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    Dossier: Machiavel Nicolas

    Au temps de la renaissance: Niccolo Machiavel

    Guglielmo Ferrero
    Conférence faite le 28 janvier 1935, répétée le 29 janvier.
    I - Scandale et Gloire

    Du XVIe au XVIIIe siècle, Machiavel a été un scandale européen. On n'ose même plus prononcer son nom. « Ille qui dixit » (« Celui qui a dit »), chuchotent à l'oreille les théologiens et les moralistes, obligés de réfuter ses exécrables théories. Au XIXe siècle, renversement complet: le scandale se transforme en gloire. Machiavel est le hardi champion de la raison émancipée, qui fait de la politique une libre science humaine. On l'enterre à Santa-Croce et on grave sur sa tombe: « Tanto nomini nullum par elogium. »
    Chose plus curieuse encore, si on va aux sources du machiavélisme, qu'est-ce qu'on découvre? Un petit livre, Il Principe (Le Prince), où on ne trouve les choses dénoncées par les uns et admirées par les autres que parce que tout le monde l'ouvre, persuadé d'avance qu'elles y sont, et que celui qui ne les trouverait pas délivrerait à soi-même un certificat d'ignorance. C'est la destinée de tous les livres trop célèbres. Mais supposez un lecteur qui aurait la force de lire Le Prince, comme le dernier « vient de paraître » d'un auteur inconnu, sans aucune prévention expectante: que trouverait, dans Le Prince ce lecteur extraordinaire? Un ingénieux petit traité sur la monarchie, plein de conseils bons et de conseils mauvais pour les souverains de toutes les époques. Les bons conseils sont très nombreux, mais ils ont le défaut commun à tous les bons conseils: ils sont plus faciles à donner qu'à suivre. Les conseils mauvais sont plus pratiques, mais heureusement peu nombreux: trois en tout. Leur petit nombre nous permettra de les examiner rapidement.

    II. - Trois mauvais Conseils

    Dans le troisième chapitre du Prince, Machiavel conseille à tout usurpateur du règne d'autrui d'exterminer la dynastie précédente; sinon, il ne sera jamais sûr de sa couronne. Le conseil est atroce; mais ne prouve-t-il pas que Machiavel était un écrivain très peu machiavélique? Un écrivain machiavélique se serait bien gardé de mettre toute la théologie occidentale en fureur par un conseil si compromettant; il se serait borné à affirmer qu'aucun trône conquis par la force n'est sûr, tant qu'un membre de la dynastie précédente vit. Les usurpateurs de toutes les époques auraient facilement déchiffré dans ce texte inattaquable, le mauvais conseil sous-entendu.
    Il serait impossible de contester que le septième chapitre du Prince fait l'apologie de la trahison et de l'assassinat, dans la personne de Cesare Borgia: un gredin sans importance, qui n'a pas même su assurer à ses crimes la justification du succès. Chapitre odieux! Mais on n'a qu'à tourner la page pour trouver une réfutation passionnée. Agatoclès, le tyran de Syracuse, est un Borgia qui a réussi: malgré son succès, Machiavel flétrit ses crimes dans le huitième chapitre du Prince et conclut que le génie ne suffit pas à faire de ce scélérat un grand homme. Pourquoi, alors, le septième chapitre a exalté ce que le huitième foulera aux pieds? Des admirateurs ont cru servir la gloire de Machiavel, en torturant les deux textes pour les mettre d'accord. Peine perdue! La contradiction est patente, et elle prouve que l'apologie du Borgia n'est pas une conclusion définitive et ferme, mais un sursaut de polémique, un nuage qui passe.
    Mais le grand scandale du machiavélisme est la doctrine du parjure, exposée dans le dix-huitième chapitre du Prince. Lisons ce texte célèbre:
    « Un prince sage ne peut ni doit tenir sa parole quand la loyauté lui ferait trop de tort ou quand les raisons pour lesquelles il a pris un engagement n'existent plus. Si les hommes étaient bons, cette doctrine serait détestable; mais ils sont méchants. Puisqu'ils manqueraient à leur parole, tu n'es pas tenu à tenir la tienne. Un prince trouvera, d'ailleurs, toujours, des raisons pour justifier sa carence. »
    Trois siècles ont vu, derrière et penché sur l'épaule de Machiavel écrivant cette page, Méphistophélès qui dictait. Et pourtant, si nous pressons ce texte, qu'en tirons-nous? La théorie du rebus sic stantibus, familière aux juristes. En quelques lignes d'une clarté brutale, Machiavel dit ce que des générations de juristes répètent dans l'argot difficile du droit: un État n'est plus tenu à respecter un traité, quand le changement des circonstances en a rendu trop dangereuse ou onéreuse l'observance. Si Machiavel a tort, les juristes aussi se sont trompés. Mais alors pourquoi, pour ceux-ci, tant de couronnes académiques en vie et, après la paix éternelle, des bibliothèques, ces nécropoles de la pensée tandis que Le Prince est condamné depuis quatre siècles au purgatoire des interminables discussions? Le crime ou le mérite de Machiavel serait-il d'avoir révélé aux foules les arcana regni, les secrets du pouvoir?

    III. - Le prétendu Machiavélisme.

    C'est tout. La prétendue doctrine du machiavélisme se réduit à quelques fragments du Prince, sans lien entre eux et avec le reste, qu'on pourrait supprimer sans mutiler l’œuvre, ou rendre inoffensifs en habillant les pensées qu'ils contiennent de mots moins transparents. Le machiavélisme est un croque-mitaine, inventé par la contre-réforme, et que le XIXe siècle
    retourné contre l'ancien régime, en en faisant une espèce de phare de l'humanité. Épouvantail ou lumière, il n'est qu'une des nombreuses mystifications avec lesquelles l'humanité aime à se tromper; Machiavel ne lui a prêté que son nom innocent.
    Mais alors vous me demanderez, et avec raison, - car là est tout le problème, - que sont et d'où viennent ces fragments qui ont servi de prétexte à cette double mystification? Il suffit de lire Le Prince, en connaissant la vie de l’auteur et son caractère, pour découvrir que ces fragments ne sont que des explosions intermittentes de la mauvaise humeur de l'écrivain, des boutades. D'où la question décisive: qui était cet homme, dont les accès de mauvaise humeur troublent depuis quatre siècles une partie de l'humanité?
    Il était un prophète, enchaîné à un petit emploi subalterne d'une république minuscule. Il n'était pas né prophète, mais poète, et grand poète; sa pièce de théâtre, La Mandragora, suffirait à le prouver. Simple farce graveleuse par le sujet, elle est, par le relief et la profondeur des caractères, un des drames les plus amers et puissants de la littérature universelle, un chef-d’œuvre. On se demande quelles merveilles Machiavel aurait données au théâtre, s'il avait traité de grands sujets. Mais, au commencement du XVIe siècle, le théâtre en Italie n'était qu'une distraction occasionnelle ou un amusement grossier; les grands sujets n'avaient pas de public; La Mandragora a été toujours un chef-d’œuvre honteux, désavoué, presque clandestin, à cause de l'intrigue et d'un certain rôle louche qu'y joue un moine. Un musicien distingué qui, il y a quelques ans, voulait en tirer un opéra, a provoqué un scandale.
    À la fin du XVe siècle, il n'y avait en Italie un public raffiné que pour la lyrique à la Pétrarque et pour les poèmes chevaleresques: littérature trop conventionnelle pour un esprit si puissant. Ne pouvant décharger dans la littérature son imagination, ce poète à la recherche d'un poème s'est tourné vers le passé, vers l'histoire, la politique, la philosophie. Mais il était trop grand pour devenir un annaliste érudit ou un moraliste bien en cour; en se plongeant dans le passé, en réfléchissant sur le présent, en rapprochant les deux, son imagination a pris feu; il a vu l'avenir, et il est devenu le prophète de la Renaissance ...

    IV. – La Renaissance

    ... De la Renaissance, qui a été une orientation nouvelle de l'esprit occidental, une grande révolution intellectuelle et politique. Dans l'art, la Renaissance est, à mon avis au moins, une décadence. La sculpture, la peinture, l'architecture, perdent, en remontant le fleuve des siècles à la recherche des anciens modèles abandonnés, la sève, la fraîcheur, la puissance qu'elles avaient au Moyen Âge. La révolution décisive que l'étude de l'antiquité provoque, il faut la chercher ailleurs: dans les États, dans les armées, dans la position européenne de la papauté. Au Moyen Âge, le pape n'est pas seulement le pasteur catholique de l'Europe, il est aussi le chef d'un véritable empire, avec gouverneurs, provinces et tributs, qui n'a pas besoin de soldats pour se faire obéir et pour encaisser tous les ans des quantités considérables d'or et d'argent: des bulles, et des bénédictions - du papier, de l'encre, des paroles - suffisent. C'est le second empire de Rome, cette fois désarmé.
    Cet empire extraordinaire - le plus extraordinaire peut-être de l'Histoire - s'est maintenu pendant des siècles par la seule puissance du verbe parlé ou écrit; et quelle merveilleuse civilisation s'est épanouie dans son sein! Nous la traitons souvent de barbarie parce que la Renaissance a tué en nous son esprit. C'est la civilisation qui a enfanté saint Anselme, saint François d'Assise, saint Dominique, saint Thomas, saint Louis, Dante, Pétrarque, les architectes des cathédrales gothiques, Giotto et les primitifs siennois, le Beato Angelico, Jeanne d'Arc, la Scolastique; une civilisation qui, pendant plusieurs sièges, n'a travaillé que pour bâtir un immense escalier reliant la terre au ciel, sur lequel l'humanité pût monter au Paradis. Pour bâtir cet escalier, elle perd le secret de presque toutes les sciences humaines; elle se contente d'organiser des rudiments de pouvoir politique; elle désapprend l'art de la guerre. Une grande civilisation qui ne sait plus ni organiser des armées ni se battre, dans laquelle les luttes entre les hommes ne sont que tumultes et chocs de petites foules amorphes, servies par deux seuls instruments: le fer et le feu, dans leur forme élémentaire!
    La Renaissance a détruit, avec l'escalier qui montait au ciel, cette anarchie mystique, en organisant la société et en armant les États. Elle avait été préparée par l'enchaînement de plusieurs extraordinaires nouveautés: la découverte de la terre par les grandes explorations géographiques du XVe siècle, la découverte du ciel par l'astronomie scientifique, la première expansion mondiale de l'Europe, les deux inventions décisives: l'imprimerie et les armes à feu, commencement de la guerre chimique. La découverte, dans les nécropoles de la Grèce et de Rome, des vestiges d'une imposante civilisation politique et militaire, précipite la révolution. Arrivé aux portes du Paradis par l'immense escalier du Moyen Âge, brusquement l'esprit humain se retourne, redescend sur la terre, résolu à l'explorer, à conquérir ses trésors, à réapprendre la guerre et la politique, à déchiffrer l'énigme de la vie et de l'Histoire. À mesure que les États et les armées s'organiseront; à mesure que la pensée humaine pénétrera les secrets de la nature et de l'humanité, la parole sacrée perdra sa force, la domination par le prestige surnaturel s'énervera, l'empire de Rome désarmée déclinera.

    V. - L'Italie et la Renaissance

    Le premier, Machiavel voit cette révolution venir et déduit de sa découverte un certain nombre de conséquences. Là est la prodigieuse originalité de son oeuvre. Est-il un historien, un philosophe, un politique? Il l'est; mais il est aussi quelque chose de plus, difficile à définir et à classer, et pourtant essentielle, car dans cette chose indéfinissable est la raison de sa gloire. Il est le seul de son époque, par exemple, qui devine que l'Italie est en danger et pourquoi. On ne comprendra rien à l'histoire de l'Europe moderne, tant qu'on n'aura pas compris que la Renaissance a été la Renaissance des autres, - de la France et de l'Angleterre, par exemple, - mais une espèce de suicide pour l'Italie. L'Italie était la capitale de la théocratie médiévale, en possession, depuis des siècles, de tous les privilèges métropolitains, y compris l'afflux ininterrompu des métaux précieux, versés par les tributaires. Nulle part l'anarchie et la démilitarisation du Moyen Âge n'avaient été plus grandes, plus incurables et plus splendides. Une pulvérisation d'États minuscules, parmi lesquels un seul État vraiment grand et solide: Venise; les autres, des anarchies cherchant en vain à se cristalliser, sans principe de légitimité, sans tradition, sans groupes dirigeants, sans lois stables et solides; nulle part des forces militaires sérieuses, sauf là où elles sont une affaire commerciale du prince: le plaisir, la richesse, le luxe, la splendeur artistique, uniques préoccupations de l'élite et du peuple; partout la guerre et la révolution en permanence, peu destructives, mais féroces, sans exclusion de coups - ruses, perfidies et crimes - pour s'arracher les trésors versés à Rome par les tributaires de la théocratie universelle; le paradis des beaux-arts et de la basse littérature domestiquée, l'enfer de toute pensée et de toute âme indépendante: telle est l'Italie du Moyen Âge, que la Renaissance va détruire.
    Dans la mesure où la papauté la soutenait de son autorité et l'alimentait de ses trésors, cette anarchie splendide, violente et servile, pouvait continuer à se prodiguer en merveilles de beauté sans épuiser sa substance; mais que deviendrait l'Italie le jour où l'Europe se révolterait contre Rome? La Renaissance n'est que la révolte laïque de l'Europe contre Rome, comme la Réforme va être bientôt la révolte religieuse.

    VI. - La Vision de Machiavel

    Machiavel voit l'Italie entraînée dans la ruine de la théocratie médiévale, si elle ne se dégage pas à temps; il veut qu'elle se dégage; il ne pense qu'à l'aider à se dégager à n'importe quel prix. Depuis des siècles, l'Italie jouissait-elle de la primauté européenne par la seule raison qu'elle était la métropole de la théocratie papale? Machiavel n'hésite pas à dénoncer la papauté comme le grand danger national, la cause première de la faiblesse politique et militaire de l'Italie. Audace presque incroyable au début du XVIe siècle, il attaque le christianisme comme la religion des esclaves qui énerve les peuples. Les accusations, qui en Nietzsche sont des lieux communs, repris à M. Homais par un écrivain riche en images et pris au sérieux par un siècle ramolli, sont en Machiavel les premiers inédits d'une révolte, qui va déchristianiser une partie de l'Occident. Si l'Italie a dominé jusqu'alors l'Europe sans armée, Machiavel lui annonce que, maintenant, il lui faudra s'armer pour se défendre; il écrit, lui civil, le premier grand livre moderne sur la guerre.
    Mais une armée n'est que l'épée d'un État; elle sert, si le gouvernement sait la manier. Machiavel veut en finir avec la pulvérisation des petits États italiens, capables seulement de faire des révolutions, de bâtir des palais, d'encourager des artistes et de donner des fêtes. Il ne réclame pas, comme on l'a dit trop souvent, l'unité de l'Italie, mais un État italien solide, fort, sérieux, s'appuyant sur des lois sages et justes, qui soit capable de la défendre. République ou monarchie, il ne fait pas de différence ; il veut réformer les républiques, et il écrit Décades sur Tite-Live; il veut régénérer les monarchies et il compose Le Prince; il offre ses lumières aux unes et aux autres.
    Au début du XVIe siècle, il cherche déjà la formule de l'État parfait, qui deviendra l'obsession du monde occidental à partir du XVIII siècle; et, en la cherchant, il arrive d'un seul bond - là est sa grandeur - à la conception presque parfaite de l'État moderne: de l'État, qui est l’œuvre exclusive des passions et de la raison de l'homme, coalisées pour atteindre deux buts, dont la conciliation serait la perfection rêvée, mais qui entrent en collision à chaque instant: la puissance et la justice.
    Toutes les contradictions de Machiavel naîtront de ce dualisme de la force et de la justice, qui est l'âme en même temps de sa doctrine et de l'État moderne, et qui sera la raison sérieuse pour laquelle, au XIXe siècle, on étudiera avec tant de zèle ses oeuvres, même si souvent on les comprend mal. Il ne se contente pas de chercher la formule de l'État parfait, qui conciliera la puissance et la justice, dans les livres latins; il voyage à travers l'Europe et il étudie des pays où l'Italie ne voyait alors que des barbares à rançonner, des vivantes mines d'or monnayé.
    « Parmi les royaumes bien organisés et bien gouvernés de notre temps, - lit-on dans le dix-neuvième chapitre du Prince, - il y a la France. Elle a un grand nombre d'institutions excellentes qui assurent la liberté et la sécurité du roi. La plus importante de ces institutions est le Parlement. »

    VII. - Un Prophète qui doit gagner sa Vie

    Un voyant, donc, un grand voyant. Mais un grand naïf aussi. Il voit si loin dans l'avenir qu'il ne comprend plus rien a présent. Il a raison: l'Italie sera entraîné dans la ruine de la théocratie médiévale, si elle ne se dégage pas. Mais un grand naïf seulement pouvait croire que l'Italie se dégagerait en quelques ans, grâce à la plume d'un grand écrivain et à l'épée d'un grand prince. Les siècles seuls détruiront ce que les siècles ont créé. Un grand prophète, qui se prodigue parmi ses contemporains en conseils absurdes et impossibles, parce que vrais à une trop grande profondeur, est déjà un personnage pathétique.
    Mais le cas de Machiavel était encore plus compliqué. Ce prophète devait gagner son pain quotidien. Il était issu d'une famille de bourgeoisie moyenne, qui possédait des terres et des maisons, mais qui, ne pouvant pas vivre des seuls revenus de sa propriété, devait s'aider avec les professions libérales ou les emplois. Il y a encore beaucoup de ces familles à Florence. En 1498, à vingt-neuf ans, « Messer Niccolo », comme on disait alors, était nommé second chancelier et, quelques semaines après, secrétaire des Dieci di liberta e di pace: un emploi qui exigeait une certaine culture et intelligence, mais subalterne. Voyez-vous d'ici, dans un petit bureau du Palazzo della Signoria, ce modeste fonctionnaire, qui porte dans sa tête cette énorme vision de l'avenir? Il voit l'Italie faire naufrage, il veut la sauver, et il croit connaître le secret du salut; mais il doit servir une république minuscule et les médiocres personnages qui la dirigent. Qu'il ne se risque pas à donner même le plus modeste conseil: il est un simple exécuteur; on le lui rappellera, s'il le faut. La disproportion entre ses capacités et ses fonctions devait le faire vivre dans un état de fureur permanente.
    Quand il écrivit Le Prince, en 1513, il était encore plus malheureux. En 1512, les Médicis, aidés par l'Espagne, avaient renversé la république et étaient rentrés à Florence; Machiavel avait été destitué, emprisonné et, enfin, relégué sous la surveillance de la police, dans une petite propriété qu'il possédait près de San-Casciano-Val-di-Pesa: l'Albergaccio. En 1513, il vivait à l'Albergaccio, soumis aux persécutions d'un gouvernement illégitime, dont la méchanceté était exaspérée par la peur et la sottise. La vallée de la Pesa est voisine de la vallée de l'Ema, où je possède mon Albergaccio, qui s'appelle l'Ulivello, et j'y allais souvent en excursion, pendant les quatre ans que j'ai vécus à l'Ulivello dans des conditions analogues à celles que les Médicis avaient faites à mon illustre prédécesseur. Je peux vous affirmer, par expérience personnelle, que ces persécutions ne sont tolérables que si l'humiliation du besoin ne s'y ajoute pas.
    Machiavel, en 1513, avait quatre enfants, et il ne pouvait les nourrir avec les maigres revenus de l'Albergaccio. Le Prince a été écrit pour demander aux nouveaux maîtres un emploi de quelques centaines de florins. Il est vrai qu'il leur offrait, en échange, le moyen infaillible de changer l'histoire de l'Italie; mais est-il possible d'imaginer plus grand orgueil se baissant pour présenter plus humble requête à plus méprisables seigneurs?

    VIII. - Un Cri de Douleur

    Le Prince a été l'humiliation suprême d’un titan enchaîné, d'un prophète mendiant. Le long de ses pages tourmentées, la douleur de l'effroyable humiliation se surveille, et elle réussit presque toujours à se dominer; mais elle éclate de temps en temps dans les boutades dont on a tiré la doctrine du machiavélisme. Rien de plus, rien de moins. Il nous arrive à tous, quand nous sommes aux prises avec nos semblables, de perdre la patience et de nous écrier que les hommes sont des brutes, qu'il faut les traiter en brutes. Mais nous nous bornons à le penser ou à le dire. Machiavel l'a écrit, dans un livre, célèbre pour des raisons plus sérieuses.
    Le propre du XIXe siècle a été d'avoir voulu transfigurer ses mauvaises passions, au lieu de les corriger. Parmi les mauvaises passions, une des plus funestes a été sa vanité d'esclave qui veut se croire maître. Pour ennoblir cette passion, il a inventé une doctrine qui justifiait tous les abus du pouvoir, et il l'a attribuée à Machiavel et à l'Italie de la Renaissance, octroyant à celle-ci la gloire d'avoir été la grande école du despotisme intelligent. L'Italie ne sait que faire de cette gloire; elle a été non la grande école, mais la grande victime du despotisme, qui n'est jamais intelligent. Le Prince n'est pas le manuel du parfait tyran ou l'évangile diabolique qui annonce l'avènement du sur-homme; il est le cri de douleur d'un grand esprit obligé de servir des maîtres indignes de lui, malheureux de sa supériorité. Un premier cri, qui devait se répéter en Italie de siècle en siècle jusqu'à nos jours.
    Je serais tenté de vous dire que, sinon toute la littérature et toute la philosophie italiennes, les grandes oeuvres, celles qui comptent, ne sont, depuis quatre siècles, que les répétitions plus ou moins voilées de ce cri de douleur, thème unique qui persiste, sous les incessantes variations des époques. Et je voudrais vous expliquer pourquoi. Mais le pourrais-je? Me comprendriez-vous? Je vous demande pardon de ce doute, qui peut paraître peu courtois; mais quand je dis vous, je n'entends pas seulement les personnes qui ont eu l'amabilité de venir m'écouter dans cette salle; je m'adresse, comme s'ils étaient tous présents devant mon esprit en ce moment, à tous ceux qui, depuis deux siècles, se sont intéressés à l'Italie. S'ils étaient tous vivants et présents ici, je devrais, en toute sincérité, leur dire:
    - Vous étudiez notre histoire, vous allez en pèlerinage à nos ruines, vous nous aimez, vous nous admirez, vous vous exaltez pour nos gloires, vous pleurez sur nos malheurs; parfois, vous nous avez fait du mal sans le vouloir, et très souvent vous avez voulu nous aider. En général, vous avez mieux réussi à nous faire du mal, sans le vouloir, qu'à nous faire du bien en le voulant. Mais vous n'avez jamais rien compris, à commencer par Machiavel et le machiavélisme. L'Italie de vos poètes, de vos historiens, de vos journalistes et de vos hommes d'État, l'Italie que vous avez cru voir quand vous l'avez visitée, n'a existé que dans votre imagination. Depuis deux siècles, le monde assiste à une atroce tragédie en souriant, car il s'imagine que c'est une fête.

    IX. - L'Énigme de l'Italie

    Consolez-vous, d'ailleurs: les Italiens ne comprennent pas davantage. Un phénomène d'auto-illusion, comme celui dont l'Italie est victime depuis un siècle et demi, ne s'est peut-être jamais vu. Combien de temps durera-t-il? Mystère! Renonçons à expliquer l'inexplicable, et bornons-nous à arracher les voiles des légendes romantiques, qui nous empêchent de voir ce fait simple, brutal, décisif, qui est une des clefs de l'histoire de l'Occident; que depuis le XVIe siècle, l'Italie a été frappée par trois grandes catastrophes: la Renaissance, la Révolution française, la Guerre Mondiale, et que toutes les trois ont été comme ponctuées par des cris de douleur, toujours les mêmes et toujours différents.
    Machiavel lance, au seuil de la Renaissance, le premier cri. La contre-réforme l'étouffe d'abord avec les bûchers, et l'inquisition, ensuite, avec le bigotisme sucré, les académies, l'imprimatur, les splendeurs du baroque, le carnaval, le ruralisme, l'ordre somnolent du XVIIe siècle. Sous l'action de ce narcotisme, l'esprit de la Renaissance, qui va faire renaître les autres, est suffoqué en Italie; la bouillonnante énergie, qui se dégageait du désordre à chaud du Moyen Âge, s'éteint. L'Italie s'amollit et s'affaiblit jusqu'à perdre les dernières qualités viriles: l'inquiétude et le mécontentement. La faculté de souffrir ne se réveille que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, à mesure que la Révolution française approche; le cri de Machiavel retentit de nouveau, plus discret, avec Baretti et Parini. À la fin du XVIIIe siècle, le grand choc et la grande rupture avec la papauté, que Machiavel voulait: elle est l’œuvre de l'invasion française.
    Machiavel a vaincu, la théocratie médiévale est détruite; l'Italie peut se lancer dans la voie que le prophète lui avait indiquée, au début du XVIe siècle. Aux sombres époques, prisons des esprits supérieurs, aurait dû succéder l'ère jubilante de la liberté où il n'y aurait plus, pour les esprits supérieurs, des mauvais maîtres indignes à servir. Il n'en est rien. Les cris de douleur se multiplient, de plus en plus désespérés ou furieux. C'est Alfieri qui accable de la même malédiction l'ancien régime et la Révolution. C'est Foscolo qui cherche dans les cimetières la raison de vivre qu'il ne trouve plus dans la vie. C'est Leopardi qui dénonce l'existence comme le mal suprême, parce qu'il ne peut pas vivre dans l'atmosphère étouffante du régime napoléonien et de la Restauration. C'est Mazzini, c'est Gioberti, c'est Joseph Ferrari, c'est toute la génération du Risorgimento, qui pleure, crie, maudit, invective, se désespère en vers et en prose, sur des thèmes littéraires ou sur des thème philosophiques. On veut la justice, on veut la puissance; et on n'a ni l'une ni l'autre…
    Une autre erreur dans laquelle notre époque s'obstine, c'est de croire que les guerres et conquêtes de l'Empire ont propagé dans l'Europe les idées de la Révolution; que Napoléon aurait, comme l'affirmait Victor Hugo, déchaîné sur l'Europe la révolution qu'il avait enchaînée en France. Entre l'affaiblissement de l'ancien régime et les progrès des idées de la Révolution, il n'existe aucune équation; les guerres et les conquêtes de Napoléon ont fortement affaibli, en Italie et en Allemagne, l'ancien régime, mais elles ont, en même temps, complètement discrédité les idées de la Révolution, qui, en Italie et en Allemagne, à cause surtout de ces guerres et de ces conquêtes, ont été toujours détestées par une partie trop considérable de la population. D'où un des secrets du XIXe siècle: la double impossibilité où se débattent l'Italie et l'Allemagne depuis 1815. L'ancien régime n'est plus assez fort pour gouverner seul, mais il l'est encore assez pour empêcher un gouvernement différent, quel qu'il soit, de le remplacer; la Révolution a réussi à mutiler, à affaiblir, presque à saigner l'ancien régime, mais elle n'est pas capable de le déraciner; le dualisme de la puissance et de la justice s'accentue à chaque effort qu'on fait pour l'éliminer.

    X. - L'Épreuve suprême

    Les cris de douleur, qui se multiplient en Italie de 1815 à 1860, sont provoqués par cette double impuissance, dont les peuples qui n'en ont pas souffert ne peuvent imaginer l'horreur. Après 1860, par une espèce de miracle, la double impuissance semble se résoudre en une ingénieuse conciliation de l'ancien régime et de la Révolution, de la puissance et de la justice, du pouvoir et de la liberté, faite aux frais de la papauté. Cette conciliation, c'est le royaume d'Italie. Plus de cris de douleur, Risorgimento, c'est-à-dire renaissance: l'Italie aussi a enfin sa renaissance deux ou trois siècles plus tard, par le nouvel État fortement organisé et armé que Machiavel avait pensé au début du XVIe siècle. Mais ce n'est qu'une courte illusion. La conciliation de l'ancien régime et de la Révolution était, en Italie comme en Allemagne, trop fragile. Avec la guerre mondiale commence le grand désordre du monde; dans un accès de démence presque surnaturelle, toute l’humanité détruit la monarchie sans croire à la démocratie et sans en accepter la loi; elle brûle Le Prince, le livre des rois, sans faire son texte des Décades sur Tite Live, le livre des républiques; et, comme il n’y a pas d'autre forme de pouvoir, elle se livre tout entière aux violences et aux mystifications de la force.
    Après la Russie, l’Italie est, avec l’Allemagne, la grande victime de cette catastrophe cosmique. La guerre mondiale a détruit en elle les survivances de l'ancien régime et les commen-cements de liberté que le royaume avait com-binés. Comme l'Allemagne, elle n’est plus une monarchie et n'est pas encore une république: comme l'Allemagne, elle erre entre Le Prince, et Décades sur Tite-Live, à la recherche de quelque chose, qui n'existe pas: un principe de légitimité qui ne soit ni le principe monarchique ni le principe démocratique.
    Une nouvelle épreuve commence... Et cri de douleur du XVIe, du XVIIIe, du XIXe siècle a retenti de nouveau, il y a cinq ans; cette fois, pur, simple, net, sans voiles et mélange de rage ou désespoir; dernière explosion de l’immense souffrance séculaire d'un peuple malheureux. Ecoutez-le ce dernier cri douleur de l'Italie! Je n'ai pas besoin de traduire, car la page qui l'exprime a été écrite en votre langue.

    XI. - Le Dernier Cri de Douleur

    « Le jour commence et je vais mourir. Mourir... Mourir... Verbe étrange... Mourir... N'est-ce pas cette chose qui arrive aux autres ? »
    Et, en ouvrant les fenêtres, vous verrez encore le grand soleil du matin illuminer la poussière, et vous verrez les arbres, le ciel, les oiseaux, des femmes qui sourient et qui aiment, des hommes qui souffrent, des moissons qui croissent, des grandes pluies, des sécheresses, et mille et mille événements. Vous verrez encore des automnes à l'air transparent, où les bruits sont purs et résonnent au loin, où les abeilles sont douces à entendre, où le ciel est vert et toutes les choses sont lasses; et vous suivrez, avec l'attente perpétuelle de quelque chose de meilleur, le changement des saisons.
    « Je vous déteste! Allez-vous en! Vous croyez connaître la vie parce que vous vous souciez de vos intérêts. Intérêts, ignoble carapace du monde! Hommes, pourquoi donc ne croyez-vous plus à rien? Parce que vous n'êtes rien, et que vous voulez mesurer le monde sur vous-mêmes. Mais vous serez toujours malheureux, si vous continuez à avoir une si médiocre idée du bonheur! »
    Qu'est-ce que je dis?
    « Je ne veux pas mourir en vous haïssant. Vous ne savez pas encore d'où je suis venu. Pourquoi m'aimeriez-vous? Je vous le confesserai donc: je suis né, moi aussi, dans cette ville. Mais, je l'ai abandonnée pour ne plus voir toutes les injustices que l'on y faisait. Je me suis dit:
    « - Pourquoi cette ville, de tout temps et sous tous les rois, a-t-elle couronné la bêtise, a-t-elle crucifié le génie? Ses héros sont donc les plus grands du monde, s'ils ont pu lutter pour leur patrie malgré elle? Il y a devant la vie une attitude à prendre, qui est vitale ou mortelle. Les villes fleurissent là où les hommes savent ne pas tuer la vie. Qui a jeté dans nos cœurs ce sombre enivrement de la mort?
    « Et j'ai abandonné mon pays. Mais, de loin, j'avais la nostalgie de son grand soleil, de ses vignes blondes, de ses crépuscules consumés par une antique langueur, de sa mer opaque qui tremblote au fond des plaines, de ses femmes douces et dévouées, de ses hommes au regard intuitif, de ses marbres, de ses silences, de sa magnificence désespérée. N'est-ce pas cela qui a attiré tous ses martyrs? Comme une maîtresse merveilleuse et indifférente, on ne peut pas l'oublier et on désire mourir pour elle. Je suis revenu, mes amis, en me disant que cette ville était trop belle pour qu'on la laisse tomber en ruine... Et je suis revenu sans espoir… »

    XII. - À Quatre Siècles de Différence

    C'est le discours d'Orlando mourant, dans l'Angelica de Leo Ferrero, mort à trente ans. Quand M. Bernard Bouvier, il y a un an, l'a lue à Genève, le critique d'un journal de la ville, M. Combe, a écrit que le jour où les Italiens pourront lire Angelica, ils la placeront à côté du Prince de Machiavel. Jugement étrange en apparence: que peut-il y avoir de commun entre un traité socio-philosophique sur la monarchie et une pièce fantastique, qui rappelle à la fois Aristophane, Shakespeare et de Musset, où on raconte les révolutions de l'imaginaire ville des Masques? Et pourtant, M. Combe a vu dans les profondeurs de l'histoire de l'Italie, en faisant un rapprochement si paradoxal. Le Prince et Angelica? Mais c'est le même cri de douleur qui se répète, à quatre siècles de distance, sur la route qui, d'étape en étape, conduit l'Italie de la théocratie médiévale vers un destin encore inconnu. Le premier cri est sorti de la poitrine puissante d'un titan enchaîné, d'un voyant mûri sur les livres et par les affaires, quand la grande épreuve de l'Italie commençait. Le dernier a été poussé par une sorte d'Ariel, que le destin imperscrutable avait jeté dans le désordre cosmique de la guerre mondiale. Et, puisque le destin imperscrutable a voulu aussi, après nous avoir donné cet enfant, d'abord nous condamner, nous ses parents, à voir son âme s'imbiber de douleur, jusqu'au moment où la douleur a fait explosion, et nous l'arracher ensuite, en une seconde, comme si le silence immense où il a disparu fût destiné à faire sentir plus fort son cri lancé à travers les siècles, qu'il nous soit permis - c'est notre suprême consolation - de dégager dans ce cri la vision de l'avenir qu'il contient. Car il contient, lui aussi, comme le cri de Machiavel, une vision de l'avenir. « Intérêts, ignoble carapace du monde! » Poussé au moment où l'Italie, après tant d'autres épreuves douloureuses, s'égarait dans le désordre cosmique de la guerre, ce cri montre à l’Italie le terminus de la longue épreuve dans le salut commun de l'humanité aujourd'hui toute malade, plus ou moins, de la même maladie.
    Le salut du monde, dans lequel s'achèvera aussi la longue épreuve de l'Italie ,est l'élimination du dualisme de Machiavel, la conciliation des deux buts contradictoires de l'État moderne, la puissance et la justice: élimination et conciliation qui ne pourront se faire que dans la liberté. Non pas la liberté du XIXe siècle, rêve romantique et inconsistant, inflation rhétorique d'un grand vide spirituel, déguisement hâtif et maladroit de l'aspiration au pouvoir de la bourgeoisie: elle n'a pas résisté à la secousse de 1848 et aux premières satisfactions, tentations et difficultés du pouvoir conquis. Mais la liberté, qui est devenue la condition de la légitimité du pouvoir, et par conséquent de l'ordre intérieur des États et de la paix du monde; la liberté, qui n'est plus un droit, mais un devoir, le plus difficile des devoirs d'un peuple civilisé, le devoir suprême auquel aboutit une chaîne de nécessités qui, établie peu à peu par le développement du monde moderne, ne peut plus être brisée sans rejeter le monde dans un affreux Moyen Age à la nitro-glycérine.
    Vous n'avez, pour le comprendre, qu'à examiner les anneaux de cette chaîne: pas de paix possible qu'entre États dont les gouvernements jouissent d'un ordre suffisamment stable; pas d'ordre stable dans un État sans gouvernement légitime, c'est-à-dire justifié par un principe de droit, que ceux qui obéissent acceptent sincèrement, ceux qui commandent respectent loyalement; le principe héréditaire repoussé ou affaibli, le seul principe de droit que la civilisation occidentale peut reconnaître est la délégation du peuple exprimée par le suffrage plus ou moins universel; si les formes par lesquelles le suffrage universel peut s'exprimer sont différentes, un minimum de liberté est toujours nécessaire pour que la délégation populaire du pouvoir ne soit pas une comédie, mais une réalité, capable d'établir le droit et de légitimer le pouvoir. Pour que ce minimum de liberté existe, il faut qu'un peuple jouisse d'une large liberté intellectuelle, économique, politique, religieuse; que la grande conquête du monde occidental, la grande nouveauté des derniers siècles, le droit d'opposition lui soit assuré.
    L'État de Machiavel, oeuvre exclusive des passions et de la raison, tendant en même temps à la puissance et à la justice, doit aboutir à la liberté ou se dissoudre. La liberté est l'échéance dernière de la révolution dont Machiavel a entrevu les premiers débuts. La guerre mondiale et la ruine de tant de puissantes monarchies européennes et asiatiques qui ont précédé ou suivi la guerre mondiale ont mis le monde entier en présence de cette échéance: il faut s'acquitter ou faire banqueroute. Si le monde est un chaos, ce n'est pas, comme trop souvent on le craint, parce que le droit de posséder vacille, mais parce qu'on ne sait plus sur quels principes reposent le droit de commander et le devoir d'obéir.
    Il n'y a aujourd'hui, dans le monde, qu'un seul problème, simple et immense, et c'est celui que Machiavel avait, le premier, posé au début du XVIe siècle, celui dont on parle moins, le problème politique, car les autres problèmes, dont on parle tant, dont on parle trop, - le problème économique, le problème social, le problème international, - dépendent du problème politique. Si Machiavel, le premier penseur moderne qui a voulu chercher les formules rationnelles de l'État parfait, vivait aujourd'hui, il transporterait sur le plan universel sa vision italienne, et il vous dirait de ne pas vous faire d'illusions: aucun des problèmes qui nous tourmentent ne sera résolu, le désordre cosmique ne cessera d'augmenter tant que le problème politique ne sera pas résolu. Mais le problème politique ne sera pas résolu tant que, dans chaque État, ceux qui prétendent commander et les multitudes qui doivent obéir ne seront pas d'accord de nouveau sur un principe clair, humain, raisonnable, qui établisse comment et pourquoi le droit de commander et le devoir d'obéir ont à se partager: problème beaucoup plus difficile que ne suppose la légèreté de notre époque, parce que l'accord ne pourra plus se faire et se maintenir que dans des régimes de large et intelligente liberté, qui assurent d'une manière définitive le droit d'opposition.
    Quatre siècles après que Machiavel écrivait à l'Albergaccio Le Prince, le monde occidental s'efforce en vain d'échapper au dilemme général, qu'il a lui-même posé depuis la Renaissance; il est pris dans l'inexorable tenaille; il lui faudra ou apprendre à vivre libre en conciliant la puissance et la justice, ou périr. (Longs applaudissements. Rappels.)

    GUGLIELMO FERRERO.

    La veille de cette conférence, une brillante réception réunissait autour de M. et
    Mme Guglielmo Ferrero l'élite de Paris. Poètes, auteurs, artistes, journalistes et tous les amis de Mme Adolphe Brisson avaient tenu à saluer l'illustre historien et la non moins célèbre Gina Lombroso. Cinq à sept plein de cordialité où défilèrent sans distinction d'opinion tous ceux qui honorent le talent et le courage.
    ___________________________

    « ANGELICA », par LÉO FERRERO

    Du drame de Léo Ferrero auquel l'éminent historien fait allusion au cours de sa conférence, drame édité par les soins pieux de Guglielmo Ferrero, son père, et de Mme Ferrero, née Gina Lombroso, nous détachons ce fragment. Le jeune auteur, né à Turin en1903, adoré par ses parents, devait mourir tragiquement dans la fleur de sa jeunesse le 27 avril 1933. Mais le manuscrit d'Angelica restait (I), « cette étincelle, a écrit le père, d'une lumière que le Destin a brusquement éteinte ». Angelica est un drame fantastique hors du temps et de l'espace. Orlando personnifie un héros de la liberté. Angelica est pour Orlando le symbole même de la Liberté.

    LA VOIX D'ANGELICA. - Orlando !
    Orlando ne répond pas.
    LA VOIX D'ANGELICA. - Orlando !
    Orlando se lève et s'approche des ouvriers installés devant la porte du café, autour d'une table.
    ORLANDO. - Et vous, que pensez-vous de la Liberté?
    UN OUVRIER. - Qu'elle est douce, monsieur.
    ORLANDO. - Merci, mon ami.
    LA VOIX D'ANGELICA. - Orlando !
    Elle sort. Elle est comme Arlequin l'a décrite.
    ANGELICA. - Enfin, Orlando, vous ne voulez vraiment pas me répondre?
    ORLANDO. - Oh ! madame, je vous demande pardon, mais je suis très occupé.
    ANGELICA. - D'abord, ne m'appelez pas madame. C'est ridicule, tout le monde m'appelle Angelica.
    ORLANDO. - J'ai beaucoup à faire, Angelica.
    Il lui baise la main.
    ANGELICA. - Et puis ne me baisez pas la main: embrassez-moi! Tous mes amis m'embrassent.
    Elle saute sur le rebord de la fontaine et il l'embrasse sur les deux joues.
    ANGELICA. - Bon. Et maintenant, asseyez-vous à côté de moi.
    Elle s'accroupit sur le rebord de la fontaine et le force à s'asseoir.
    ANGELICA. - Ne me dites pas que vous avez à faire! Vous me le répétez depuis un mois.
    ORLANDO. - C'est la vérifié.
    ANGELICA. - Quand un homme veut être libre, il l'est. C'est donc que vous ne voulez pas.
    ORLANDO. - Vous croyez ?
    ANGELICA. - Vraiment, je ne vous comprends pas: mettre sens dessus dessous toute une ville à cause de moi, et ne pas même venir, le jour après, me dire bonjour.
    ORLANDO. - Je suis pourtant venu, le jour après, vous dire bonjour.
    ANGELICA. - Oh! oui, une visite officielle! Ça ne compte pas. Je n'ai même pas pu vous remercier. Après tout vous êtes un héros.
    ORLANDO. - Vous êtes bien aimable.
    Un silence.
    ANGELICA. - Quel ennui, les élections! Sans les élections, nous aurions eu ce clair de lune pour nous seuls. Savez-vous que c'est presque l'aube? Cette place déserte, le matin, est très étrange. Elle n'est pas vide - elle est vidée. Les pavés ont l'air de commencer à vivre pour eux-mêmes. (Un silence.) Dites-moi, Orlando. Pourquoi vous êtes-vous décidé à me défendre? Comment? Quand? Vous m'aviez vue auparavant?
    ORLANDO. - Je ne vous avais jamais vue.
    ANGELICA. - Mais vous aviez peut-être entendu parler de moi?
    ORLANDO. - J'avais peut-être rêvé de vous sans vous connaître. Vous aviez peut-être une grande place dans mon inconscient...
    ANGELICA. - Ne vous moquez pas de moi. J'ai horreur de cela.
    ORLANDO. - Mais, au moment même...
    ANGELICA. - Vous n'avez pas pensé à moi?
    ORLANDO. - Je vous ai pensée sous l'aspect de la Liberté.
    ANGELICA. - Vous n'êtes pas galant.
    ORLANDO. - Non.
    Un silence.
    ANGELICA. - Le premier point est donc établi: vous ne pensiez pas à moi. (Elle hésite et reprend.) Ce premier point est établi. (Un temps.) Vous ne pensiez pas à moi. (Un temps.) C'est dur.
    ORLANDO. - Oui.
    ANGELICA, dépitée. - Au moins, vous êtes franc.
    ORLANDO. - Oui.
    ANGELICA. - Deuxième point: avez-vous eu la curiosité de me voir, après m'avoir sauvée avec tant d'éclat? Soyez sincère. Vous ne vous êtes pas dit qu'il vous restait peut-être à cueillir le plus doux des lauriers, deux bras de femme? Vous ne vous êtes pas dit que vous auriez pu tirer avantage de votre situation pour me faire un peu la cour. Que sais-je... pour faire de moi votre maîtresse?
    ORLANDO, - Oui.
    ANGELICA, ravie. - Vous vous êtes dit tout cela?
    ORLANDO, réfléchissant. - Oui, presque tout.
    ANGELICA. - Et alors?
    ORLANDO. - J'ai changé d'idée.
    ANGELICA. - Quand cela?
    ORLANDO. - Quand je vous ai vue.
    Un silence.
    ANGELICA. - Vous ne m'avez pas trouvée belle?
    ORLANDO. - Ravissante.
    ANGELICA. - Je ne vous excitais pas? Je ne vous plaisais pas? Je vous ennuyais? Je disais trop de bêtises? Je faisais des fautes de français? Je m'intéressais trop peu à la politique? J'ai dit que j'aimais les officiers de marine? Je vous ai joué du piano?
    ORLANDO. - Vous êtes trop différente…
    ANGELICA. - De quoi? D'un ancien amour?
    ORLANDO. - De ce que je vous avais imaginée!
    ANGELICA. - Je vous ai déçu. Vous êtes sentimental! Vous devez aimer les Marguerites avec des tresses blondes.
    ORLANDO. - Je ne sais pas au juste ce que j'aime...
    ANGELICA. - Mais vous savez que vous ne m'aimez pas. (Un silence.) Vous ne m'aimez pas du tout. (Un temps.) Alors, je ne vous comprends plus. Pourquoi risquer votre vie pour moi?
    ORLANDO. - Parce que la violence dont vous étiez victime me révoltait.
    ANGELICA. – 0h! Non! Je ne veux plus faire le symbole. Je ne suis pas la Liberté! je suis Angelica.
    ORLANDO. - C'était une manière aimable de vous dire que je ne pensais pas à vous, mais à l'affront que vous alliez subir.
    ANGELICA, étonnée. - Que vous êtes drôle! Mais ce n'était pas une violence!
    ORLANDO. - Je le supposais, Angelica.
    ANGELICA. - Alors, vous ne vous êtes jamais demandé...
    ORLANDO. - Quoi donc?
    ANGELICA. - Si, au contraire, je n'aurais pas aimé cela...
    ORLANDO. - Non.
    ANGELICA. - Si je ne l'avais pas provoqué...
    ORLANDO. - Non. Je ne me le suis jamais demandé...
    ANGELICA. .- Et pourtant, c'était la première question à se poser.
    ORLANDO, - Peut-être.
    LÉO FERRERO.
    (acte III)

    (1) Éditions Rieder


    « LA FEMME AUX PRISES AVEC LA VIE », de GINA LOMBROSO

    Qui ne connaît les oeuvres de Gina Lombroso, l'auteur de tant de livres dédiés à la femme: L'Âme de la Femme,Vies de Femmes, La Femme dans la Société Actuelle? De l'un de ces livres, nous détachons cette belle et touchante dédicace à sa fille Nina.

    C’EST ENCORE à toi, ma Nina, que je dédie ce volume: à toi qui n'oses pas quitter mon côté, à toi qui n'oses pas abandonner ma main, à toi qui, blottie sur mon sein, me demandes anxieusement ce qu'est la vie et comment il te sera donné de la vivre.
    La vie, ma chérie, est un étrange jeu d'illusions, d'illusions iridescentes sur l'avenir et aussi sur le passé, sur ce qui aurait pu arriver et sur ce qui pourrait arriver. Les illusions sont la source de chacune de nos joies, mais aussi de chacune de nos angoisses. Il est doux de se laisser bercer par les illusions, mais le réveil est amer. Tant que le rêve nous est doux, nous préférons les désillusions passionnées à une vie tranquille et limitée. Quand nous vivons l'amertume, la vie tranquille et limitée nous paraît un mirage de paradis. Instinctivement, dans la vie, nous ne considérons que le présent: le passé et l’avenir ne sont pas pour nous quelque chose en eux-mêmes et par eux-mêmes, mais des moments qui pourraient se renouveler ou qui peuvent devenir actuels.
    C'est pour cela que la vie est si difficile, parce que, continuellement, nous devons faire un choix entre les biens d'aujourd'hui et ceux de demain, entre les biens profonds et les biens superficiels, entre les biens que les autres apprécient et ceux que nous apprécions, entre les biens permis et les biens défendus; parce que les biens d'hier nous aveuglent sur ceux d'aujourd'hui, les biens que les autres apprécient sur ceux que nous sommes capables d'apprécier, et les biens défendus sur les biens permis; et que notre tendance nous porte vers le bien d'aujourd'hui, vers les biens défendus, vers les biens que les autres apprécient, même si ces biens doivent se transformer en mal.
    La vie, ou mieux, la douleur et la joie que la vie peut nous donner, dépendent de ce choix. Quelquefois, par notre propre mérite, plus souvent par un concours de circonstances heureuses, nous choisissons bien et la vie glisse, facile et unie comme un écheveau dont on a tout de suite trouvé le fil.
    Mais la vie est un écheveau embrouillé, le bon bout n'est pas toujours visible et peu réussissent à le découvrir instantanément. Comme, dans la vie réelle, une courte haie peut nous cacher l'immensité de l'horizon, ainsi une peur, une impatience, un découragement, une circonstance fortuite qui durera un jour, une heure, peuvent, à un moment donné, te cacher le bon bout d'où tu aurais pu dévider une vie heureuse. Et les haies se font plus épaisses chaque jour, à mesure que se multiplient les illusions qui revêtent des plus séduisantes couleurs les biens superficiels, les biens défendus, les biens passés, à mesure que se multiplient les illusions qui semblent réserver une récompense au vice et un châtiment à la vertu.
    Je cherche dans ce livre à éclaircir pour toi les haies, à écarter de ton écheveau les nœuds qui me paraissent dangereux, à t'apprendre à trouver le fil. Puisses-tu le trouver tout de suite, ma petite! Mais si tu n'y réussis pas, ne te décourage pas.
    « Le tout ou rien », le « tout ou jamais » que prêchent tes petites amies sont des balbutiements de fillettes ignorantes de la vie. Entre le fil trouvé tout de suite et celui qu'on ne trouve jamais, la différence est grande et comporte des gradations infinies de douleur et de joie qui ne sont pas à mépriser. Apprends à te contenter dans la vie de quelque chose qui n'est pas le tout, qui n'est pas le tout de suite. Apprends à patienter, à regarder en toi et autour de toi, avec attention et sérénité, avant d'accuser les autres et de te croire au comble du malheur quand la vie te paraîtra dure. Persuade-toi que tout ne pouvait arriver, de ce qui te parait avoir dû arriver, et que tout n'est pas arrivé, comme tu crois qu'il est arrivé.
    Puisses-tu, un jour, quand ces temps seront lointains, quand tu auras cessé de vivre à mon côté, quand tu comprendras le sens, pour toi aujourd'hui sibyllin, de ces paroles, puisses-tu alors trouver dans ces pages l'appui confiant que tu demandes aujourd'hui à ma main!
    Florence 1922.
    GINA LOMBROSO.
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    Informations
    L'auteur

    Guglielmo Ferrero
    Historien et sociologue italien (né à Portici, 1871, mort à Mont-Pèlerin, Genève, 1943). Dans ses ouvrages (Grandeur et Décadence de Rome, 1902-1907, Ruine de la civilisation antique, 1921), il met l'accent sur les causes économiques et sociales des événements politiques. Exilé en Suisse durant la dictature de Mussolini, il enseigna à l'université de Genève. Époux de Gina Lombroso, fille de Cesare Lombroso, criminaliste italien, et père de Léo Ferrero.
    Mots-clés
    Le Prince de Machiavel, loyauté, machiavélisme, art, papauté, Italie, État, despotisme, Léo Ferrero, amour
    Extrait
    Un grand naïf seulement pouvait croire que l'Italie se dégagerait en quelques ans, grâce à la plume d'un grand écrivain et à l'épée d'un grand prince. Les siècles seuls détruiront ce que les siècles ont créé. Un grand prophète, qui se prodigue parmi ses contemporains en conseils absurdes et impossibles, parce que vrais à une trop grande profondeur, est déjà un personnage pathétique.
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