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    Dossier: Nature

    Découverte de la beauté de la nature dans la Renaissance italienne

    Jacob Burckhardt
    Extrait de la Civilisation en Italie au temps de la Renaissance.
    Non contents d'étudier et de connaître la nature, les Italiens ont su l'admirer. Ils sont les premiers des modernes qui aient vu dans un paysage un objet plus ou moins beau et qui aient trouvé du plaisir à regarder un site pittoresque 1.

    Cette faculté est toujours le résultat d'une culture laborieuse et compliquée; il est difficile de remonter jusqu'à son origine, vu qu'un sentiment de cette espèce peut exister longtemps à l'état latent, avant qu'il se révèle dans la poésie et dans la peinture, et que par là il arrive à avoir conscience de lui-même. Chez les anciens, par exemple, l'art et la poésie avaient épuisé tout ce qui se rapporte à la vie de l'homme, avant d'aborder la description de la nature; celle-ci ne forma jamais qu'un genre restreint, bien que depuis Homère on trouve une foule de mots et de vers qui attestent la profonde impression que la nature faisait sur les Grecs et les Romains. Les races germaniques, qui fondèrent leur domination sur le sol de l'empire romain, étaient, par ce fait même, nées pour comprendre et pour aimer la nature; le christianisme les força de renier pour un temps les fausses divinités qu'elles avaient adorées dans les montagnes et les sources, les lacs et les forêts; mais cette période d'intermittence fut de courte durée. En plein moyen âge, vers 1200, l'amour naïf de la nature extérieure reparaît; on le reconnaît chez les chantres d'amour des différentes nations 2. Ils s'intéressent on ne peut plus vivement aux choses les plus simples, telles que le printemps et ses fleurs, la verte bruyère et la forêt. Mais il n'y a chez eux qu'un premier plan; pas de lointain; même dans les chants des croisés, on ne retrouve pas les voyageurs qui ont vu beaucoup de pays. La poésie épique, qui décrit si minutieusement des costumes et des armes, par exemple, se borne à des esquisses quand elle veut peindre un endroit, un paysage; le grand Wolfram d'Eschenbach lui-même ne nous donne qu'une idée vague de la scène sur laquelle se meuvent ses personnages. À lire tous ces chants, on ne dirait pas que tous ces poêtes-gentils-hommes habitaient, visitaient ou connaissaient mille châteaux situés sur des hauteurs et dominant la campagne. Même les clercs errants ignorent dans leurs poésies latines les effets de lointain ; ils ne savent pas décrire un paysage proprement dit, mais parfois ils décrivent des objets rapprochés avec une richesse de couleurs qu'on ne rencontre peut-être chez aucun minnesinger de noble naissance. Où trouver une description du bois sacré de l'amour comparable à celle-ci, qui date du douzième siècle et qui est due sans doute à un poète italien? Pour des italiens la nature est certainement purifiée depuis longtemps et délivrée de la funeste influence des démons. Saint François d'Assise, dans son hymne au soleil, bénit spontanément le Seigneur d'avoir créé les astres du ciel et les quatre éléments:

    C'est Dante qui donne les premières preuves sérieuses de l'impression profonde que peut faire naître la vue d'un beau site, d'un paysage grandiose. Non seulement il peint d'une manière vivante, en quelques traits, le réveil de la nature au matin et la lumière tremblotante qui se joue au loin sur la mer doucement agitée, la tempête dans la forêt, etc., mais encore il gravit de hautes montagnes dans l'unique but de jouir d'une belle vue et d'embrasser un vaste horizon, 4 ; il est peut-être, depuis l'antiquité, un des premiers qui aient fait cela. Boccace laisse plutôt deviner, qu'il ne l'exprime, combien il est sensible aux beautés de la nature; pourtant on ne méconnaîtra pas, dans ses romans pastoraux 5, le charme des descriptions qu'il fait ou plutôt qu'il invente. Enfin Pétrarque, un des premiers hommes complètement modernes, atteste par son exemple combien était puissant l'attrait d'un beau paysage pour une âme sensible. L'esprit lumineux qui, le premier, a recherché dans toutes les littératures l'origine et les progrès de l'amour du beau dans la nature, et qui, en écrivant les Tableaux de la nature, a fait lui-même un chef-d'œuvre de description, Alexandre de Humboldt, n'a pas tout à fait rendu justice à Pétrarque; aussi trouvons-nous encore quelques épis à glaner après le grand moissonneur.

    Pétrarque n'était pas seulement un géographe et un cartographe distingué — on dit que c'est lui qui a fait la première carte d'Italie
    6 ; — il ne se contenta pas non plus de répéter ce qu'avaient dit les anciens 7 ; au contraire, il a vu la nature par lui-même. Il aime à jouir du spectacle de la nature tout en se livrant à ses travaux intellectuels; c'est ce qui explique la vie d'anachorète et de savant qu'il a menée dans la Vaucluse et ailleurs, ainsi que ses exils et ses retraites volontaires 8. Ce serait lui faire injure que de l'accuser d'insensibilité parce qu'il ne sait pas bien peindre la nature. Sa description du merveilleux golfe de Spezzia et de Porte Venere, par exemple, qu'il met à la fin du sixième chant de l'Afrique, parce qu'elle n'a encore été tentée ni par les anciens ni par les modernes 9 , n'est sans doute qu'une simple énumération; mais on trouve dans les lettres qu'il a adressées à ses amis des descriptions de Rome, de Naples et d'autres villes italiennes où il aimait à séjourner, descriptions qui sont vivantes et dignes des objets qu'il retrace. Il sait déjà apprécier de beaux rochers et sait, en général, distinguer dans un paysage le côté pittoresque du côté utile 10. Pendant son séjour dans les forêts de Reggio, la vue soudaine d'un paysage grandiose fait une telle impression sur lui qu'il se met à continuer un poème longtemps interrompu 11. Mais l'émotion la plus vraie et la plus profonde est celle qu'il éprouve en faisant l'ascension du mont Ventoux, près d'Avignon 12. Un vague besoin d'embrasser un vaste horizon l'agite et grandit toujours jusqu'au moment où la lecture accidentelle de ce passage de Tite-Live où le roi Philippe, l'ennemi des Romains, fait l'ascension de l'Hémus, le décide à le satisfaire. Il se dit: Ce qu'on n'a pas blâmé chez un roi déjà vieux est bien excusable chez un jeune homme appartenant à une condition privée. Faire des ascensions sans but utile était quelque chose d'inouï dans son entourage, et il n'y avait pas à songer à se faire accompagner par des amis ou par des connaissances. Pétrarque n'emmena que son plus jeune frère et deux paysans pris dans le dernier endroit où il s'était reposé. Au pied de la montagne, un vieux berger les conjure de retourner sur leurs pas, leur disant qu'il y a cinquante ans il a fait la même tentative, et qu'il n'en a rapporté que des regrets, des membres brisés et des habits en lambeaux; qu'avant cette époque et depuis, personne n'a plus osé affronter les dangers d'une telle entreprise. Mais ils avancent au prix de fatigues incroyables jusqu'à ce qu'ils voient les nuages flotter à leurs pieds, et atteignent le sommet. On s'attend, mais en vain, à une description détaillée du panorama qui se déroule sous les yeux des hardis voyageurs; on ne trouve qu'une nomenclature sommaire des principaux points qu'ils aperçoivent. Le poète ne fait pas le tableau du paysage qu'il a vu, non qu'il soit insensible à la beauté de ce spectacle, mais parce que l'impression qu'il en a ressentie est par trop forte. Toute sa vie passée, avec toutes les folies qu'il a commises, se retrace à son imagination; il se rappelle qu'il y a dix ans, jour pour jour, il a quitté Bologne, et jette un regard plein de regret vers la lointaine Italie; il ouvre un petit livre qui, en ce temps-là, l'accompagnait partout, les Confessions de saint Augustin, et ses yeux tombent sur ce passage da dixième chapitre «Et les hommes vont admirer les hautes montagnes, les flots de la mer qui s'agitent au loin, les torrents qui roulent avec fracas, l'immense Océan et le cours des astres, et ils s'oublient eux-mêmes dans cette contemplation.» Son frère, à qui il lit ces lignes, ne peut comprendre pourquoi il ferme ensuite le livre et garde le silence.

    Un certain nombre d'années plus tard, vers 1360, Fazio degli Uberti décrit dans sa cosmographie rimée
    13 (t. 1, p. 219) la vue grandiose qu'on découvre du mont Alvernia; il ne le fait, il est vrai, qu'avec l'intérêt du géographe et de l'antiquaire, mais il parle du moins avec la précision d'un témoin oculaire. Il faut cependant qu'il ait gravi des sommets bien plus élevés, attendu qu'il connait des phénomènes qui ne se produisent qu'à plus de mille pieds d'altitude, tels que les bourdonnements d'oreilles, l'alourdissement des paupières et les battements de cœur, que son compagnon mythique, Solinus, arrête ou diminue au moyen d'une éponge imprégnée d'une essence. L'ascension du Parnasse et celle de l'Olympe 14 , dont il parle, ont sans doute été de pures fictions.

    Au quinzième siècle, enfin, les grands maîtres de l'école flamande, Hubert et Jean Van Eyck, trouvent tout d'un coup le secret de la fidèle description de la nature. Le paysage, tel qu'ils le comprennent, n'est pas simplement le résultat des efforts qu'ils font pour reproduire l'image de la réalité; il a déjà une valeur poétique indépendante, une lime, bien que dans un sens restreint. L'influence de leur exemple sur l'art dans les pays de l'Occident est incontestable, et c'est ainsi que la peinture de paysage en Italie n'y a pas échappé. Pourtant le goût éclairé des paysagistes italiens les préserve de l'imitation servile.

    De même que dans la description scientifique du globe, de même en ce qui concerne le paysage, Sylvius Ænéas fait autorité, Comme homme, on pourrait refuser toute valeur à Ænéas ; mais il n'en faudrait pas moins reconnaître qu'il est peu d'individus qui aient reflété d'une manière aussi complète, aussi vivante, le temps et la culture intellectuelle d'alors; il en est peu qui rappellent aussi bien que lui le type de l'homme de la Renaissance à son début. Du reste, même au point de vue moral, disons-le en passant, on ne l'appréciera pas à sa juste valeur, si l'on ne prend pour point de départ que ses plaintes de l'Église allemande, privée de son concile grâce à sa versatilité
    15.

    Ici il nous intéresse comme le premier qui ait joui des splendeurs du paysage italien et qui les ait décrites avec enthousiasme jusque dans les moindres détails. Il connaissait surtout les États de l'Église et le sud de la Toscane (sa patrie); devenu pape, il profita de ses loisirs surtout pour faire, pendant la belle saison, des excursions et des séjours à la campagne. Maintenant du moins, cet homme, qui depuis longtemps souffre de la goutte, a le moyen de se faire transporter en chaise à porteurs par monts et par vaux, et si l'on compare les plaisirs de ses successeurs aux siens, Pie, qui aime par-dessus toutes choses la nature, l'antiquité, les constructions élégantes, quoique simples, apparaît comme un demi-saint. Il célèbre naïvement son bonheur dans le beau latin de ses Commentaires 16 .

    Son œil est aussi exercé que celui de n'importe quel homme moderne. Il admire, il contemple avec ravissement le magnifique panorama que l'on découvre du sommet du mont Albano, du Monte Cavo, d'où il embrasse les côtes des États de l'Église, depuis Terracine et le cap de Circé jusqu'au Monte Argentaro, et tout le vaste paysage relevé par des ruines grandioses, borné dans le lointain par les croupes des montagnes de l'Italie centrale, égayé par la ceinture de vertes forêts qui couvrent la plaine et par les lacs de la montagne qui semblent tout proches. Il sent la beauté de la situation de Todi, qui trône au-dessus de ses vignobles et de ses oliviers étagés sur les pentes de la montagne, et d'où l'œil s'égare au loin sur de riantes forêts et dans la vallée du Tibre, où des châteaux et des villes sans nombre s'élèvent sur les rives sinueuses du fleuve. Sienne avec sa charmante ceinture de collines, ses villas et ses couvents qui couronnent les hauteurs, est le pays qu'il décrit avec un enthousiasme particulier, parce que c'est là qu'il a vu le jour. Du reste, un simple motif pittoresque suffit pour le charmer, témoin cette langue de terre qui s'avance dans le lac de Bolsena . «Des escaliers taillés dans le roc, ombragés par des pampres, conduisent par une pente rapide sur les bords du lac, où s'élèvent des chênes toujours verts, constamment égayés par le chant des grives. «Sur le chemin qui contourne le lac de Nemi, à l'ombre des châtaigniers et d'autres arbres fruitiers, il sent que si l'imagination d'un poète doit s'enflammer quelque part, c'est ici, dans la «cachette de Diane». Souvent il a tenu le consistoire et la signature ou donné audience à des ambassadeurs sous de gigantesques châtaigniers séculaires ou sous des oliviers, sur la verte prairie, à côté d'eaux jaillissantes. Il sent immédiatement tout ce qu'a de poétique un spectacle comme celui d'une gorge qui va se rétrécissant, avec un pont hardi jeté sur le précipice. Même un objet isolé, un détail perdu dans l'ensemble le charme parce qu'il y trouve la beauté, la perfection: tels sont les champs de lin aux fleurs bleues agitées par la brise, le genêt doré qui tapisse les collines, même les broussailles, un arbre remarquable par se beauté, une source limpide; ce sont des objets qui lui apparaissent comme des merveilles de la nature.

    C'est pendant l'été de 1462, alors que la peste et une chaleur dévorante désolaient la plaine, qu'il se livra plus que jamais à sa passion pour la nature et les beaux paysages. Il s'était retiré sur le Monte Amiata. Il s'établit avec la curie à mi-hauteur, dans l'ancien couvent lombard de San Salvatore; là, entre des châtaigniers qui s'élèvent sur la pente escarpée de la montagne, l'œil embrasse tout le sud de la Toscane et aperçoit au loin les tours de Sienne. Il ne gravissait pas lui-même le sommet le plus élevé; il laissait ce plaisir à ses compagnons, auxquels se joignait volontiers l'orateur vénitien; ils trouvaient tout en haut deux énormes blocs de rochers superposés, peut-être l'autel où sacrifiait quelque peuple primitif , et croyaient découvrir par delà le mer, tout au bout de l'horizon, la Corse et la Sardaigne 17 . Dans cette délicieuse fraîcheur, entre les chênes et les châtaigniers antiques, sur le frais gazon où pas une épine n'écorchait le pied, où l'on n'avait à craindre ni les insectes ni les serpents, le Pape se sentait complètement heureux; pour la segnatura, qui avait lieu à certains jours fixes, il recherchait toujours de nouvelles places bien ombragées 18 , novos in convallibus fontes et novas inveniens umbras, quœ dubiam facerent electionem. Il arrivait parfois que les chiens faisaient lever dans le voisinage un cerf, que l'on voyait se défendre avec ses pieds et son bois, et gagner le haut de la montagne. Le soir, le Pape avait l'habitude de s'asseoir devant le couvent, à l'endroit d'où l'on domine la vallée de la Paglia, et de deviser gaiement avec les cardinaux. Des membres de la curie, qui s'aventuraient à chasser du côté de la plaine, trouvaient en bas une chaleur intolérable, une végétation brûlée, un véritable enfer, pendant que le couvent, dans son cadre frais et riant, semblait un séjour des bienheureux.

    Ce sont là des jouissances essentiellement modernes et l'antiquité n'y est pour rien. Il est certain que les anciens avaient le même sentiment de la nature; mais il n'est pas moins positif que leur enthousiasme, exprimé d'une manière si sobre, n'aurait pas suffi à passionner le pontife à ce point
    19.

    La seconde floraison de la poésie latine, qui a lieu à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle, ainsi que le développement de la poésie latine à la même époque, fournissent des preuves nombreuses de la forte impression que le spectacle de la nature faisait sur les poètes; il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur les poètes lyriques de cette époque. Cependant on ne trouve guère de descriptions proprement dites de grands paysages, parce que la poésie lyrique, l'épopée et la nouvelle ont autre chose à faire dans ce siècle d'action. Bojardo et l'Arioste font des tableaux de la nature qui brillent par la netteté, mais qui sont aussi élémentaires que possible; ils ne recherchent pas les effets de lointain, les grandes perspectives 20 , car ils veulent intéresser surtout par les personnages et par les faits. Des auteurs de dialogues et des épistolographes habiles dans l'art des descriptions peuvent, mieux que des poètes, être une source pour le sentiment croissant de la nature. Bandello, par exemple, reste fidèle par conviction aux lois du genre littéraire qu'il cultive: dans les nouvelles mêmes il ne dit pas un mot de plus que le strict nécessaire, quand il veut indiquer le cadre de ses récits 21; par contre, dans les dédicaces qui précèdent ses nouvelles, souvent il décrit avec complaisance le paysage comme fond des tableaux où il dépeint la vie sociale. Parmi les épistolographes il faut malheureusement nommer Arétin 22 comme étant celui qui, peut-être le premier, a peint avec une grande richesse de détails un magnifique effet du soleil couchant.

    Pourtant on trouve aussi parfois chez les poètes des tableaux de genre, de charmantes descriptions champêtres qui viennent se mêler à l'expression de leurs sentiments habituels. Tito Strozza décrit dans une élégie latine
    23 (vers 1480) le séjour de celle qu'il aime: c'est une vieille maisonnette tapissée de lierre, avec des fresques représentant des images de saints qui sont toutes dégradées par le temps; elle est cachée au milieu d'un bouquet d'arbres; à côté s'élève une chapelle qui a souvent souffert des crues du Pô qui passe tout auprès; dans le voisinage le chapelain laboure ses sept maigres arpents avec des bœufs qu'on lui a prêtés. Ce n'est pas une réminiscence des poètes élégiaques romains, ce sont des impressions toutes modernes; à la fin de cette partie nous trouverons un pendant à cette description: c'est un tableau plein de vie et de naturel qui représente la vie champêtre.

    On pourrait objecter que nos maîtres allemands du commencement du seizième siècle excellent parfois dans ces descriptions réalistes, comme Albert Dürer, par exemple, dans sa gravure de l'Enfant prodigue
    24. Mais autre chose est un peintre élevé dans le réalisme, qui se laisse aller à faire des tableaux de ce genre, et un poète habitué à idéaliser, à user de l'appareil mythologique, qui descend dans la réalité parce qu'un besoin intérieur l'y pousse. De plus, ici comme dans les descriptions de la vie champêtre, la priorité appartient aux poètes italiens.


    Notes
    1. Il est à peine nécessaire de renvoyer au passage célèbre et Humboldt traite cette question. (Cosmos, t. Il.)
    2. Voir dans Humboldt les emprunts qu'il a faits à Guillaume Grimm.
    3. Carmina Burana, p. 162, De Phyllide et Flora, str. 66.
    4. On devinerait difficilement quel autre motif aurait pu le pousser à gravir le sommet de la Bismantova, sur le territoire de Reggio. Purgat., IV, 26. La précision au moyen de laquelle il cherche à donner de la réalité à ses descriptions de l'autre monde, prouve à elle seule un sentiment très vif de l'espace et de la forme. Autrefois le sommet des montagnes attirait par l'appât de prétendus trésors et inspirait en même temps une terreur superstitieuse; on trouve à cet égard des détails frappants dans Chron.Noraliciense, II, 5 (Mon. Germ. S. S. FII et Monumenta hist. pair. S. S. II ).
    5. Outre la description de Baïes dans la Fiammetta, du bocage dans l'Ameto. Il y a dans Genealogia Deor., XV,II, un passage important, où il énumère un grand nombre de détails champêtres, des arbres, des prés, des ruisseaux, des troupeaux, des cabanes, etc.; il ajoute que ces choses animum mulcent, il dit qu'elles ont pour effet de mentem in se colligere.
    6. Flavio BIONDO, Italia illustrata (ed. BASIL.), p. 352 ss. Comp. aussi Epist. par., LXI, ed. FRACASS. (lat.), III, p. 476. Sur le projet qu'avait Pétr. d'écrire un grand ouvrage géographique, voir les renseignements donnés par Attilio HORTIS, Accenni alle scienze naturali nelle opere di G. Boccacci, Trieste, 1877, p. 45 ss.
    7. Bien qu'il s'en rapporte volontiers à eux, p. ex. De vita solitaria, surtout (Opera, ed. BASIL., 1581) p. 241, où il cite la description d'un berceau de vigne tirée de S. Augustin.
    8. Epist. famil., VII, 4, ed. FRACASSETTI, Vol. 1, p. 367. lnterea utinam scire posses, quanta cum voluptate solivagus ac liber, inter montes et nemora, inter fontes et flumina, inter libros et maximorum hominum ingenia respiro, quamque me in ea, quae ante sunt, cum Apostolo extendens et prœterita oblivisci nitor et prœsentia non videre. Comp. VI, III, 316 ss., surt. 334. Comp. aussi le rapprochement fait par GEIGER, PÉTRARQUE, p.75, note 5, 266.
    9. Jacuit sine carmine sacro. - Comp. Itinerar, Syr., p. 557
    10. Il distingue dans le Itinerar. Syr., p. 557, sur les bords de la Riviera di Levante: Colles asperitate gratissima et mira fertilitate conspicuos. Sur la plage de Gaëte, comp. De remediis utriusque fort., 1.
    11. Lettre à la postérité (comp. plus haut, t. 1, p. 180): Subito loci specie percussus. Description de grands phénomènes de la nature d'une tempête à Naples, 1843: Epp. fam. (ed. FRACASS.), 1, p. 263 ss.; du tremblement de terre de Bâle, 1355. Epp. sen., lib. X, 2, et De rem.fort., II, 91.
    12. Epist. famil, IV, 1, ed. FRACASS., vol. 1, p. 193 ss.
    13. Il Dittamondo, III, cap. IX.
    14. Dittamondo, III, cap. XXI; IV, cap. IV.-PAPENCORDT, Hist. de la ville de Rome, p. 426, dit que l'empereur Charles IV avait beaucoup de goût pour les beaux paysages, et il cite à l'appui PELZEL, Charles IV, p. 456. (Les deux autres passages qu'il cite ne font pas mention de ce fait.) Il serait possible que l'empereur ait pris ce goût par suite de ses rapports avec les humanistes. Comp. plus haut, t. I, p. 181, note 1. Relativement à l'intérêt que Charles prenait aux discussions portant sur les sciences naturelles, voir H. FRIEDJUNG, p. 224, note 1.
    15. On pourrait aussi admettre le témoignage de PLATINA, l'itae Pontificum, p. 310: Homo fuit (Pie II) verus, integer, apertus; nil habuit ficti, nil simulati, ennemi de l'hypocrisie et de la superstition, courageux, conséquent avec lui-même. Comp. VOIGT, II, p. 261 ss., et III, 724; mais cet auteur ne fait pas, à proprement parler, le portrait de Pie II.
    16. Les passages les plus importants sont PII II P. M. Commentarii, 1. IV, p. 183; le Printemps dans la patrie. l. V, p. 251; le Séjour à Tibur pendant l'été, l. VI, p.806; le Dîner au bord de la source de l'icovaro, 1. VIII, p. 378; les Environs de Viterbe, p. 387; le Couvent de S. Martino sur la montagne, p. 388; le Lac de Bolsena, I. IX, p. 396; la Magnifique Description de Monte Anvata, 1. X, p. 483; la Situation de Monteoliveto, p. 497. la Vue de Todi, l. XI, p, 554; Ostie et Porto, p. 562; Description du Mont Albano, 1, XII, p. 609. FRASCATI et GROTTAFERRATA. — Comp. aussi G. VOIGT,III, P.55 -571.
    17. Il faut sans doute lire: la Sardaigne, au lieu de: la Sicile.
    18. Il s'appelle lui-même en faisant allusion à son nom: Silvarum amator et varia videndi cupidus.
    19. Sur les sentiments qu'inspirait la nature à Léon-Baptiste Alberti, comp. t. 1, p. 175 ss. Alberti, contemporain d'Ænéas, mais plus jeune que lui (Trattato del gov. della famiglia, p. 90; plus
    haut, t. I, p. 167, note 3), aime à trouver à la campagne «les coteaux boisés, les plaines riantes et les ruisseaux murmurants». Rappelons aussi le petit écrit intitulé l'Étna de P. Bembus, publié pour la première fois à Venise en 1495, souvent réimprimé dans la suite, qui, malgré de nombreuses et longues digressions de tout genre, renferme aussi des monographies et des descriptions géographiques remarquables.
    20. Le tableau le plus complet de ce genre se trouve dans l'Arioste; son sixième chant se compose tout entier de premiers plans.
    21. Il ne pense pas de même des ornements de l'architecture; il veut décrire un luxe déterminé, et sous ce rapport l'art de la décoration peut s'inspirer de ses leçons.
    22. Lettere pittoriche, III, p. 36. Au Titien, mai 1544.
    23. STROZZII Pœtœ, dans EROTICA , 1. VI, fol. 183, dans le poème: Hortatur se ipse, ut ad amicam properet.
    24. Comp. THAUSING, Dürer, Leipeir,1676, p. 166.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jacob Burckhardt
    Mots-clés
    Paysage, beauté, Dante, Pétrarque, Jan Van Eyck, Sylvius Aeneas
    Extrait
    «On pourrait objecter que nos maîtres allemands du commencement du seizième siècle excellent parfois dans ces descriptions réalistes, comme Albert Dürer, par exemple, dans sa gravure de l'Enfant prodigue. Mais autre chose est un peintre élevé dans le réalisme, qui se laisse aller à faire des tableaux de ce genre, et un poète habitué à idéaliser, à user de l'appareil mythologique, qui descend dans la réalité parce qu'un besoin intérieur l'y pousse. De plus, ici comme dans les descriptions de la vie champêtre, la priorité appartient aux poètes italiens.»
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