Marc Foglia. Communication présentée le 2 juillet 2005, Princeton/Arad Seminar in Modern Philosophy : " The Great Instauration : science, philosophy and the reformation of knowledge in the 17th century ", Arad (Roumanie), 2-7 July, 2005.
Introduction
Pourquoi étudier la réception de Copernic chez Montaigne, en dehors du plaisir de s'intéresser à deux personnages qui comptent parmi les plus grands esprits du XVI° siècle ? À l'origine de cette étude, il y a l'interrogation qui ouvre le livre de Thomas Kuhn, The Copernican Revolution (1957) sur ce que signifie la philosophie des sciences dans la culture moderne. En lisant ce passage, cité plus loin1, j'ai été frappé par sa ressemblance avec un passage des Essais2. Cette ressemblance appelle la méditation : comment se fait-il que Thomas Kuhn recommande la même attitude que Montaigne, à quatre siècles de distance, face à ce que la science présente comme vérité ? Et comment se fait-il qu'il soit obligé de la réitérer, de la recommander à nouveau ? En analysant davantage, je remarquai que ce que chacun des deux auteurs défend, c'est la réserve sceptique du jugement face à ce que la science présente comme vérité. Or, cette attitude est justifiée par les mêmes motifs, à quatre siècles de distance : d'une part, les vérités établies entravent l'esprit d'enquête, qui doit régner dans les sciences ; d'autre part, il n'existe pas de vérité scientifique définitivement établie, parce que la science change. Thomas Kuhn suppose que cette attitude est un invariant de la culture moderne, comme condition de ce que l'on appelle l'esprit scientifique, indispensable à l'existence de l'histoire et de la philosophie des sciences. Mon projet ne sera pas de justifier ou de critiquer cette idée, mais d'examiner l'émergence philosophique d'une telle attitude chez Montaigne. Il me semblait particulièrement important de remarquer, également, que la manière dont Montaigne parle de Copernic permet d'employer la notion de " révolution scientifique3 ", dont on sait combien elle est liée au nom de Thomas Kuhn. La réflexion sur Montaigne et Copernic que je présente est en réalité un ménage à trois, la présence de Kuhn étant ici sous-entendue avec la notion de " révolution scientifique4 ". J'ai voulu m'interroger sur une réception philosophique qui, à la fin du XVI° siècle, rend légitime l'usage de l'expression de " révolution scientifique ".
La réception que Montaigne réserve à l'hypothèse du mouvement de la terre présente trois strates différentes ; ce sont trois motifs philosophiques, qui expliquent à chaque fois d'une manière différente l'accueil favorable réservé à Copernic5. Le premier type de réception s'inscrit dans la tradition " fictionaliste " ou " intrumentaliste ", qui considère l'astronomie comme une science mathématique, dont la fonction est de décrire et de prévoir la trajectoire des astres. Les calculs de la science astronomique sont des fictions destinées à " sauver les phénomènes ". Le deuxième type de réception, où Copernic apparaît nommément, établit la réserve du jugement par rapport à ce que la science présente comme vérité. Il faudra distinguer cette réserve sceptique du premier type de réception. Le troisième type de réception correspond à l'usage moral de l'héliocentrisme dans une tradition d'inspiration stoïcienne.
Pourquoi étudier la réception de Copernic chez Montaigne, en dehors du plaisir de s'intéresser à deux personnages qui comptent parmi les plus grands esprits du XVI° siècle ? À l'origine de cette étude, il y a l'interrogation qui ouvre le livre de Thomas Kuhn, The Copernican Revolution (1957) sur ce que signifie la philosophie des sciences dans la culture moderne. En lisant ce passage, cité plus loin1, j'ai été frappé par sa ressemblance avec un passage des Essais2. Cette ressemblance appelle la méditation : comment se fait-il que Thomas Kuhn recommande la même attitude que Montaigne, à quatre siècles de distance, face à ce que la science présente comme vérité ? Et comment se fait-il qu'il soit obligé de la réitérer, de la recommander à nouveau ? En analysant davantage, je remarquai que ce que chacun des deux auteurs défend, c'est la réserve sceptique du jugement face à ce que la science présente comme vérité. Or, cette attitude est justifiée par les mêmes motifs, à quatre siècles de distance : d'une part, les vérités établies entravent l'esprit d'enquête, qui doit régner dans les sciences ; d'autre part, il n'existe pas de vérité scientifique définitivement établie, parce que la science change. Thomas Kuhn suppose que cette attitude est un invariant de la culture moderne, comme condition de ce que l'on appelle l'esprit scientifique, indispensable à l'existence de l'histoire et de la philosophie des sciences. Mon projet ne sera pas de justifier ou de critiquer cette idée, mais d'examiner l'émergence philosophique d'une telle attitude chez Montaigne. Il me semblait particulièrement important de remarquer, également, que la manière dont Montaigne parle de Copernic permet d'employer la notion de " révolution scientifique3 ", dont on sait combien elle est liée au nom de Thomas Kuhn. La réflexion sur Montaigne et Copernic que je présente est en réalité un ménage à trois, la présence de Kuhn étant ici sous-entendue avec la notion de " révolution scientifique4 ". J'ai voulu m'interroger sur une réception philosophique qui, à la fin du XVI° siècle, rend légitime l'usage de l'expression de " révolution scientifique ".
La réception que Montaigne réserve à l'hypothèse du mouvement de la terre présente trois strates différentes ; ce sont trois motifs philosophiques, qui expliquent à chaque fois d'une manière différente l'accueil favorable réservé à Copernic5. Le premier type de réception s'inscrit dans la tradition " fictionaliste " ou " intrumentaliste ", qui considère l'astronomie comme une science mathématique, dont la fonction est de décrire et de prévoir la trajectoire des astres. Les calculs de la science astronomique sont des fictions destinées à " sauver les phénomènes ". Le deuxième type de réception, où Copernic apparaît nommément, établit la réserve du jugement par rapport à ce que la science présente comme vérité. Il faudra distinguer cette réserve sceptique du premier type de réception. Le troisième type de réception correspond à l'usage moral de l'héliocentrisme dans une tradition d'inspiration stoïcienne.
