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    Dossier: Modernité

    La modernité et le progrès du savoir

    Jerzy A. Wojciechowski
    Je tenterai de faire la lumière sur ce changement en adoptant le point de vue de la théorie de l'écologie du savoir que j'ai développée pour étudier la problématique du rapport: Homme-savoir. La thèse fondamentale de la théorie est que le savoir, appelé le construit du savoir, est une entité distincte de l'Homme et un élément de plus en plus important de l'environnement humain. L'Homme crée le savoir, mais il ne le maîtrise pas. Le savoir agit sur l'Homme de façon très complexe, pas tout à fait prévisible et pas toujours positive. Il complique la vie et cause des problèmes croissants.

    Cet article contient l'essentiel d'une communication au colloque international intitulé «Rupture de la modernité. Les imaginaires du temps présent.» Dpt. de sociologie, Université Paul Valéry, Montpellier, 15-17 décembre 1994.
    Comme Janus, notre époque présente deux faces fort différentes. D'un côté, elle semble être l'apogée du progrès. Le développement démographique, économique et intellectuel ne fut jamais aussi rapide et massif. Mais, d'autre part, ces mêmes développements ne soulevèrent jamais encore tant de questions fondamentales. Plus l'Homme devient puissant, plus son état lui semble précaire.

    Des hauteurs sur lesquelles l'Homme s'est élevé par son ingéniosité, il peut contempler les scénarios contradictoires de son avenir. Les inquiétudes de la fin du vingtième siècle sont bien loins des espoirs du siècle précédent. Je tenterai de faire la lumière sur ce changement en adoptant le point de vue de la théorie de l'écologie du savoir que j'ai développée pour étudier la problématique du rapport: Homme-savoir. La thèse fondamentale de la théorie est que le savoir, appelé le construit du savoir, est une entité distincte de l'Homme et un élément de plus en plus important de l'environnement humain. L'Homme crée le savoir, mais il ne le maîtrise pas. Le savoir agit sur l'Homme de façon très complexe, pas tout à fait prévisible et pas toujours positive. Il complique la vie et cause des problèmes croissants.


    Les dimensions culturelles de la problématique de la crise de la modernité

    Il faut préciser que cette problématique n'est pas universelle; elle appartient en propre à la culture occidentale. La modernité ainsi que sa crise sont des phénomènes de cette culture. Si elles débordent les limites de celle-ci, c'est dans la mesure où la culture occidentale est devenue dominante dans le Monde et s'impose aux autres cultures. Mais strictement parlant, ces phénomènes ne sont compréhensibles que dans le contexte conceptuel et historique de notre culture.


    Les sources de l'idée de la modernité

    L'idée de la modernité n'est pas apparue toute faite un jour pour s'imposer à la plus grande joie des esprits éclairés. Elle fut le résultat d'un long cheminement intellectuel dont les origines remontent aux racines grecques et hébraïques de la culture occidentale.

    Il y a, d'une part, la façon abstraite de former les concepts qui a finalement permis à Descartes de formuler son idéal des idées claires et distinctes incompréhensible en dehors de notre culture. Il y a, d'autre part, l'attitude positive, optimiste envers la vie, le rejet du destin comme force dominante et l'affirmation de la liberté humaine et du sens profond de l'existence. Ceci est lié à la notion du temps linéaire, unidirectionnel dont chaque instant est unique, non répétitif, d'un temps donc qui va d'un commencement à une fin. Il importe d'insister sur la nature de «notre» temps car, quelque évidente qu'elle nous paraisse et pour ainsi dire allant de soi, de fait, cette vision du temps est unique au monde et non naturelle, les autres cultures ayant d'elle la notion circulaire. Telle était d'ailleurs la notion grecque du temps.

    Si la préoccupation des concepts précis remonte aux Grecs et aux systèmes logiques d'Aristote et des Stoïciens, la vision positive de la vie, capitale pour le monde moderne, ainsi que la notion du temps linéaire nous viennent de l'Ancien Testament. L'origine de ces deux dernières notions est donc religieuse. Il est important de le souligner car c'est un fait qui est généralement oublié de nos jours: c'est dans et par la chrétienté que les racines grecques et hébraïques se sont amalgamées pour donner la culture dans laquelle purent se développer la science moderne et l'idéologie de la modernité. Ce qui peut paraître particulièrement surprenant, voire même ironique, c'est le sort du sens de la notion du temps linéaire, pierre angulaire de l'édifice de la physique moderne.

    À son origine, la notion du temps linéaire est toute religieuse, exprimant la dimension de l'histoire humaine, commençant par l'expulsion du Paradis de nos premiers parents et se terminant avec le Jugement dernier. Dans l'optique de l'Ancien Testament, le temps est une étape bornée, émanant de la non-temporalité de la durée spirituelle et se résorbant en elle. C'est donc un temps homocentrique, chargé de signification surnaturelle fort peu utile à la science, mais, comme nous essayerons de l'expliquer plus loin, nécessaire à la notion de progrès. Par le truchement de la chrétienté, le temps linéaire devient le temps de la culture occidentale et entre dans le cadre explicatif de la physique moderne.

    Afin qu'elle puisse jouer son nouveau rôle, la notion de temps doit subir d'abord un changement substantiel de façon à s'accommoder de l'analyse mathématique, l'outil préféré de la science moderne. Dans ses fameuses définitions du temps et de l'espace, Newton retient la linéarité du temps et sa directionalité mais le transforme en une durée infinie, rigoureusement homogène, une transposition de la notion de l'éternité divine dans le cadre physique. Par son homogénéité, le temps devient divisible en parties égales, donc mesurable et quantifiable. Avec l'espace, également infini, homogène et quantifiable, une version physique de l'omniprésence divine, Newton physicien mais aussi théologien crée le cadre du système d'explication mécanique. Dans cette optique, les événements physiques, parfaitement mesurables, donc quantitatifs sont calculables, prévisibles et par ce fait même compréhensibles. Ainsi le Monde devient scientifiquement explicable.

    Auparavant, nous avons insisté sur le caractère occidental de l'idéologie de la modernité. Précisons maintenant l'appartenance culturelle de la science moderne, telle qu'elle s'est développée depuis la Renaissance, c'est-à-dire un système de savoir qui se veut objectif, précis, donc quantitatif et vérifiable. Malgré les apports ponctuels des autres cultures, souvent très importants, la science moderne est un produit de la culture occidentale. Elle en exprime la vision du Monde, la hiérarchie des valeurs et les véhicule, ce qui crée maintenant des problèmes pour les autres. Non seulement cette science ne s'est pas développée dans les autres cultures, mais elle n'aurait pas pu le faire ainsi.

    Sans la science et la technologie modernes, il ne pouvait pas y avoir d'espoir de la réalisation du grandiose projet de Francis Bacon, le prophète et l'idéologue des Temps modernes. Par un vrai coup de génie, il a entrevu la possibilité de l'amélioration radicale de la pitoyable condition de la plus grande partie de l'humanité par l'exploitation des ressources naturelles, car, selon ce penseur, la Nature est là non pas pour être contemplée mais pour être utilisée. L'outil qui permettra d'accomplir cette tâche sera la science des lois de la Nature. Elle changera le rapport entre l'Homme et la Nature de l'état d'impuissance à celui de domination et réalisera l'idéal de l'imperium homini, de l'empire de l'Homme sur la Nature. Dans toutes les autres cultures, la Nature a le statut de force majeure et de fondement de la morale naturelle, sinon de divinité tout court. L'idéal baconien dégrada la Nature de ce statut à celui de matière première.

    Il est difficile d'exagérer l'importance de la vision baconienne pour le développement de l'idéologie de la modernité. Mais en même temps, il faut se rendre compte de l'apport de la religion à l'éclosion de la science moderne et par là de l'esprit de la modernité. Son rôle dans ce processus a de quoi surprendre. On est habitué d'opposer la science à la religion et de voir dans la modernité une attitude résolument laïque, sinon ouvertement antireligieuse. La question qui se pose, c'est dans quelle mesure cette façon de voir les choses est justifiée. Le progrès général du savoir permet une connaissance de plus en plus approfondie du passé. Plus nous le comprenons, plus nous nous rendons compte que les ruptures d'époque dans une civilisation ne sont pas aussi radicales qu'on aurait pu ou voulu se l'imaginer. Une nouvelle époque germe au cœur de l'époque précédente. Il faut en chercher souvent les racines dans le passé lointain. Les sources de la modernité n'en sont qu'un exemple.


    L'optique de la modernité

    Quand, en 1750, Turgot prononce à la Sorbonne sa fameuse série de conférences sur le Progrès, il ne fait qu'exprimer la confiance du siècle des Lumières dans le pouvoir de l'Homme de dominer la Nature et d'améliorer radicalement la condition humaine. Pour ces gens, l'idée d'un paradis terrestre, loin d'être un leurre, paraissait au contraire une possibilité parfaitement raisonnable et réalisable dans un avenir prévisible. À cette époque, on a de plus en plus de raisons de croire dans la recette de progrès de Francis Bacon. Au triomphe scientifique de la mécanique newtonienne à laquelle la méthode de mesure de Galilée fournit de plus en plus de données précises et en même temps de confirmations de cette structure explicative, s'ajoute le développement impressionnant des technologies. L'Homme devient progressivement plus efficace et puissant.

    La croissance de la puissance humaine est un fait historique bien connu. Il justifie l'idéologie du Progrès. En plus, il semble être conforme à la fameuse exhortation du Livre de la Genèse: «Soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la Terre et soumettez-la; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la Terre».

    Cette extraordinaire phrase, une des plus importantes jamais écrites dans n'importe quelle langue, a aidé à distinguer la religion hébraïque des autres et à façonner la culture occidentale. Faut-il conclure qu'elle fut une inspiration pour Turgot et ses contemporains? La réponse est simple: non et oui. La Bible n'était certainement pas leur livre de chevet. Mais, quelles que furent leurs convictions religieuses, ils étaient les produits de la culture dont la Bible fut l'un des piliers incontestables. Il ne faut pas oublier que bien longtemps avant Francis Bacon, l'auteur biblique lança l'Homme à la conquête de la Nature que Dieu donna aux Hommes.

    Pour que l'idée de Progrès puisse avoir un sens véritable, il a fallu la placer dans le cadre d'un temps linéaire, le seul dans lequel chaque instant et chaque événement sont uniques, donc non répétitifs, éliminant ainsi l'optique circulaire du grand retour qui oblitère l'espoir d'un progrès définitif. Nous avons parlé plus haut de deux notions du temps linéaire: biblique et scientifique. Il est intéressant de noter que, quoique l'idée de Progrès fût un succédané du développement des sciences, c'est dans l'optique biblique du temps, quoique non avouée et non reconnue, que l'idée de Progrès a pu se développer. Le temps dont parlent les protagonistes du Progrès est bien le temps historique de la durée humaine et non pas le temps mathématique de la mécanique newtonienne, dans lequel se passent les événements physiques du monde inanimé.

    Le temps du Progrès est un temps lourd de la signification des actions humaines dont le présent est plein d'un passé et riche de promesses d'avenir qu'on s'efforce à la fois de préserver et de dépasser. La croissante puissance humaine d'agir ne fait qu'épaissir et concrétiser ce temps. L'avenir, dans l'optique du Progrès, est un avenir à l'échelle humaine, mesuré par la durée des générations œuvrant à la réalisation du projet de paradis terrestre. C'est donc un temps dirigé vers un but définitif qui justifie le déroulement du temps et donne une signification à chacun de ses instants. C'est une ironie de l'histoire que le temps essentiellement qualitatif de l'idéologie de Progrès soit inutile pour la science, tandis que le temps quantitatif et infini de la physique est inutile pour l'idéologie, éprise pourtant de l'esprit scientifique.

    La croyance dans le pouvoir humain des gens du XVIIIe siècle n'aurait pas pu avoir les conséquences qu'elle a eues, si elle n'avait été accompagnée d'un autre facteur dont l'importance n'est devenue évidente que ces derniers temps. Il s'agit notamment de l'insouciance désinvolte pour l'état de la Nature sous l'impact de l'activité humaine. Le manque d'appréciation de la valeur intrinsèque de la Nature n'est point limité aux penseurs français. Issu dans les temps modernes de la pensée de Francis Bacon, il se reflète d'abord dans la philosophie des empiristes anglais pour ensuite traverser la Manche et faciliter le développement de l'idée de Progrès.

    Il n'est pas inutile de souligner que l'insouciance envers l'état dans lequel se retrouve la Nature est caractéristique de la culture judéo-chrétienne. C'est aussi une attitude unique au monde, toutes les autres cultures adorant la Nature sinon comme divinité, du moins comme force supérieure, un tout auquel l'Homme appartient et dont il dépend. Les sources de cette attitude de supériorité radicale de l'Homme envers la Nature se trouvent dans l'Ancien Testament. La célèbre phrase du Livre de la Genèse citée plus haut en constitue d'ailleurs la preuve. La conviction de la supériorité de l'Homme est fondée sur la notion de la création de celui-ci à part de la Nature, et confirmée par l'événement sur le mont Sinaï où l'Homme devient l'interlocuteur de Dieu. Par conséquent, les hébreux et ensuite les chrétiens se sentent en droit de regarder la Nature comme étant donnée pour leur bon plaisir, tel un objet dont ils peuvent se servir à volonté.

    À la lumière de cette situation, il n'est pas surprenant que la culture occidentale ne perçoive pas l'Homme comme un élément de la Nature à part entière et ne vénère pas la Nature à l'instar des autres cultures. Il est également compréhensible que les protagonistes de l'idée de Progrès, produits typiques de leur culture, n'aient pas été élevés dans la tradition du respect de la Nature. Ce qui plus est, les impacts de l'Homme sur le monde ambiant n'étaient pas, à l'époque, suffisamment puissants et nombreux pour faire apparaître les effets négatifs de son exploitation abusive de la Nature. Par conséquent, les gens du siècle des Lumières n'ont pas eu à s'inquiéter du rapport Homme-Nature, rapport qui nous apparaît maintenant de plus en plus fondamental pour la race humaine et décisif pour son avenir.


    Les conséquences de l'idéologie de la modernité

    Essayons de comprendre les raisons des conséquences de l'optique baconienne sous-jacente à l'esprit du modernisme. L'attitude de l'Homme envers la Nature n'aurait pas eu de conséquences négatives et ne causerait pas de problèmes si la Nature que l'Homme exploite avait été infiniment grande. Malheureusement, ce n'est pas le cas. Le système Terre dont l'Homme fait partie et qui le fait vivre a une dimension finie quoiqu'elle puisse nous paraître très grande. Qui plus est, dans un système, tous les éléments sont interdépendants. On ne peut pas trop changer l'un d'eux sans produire des effets qui retombent sur les autres.

    Soulignons que, dans toutes les cultures sauf la nôtre, l'idée de l'harmonie universelle et de la dépendance de l'Homme envers la Nature était depuis toujours une pierre angulaire de leur vision du Monde. C'est cette vision qui définit leur attitude envers la Nature et détermine leur comportement. Comme nous l'avons déjà indiqué, tel n'est pas le cas de notre culture.

    Il faut souligner qu'en plus de l'attitude de supériorité envers la Nature héritée de l'Ancien Testament, la méthode d'analyse de la science moderne contribua, elle aussi, à obscurcir la perception de la Nature comme un système dont l'Homme fait partie. La compréhension d'un système comme une totalité demande une approche systémique, donc une vision globale qui, depuis la Renaissance, n'était pratiquée ni par la physique ni par les mathématiques, et encore moins par les autres sciences qui essayaient de se façonner sur le modèle de ces deux dernières, jugées maîtresses. Ce n'est que dans la deuxième moitié de notre siècle qu'on a commencé à revenir à l'optique systémique avec les nouvelles sciences telles que la cybernétique, la théorie de l'information et l'écologie. Nous avons bien dit revenir, car pour les penseurs grecs, le Monde était un cosmos, donc un tout bien organisé ou chaque élément avait sa place naturelle et participait à l'harmonie universelle. Dans cette optique, la vision systémique s'imposait d'une façon évidente. Malheureusement elle s'est perdue dans la vision du Monde de l'idéologie du Progrès, ce qui a entraîné les conséquences que nous vivons maintenant.

    La perte de la vision systémique du Monde n'est qu'un effet du développement de la science moderne. De fait, ses conséquences sont nombreuses et complexes. Grosso modo, on peut les diviser en deux groupes, notamment les changements dans l'Homme lui-même et son comportement, et les conséquences dans l'état de la Nature. En ce qui a trait au premier, il faut d'abord parler de l'influence du savoir et de son développement sur les désirs humains. Le proverbe latin nihil volitum nisi praecognitum reconnaît que rien n'est désiré sans être connu ou à tout le moins soupçonné d'exister et d'être désirable. La connaissance propose à l'Homme des objets de désirs. Ce qui plus est, et qui est capital pour notre discussion, c'est que la connaissance peut de plus en plus aviver les désirs en présentant un nombre continuellement grandissant de choses désirables.

    À la lumière de ce que nous venons de dire, on comprend que l'univers des objets désirables est proportionnel à la connaissance. En d'autres mots, il n'est pas pour l'humanité, un tout fixe, un tout qui ne peut être augmenté, à travers le temps, comme il l'est pour les animaux, mais qui dépend des niveaux de connaissances. D'une façon générale, on peut distinguer ici deux situations fort différentes: d'une part, un état plus ou moins stationnaire qu'on retrouve d'abord dans les sociétés illettrées qui n'ont pas les moyens d'emmagasiner les connaissances en dehors de la mémoire. Mais l'univers des objets désirables demeure aussi plus ou moins stable dans les sociétés lettrées qui ne sont pas toujours activement intéressées à l'exploration de la Nature et n'ont pas inventé la méthode efficace de le faire; autrement dit, dans toutes les sociétés sauf celles de culture occidentale. Il est important de remarquer que toutes ces sociétés ont une vision systémique du Monde. Elles vénèrent la Nature et comprennent leur dépendance envers celle-ci. Non seulement ces sociétés n'ont pas de moyens d'accroître la sphère de leurs désirs, mais en plus, elles comprennent que pour s'assurer un avenir, elles doivent vivre dans un état d'équilibre avec la Nature. Elles se rendent compte, plus ou moins clairement, qu'il n'est pas permis à l'Homme de donner libre cours à ses désirs de possession des biens matériels.

    D'autre part, et de toute évidence, telle n'était pas l'attitude des gens épris de l'idéologie de Progrès. Sans s'en rendre compte, ils furent pris dans un système de rétroaction positive qu'ils produisirent d'ailleurs eux-mêmes. Ils encourageaient le progrès scientifique et technologique qui, en retour, attisait leur désir de possession des biens matériels et de la puissance que ceux-ci leur offraient. L'idée de se limiter à la satisfaction des besoins vitaux fut bien loin de leurs esprits. En enlevant les barrières conceptuelles au désir de jouissance matérielle, l'idéologie du progrès, de concert avec la science analytique moderne, transforme l'Homme occidental en un être de désir inassouvi des biens matériels. C'est un fait capital et, dans son envergure, une nouveauté dans l'histoire de l'humanité et dans l'histoire de toute la nature animée. Des individus rapaces ont toujours existé, mais comme l'histoire de Crésus nous le démontre, ils n'étaient pas la règle et ne furent pas mis en exergue comme un exemple à suivre.

    La recherche de la satisfaction matérielle a creusé un fossé de plus en plus profond entre la société occidentale et le reste de l'humanité. En plus, elle a poussé l'Homme blanc à la conquête du Monde. Les conséquences de cette attitude sont multiples et variées. Le colonialisme, le consumérisme effréné, l'exploitation de la Nature et la crise écologique, quoique phénomènes fort différents en apparence, sont les résultats de la même cause. Ce sont eux qui nous font comprendre aujourd'hui que l'optique du modernisme a ouvert des horizons mirobolants qui, à la longue, se sont avérés des culs de sac. En outre, ils ont conduit l'humanité au bord de l'abîme.

    Après avoir parlé des changements que le progrès scientifique produisit dans le domaine du désir... dans l'Homme lui-même, disons quelques mots des conséquences que ce progrès a eues pour le monde ambiant. Elles sont à la fois plus évidentes, plus vastes et plus complexes. Le savoir démiurgique change le rapport de force entre l'Homme et la Nature. L'Homme primitif était soumis aux règles du jeu de la Nature à l'instar de tout le règne vivant. Son existence individuelle, comme celle de son espèce, en dépendait et l'Homme ne pouvait pas y changer grand-chose. Il faisait partie du vaste système écologique reliant les espèces vivantes entre elles et avec la nature inanimée. Comme nous ne cessons de l'apprendre aujourd'hui, c'est un système dynamique, autorégulateur, maintenant les espèces vivantes en équilibre les unes par rapport aux autres. La Nature faisait peur à l'Homme mais aussi le faisait vivre et assurait la survie de son espèce. L'Homme primitif n'avait pas de capacités physiques ou mentales pour concevoir le problème de l'avenir de sa race et moins encore pour faire quelque chose à cet égard. Le développement de la science et de la technologie changea radicalement cette situation. L'Homme n'a réalisé que dans une certaine mesure l'exhortation du Livre de la Genèse mais à un prix que nous commençons maintenant à évaluer et qui s'avère de plus en plus lourd. En essayant de maîtriser le monde ambiant, l'Homme s'est exclu du système autorégulateur de la Nature. Il est devenu trop puissant et s'est trop multiplié pour que la Nature lui offre, comme jadis, une niche écologique lui assurant des possibilités d'existence tant dans le présent que dans l'avenir. Devenu maître, l'Homme ne peut plus se fier à la Nature esclave qui le faisait vivre... Il doit s'occuper lui-même de son état actuel et de son avenir, ce qui demande un abandon radical de l'optique baconienne qui le guidait jusqu'à présent.


    Nouvelle optique

    L'évolution biologique produit de nouvelles espèces composées d'organismes de plus en plus complexes. L'évolution culturelle se joue à l'intérieur de la même espèce. Autant que nous puissions le dire, elle ne change pas l'Homme anatomiquement mais intellectuellement. Elle développe les capacités de son esprit et, ce faisant, elle augmente son pouvoir d'imagination. Le progrès de l'humanité se mesure par la quantité et la qualité de ses idées. L'animal est développé par la Nature, il est à part entière le produit de l'évolution. Dans la mesure où l'Homme augmente ses capacités d'imagination, il devient de plus en plus le coproducteur de son évolution, il «s'évolue» lui-même. Par conséquent, il devient davantage responsable de ce qu'il est et de ce qu'il devient.

    À la lumière de ce que nous venons de dire, on comprend que changer l'imaginaire n'est pas peu de chose. Non seulement c'est une tâche des plus importantes, mais en plus elle entraîne des conséquences nombreuses, profondes et difficiles à accepter. Dans l'optique de la modernité, l'Homme était au centre d'un monde à son service. Comme nous avons essayé de le montrer, cette attitude a fini par produire des effets nocifs pour son créateur et l'a placé dans une situation intenable. Bon gré mal gré, il est obligé de se réévaluer et de descendre du piédestal sur lequel il s'était hissé par la force de son imagination aidée par le développement d'un savoir démiurgique.

    La première leçon que nous pouvons tirer de l'expérience du modernisme, c'est que l'Homme ne connaît pas par lui-même et d'une façon définitive quelle est sa place dans le Monde. Cette connaissance ne lui est pas innée. Au contraire, il doit se la forger laborieusement à la lumière de ses autres connaissances. Ce qui veut dire qu'elle dépend de son savoir et est toujours à sa mesure. Serait-il donc capable dans un avenir prévisible de former une image irrévocable de sa place dans l'Univers et de se comprendre d'une façon définitive? La question est aussi intéressante que la réponse est incertaine. Ce qu'on peut affirmer, c'est que la question elle-même est un facteur essentiel du processus évolutif de l'Homme. La recherche de la réponse avance l'Homme sur le chemin de l'humanisation.

    L'Homme ne peut pas vivre sans une vision du Monde qui lui explique sa place dans l'ordre des choses et donne un idéal de la vie justifiant ses efforts et ses déboires. Plus il sait, plus il doit se légitimer à lui-même et plus il devient responsable de son avenir personnel et de celui de son espèce. La recherche de l'imaginaire à la mesure de ses connaissances, qui avancent toujours plus rapidement, devient une tâche de plus en plus urgente. Le problème est que le savoir scientifique se «décolle» de plus en plus de l'image du Monde offerte par les sens et acceptée par l'Homme ordinaire. Pour être adéquat, l'imaginaire doit inclure à la fois l'optique des données sensibles invariables et celle toujours plus complexe de la science. Voilà le défi qui place l'Homme dans une situation semblable à celle de l'âne poursuivant la carotte suspendue devant son nez.

    Il y a cependant une différence essentielle entre la situation de l'âne et celle de l'Homme contemporain. Au bout du chemin l'âne mange sa carotte sans avoir eu besoin de changer. Au contraire, la poursuite de l'imaginaire à la mesure de ses connaissances oblige l'Homme à transformer profondément son comportement, ses attitudes, sa vision du Monde, bref de s'inventer continuellement de nouveau. Détrôné de la position de maître suprême, l'animal raisonnable se doit de se doter d'une nouvelle optique écologique d'insertion dans un système plus vaste que lui-même. Non seulement l'Homme sera obligé de respecter la Nature, mais aussi, à cause de l'interdépendance croissante de tous les humains, et de ses forces de destruction aussi toujours plus grandes, il sera obligé de respecter son prochain.

    À cause de nous, quoique malgré nous, nous entrons à reculons dans une nouvelle étape de développement de l'humanité, l'époque de la globalisation. Elle entraînera la plus profonde révolution dans l'histoire de l'humanité, la révolution dont le mot d'ordre sera, non pas haine, lutte, domination, mais solidarité. Solidarité entre les humains et entre les humains et la Nature. Aussi utopique qu'elle puisse paraître, cette nouvelle optique s'imposera car son alternative, c'est la fin de l'humanité.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jerzy A. Wojciechowski
    Professeur émérite au département de philosophie de L'Université d'Ottawa.
    Mots-clés
    L'écologie du savoir
    Extrait
    «À son origine, la notion du temps linéaire est toute religieuse, exprimant la dimension de l'histoire humaine, commençant par l'expulsion du Paradis de nos premiers parents et se terminant avec le Jugement dernier. Dans l'optique de l'Ancien Testament, le temps est une étape bornée, émanant de la non-temporalité de la durée spirituelle et se résorbant en elle. C'est donc un temps homocentrique, chargé de signification surnaturelle fort peu utile à la science, mais, comme nous essayerons de l'expliquer plus loin, nécessaire à la notion de progrès. Par le truchement de la chrétienté, le temps linéaire devient le temps de la culture occidentale et entre dans le cadre explicatif de la physique moderne.»
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