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    Dossier: Nationalisme

    Le nationalisme au Québec

    André-J. Bélanger
    Voici un résumé de l'histoire du nationalisme québécois. Notez le passage sur le nationalisme clérical.
    Comme toute collectivité, la nation relève de l'imaginaire. Et cet imaginaire permet aux hommes de rêver ensemble à un passé faste ou néfaste et, par rapport à lui, de fixer un présent en un devenir. Tribus, royaumes, empires, nations, etc. se célèbrent différemment tout en conservant ce fondement commun: l'imaginaire. Or, si la nation est imaginaire, il est permis d'ajouter que le nationalisme qui la chante constitue, à sa manière, un second imaginaire. Pour l'analyste, il s'agit en observant ce dernier d'esquisser un profil qui tente d'en rendre suffisamment compte. Il ne saurait évidemment le restituer en sa pleine composition.
    Par ailleurs, le nationalisme ne peut se suffire à lui-même. Il est toujours appelé à se combiner à un autre projet politique et économique qui lui confère une certaine solidité. Dans cette association aux possibilités multiples, le nationalisme peut occuper une place dominante ou, au contraire, accessoire; il n'y a pas, en ce domaine, d'absolu. Dans le cas du Québec, il n'a pas toujours revêtu la même forme. Instrument tantôt de gauche et tantôt de droite - comme dans bien d'autres sociétés -, il a probablement servi de manière continue les intérêts d'une certaine petite bourgeoisie, laquelle n% cependant pas été constamment la même au cours de notre histoire.

    Le nationalisme connaît donc une périodisation qui correspond aux enjeux mis en présence par l'idée même de nation. Cinq formes se dégagent de l'espace historique qui couvre grosso modo le XIXe et le XXe siècle: le nationalisme sera d'abord politique, puis clérical, puis mystique, pour se transformer en nationalisme psychanalytique et philosophico-littéraire et redevenir enfin politique.

    La première forme de nationalisme à paraître au Québec adopte d'entrée de jeu un ton et un contenu politiques. Elle s'inscrit dans un discours de combat qui, de l'Acte constitutionnel de 1791 à la Rébellion de 37-38, demeure amplement la production orale d'hommes politiques. Ce nationalisme se découvre donc dans le creuset même de la pratique politique. Il se veut engagé dans un processus immédiat de conviction des foules. On est en pleine rhétorique destinée à emporter le morceau, que ce soit en Chambre ou sur les tribunes publiques. L'élaboration du discours s'en tient par conséquent à une facture elliptique où, en une phrase, se trouvent syncopés de nombreux éléments qui, dans un exposé plus analytique, feraient facilement l'objet de plus amples développements. Elle se déroule à chaud et sans l'aide d'un appareil théorique quelconque. Mise à part la philosophie allemande, la pensée occidentale de l'époque ne se préoccupe pas encore, dans l'ensemble, de la question nationale en soi. Elle propose davantage l'émancipation des peuples que celle des nations comme telles. Dérivée du XVIIIe siècle, elle est résolument tournée vers l'accomplissement de l'homme et des sociétés dans ce qu'ils ont d'universel. Il n'est donc pas étonnant que les Patriotes s'en soient tenus à un discours relativement bref en la matière.

    Par ailleurs, on s'entend, en général, pour reconnaître le caractère bloqué de la société québécoise de l'époque. Dès 1837, Lord Durham fait le constat d'une société dont les élites en virtualité n'ont pour seuls débouchés que les professions dites libérales. En effet, l'économie se déroule dans le cadre d'un système qui favorise les anglophones dans leurs rapports avec la métropole, l'Angleterre. Le secteur privé est dominé par les marchands anglais qui développent un capitalisme commercial. D'autre part, l'administration (publique) est également tenue sous la coupe quasi exclusive des éléments non francophones. Les professions libérales s'imposent donc comme seules voies à l'ascension sociale des Canadiens. Elles vont voir gonfler sérieusement leurs effectifs de 1791 à 1836, au point où il sera permis de parler d'engorgement des professions libérales. Dans ces circonstances, on comprend que leurs représentants aient convoité une position plus enviable sur l'échiquier politique et social.

    Le mouvement patriote relève d'abord du libéralisme politique. Il est avant tout revendication en vue d'obtenir des avantages auprès des appareils d'État de même que dans certains secteurs sociaux comme l'éducation et les services hospitaliers. Il n'est nationaliste qu'en second. Les références à, l'entité canadienne sont réduites en nombre et ne servent en gros qu'à renforcer une position politique. La langue, la religion, les institutions et les moeurs en général tiennent lieu de référents (1). Ils servent à démarquer le Canadien de l'Anglais. Néanmoins, les réclamations fondamentales s'inscrivent dans un discours d'emblée libéral.

    D'aucuns ont remarqué la présence plus discrète du volet économique au profit d'une pensée presque exclusivement articulée autour de revendications politiques. Il faut bien voir ici que ce libéralisme participe aux autres mouvements d'émancipation bourgeoise et nationale. Les Trois Glorieuses de 1830 confirment en France la position de la grande bourgeoisie. L'Angleterre passe à un cheveu de la révolution et tempère le climat par l'adoption du Reform Act de 1832. La Belgique surgit à la même époque, suivant de quelques années l'émergence de la Grèce et l'émancipation de colonies espagnoles et portugaises en Amérique latine. L'heure est donc à l'affirmation des peuples. Le Québec est bien de son temps dans la mesure où il est partie prenante à un vecteur idéologique universellement partagé en Occident.

    Il est significatif de constater qu'au-delà de la Rébellion, la pensée des Patriotes se prolongera en un libéralisme encore plus abstrait et universel avec les Rouges qui iront même jusqu'à prévoir une forme d'annexion aux États-Unis. Le temps est alors à un radicalisme annonciateur du rationalisme positiviste qui présidera, un peu plus tard, aux beaux jours de la IIIe République en France.

    Au nationalisme politique et libéral succède un nationalisme clérical. Le mouvement s'amorce bien avant la Rébellion. Dès 1832, Mgr Lartigue engage le processus d'encadrement idéologique qui va conduire à un monopole de la parole pour plus d'un siècle. On se complaît généralement à considérer la répression de la Rébellion comme facteur déterminant dans la remontée de l'ascendant clérical. Il y aurait peut-être lieu de s'interroger sur les conditions qui ont d'abord rendu ce retour des choses possible à la faveur de l'échec des patriotes.

    De toute façon, le clergé se construit un appareil idéologique que la Fédération de 1867 renforce en accordant aux provinces l'exclusivité des compétences en matière d'éducation et d'assistance sociale. En effet, la conjoncture ultramontaine permet au clergé de se voir confier, dans les fait, la juridiction quasi exclusive des fonctions de socialisation. De la sorte, il va former des génération successives qui, à la manière des Immigrants assimilés progressivement à leur Patrie d'adoption oublieront les conflits d'antan. On assiste alors à la création d'un champ idéologique de forte homogénéité, en retrait du monde environnant, autarcique dans ses prétentions comme dans ses réalisations. le Canadien français n'aurait Plus rien à apprendre de quiconque. Il est soustrait du temps et de l'histoire.

    Tout comme le mouvement des Patriotes était Porté par la vague libérale de son époque, la Pensée cléricale défendue par Mgrs Bourget et Laflèche est le fruit, cette fois, de l'ultramontanisme inquiet de l'Église française en particulier. Une immigration massive clé clercs ébranlés par les événements qui se déroulaient autant en France qu'en Italie vient à point nommé renflouer les rangs d'effectifs déjà disposé à contrer l'esprit du siècle.. C'est ainsi que Louis Veuillot, Plutôt que Montalembert, s'imposera à toute une école en mal de recouvrer une pratique économique, Sociale et Politique qui, dans la réalité, n'a probablement jamais existé.

    Tout au long de son parcours, la pensée cléricale au Québec se fondera sur l'ultramontanisme comme idéologie d'appui et sur le nationalisme comme idéologie d'appoint. Elle est d'abord ultramontaine Puis, au besoin, nationaliste. Ce projet conservateur a été' suffisamment exposé dans ses grandes lignes pour qu'il soit indiqué de le reprendre (2). Qu'il suffise de retenir qu'au fond le clergé propose un type d'organisation sociale qui maintient son emprise idéologique sur l'ensemble de la Population. L'intention d'ordre et de conservation vise la prolongation indéfinie d'une agriculture de subsistance (du moins dans ses conséquences), celle-ci consacrant pour l'éternité la vie étroite du village à l'ombre de son clocher.

    Que vient alors faire le nationalisme dans cet ultramontanisme? Ne serait-ce pas plutôt le propre du gallicanisme, défenseur de certaines libertés "nationales " dans l'Église, d'y faire appel? Les circonstances ont voulu que les ultramontains fassent leur la pensée nationaliste. Elle est présente dès Mgr Lartigue et se prolonge avec Mgrs Bourget et Laflèche. Il faut bien comprendre que ce nationalisme, comme celui de Papineau plus tôt, sert exclusivement à identifier le collectif de référence. Il sert à désigner un "nous", à circonscrire une collectivité sur laquelle l'action du clergé est appelée à s'exercer. Pas davantage, et surtout pas davantage. Le nationalisme ultramontain (qui est presque une contradiction dans les termes) sert à qualifier le caractère particulier des Français canadiens: ils sont différents des Anglais. Et c'est la catholicité qui fait évidemment toute la différence, à laquelle viendront s'ajouter des moeurs rurales: la terre, la famille et tous ces éléments qui feront la beauté des travaux et des jours... Il s'agit donc d'un nationalisme exclusivement culturel, un nationalisme tronqué. Par opposition au nationalisme des Patriotes, il est amputé de son volet politique. Le clergé a nettement avantage à se porter seul garant de la collectivité, laissant, par obligation, la vulgaire intendance - entendue dans son sens le plus étroit - aux "politiciens". L'action cléricale va s'étendre au Canada français dans la mesure où elle ne gênera en rien l'exercice du libéralisme économique par l' " autre ".

    Au bout de sa course, le nationalisme clérical a produit, entre autres, deux représentants laïques, reconnus à des degrés divers: Jules-Paul Tardivel et Henri Bourassa. Deux nationalismes opposés mais de même souche. On fait souvent référence à l'indépendantisme de Tardivel (3) mais on oublie tout aussi souvent de souligner le rôle plutôt faible qu'il a joué dans son oeuvre. Il est permis d'affirmer qu'il tient une part réduite et que, par ailleurs, il s'inscrit dans une dynamique bien particulière à l'ultramontanisme. Au fond, ce qu'entrevoit Tardivel, disciple de Veuillot, c'est un dessein providentiel qui impose, un peu hors de la volonté des hommes, un État catholique en ces rives du Saint-Laurent, un État qui accomplirait dans sa plénitude l'intégrisme ultramontain; on atteindrait alors la frontière d'une théocratie. Bref, l'espérance, avec Tardivel, se fait messianique.

    Avec Henri Bourassa, la pensée sera militante à la défensive mais très timorée à l'offensive. Il n'y a pas plus statique que sa réflexion sur l'ensemble de la société. A le suivre, le Canada français serait menacé de tous les éléments qui composent la modernité, si bien que son discours se traduit par une séquence d'oppositions à tout changement. Sa conception du Canada français s'étend à l'ensemble du territoire canadien et constitue, de la sorte, une forme de diaspora dont les ramifications outrepassent les frontières et rejoignent les États-Unis. Dans un esprit analogue à Tardivel - et en dépit de certaines oppositions -, Bourassa intègre le destin de notre "race" à une vision apostolique: la foi demeure notre définition première. Si bien que son anti-impérialisme doit être compris dans le sens d'une défense de l'autonomie indispensable au maintien de l'entité canadienne-française catholique. Qu'il soit indépendantiste à la manière de Tardivel, ou fédéraliste à la manière de Bourassa, le nationalisme ultramontain consacre ouvertement la dominance presque exclusive du clergé dans le champ idéologique.

    La troisième forme de nationalisme, le nationalisme mystique, émerge de conditions économiques et politiques qui le rendent possible. La Guerre de 14-18 et la dépression qui l'a immédiatement suivie concourent à rendre plausible l'accession prochaine à l'indépendance. Le scrutin de 1917 isole complètement les éléments francophones demeurés fidèles à Laurier, alors que le reste du Canada se range, libéraux comme conservateurs, derrière le gouvernement d'union dirigé par Borden. La résolution Francoeur, qui, sous ces auspices, propose le retrait pur et simple du Québec de l'ensemble canadien, reçoit la faveur des hommes politiques de l'Assemblée législative et des journaux en général. C'est un peu sur cette lancée que sont reprises quelques années plus tard les vues de Tardivel.

    À l'occasion d'une réflexion proposée par l'Action française (mensuel canadien) en 1922 sur " notre avenir politique ", certains auteurs ouvrent la voie à une reconnaissance plus distincte de l'entité québécoise que l'on qualifiera plus volontiers à l'époque de laurentienne. Rodrigue Villeneuve, oblat, futur cardinal, entrevoit la dislocation prochaine de la Fédération; avec le relâchement des liens impériaux britanniques, le Canada, cette absurdité géographique, serait en passe de se dissoudre. À son dire, tout sépare et rien ne lie dans l'essentiel les francophones aux anglophones. Les " divergences d'âmes " sont des plus profondes: la langue, les traditions sociales. Les aspirations religieuses, les habitudes d'esprit, la formation aspirations religieuse morale, les institutions publiques, les lois civiles... La Fédération aura valu la négation des écoles confessionnelles dans les autres provinces, l'imposition du divorce, du suffrage féminin et de la conscription impériale. Si la coupure semble prochaine, elle est néanmoins perçue comme voulue et déterminée d'en Haut. Il est remarquable de constater combien cette forme d'indépendance tout abstraite et culturelle est vécue à la manière d'un subi (4).

    Il revient évidemment à Lionel Groulx de donner au nationalisme sa forme mystique. Chez Villeneuve, elle relève encore d'un cléricalisme dans la lignée de Tardivel. Quoique fidèle à ce dernier dans la mesure où, en particulier, il restreint l'aire de référence au Canada français, Groulx va élaborer, au gré de ses écrits et conférences, une pensée originale qui, tout en étant respectueuse des rites cléricaux, confère à la nation une existence propre. Cette nation ne fait plus seulement figure d'appoint, elle devient la référence fondamentale, elle définit, de par sa nature même, la compatibilité ou l'incompatibilité des composantes économiques, sociales et politiques de la collectivité.

    Dans l'esprit de Groulx, il revient à l'histoire de révéler la nation. Elle lui découvre ses éléments essentiels, et, ce faisant, lui assigne son identité et sa légitimité. Il existe donc, en la matière, une orthodoxie, une conformité à, respecter. Groulx veut d'abord la récupération du " Canadien français intégral "constitué d'une double composante, à savoir, l'intégrité française et l'intégrité catholique (5). Mais, à, la vérité, l'intégrité française embrasse l'intégrité catholique; car, la vraie France, celle de l'Ancien Régime, ne peut être envisagée que dans son association intime à la foi médiévale (6). La Nouvelle-France, à la source de notre identité, réfléchit tout ce que la vraie France offrait jadis de plus riche (7).

    Groulx propose de dépasser l'univers clos du nationalisme clérical. Il rejoint la mystique. Être nationaliste, ce ne sera Plus seulement la stricte observance de l'usage de la langue française et des rites de l'Église; ce sera un programme d'action collective. Être nationaliste, ce sera d'abord rejoindre en son identité individuelle la large part qui se définit par son appartenance à la nation. Dans cet esprit, l'individu ne s'appartient pas en propre, il doit participer à la communion nationale, là où tout se réunit en l'unanimité qui nous appelle, l'unité perdue.

    Ce climat d'unanimité saura mettre comme entre parenthèses l'apport du politique. Tout dans le langage groulxiste concourt à stimuler l'âme nationale en laissant au pouvoir des idées le soin de suivre leur cours (8). Si bien que toute référence à une action par trop concrète ne pourrait que contribuer à enfermer l'élan mystique dans les frontières du trivial.

    Tout en demeurant ancré aux sacro-saintes valeurs de la ruralité entendues comme cadre naturel du Canada français, Groulx va provoquer certains malaises en milieu clérical même, pour autant que sa mystique nationale risquera de mettre en cause le monopole du discours détenu par le clergé et son ascendant politique sur les masses. À la minute où le national s'enclenche dans les esprits, il est susceptible de déborder par sa symbolique et son action les cadres existants. Pour cette raison, l'épiscopat n'a pas toujours prisé les interventions publiques de l'"abbé Groulx" qui s'est mis à un moment donné à jouer d'ambiguïté avec le concept d'indépendance. Pour le clergé, le nationalisme canadien-français était acceptable dans la mesure où il s'étendait à la diaspora, c'est-à-dire aux autres provinces et même aux États-Unis. Ramassé et articulé autour du Québec, il offrait beaucoup plus de risques.

    Le nationalisme de Groulx s'est particulièrement imposé durant les années '30. Par le truchement de l'Action nationale et des Jeune-Canada, il a connu une grande diffusion tout en étant passablement affadi. Cependant, il y a lieu de ne pas exagérer cette influence. Elle n'a pas été très grande auprès des hommes politiques et du grand publie. Les élections de 35 et de 36, qui ponctuent l'ascension de Maurice Duplessis, se déroulent en dehors du champ de la question nationale. Celle-ci, en pleine crise économique, n'a finalement intéressé qu'un publie restreint.

    On a souvent associé au nationalisme de ce temps le corporatisme. Ce dernier a connu son heure de gloire à peu près au même moment. Tout en étant compatibles et souvent réunis dans une même pensée, ils avaient tendance à se servir l'un de l'autre comme simple appoint: les corporatistes visaient le social en reportant à, l'arrière-plan le national et, à l'inverse, les nationalistes montaient en épingle la nation pour ne considérer le système corporatiste que comme un problème d'intendance. Si bien qu'il est permis de parler de visions parallèles qui ne se chevauchaient que fort partiellement.

    Avec la deuxième grande guerre et l'industrialisation qui s'ensuit, le nationalisme mystique s'estompe rapidement. La crise de la conscription débouche sur le Bloc populaire qui ne connaît pas de lendemain. Duplessis et son autonomisme assez court relèvent davantage d'une vision rentière qui s'attache plus au "butin " en soi qu'aux possibilités qu'il pouvait offrir. .. ce titre, ils représentent assez bien le petit ou moyen propriétaire terrien d'agriculture de subsistance: ils proposent un petit avoir sans devenir.

    Au tournant des années '60, la vague de décolonisation entamée avec l'après-guerre suscite une réflexion qui conduit à, une nouvelle saisie de la nation, cette fois tout à fait séculière dans ses prétentions. Déjà éperonnée par la Revue socialiste de Raoul Roy et le Rassemblement pour l'Indépendance nationale (RIN), une première génération propre à, la " Révolution tranquille " offre une reformulation originale et assez exhaustive d'un nouveau nationalisme.

    L'ancienne identité du Canada français rivée à la francité d'Ancien Régime et à la catholicité d'inspiration ultramontaine vole en éclats avec l'intensification de l'industrialisation et de l'urbanisation qui marquent l'après-guerre. Les mouvements d'émancipation des années '50 s'inscrivent d'ailleurs en opposition flagrante à toute forme de nationalisme. L'anticléricalisme plus ou moins manifeste a pour effet très net de fissurer la double identité si soigneusement entretenue depuis le nationalisme clérical des ultramontains. Si bien que pour asseoir la nouvelle identité québécoise - cette fois -, il faudra avoir recours à un dispositif bien différent de ressaisie.

    L'idéologie la plus développée évolue encore dans le champ du discours en retrait de la pratique politique à proprement parler, c'est celle de Parti pris. Si le RIN parvient à galvaniser des troupes probablement plus nombreuses que Parti pris, il n'arrive pas, par contre, à la formulation aussi élaborée du précédent.

    Deux figures dominent la revue: Paul Chamberland et Pierre Maheu. En dépit d'une certaine collégialité qui a toujours impliqué de nombreuses collaborations, ces deux animateurs seront les seuls à assurer une permanence quasi constante.

    Pour étonnant que cela puisse paraître à première vue, leur discours procède selon les mêmes axes que le nationalisme précédent, celui de Groulx. Sans bien sûr, épouser son contenu, il s'articule à partir d'une dynamique analogue. D'abord se pose le problème de l'identité. Chez Groulx, il était vite réglé; nous étions Français et catholiques. Désormais ni l'un ni l'autre ne peut être reconnu. Il faut donc y pallier. Ainsi doit s'engager une campagne de recouvrement de notre identité collective.

    Conformément à la manière groulxiste, Parti pris impute à la Conquête le bris fondamental de l'être québécois. C'est en elle que se résume la cause anémiante de notre personnalité collective. Par le recours à la catharsis, notre conscience devrait se délivrer de son aliénation propre au colonisé. En un mot un peu caricatural, on peut dire que Parti pris propose d'étendre le Québec sur un grand divan psychanalytique. Le langage Parti Pris s'inspire amplement de la démarche de Frantz Fanon et de Memmi, démarche qui tente d'expliquer l'état d'assujettissement auquel est réduit le colonise. Sous-jacent apparaît également l'existentialisme qui marquait encore un certain nombre de jeunes à l'époque.

    Le discours de Parti pris tente de réaliser un couplage de la psychanalyse avec la forme littéraire (9). En se racontant comme personne, le Québécois doit se trouver immanquablement à nous raconter. Et en se racontant, il engagera sa propre libération en même temps que celle de 1 a collectivité qui se retrouvera en lui. Le projet repose en somme sur le principe du recouvrement d'une authenticité originelle qui, occultée par l'occupant anglais, sera réappropriée par le verbe. Cette vision de la libération collective est concomitante à l'importance que cette époque accorde à la chanson en particulier. La quête d'enracinement qu'on trouve chez Gilles Vigneault par exemple n'est pas étrangère à cette manière de vivre l'émancipation que la revue propose aux Québécois.

    Pour bien des gens, Parti pris évoque plutôt un projet socialiste, au point tel qu'ils y voient volontiers un effort marxiste d'interprétation du Québec. Il est indéniable qu'à divers moments la revue a déployé pas mal d'énergie à tenter de définir une perspective progressiste d'action. En principe, la revue se voulait autant sinon plus socialiste qu'indépendantiste. Mais, dans les faits, elle S'est surtout consacrée à la régénérescence du collectif québécois auquel elle a greffé un projet socialiste de nature plus généreuse que structurée. Tout en étant constamment présent, le volet socialiste a surtout servi de support, il a permis en quelque sorte de qualifier ce nationalisme.

    Parti pris disparaît au moment même où émerge le mouvement Souveraineté-Association fondé par René Lévesque à l'issue de sa rupture avec le Parti libéral à l'automne 1967. Ainsi resurgit le nationalisme politique avec la création du Parti québécois, l'année suivante. Le RIN et Parti pris, de même que d'autres apports, ont, dans une certaine mesure, préparé la voie. Néanmoins, ce n'est qu'avec l'avènement du PQ que réapparaît le visage politique d'une idéologie qui, sous l'emprise du clergé, s'était donné une facture exclusivement culturelle.

    Le PQ reprend à son compte un nationalisme cette fois lié au politique. À cet égard, il renoue avec la tradition des Patriotes de 37-38. Plus d'un siècle a passé, les revendications ne sont plus les mêmes. Cependant, il y aurait lieu de se demander si, mutatis mutandis, il ne défend pas des intérêts propres à une petite bourgeoisie en voie de raffermir sa position dans la société québécoise (10). Le temps n'est plus tellement aux professions libérales traditionnelles, mais aux nouveaux agents de production intellectuelle: fonctionnaires, enseignants, artistes, écrivains, etc., pour qui la nation revêt une signification particulière. Il n'est pas certain, cependant, que pour se maintenir le PQ ne soit pas mis en demeure de contrer, à son corps défendant, les aspirations de ceux-là même auprès desquels il trouve ses appuis les plus fermes. Paradoxe du politique, puissance de l'économique.

    Imaginaire entre les mains de petites bourgeoisies successives, -professions libérales, clergé, néo-petite bourgeoisie -, la nation, comme concept, offre cette plasticité idéologique qui permet une association aux projets les plus variés. La nation, c'est un peu comme la liberté, celle de Mme Roland ou des autres... que d'intérêts on peut servir en son nom!

    Décembre 1979.


    Notes :

    1 Fernand OUELLET, Papineau, Québec, Presses de l'Université Laval, p. 25.
    2 Voir: Denis MONIÈRE, Le Développement des idéologies au Québec, Montréal, Éditions Québec-Amérique, 1977, p. 177 et suivantes.
    3 Maurice SÉGUIN, L'Idée d'Indépendance au Québec, Trois-Rivières, Boréal Express, 1968, p. 51 et suivantes.
    4 " Nous ne courons au-devant d'aucune séparation; nous n'accepterons que celles-là seules que nous imposeront la nécessité et les hasards de l'histoire, et contre lesquelles par conséquent ni les uns ni les autres ne pourrions quelque chose. " Et d'ajouter -. " Nous ne courons au-devant d'aucune séparation. Nous la regardons venir; car elle nous vient." Rodrigue Villeneuve, article programme de l'Action française, janvier 1922.
    5 Lionel GROULX, Orientations, Montréal, Éditions du Zodiaque, 1935, p. 137.
    6 Lionel GROULX, Méditation patriotique, Montréal, Bibliothèque de l'Action française, 1920, p. 15.
    7 Sur la pensée de Groulx, nous avons développé davantage dans L'Apolitisme (les Idéologies québécoises, Québec, Presses de l'Université Laval, 1974, pp. 191-255.
    8 Lionel GROULX, Directives, Montréal, Éditions du Zodiaque, 1937, p. 74.
    9 Cette élaboration a été plus développée dans Ruptures et Constantes, Montréal, Hurtubise HMH, 1977.
    10 Jorge Niosi, " La Nouvelle Bourgeoisie canadienne-française", Cahiers du Socialisme, No 1, Printemps 1978, p. 36.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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