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    Dossier: Cervantès Miguel de

    La vie et l'oeuvre de Cervantès - I

    Prosper Mérimée
    Si vous demandez à un Espagnol ou à quelqu'un qui ait fait une étude particulière de la langue castillane ce qu'il faut penser du style du Don Quichotte ou des Novelas ejemplares, on vous répondra probablement qu'il est inimitable et intraduisible 1. Cela peut être vrai jusqu'à un certain point, et je crois qu'il en est de même pour tous les auteurs vraiment originaux; cependant c'est en grande partie à ses traducteurs que Cervantès doit sa renommée; et ses compatriotes, qui pendant longtemps ne l'ont considéré que comme un prosateur élégant et enjoué, se sont aperçus qu'il était le meilleur de leurs écrivains lorsque toute l'Europe l'avait proclamé tel. Le licencié Marquez de Torres, maître des pages du cardinal archevêque de Tolède, eut l'honneur d'être le censeur de la seconde partie du Don Quichotte. C'était à ce qu'il paraît un homme d'esprit assez bon écrivain pour qu'on ait accusé Cervantès d'avoir rédigé lui-même l'Approbation qui autorisa la vente de son livre. «Le 25 février 1615, dit le licencié Marquez dans l'Approbation susdite, j'eus l'honneur d'accompagner son éminence chez l'ambassadeur de France qui venait d'arriver. Causant avec les gentilshommes de sa suite, ils me demandèrent quels étaient les auteurs espagnols le plus en réputation. En m'entendant nommer Michel Cervantès, dont pour lors j'étais le censeur, ces messieurs ne trouvèrent pas de termes assez forts pour m'exprimer l'admiration qu'il excitait dans leur pays. Ils savaient par coeur la Galatée, la première partie de Don Quichotte, et leurs éloges furent si vifs que je dus m'offrir à leur faire voir l'auteur, ce qu'ils acceptèrent avec beaucoup d'empressement. Comme ils me faisaient mille questions sur son compte, il fallut leur dire que Cervantès était un vieux soldat, gentilhomme, et pauvre; sur quoi, un des Français s'écria: — Comment l'Espagne ne fait-elle pas à un tel homme une riche pension sur le trésor public? — Mais un de ses compagnons reprit: — Si c'est la nécessité qui le fait écrire, plaise au ciel qu'il ne s'enrichisse jamais, afin que, restant pauvre, il enrichisse le monde de sesœuvres.» Béni soit le licencié Marquez, ce modèle des censeurs, qui n'a rien effacé dans la seconde partie du Don Quichotte, et qui nous a conservé cette historiette à la louange de nos compatriotes.

    Dès que Cervantès fut bien et dûment reconnu pour un génie, c'est-à-dire assez longtemps après sa mort, on se mit à rechercher avec une extrême curiosité toutes les particularités de sa vie aventureuse; malheureusement il était trop tard, et, pour faire sa biographie, il ne restait plus qu'un petit nombre de renseignements certains, encore étaient-ils mêlés avec une foule de traditions apocryphes et d'anecdotes de pure invention. Le nom de Cervantès, Cerbantes ou Zerbantes, c'est tout un, n'est pas rare en Espagne: partout où il se rencontrait, dans un registre de paroisse ou dans tout autre instrument, on prétendait avoir découvert sa patrie. Le patriotisme municipal aidant, sept villes, tout autant que pour Homère, se disputèrent la gloire de lui avoir donné naissance, et chacune a trouvé des avocats plus ou moins habiles pour soutenir ses titres. Madrid, Séville, Lucena, Tolède, Esquivias, Alcazar de San Juan, Consuegra, ont eu leurs partisans et ont produit des mémoires à l'appui de leurs prétentions. Don Martin Fernandez de Navarrete apporta le premier une judicieuse critique dans ses investigations, et sa Vie de Cervantes publiée en 1819 est un excellent travail. Après lui, don Jeronimo Moran, dans une biographie que l'Académie espagnole a jugée digne d'être placée en tête de sa magnifique édition du Don Quichotte publiée en 1862, a rectifié quelques légères erreurs, et ajouté les résultats de petites découvertes récentes. Ces deux érudits, bien différents de leurs prédécesseurs, se sont gardés de présenter des hypothèses pour des trouvailles merveilleuses, et lorsqu'ils ont été forcés, faute de documents, de hasarder quelques conjectures, il les ont exposées avec beaucoup de candeur, indiquant eux-mêmes l'incertitude de leurs opinions. C'est à ces deux notices que nous empruntons les détails qui nous paraissent de nature à intéresser particulièrement les lecteurs français.

    Aujourd'hui, il est parfaitement constaté que Michel Cervantès est né à Alcalà de Henares, le 7 octobre 1547. Son acte de baptême sur le registre de la paroisse de Santa-Maria-la-Mayor est daté du 9 du même mois. On montre encore aux curieux une vieille muraille attenant à la Porte des Ca pucins, comme un reste de la maison où l'auteur du Don Quichotte a vu le jour. Il n'est pas aisé de juger d'une maison par un pan de mur, et celui-là n'offre rien de remarquable.

    Son père, don Rodrigo, était hidalgo, bon gentilhomme et pauvre descendant d'un rico ome de Léon et Castille, qui suivit le roi saint Ferdinand à la conquête de Séville. Il n'y a guère de noblesse plus honorable. Sa bisaïeule paternelle, doña ona Juana de Avellaneda (remarquez ce nom), était fille de don Arias de Saavedra, surnommé el Famoso, de la famille des comtes de Castrillo. On croit que c'est en souvenir de cette dame que Michel de Cervantès ajouta à son nom celui de Saavedra. C'était alors un usage dans les familles nobles de reconnaître ainsi un bienfait provenant de quelque parent plus ou moins éloigné.

    Rodrigo eut quatre enfants; deux garçons et deux filles, issus d'une même mère, doña Leonor de Cortinas, également de bonne noblesse et aussi pauvre que son mari. Souvent les mères des grands hommes ont exercé une heureuse influence sur l'éducation et les premières idées de leurs enfants; et nous voudrions avoir quelques détails sur le caractère de dona Leonor, malheureusement nous ne savons rien sur son compte. On a quelque lieu de croire qu'elle était parente de dona Magdalena de Cortinas, belle-mère de Lope de Vega.

    Nous n'avons pas plus de renseignements sur l'enfance de Michel. Il était le dernier des quatre enfants de don Rodrigo, et il est plus que probable que son éducation fut encore plus négligée que celle de son frère aîné. M. Navarrete a connu un professeur à l'université de Salamanque, don Thomas González, lequel prétendait avoir vu le nom de «Michel de Cervantès, demeurant calle de Moros,» immatriculé dans un registre de cette université Or, nous avons dit que le nom de Cervantès n'est guère plus rare que le prénom de Michel, et d'ailleurs personne n'a pu retrouver le registre en question. Il est vrai qu'une nouvelle de Cervantès, la Fausse Tante (la Tia fungida) prouve qu'il connaissait parfaitement les moeurs et les pratiques des étudiants de Salamanque, et là-dessus on a conclu qu'il devait avoir fait ses études dans cette université. Par un argument semblable, on démontrerait qu'il avait étudié à l'école de voleurs tenue par le seigneur Monipodio, dont il ne parle pas moins pertinemment dans sa nouvelle de Rinconete et Cortadillo. A notre sentiment, il est très probable qu'il n'a jamais suivi les cours d'une université. En effet, dans la suite, ses ennemis l'ont appelé ingenio lego, auteur laïc, ce qui voulait dire alors: formé ailleurs que dans les grandes écoles publiques. Il est évident qu'il avait appris un peu de latin, bien qu'il se trompe parfois dans ses citations, attribuant à Virgile ce qui appartient à Horace, et vice versa. Quant au grec, on peut juger de sa science par ce passage: «Sais-tu ce que veut dire philosophie? Ce mot se compose de deux substantifs grecs, qui sont philos et sophia. Philos veut dire amour, et sophia, science.» On objectera peut-être que c'est un chien que Cervantès fait parler de la sorte, mais il nous avertit que ce chien avait été au collège.

    Il dit, dans un de ses prologues, que, tout enfant, il avait un goût passionné pour la lecture, et que, faute de livres, il ramassait avec soin dans la rue des morceaux de papier imprimé. Sa mémoire était excellente, et, dans un âge avancé, il récitait des tirades de vers qu'il avait retenues pour les avoir entendues, dans son enfance, de la bouche même du Thespis espagnol, Lope de Rueda.

    S'il n'avait pas étudié dans un collège, il avait suivi cependant un cours d'humanités. En 1568, à l'occasion de la mort de la reine Isabelle de Valois, femme de Philippe II, un ecclésiastique nommé Juan Lopez de Hoyos, professeur de latinité et de lettres humaines à Madrid, publia un livre fort long et fort ennuyeux, sous ce titre: Histoire et relation véritable de la maladie et heureux passage à un monde meilleur, somptueuses obsèques de la sérénissime reine d'Espagne, dona Isabel de Valois, notre dame, avec les sermons, inscriptions et épitaphes sur son tombeau, augmentée des coutumes et cérémonies diverses de plusieurs peuples pour enterrer leurs mort, comme il appert par la table dudit volume. Madrid, 1568, in-8°. La façade peut donner une idée du bâtiment. Probablement, pour allonger son livre et le rendre digne de son titre, le docte professeur a cru devoir y insérer des vers de ses élèves, et une longue élégie, un sonnet et une épitaphe en redondilles sont dus à la plume de don Miguel de Cervantès, «son disciple bien-aimé.» Bien entendu que le maître trouve ces pièces excellentes. Avant de les juger, remarquons que Juan Lopez de Hoyos n'obtint sa chaire à Madrid qu'en 1568, et qu'il n'a jamais appartenu à l'université d'Alcalà de Henares, ville où Cervantès paraît avoir passé ses premières années. Il faut donc qu'à l'âge de vingt ans le futur auteur de Don Quichotte ait eu le courage de se faire écolier. Nous nous bornerons à traduire l'épitaphe, qui suffit amplement à donner une idée des autres pièces.

    «Ci-gît la gloire de la terre espagnole, ci-gît la fleur de la nation française, ci-gît qui sut accorder le différend en couronnant d'olivier cette guerre. Ici, en petit espace, est enclos notre astre d'Occident. Ici est enterrée l'excellente cause de l'exil de notre félicité. Vois quel est le monde et sa rigueur, et comment, contre la vie la plus riante, la mort remporte toujours la victoire. Vois encore le bonheur dont notre illustre reine jouit dans l'éternel royaume de gloire. Quand la guerre laissait libre notre terre ibérique, d'un vol soudain la plus belle de ses fleurs a été transplantée au ciel; et près de trancher sa tige, la mortelle catastrophe fut cachée au monde; ainsi un malheureux n'aperçoit la flamme qu'au moment où il se sent brûler.»

    Après avoir eu la bonne fortune de découvrir dans un cahier de corrigés les premiers vers d'un auteur illustre, le biographe éprouve tout aussitôt la mortification de rencontrer une lacune considérable avec le soupçon qu'elle cache un mystère important. De 1568, on perd toute trace de Cervantès, jusqu'en 1570, où on le trouve à Rome dans la maison du cardinal Aquaviva. Or certaines phrases de Cervantès recueillies dans plusieurs de ses ouvrages semblent faire allusion à quelque événement malheureux qui lui serait arrivé vers cette époque. Don Jeronimo Moran nous présente, mais «sous toutes réserves,» comme on dit aujourd'hui, une pièce fort curieuse qui, si elle se rapporte en effet à Cervantès, expliquerait pourquoi il quitta l'Espagne. On a découvert assez récemment dans les archives de Simancas un ordre d'arrestation lancé à la suite d'un jugement contre un Miguel de Zerbantes, contumace, en date du 15 septembre 1569. Au XVIe siècle, il n'y avait pas encore d'orthographe fixe, et aujourd'hui même il n'existe, pour la prononciation, aucune différence entre Zerbantes et Cervantes. Rien de plus commun à cette époque que de voir un même nom écrit dans la même pièce de plusieurs manières différentes; il n'est donc pas improbable que le contumace en question soit l'auteur du Don Quichotte. Il est condamné à dix ans d'exil et à avoir le poing coupé pour blessures faites à un Antonio de Sigura; qualifié de andante en esa corte. Sur la signification de ce mot, les commentateurs ne sont pas d'accord. Selon les uns, il s'applique à toute personne suivant la cour, soit en raison d'une charge, soit pour ses affaires personnelles; suivant d'autres, le titre d'andante en la corte appartiendrait spécialement aux officiers de justice attachés au service du souverain. La peine prononcée contre le contumace semble confirmer cette dernière interprétation: en effet, les lois du temps punissent de dix ans d'exil les coups donnés à un alguazil dans l'exercice de ses fonctions. Quant à la mutilation du poing, elle est encourue par quiconque a tiré l'épée dans le lieu où le roi fait sa résidence. Quelques critiques enfin ont cru voir la confirmation de toute l'aventure dans un épisode du Don Quichotte d'Avellaneda, où le bon chevalier blesse un alguazil qu'il prend pour un chevalier félon, et il est notoire qu'Avellaneda a plus d'une fois attribué à son Don Quichotte des actions ou des opinions connues de Cervantès. Ajoutons que le cardinal Aquaviva, sous le patronage duquel Cervantès paraît à Rome, fut envoyé en Espagne par le pape Pie V, pour porter à Philippe II des compliments de condoléance à l'occasion de la mort de la reine Isabelle, peut-être aussi pour demander des explications au sujet de la mort de don Carlos. Arrivé à Madrid en septembre 1568, il paraît avoir été reçu assez froidement par Philippe II; en revanche, les lettrés espagnols se montrèrent très empressés à lui faire leur cour, et tout aussitôt il devint pour eux une sorte de Mécène. Dès le 2 décembre 1568, il recevait ses passeports, et son itinéraire passe par Valence: or, dans le roman de Persiles et Sigismonda, Cervantès a décrit si exactement la route suivie par le légat qu'on est tenté de croire qu'il l'avait accompagné. Les lenteurs ordinaires de la justice, surtout en Espagne, expliquent suffisamment comment ce n'aurait été qu'en septembre 1569 seulement qu'aurait été prononcé un jugement pour un crime commis l'année précédente. Malgré le despotisme de Philippe II, bon nombre de coups d'épée se donnaient sous son règne, et les alguazils chargés d'y mettre ordre en avaient souvent leur part. Rien de bien extraordinaire qu'un jeune homme de vingt et un ans, comme notre auteur, ait eu maille à partir avec un alguazil;... mais s'agit-il de notre Cervantès? Imitons la prudente réserve de M. Moran, et laissons le lecteur décider d'après les pièces que nous venons de produire.

    Exilé ou non, Cervantès demeura quelque temps dans 1a maison du cardinal Aquaviva en qualité de domestique, dénomination qui, dans le langage du temps, s'appliquait aux valets de chambre, aux secrétaires, aux gentilshommes de la suite, à tous les protégés à titre quelconque d'un grand seigneur comme le cardinal. Cette position, quelle qu'elle fût, ne lui plut pas longtemps, car au bout de quelques mois il se fit soldat. On croit qu'il entra d'abord dans une compagnie d'infanterie au service du saint-père; puis, bientôt après, dans un tercio, ou régiment espagnol. En 1570, il était soldat dans le tercio du mestre de camp don Miguel de Moncada, compagnie du capitaine don Diego de Urbina. Embarqué sur l'escadre commandée par Marc-Antoine Colonna, il navigua quelque temps sur l'Adriatique, y fit naufrage aux Bouches de Cattaro et faillit être pris par les Turcs. L'année suivante 1571, le 7 octobre, son jour de naissance, il assista à la bataille de Lépante, sur la galère la Marquesa, de la division commandée par André Doria. Depuis plusieurs jours, Cervantès était malade de la fièvre, et son capitaine voulait le faire descendre à fond de cale. Ses instances pour prendre part au combat furent si pressantes que Diego d'Urbina dut y céder; il lui donna douze soldats à commander et lui assigna son poste de combat devant l'esquif; c'est, je crois, dans une galère, le milieu du bâtiment.

    La Marquesa prit une part glorieuse à la bataille. Elle s'attaqua à un des plus forts vaisseaux de la flotte ottomane, la galère capitane d'Alexandrie, et, après un engagement long et meurtrier, l'obligea d'amener son pavillon. Cervantès reçut trois coups de feu; deux dans la poitrine, amortis probablement par la cuirasse ou le buffle que portaient alors les soldats d'infanterie. La dernière blessure, la plus grave, lui fracassa la main gauche et l'estropia pour le reste de sa vie. Dans une pièce de vers dont nous aurons à reparler bientôt, il décrit ainsi ses impressions pendant cette terrible journée:

    «D'une main je serrais mon épée, de l'autre coulait mon sang; dans ma poitrine je sentais une profonde blessure, et ma main gauche était fracassée en mille pièces; mais si grande était la joie que ressentit mon âme à voir l'infidèle vaincu par le chrétien que je ne m'apercevais pas de mes blessures; pourtant mortelle était mon angoisse, et parfois elle me priva de sentiment.» Nous avons traduit aussi littéralement qu'il nous a été possible. Les vers sont mal faits et embarrassés; mais la pensée est noble, vraie et digne de Cervantès.

    Après la bataille, la Marquesa, de même que tous les autres bâtiments de la flotte, fut visitée par don Juan d'Autriche, qui venait remercier les vainqueurs et porter des secours et des consolations aux blessés. Il complimenta Cervantès et augmenta sa paie de trois ou quatre ducats. C'était alors la seule récompense accordée aux soldats. Peu de temps après, les blessés ayant été débarqués à Messine, Cervantès reçut, le 23 janvier 1572, une gratification de 20 ducats, et à Palerme, le 17 mars de la même année, un autre cadeau de 22 ducats. Pendant sept mois, il demeura en Sicile dans les hôpitaux, pour guérir ses blessures et la fièvre, qui ne l'avait pas quitté. Aussitôt après son rétablissement, il fut incorporé dans le tercio de don Lope de Figueroa, compagnie de don Manuel Ponce de Leon, et prit part à l'expédition dirigée par don Juan d'Autriche contre Tunis, en 1573. Après la prise de cette ville, le régiment de Figueroa revint en Italie et tint garnison successivement à Gênes, Florence, Palerme, Ferrare, Parme, Milan et Naples. «Pendant plus d'une année, ô Naples, j'ai foulé ton pavé,» dit Cervantès dans son Voyage au Parnasse.

    Vers la fin de l'année 1575, il obtint la permission de repasser en Espagne pour y solliciter de l'avancement. Porteur des certificats les plus honorables et de lettres de don Juan d'Autriche et du duc de Sesa, qui demandaient pour lui une compagnie d'infanterie, il s'embarqua sur la galère el Sol, avec son frère Rodrigo, soldat comme lui. Non loin des côtes d'Espagne, ils furent attaqués et pris, après un combat assez long, par des corsaires d'Alger. Les deux frères devinrent esclaves d'un renégat grec, nommé Dali Mami, lieutenant ou camarade d'un autre renégat albanais, appelé Arnaute Mami. Par suite de la conformité des noms, on a souvent fait de ces deux coquins un seul personnage.

    La lettre de don Juan que portait Michel Cervantès fit croire aux forbans qu'il pourrait payer une forte rançon, et il eut beau dire qu'il n'était qu'un simple soldat, on s'obstina à le traiter comme un capitaine, c'est-à-dire fort mal, selon l'usage d'Alger, afin de l'obliger à se racheter plus vite. Il essaya de se sauver et de gagner Oran, où les Espagnols tenaient garnison; mais il s'égara, fut repris, mis à la chaîne et surveillé avec un redoublement de rigueur. Trois fois encore, la même année, il fit des tentatives d'évasion, et toujours sans succès. Sa famille, instruite de la captivité des deux frères, envoya en Afrique tout l'argent qu'elle avait pu réunir; mais les Maures voulaient une rançon considérable, et Rodrigo seul fut racheté. En partant pour l'Espagne, il emportait un plan d'évasion concerté par son frère Michel, et qui devait être communiqué aux autorités espagnoles pour qu'elles voulussent bien le favoriser. Il s'agissait d'envoyer à jour fixe un petit navire devant un point de la côte éloigné d'Alger d'environ une lieue; là, un certain nombre de captifs espagnols devaient se trouver réunis. Dans un jardin, appartenant à un Maure d'Alger, existait un souterrain où, depuis assez longtemps, des esclaves chrétiens s'étaient réfugiés. Probablement c'était quelque ancien silo, agrandi peut-être par le captif qui cultivait le jardin. A l'exception de cet homme et des habitants du souterrain, parmi lesquels était Cervantès, personne n'en connaissait l'existence. Mais il fallait vivre, en attendant le navire qui devait les délivrer. Ils prirent pour leur pourvoyeur un Espagnol natif de Melilla, qu'on appelait el Dorador, et pendant quelque temps cet homme s'acquitta fidèlement de sa charge. Le 20 septembre 1577, jour fixé dans l'instruction tracée par Cervantès, une barque commandée par un Mallorquin, nommé Viana, s'approcha du rivage et fit les signaux convenus. Malheureusement elle fut aperçue presque aussitôt par des, Maures qui donnèrent l'alarme, et la barque s'empressa de gagner le large. Pour embellir l'histoire, on a raconté que Cervantès avait empêché ses camarades de profiter de l'occasion et de s'embarquer, afin d'attendre el Dorador, qui devait partir avec eux. Si les fugitifs avaient pu s'embarquer, il eût été absurde de rester à terre pour attendre leur homme. Le jour suivant, Viana et sa barque ne reparurent plus, mais el Dorador, soit par la peur que lui avait causée l'insuccès de la veille, soit par l'appât d'une récompense, dénonça les captifs. On cerna le souterrain et on les reprit. Quelques-uns, dit-on, l'habitaient depuis sept mois.

    Les Maures croyaient que le projet d'évasion avait été préparé par les pères de la Merci, chargés du rachat des captifs. Ils firent d'horribles menaces à leurs prisonniers pour qu'ils déclarassent quel avait été l'auteur du complot. Cervantès dit qu'il avait seul inventé et dirigé l'entreprise, et sa générosité et son audace produisirent quelque impression sur les barbares. Hassan-Aga, dey d'Alger, était le plus cruel des hommes. Chaque jour il commandait des exécutions sanglantes. Les tentatives d'évasion étaient punies par le pal, les crochets ou la bastonnade appliquée avec tant de brutalité que la mort était inévitable. Pourtant il ne fit subir à Cervantès aucun mauvais traitement, et il se contenta de l'envoyer au bagne et de recommander qu'on le surveillât avec soin, disant que tant qu'il tiendrait son manchot espagnol, il ne craindrait rien pour Alger. Beneficium latronis non occidere.

    Quelque romanesque que puisse paraître l'aventure, elle n'en est pas moins attestée de la manière la plus authentique. Le bénédictin don Diego de Haedo la raconte dans son Histoire d'Alger d'après des renseignements pris dans le pays, et elle est confirmée par une enquête juridique où furent entendus un assez grand nombre d'Espagnols, compagnons de Cervantès pendant sa captivité. Tous sont unanimes pour témoigner de son courage, de son dévouement à ses camarades, de l'empire qu'il exerçait sur eux et même sur ses geôliers. Pauvre comme il était, il trouvait moyen de secourir ceux qui ne savaient pas comme lui résister à la misère.

    Au bagne, Cervantès méditait toujours des plans d'évasion et faisait des vers. On a de lui une épître adressée à don Mateo Vazquez, ce favori de Philippe II, qui eut tant de part au procès intenté à Antonio Perez, à l'occasion de l'assassinat d'Escovedo. Cette pièce, qui n'a été publiée à notre connaissance qu'en 1862 dans la grande édition de l'Académie espagnole, a été découverte en manuscrit dans les archives du comte d'Altamira. Elle ne porte pas de date, mais, si on s'en rapporte à un passage où l'auteur dit qu'il sert le roi depuis dix ans, elle serait de 1579. Cervantès y raconte très simplement et très brièvement ses aventures depuis son entrée au service jusqu'à sa prise par les Algériens. Il conjure le roi de détruire le nid de pirates. «L'entreprise est facile. Il s'agit de détruire une bicoque mal pourvue d'armes et de défenseurs. Chaque jour, une foule de malheureux regardent à l'horizon, espérant y découvrir ta flotte... Prince, tu tiens la clé de la triste prison où meurent vingt mille chrétiens.» Le style de cette épître est presque exempt de ces concetti si recherchés alors et qui aujourd'hui nous semblent si ridicules, mais à vrai dire ce n'est guère que de la prose rimée. De plan, de mouvement poétique, pas la moindre apparence. C'est l'ordinaire défaut qu'on reproche aux vers de Cervantès.

    Ni le maître ni le secrétaire n'étaient amateurs de poésie. Ils avaient autre chose à faire qu'à écouter les plaintes d'un brave soldat. Mais de son côté Cervantès n'attendait pas que Vazquez s'intéressât à son sort pour essayer de rompre ses fers. Malgre le bagne et ses geôliers, il parvint à gagner un Maure qui s'engagea à porter au gouverneur d'Oran une lettre contenant un plan d'évasion qu'il s'agissait de favoriser. Le Maure fut arrêté au moment d'accomplir sa mission; il fut fidèle, et se laissa empaler plutôt que de nommer ceux qui l'envoyaient. Le dey fit mourir sous les yeux de Cervantès trois Espagnols saisis sur la route d'Oran; il condamna Cervantès lui-même à recevoir deux mille coups de bâton; mais avant que commençât le supplice, il lui fit grâce. Dans l'épisode du captif, première partie du Don Quichotte, notre auteur a fait ce portrait d'Hassan-Aga: «Point de jour qu'il ne pendît un homme; il faisait empaler celui-ci, couper les oreilles à celui-là, et cela pour le moindre prétexte, que dis-je, sans prétexte quelconque, parce que tel était son naturel homicide, ennemi du genre humain. Jamais il n'épargna personne, sinon un soldat espagnol, un certain Saavedra, qui avait fait des choses dont ces gens conservent le souvenir, toutes pour recouvrer sa liberté. Jamais il ne lui donna ni ne lui fit donner un coup; jamais il ne lui dit un mot injurieux.» Cervantès avait-il fasciné cette nature féroce? On a fait une sorte de réputation de générosité à Hassan-Aga: tous croyons qu'il la méritait peu. Sans doute il lui eût été agréable de faire mourir un chien de chrétien; mais il aimait encore mieux recevoir la rançon d'un prisonnier que de l'envoyer au supplice, et il s'imaginait qu'un homme que recommandaient don Juan d'Autriche et le duc de Sesa ne pouvait manquer de lui rapporter de grands profits. Il savait trop bien calculer pour perdre son gage dans un mouvement de colère.

    Toujours trahi par la fortune, mais toujours inébranlable dans sa résolution, Cervantès essaya une dernière fois encore de se faire libre en associant à son projet un assez grand nombre de ses compagnons de misère. Il avait obtenu d'un négociant mallorquin nommé Onofre Exarque, établi à Alger, une somme d'argent suffisante pour fréter un bâtiment sur lequel une centaine de captifs devaient monter. L'entreprise semblait assurée, mais il y eut encore cette fois un traître parmi les conjurés. Un frère profès de l'ordre de Saint-Dominique, nommé Juan Blanco de Paz, alla les dénoncer au dey, comptant sur une belle récompense. Hassan-Aga, qui n'était pas prodigue, donna à ce misérable un écu et un pot de beurre.

    Déjà Cervantès était parvenu à sortir du bagne et s'était caché chez un ami; mais en apprenant que le complot était découvert, il s'empressa de rassurer le négociant mallorquin et de lui dire qu'il prenait tout sur lui; en même temps il avertissait ses complices de le charger devant les barbares et de tout rejeter sur lui. C'est ce qu'atteste formellement un des compagnons de Cervantès compromis avec lui dans cette triste aventure. Cependant, comme l'audace et la générosité n'excluaient pas chez Cervantès la prudence et la finesse, il se fit conduire au dey par un Maure qui lui portait quelque intérêt, et qui, dans cette occasion, lui servit de protecteur. Hassan-Aga lui fit d'abord mettre la corde au cou, puis lui demanda le nom de ceux qui devaient s'enfuir avec lui. Cervantès lui nomma quatre cavaliers espagnols qui avaient réussi à s'échapper, et dans tout l'interrogatoire se conduisit avec tant d'adresse que le négociant Exarque, le plus coupable aux yeux des Maures, ne fut pas même soupçonné. Le dey, cette fois encore, se montra bon calculateur ou généreux; cependant, par son ordre, Cervantès fut remis à la chaîne et gardé dans son palais. Selon l'usage, Hassan-Aga allait être remplacé et retourner à Constantinople, et il annonçait l'intention d'emmener son prisonnier.

    La mère de Cervantès et sa sueur Andrea avaient, en réunissant toutes leurs ressources, amassé une somme d'environ 300 ducats qu'elles avaient remis aux pères de la Merci vers le milieu de l'année 1579. Le duc de Sesa s'était intéressé pour elles et les avait recommandées au roi. Tout ce que Philippe II fit en leur faveur se borna à l'envoi d'une licence pour trafiquer en Algérie. Ces licences étaient nécessaires pour l'exportation et se cédaient comme une valeur négociable. Mme Cervantès vendit la sienne pour 60 ducats. Enfin quelques négociants d'Alger se cotisèrent et complétèrent la somme exigée pour la rançon de l'illustre captif. D'abord, Hassan-Aga avait demandé 1,000 écus. Il se rabattit cependant à 500, probablement lorsqu'il eut acquis la certitude de n'en pouvoir obtenir davantage. Il n'est pas aisé de découvrir de quels écus il s'agit et à quel prix fut estimé Cervantès. Selon M. Navarrete, on aurait payé aux pirates, y compris les gratifications, la somme de 6,770 réaux.

    Réaux

    La mère et la soeur de Cervantès fournirent......... 3,300

    Les négociants d'Alger ............................. 2,970

    L'ordre de la Merci ................................ 250

    Un certain F. Caramanche, au service du
    conseiller d'état Zapata ..............................250


    Total: 6,770


    L'affaire ne fut terminée que le 29 septembre 1580, au moment même où Hassan-Aga allait partir, et lorsque Cervantès était déjà embarqué et enchaîné dans une des galères prêtes à faire voile pour Constantinople.

    Devenu libre, il demeura encore deux mois à Alger, séjour qu'on a peine à s'expliquer. On a prétendu que Blanco de Paz, qui l'avait vendu au dey, l'avait dénoncé une seconde fois à l'Inquisition. Ce misérable se disait porteur d'une commission secrète du saint-office, et vraisemblablement tirait de l'argent par ce moyen des gens qu'il effrayait. Avant qu'on ne fût complètement édifié sur son compte, c'était un coquin très dangereux. Cervantès avait divulgué sa trahison, et parmi les captifs, rachetés ou non rachetés, quelques-uns avaient annoncé l'intention de la punir eux-mêmes, en le poignardant. De là, dit-on, sa haine contre Cervantès, et le peu d'empressement de ce dernier à retourner en Espagne. Il voulait, avant de partir, faire attester solennellement son courage et sa constance, surtout sa parfaite orthodoxie. En effet, dans une sorte d'enquête, qui s'est conservée, la plupart des témoins certifient que pendant tout le temps qu'il avait passé au bagne, non seulement il avait toujours accompli exactement ses devoirs religieux, mais encore qu'il était parvenu à ramener au giron de l'église cinq jeunes renégats espagnols.

    Muni de ce certificat, il revint en Espagne, et reprit son service dans le tercio de Figueroa, auquel il appartenait, et où il retrouva son frère Rodrigo. A cette époque, une partie de l'infanterie espagnole n'avait d'autres armes que l'épée et le bouclier, en sorte que la blessure de Cervantès ne le rendait pas absolument impropre au service. En 1581, les deux frères furent dirigés sur le Portugal, où Philippe II avait envoyé le duc d'Albe avec une armée. La conquête de ce royaume était déjà faite, mais les îles Terceires tenaient encore pour le prieur de Crato, soutenu par une flotte française. L'amiral Valdez, chargé de les réduire, embarqua le tercio de Figueroa; mais son expédition se borna à une reconnaissance. L'année suivante, elle fut reprise et confiée à un chef plus hardi et plus habile, don Alvar de Bazan, marquis de Santa-Cruz. Le 25 juillet 1582, Cervantès et son frère assistèrent au combat naval, où la flotte française fut complètement battue, en vue de l'île Saint-Michel, victoire malheureusement ternie par d'horribles cruautés. On sait que le marquis de Santa-Cruz fit massacrer ses prisonniers, entre autres Philippe Strozzi, l'amiral français, qui, blessé, mais encore vivant, fut jeté dans la mer.

    Selon toute apparence, la flotte espagnole, après cet engagement meurtrier, n'était plus en état d'assaillir les Terceires. L'amiral de Philippe II alla se ravitailler en Espagne, et revint l'année suivante attaquer les Portugais, qu'on appelait des rebelles. Les deux frères prirent encore part à cette expédition et à l'assaut des retranchements élevés sur le rivage pour s'opposer au débarquement. Les barques espagnoles ne pouvant accoster, les soldats se jetèrent à la mer et gagnèrent le rivage ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Rodrigo Cervantès fut le troisième de ceux qui gagnèrent ainsi la terre malgré les vagues et les arquebusades. L'armée victorieuse revint à Cadix au mois de septembre 1583.

    On ne sait rien du séjour de Cervantès en Portugal, où il demeura avec son tercio plus de deux ans. A la façon dont il parle de ce pays, on voit qu'il s'y est plu. Dans son dernier roman, Persiles et Sigismonda, il fait l'éloge de la courtoisie et de l'affabilité des Portugais. Il loue particulièrement les habitants de Lisbonne. «Les femmes, dit-il, excitent l'admiration et l'amour.»

    On en a conclu tout naturellement qu'il avait eu une intrigue amoureuse à Lisbonne, et, comme on le trouve bientôt après ayant dans sa maison une fille naturelle, on a décidé que la mère était Portugaise. Il y a plus: si cette fille n'était pas née en Portugal, on aurait quelque lieu de croire qu'elle serait née l'année même du mariage de Cervantès, et la plupart de ses biographes ne peuvent admettre de sa part un semblable trait d'immoralité. La vérité, il faut le dire, c'est qu'on ne sait rien de précis sur l'époque et le lieu où cette fille serait venue au monde, si ce n'est par une déposition en justice, dont nous aurons à parler bientôt. En 1605, elle déclarait qu'elle avait vingt ans. Mais pour les demoiselles, en tout pays, ce chiffre de vingt ans ne doit jamais être pris comme une base certaine. Nous sommes fort éloigné de vouloir attaquer les moeurs de Cervantès, et des recherches récentes tendent à confirmer l'opinion que la mère de cet enfant naturel était Portugaise.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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