à mettre entre les mains d'un homme tous les pouvoirs, c'est que, voyant l'état d'anarchie de son temps, il a cru à la nécessité d'un pouvoir fort, qui maintint partout la justice civile et l'égalité. Il aurait renoncé à la liberté, parce qu'elle ne produisait que la discorde, et il demandait au despotisme la sécurité et la grandeur de l'État. En un mot, la théorie de Machiavel ne serait autre que celle qu'ont mise en pratique, parmi nous, les Philippe le Bel, les Louis XI, les Richelieu; et, quoique ces grands politiques sont fort loin d'être irréprochables, on ne peut nier qu'ils n'aient été très utiles au pays, et qu'ils ne l'aient servi avec éclat. Ainsi entendue, la politique de Machiavel, fort répréhensible sans doute quant à la morale, n'en aurait pas moins un véritable cachet de grandeur.

    Quoique cette explication soit assez spécieuse et ne soit pas sans vérité, nous la croyons encore beaucoup trop complaisante: c'est attribuer au Prince beaucoup plus d'étendue et de profondeur qu'il n'en a réellement. On trouve bien à la vérité quelques indications d'une telle doctrine dans les Discours sur Tite-Live; mais dans le Prince il n'y en a pas trace. Dans les Discours sur Tite-Live, Machiavel justifie les crimes politiques par le bien public; par exemple, lorsqu'il excuse le meurtre de Rémus, il dit expressément que ce meurtre ne doit pas autoriser tout homme à agir ainsi pour s'élever au pouvoir: ce qui couvre la faute de Romulus, c'est la grandeur du résultat; c'est la fondation d'un empire. Si Cléomène massacre les éphores de Sparte, c'est pour rétablir les lois de Lycurgue; c'est donc pour faire une grande réforme. Il parle encore de s'emparer du pouvoir dans une république, pour y régénérer la liberté et l'égalité: en un mot, la politique des Discours est immorale; mais elle a toujours un but; et ce but, c'est la grandeur de l'État.

    Dans le Prince, au contraire, le seul but dont il soit question, c'est la grandeur du prince. Tous les conseils que Machiavel donne sont sous cette forme: «Si le prince veut se maintenir...» Le seul problème traité est donc de savoir comment un pouvoir usurpé peut se conserver. Dans l'exemple de César Borgia, l'auteur nous fait admirer tous les moyens qu'il a employés pour mettre la fortune de son côté: la preuve qu'il a bien agi, c'est que la Romagne lui a été fidèle pendant un mois. Donc son seul but était de s'assurer de la liberté de la Romagne. Quand il parle d’Agathocle, il dit qu'il s'est fait pardonner devant Dieu et devant les hommes, parce que sa cruauté a été bien employée. Or, qu'est-ce qu'une cruauté bien employée? C'est celle qui s'exerce en une seule fois: pas un mot du bien public, ni de justice, ni d'égalité. Il est vrai que Machiavel nous dit que César Borgia avait établi une justice exacte sous un homme recommandable. Mais ce n'est là, aux yeux de Machiavel, qu'un des moyens employés par ce prince; ce n'est point un but. Ainsi encore Machiavel conseille au prince d'éviter la haine et le mépris, de s'appuyer sur le peuple et non sur les grands: ces divers moyens, quoique meilleurs que les autres, ne sont toujours que des moyens. Le seul but est la conservation du pouvoir: c'est là toute la politique du Prince: c'est trop de complaisance que d'y voir autre chose.

    Si l'on ne peut voir dans le Prince, à quelque point de vue qu'on se place, un livre de politique libérale, faut-il y voir au moins un livre de politique patriotique? Telle est la dernière explication trouvée en faveur de Machiavel. L'objet principal de ses pensées, a-t-on dit, était l'indépendance de l'Italie. Il voyait l'Italie envahie de toutes parts par les étrangers, et succombant par ses propres divisions: il crut que le seul remède était dans l'unité, et l'unité sous une famille puissante. Les Médicis étaient là. Machiavel compta sur eux pour sauver son pays; et dans l'intérêt de la patrie, il sacrifia la liberté.

    Il y a encore là quelque chose de vrai, mais d'exagéré. On ne peut refuser à Machiavel le patriotisme, comme on ne peut lui refuser l'amour de la liberté: ces deux grandes passions sont ses excuses et son honneur. Sans aucun doute, la question de l'indépendance italienne l'a fortement préoccupé. Dans la disgrâce, loin de toute affaire, dans ses lettres si vigoureuses à Vettori, l'ambassadeur des Médicis à Rome, il donne les conseils les plus sages et les plus habiles pour tâcher de nouer en Italie des ligues qui résistassent à l'étranger. Un de ses problèmes favoris, l'un de ceux qu'il a traités avec le plus d'amour, et où l'on peut l'admirer sans réserve, c'est la formation d'une armée nationale. Il y revient à plusieurs reprises, et dans les Discours sur Tite-Live 17, et dans le Prince 18; il en fait même l'objet d'un ouvrage spécial, son Traité sur l'art militaire. Il combat de toutes ses forces la plaie des mercenaires, par laquelle périssait l'Italie. Enfin, sur ce point, il est fidèle à lui-même, il ne se dément jamais: c'est un patriote. C'est ce sentiment qui donne tant de grandeur au dernier chapitre du Prince. Cette invitation aux Médicis de sauver l'Italie part d'une âme convaincue, et qui était évidemment capable de sentiments élevés. Tout cela est vrai, et l'on voit que nous n'atténuons pas le patriotisme de Machiavel; mais est-ce là enfin la vraie interprétation du Prince? nous ne le pensons pas.

    Il y a dans le Prince quelques nobles accents de patriotisme; et en même temps le Prince est le manuel de la tyrannie. Il n'y a entre ces deux choses aucun lien nécessaire. J'avoue que Machiavel a aimé sa patrie; mais rien ne me prouve que ce soit, pour cela qu'il ait conseillé aux princes de son temps l'imitation de César Borgia. Qu'importe que le dernier chapitre du Prince soit une exhortation en faveur de la patrie italienne? ce n'est là qu'une péroraison éloquente, qui ne change rien à l'esprit du livre. Dans les chapitres vraiment essentiels de l'ouvrage, Machiavel indique-t-il ce lien entre les moyens qu'il propose et la fin qu'on lui prête? Nullement. Lorsqu'il explique lui-même le sujet de son livre, nous entretient-il de l'unité et de l'indépendance de l'Italie? En aucune façon. Son seul objet est de nous expliquer comment on s'élève, on se maintient dans une principauté nouvelle. Supposez que l'indépendance de son pays fût sa véritable préoccupation, quelle politique conseille-t-il? Massacrer les ennemis de son pouvoir, et violer les traités. Il faut avouer que c'est là un patriotisme peu inventif, et des moyens de délivrance assez peu efficaces. Il est vrai qu'il a parlé de la formation d'une armée nationale: c'est un point que nous concédons; mais enfin ce n'est qu'un point particulier; et cela ne suffit point pour changer le sens de tout l'ouvrage.

    Il reste enfin, comme dernier refuge, aux partisans de Machiavel, l'opposition des doctrines politiques dans les Discours, et dans le Prince, les unes libérales, les autres favorables à la tyrannie. Un même homme, dit-on, peut-il avoir soutenu à la fois le pour et le contre? Il faut donc que le Prince soit une feinte. Mais un esprit difficile, et disposé à la méfiance envers la nature humaine, méfiance dont Machiavel n'aurait pas le droit de se plaindre, puisqu'elle est le principe de ses écrits, un tel esprit ne pourrait-il pas demander s'il y a plus de sincérité dans les Discours sur Tite-Live que dans le livre du Prince? Sans pousser la sévérité jusqu'au point où elle deviendrait injustice, on peut dire que Machiavel est avant tout un publiciste empirique 19, qui ne s'intéresse qu'aux moyens. Comment se saisir du pouvoir? Comment le conserver? Comment établir la liberté? Comment la maintenir? Comment agrandir un État? Comment le défendre? Tels sont les problèmes qui le séduisent, et dans la solution desquels il déploie une finesse et une profondeur sans égales. Il serait très injuste de vouloir mesurer son génie à l'analyse que nous avons donnée de ses doctrines. Car, nous n'avons pu résumer que les idées générales qui sont fausses, et nous avons dû laisser de côté les idées particulières, qui sont les plus nombreuses, et où il déploie toute sa force. C'est par là qu'il plait aux politiques. Il leur donne des maximes utiles, et c'est ce qu'ils goûtent le mieux: «Tout homme qui connaît le monde, dit Macaulay, dans l'article déjà cité, sait qu'ordinairement il n'y a rien de plus inutile qu'une maxime générale... Mais les préceptes de Machiavel sont dans une catégorie très différente; et c'est selon nous en faire le plus grand éloge, que de dire qu'ils peuvent être d'une utilité incontestable dans beaucoup de circonstances de la vie réelle.»

    L'originalité philosophique de Machiavel consiste à avoir introduit dans la politique ce que l'on peut appeler la logique pratique, c'est-à-dire la méthode même avec laquelle on juge dans la vie les hommes et les événements. Cette méthode s'arrête-t-elle à la superficie, elle est le bon sens; va-t-elle plus loin, elle est la pénétration; va-t-elle jusqu'aux causes les plus cachées, elle est la profondeur. En général elle est un raisonnement rapide, qui conclut de ce qu'elle voit à ce qu'elle ne voit pas, à l'aide de la comparaison et de l'analogie. C'est une induction, mais une induction qui s'ignore, qui ne se soumet point à des règles, qui ne connaît pas les lenteurs de la méthode scientifique: car, dans la vie, il faut juger vite, et l'on se passe d'une parfaite exactitude pour atteindre plus tôt à l'à peu près. Or, jusqu'au temps de Machiavel, la politique, comme la morale, avait toujours été traitée par la logique des écoles, logique pleine d'embarras, d'inutilités, de distinctions artificielles, et à laquelle manquaient absolument le suc et le nerf de la réalité. Machiavel rendit à la politique le même service que Dante à la poésie: il la traduisit en langue vulgaire. Le premier, il traita de la politique réelle, et substitua l'étude et l'analyse des faits à la discussion des textes, et à l'argumentation a priori.

    La méthode de Machiavel avait les avantages et les inconvénients de cette sorte de logique, qui juge plus qu'elle ne raisonne, et qui devine plus qu'elle n'observe. Elle considère plutôt ce qui est, que ce qui doit être: elle prend pour règle l'exemple et l'usage, plus que la conscience, et s'intéresse plus au choix des moyens employés pour obtenir un résultat, qu'à la valeur morale du but poursuivi. C'est là une des causes de l'immoralité que nous avons relevée dans Machiavel. Il parlait et il raisonnait comme le vulgaire, avec plus de profondeur, mais non avec plus de hauteur et de pureté morale. On le comprend d'ailleurs, lorsque le bon sens pratique, lorsque la logique familière commence à se sentir assez forte pour évincer et remplacer la logique de convention, elle écarte comme un joug toutes les idées de l'école; or, les idées morales ont toujours eu pour privilège d'être défendues par l'école contre le monde. Comme elles sont plus claires à ceux qui vivent parmi les hommes, comme il est plus facile de les comprendre et de les admettre en théorie que de les pratiquer, les savants qui se font les patrons des idées morales les couvrent ainsi d'une sorte de vernis pédantesque, qui leur nuit auprès du monde; de là vient que la logique du monde, lorsqu'elle s'émancipe du joug de l'école, s'affranchit en même temps des idées morales, et les traite volontiers avec dédain: de même que l'enfant qui pendant longtemps n'a jugé qu'à l'aide de son maître, lorsqu'il commence à sentir en lui-même la puissance de juger seul, rejette tout ce qu'on lui a appris, bon ou mauvais, et met une certaine fierté à fouler aux pieds les principes qu'il respectait le plus.

    Il s'est passé, à ce qu'il semble, un phénomène analogue au XVIe siècle. Jusque-là, l'esprit humain n'avait connu d'autre manière de penser que la logique de l'école. Je sais que, malgré ce joug, de grandes luttes cependant avaient eu lieu, et que des doctrines hardies s'étaient fait jour, mais toujours dans le sein de l'école, et par ceux-là seuls qui savaient manier l'instrument commun. Mais lorsque l'esprit humain sentit qu'il pouvait marcher seul, lorsque l'exemple des grands écrivains de l'antiquité eut répandu une autre manière, plus grande et plus libre, de penser et de raisonner, la politique scolastique fut renversée de fond en comble: les questions générales furent morcelées, brisées en une infinité de questions particulières; le but disparut devant les moyens, et le droit devant le fait: la religion et la morale s'évanouirent dans un commun naufrage; et la logique laïque, victorieuse de la logique officielle, inaugura son entrée sur la scène de la philosophie politique par le machiavélisme.

    Au reste, cette révolution n'a eu lieu dans la science que parce qu'elle avait eu lieu dans les faits. L'habileté des souverains, la sagesse ou l'artifice, en un mot, l'art de tirer parti des événements par tous les moyens possibles, avait succédé à la violence ouverte qui avait été l'arme universelle du moyen âge; à la générosité qui accompagnait parfois la violence, et à la piété naïve qui la corrigeait, les princes du XVe siècle substituèrent une prudence peu scrupuleuse, qui opposait la ruse à la force, et quelquefois à la ruse elle-même. C'est l'esprit de ce temps dont les héros sont Louis XI, Ferdinand d'Aragon, Gonsalve de Cordoue, etc. C'était sans doute une application peu noble de l'intelligence, mais enfin un témoignage de l'empire nouveau et croissant de l'esprit et de la pensée dans la sphère politique. Machiavel fut l'écho de ces principes, et l'interprète de cette importante révolution.

    Au reste, quoique la méthode de Machiavel soit en germe la méthode d'observation et d'expérience, on peut dire cependant qu'il ne l'a pas encore appliquée d'une manière suffisamment scientifique. Si l'on ne considère que son esprit, il en est peu qui lui soient supérieurs: c'est un génie mâle, net, plein de finesse et de fermeté, et d'une pénétration admirable. Mais sa méthode est très imparfaite. Il ne classe pas les problèmes; il ne les subordonne pas les uns aux autres; il tâtonne souvent dans la solution; il ne groupe pas suffisamment les faits; il en rassemble souvent qui ne sont pas du même ordre, qui ne prouvent pas la même chose; enfin, il manque tout à fait d'enchaînement. Mais il a des parties admirablement traitées. Je citerai, par exemple, son chapitre des conspirations, où la matière est étudiée à fond, et en parfaite connaissance de cause. C'est un chef-d’œuvre de netteté, de vigueur, d'expérience et de réflexion.

    En résumé, Machiavel a fondé la science politique moderne, en y introduisant la liberté d'examen, l'esprit historique et critique, la méthode d'observation. Par là, il mérite la reconnaissance de la philosophie. Mais, par malheur, la première application qu'il a faite de cette nouvelle méthode a été une doctrine détestable, qui a eu une trop grande part dans les malheurs et les crimes de la politique au XVIe siècle. On peut rejeter sur son temps la faute de cette doctrine; mais il ne faut ni la justifier, ni l'excuser. L'astuce et la violence se font assez d'elles-mêmes leur place dans les affaires humaines, sans qu'il soit nécessaire que la science vienne les couvrir de sa haute autorité.


    Notes
    1. Disc T.-L., 1. I, c. II
    2. Disc. sur la Réforme de la constit. de Florence.
    3. Cependant Machiavel a connu et très bien apprécié le gouvernement de la France. Il en parle avec admiration: «La France, dit-il, tient le premier rang parmi les États bien gouvernés. Une des institutions les plus sages qu'on y remarque, c'est sans contredit celle du Parlement, dont l'objet est de veiller à la sûreté du gouvernement et à la liberté des sujets. Les auteurs de cette institution connaissant d'un côté l'insolence et l'ambition des nobles, de l'autre les excès auxquels le peuple peut se porter contre eux, ont cherché à contenir les uns et les autres, mais sans l'intervention du roi, qui n'eût pu prendre parti pour le peuple, sans mécontenter les Grands, ni favoriser ceux-ci, sans s'attirer la haine du peuple.» (Le Prince, c. XIX). Il dit également dans les Discours sur Tite-Live: «Le royaume de France en est un exemple. Le peuple ne vit assuré que parce que les rois se sont liés par une infinité de lois qui sont le fondement de sa sûreté. Ceux qui ont organisé cet État ont voulu que les rois disposassent à leur gré des troupes et des finances, mais qu'ils ne pussent ordonner du reste que conformément aux lois. (Disc. sur T.-L., 1. I, c. XVI).» — Machiavel avait connu la France par ses diverses légations à la cour de France: la première en 1500, de juillet à novembre; la deuxième en 1503, de janvier à février; la troisième en 1510, de juin en septembre. (Voir en outre le Tableau de la France.)
    4. Il est à regretter que ces belles paroles soient extraites de la lettre même où il avoue qu'il a composé le Prince, pour plaire aux Médicis, et en obtenir de l'emploi. Peut-être en écrivant à Vettori, ambassadeur des Médicis à Rome, n'a-t-il voulu parler que d'un livre qu'il savait devoir lui plaire, et il s'est tu sur les Discours sur Tite-Live, où il déposait, nous aimons à le croire, ses meilleurs et ses plus sincères sentiments.
    5. Disc. T.-L., 1. II, c. II.
    6. Ibid., 1. I, c. LVIII.
    7. Ibid., ibid.
    8. Ibid., 1. I. c. LIII.
    9. Ibid., ib. XXIX et XXX.
    10. Ibid., 1. I, c. LIX.
    11. Ibid., ib., c. XX.
    12. Ibid., 1. III, c. IX.
    13. L.I, c. IX et LVIII.
    14. Le Prince, c. VI et VII.
    15. Le Prince c. VIII.
    16. Ibid., c. IX.
    17. L. I, c. XXI, et I. II, c. XVI. XX.
    18. Le Prince, c. XII, XIII, XIV.
    19. Dans son article sur Machiavel, Macaulay lui sacrifie impitoyablement Montesquieu, par ce motif que Machiavel n'a jamais cherché que la vérité, et que Montesquieu n'a cherché que l'effet. Il oublie une différence profonde; c'est que Machiavel n'a donné que des préceptes, et que Montesquieu a cherché des lois. La politique de l'un ne s'élève pas au-dessus de l'empirisme; celle de l'autre essaie de devenir une science. C'est pourquoi Aug. Comte considère avec raison Montesquieu comme un des fondateurs de la science sociale. Il n'en dit pas autant de Machiavel.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Paul Janet
    Historien et politologue français (1823-1899), auteur de l'Histoire de la science politique dans ses rapports avec la morale.
    Mots-clés
    Machiavel fondateur la science politique moderne, sa passion pour la liberté, les limites du machiavélisme
    Extrait
    «[...]Machiavel a fondé la science politique moderne, en y introduisant la liberté d'examen, l'esprit historique et critique, la méthode d'observation. Par là, il mérite la reconnaissance de la philosophie. Mais, par malheur, la première application qu'il a faite de cette nouvelle méthode a été une doctrine détestable, qui a eu une trop grande part dans les malheurs et les crimes de la politique au XVIe siècle. On peut rejeter sur son temps la faute de cette doctrine; mais il ne faut ni la justifier, ni l'excuser. L'astuce et la violence se font assez d'elles-mêmes leur place dans les affaires humaines, sans qu'il soit nécessaire que la science vienne les couvrir de sa haute autorité.»
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